Le saint est celui qui a traversé le dernier sacrifice. En l

M. RENAN

L’ALLEMAGNE

ET

L’ATHÉISME AU XIXe SIÈCLE

PAR

ERNEST HELLO

PARIS

CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE,

Éditeur du Correspondant,

Rue de Tournon, 29.

1859

Droits de traduction et de reproduction réservés.

PROPRIÉTÉ

Charles Douniol

PARIS.--IMPRIMERIE DE W. REMQUET ET Cie, 5, RUE GARANCIÈRE.

Omnia in ipso constant.

(Saint Paul.)

La doctrine que je vais combattre nous adresse la parole au nom de

quatre puissances: la religion, la société, la science et l’art.

Je vais la montrer telle qu’elle est. Elle contient quatre choses:

négation de la religion, négation de la société, négation de la science

et négation de l’art, en d’autres termes, athéisme et barbarie.

Cette affirmation, qui doit être prise à la lettre, va devenir évidente.

Cet ouvrage sera divisé en deux parties. La première sera consacrée à

l’athéisme français, la seconde à l’athéisme allemand, d’où découle le

premier.

Nous allons étudier l’athéisme français dans le plus illustre de ses

représentants actuels, M. Renan. Nous reconnaîtrons son magnifique

talent; mais nous l’admirerons sans nous laisser éblouir par lui. Nous

nous tiendrons en garde contre le charme de cette parole humaine qui

s’est tournée contre la parole éternelle, au lieu de la servir. Nous

tendrons à ce noble égaré une main fraternelle; nous lui offrirons dans

nos rangs une place digne de lui. C’est donc pour lui, non contre lui

que nous allons écrire; mais nous prouverons à lui-même et à tous qu’il

a lancé sur le monde ces quatre négations.

PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

NÉGATION DE LA RELIGION.

Il y a deux manières d’être athée.

On peut dire: Je suis athée; Dieu n’est pas.

On peut dire comme M. Renan: Je crois en Dieu, je l’adore; _mais il

n’existe pas_.

Celui-là est athée qui nie Dieu: ceci est élémentaire. Or, voici les

paroles de M. Renan:

«A ceux qui, se plaçant au point de vue de la substance, me demanderont:

Ce Dieu est-il ou n’est-il pas? Ce Dieu, répondrai-je, c’est lui qui

est, et tout le reste qui paraît être. Supposé même que, pour nous,

philosophes, un autre mot fût préférable, outre que les mots abstraits

n’expriment pas assez clairement la réelle existence, il y aurait un

immense inconvénient à nous couper ainsi toutes les sources poétiques du

passé, et à nous séparer par notre langage des simples qui adorent si

bien à leur manière. Le mot _Dieu_ étant en possession des respects de

l’humanité, ce mot ayant pour lui une longue prescription et ayant été

employé dans toutes les belles poésies, ce serait renverser toutes les

habitudes du langage que de l’abandonner. Dites aux simples de vivre

d’aspirations à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots

n’auront pour eux aucun sens. Dites-leur d’aimer Dieu, de ne pas

offenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence,

Immortalité, autant de bons vieux mots, un peu lourds peut-être, que la

philosophie interprétera dans des sens de plus en plus raffinés, mais

qu’elle ne remplacera jamais avec avantage. Sous une forme ou sous une

autre, Dieu sera toujours le résumé de nos besoins supra sensibles; la

catégorie de l’idéal (c’est-à-dire la forme sous laquelle nous concevons

l’idéal), comme l’espace et le temps, sont les catégories des corps

(c’est-à-dire les formes sous lesquelles nous concevons les corps). En

d’autres termes, l’homme placé devant les choses belles, bonnes ou

vraies, sort de lui-même, et, suspendu par un charme céleste, anéantit

sa chétive personnalité, s’exalte, s’absorbe. Qu’est-ce que cela, si ce

n’est adorer?»

J’ai cité cette page pour aller, dès le premier mot, au fond de la

question. M. Renan veut habiller l’athéisme, parce que, nu, ce monstre

fait horreur. Je veux déshabiller l’athéisme, parce que, nu, ce monstre

apparaît comme il est. Je veux montrer que la raison est en cause comme

la foi, attaquée comme elle, menacée comme elle. C’est l’armée du néant

qui s’avance à la conquête du monde, pour détrôner l’homme et pour

détrôner Dieu. L’ennemi veut détrôner Dieu par la négation, la seule

arme qu’il ait sous la main; arme impuissante et pourtant chérie, la

négation. Il veut détrôner l’homme par le renversement des lois

constitutionnelles de sa raison et de sa pensée.

Dieu, c’est l’Être. Or, la personnalité étant une condition essentielle

de l’Être absolu, admettre l’Être et lui refuser la personnalité, c’est

dire: l’Être n’est pas. Si l’Être n’est pas, tous les êtres sont

impossibles, et le néant est nécessaire. Le Dieu de M. Renan, le Dieu

abstrait, n’est pas l’Être, puisque l’idée de l’Être absolu implique

nécessairement vie, personne, conscience. Donc, si le vrai Dieu était ce

Dieu, l’Être ne serait pas.

Il est vrai que ce blasphème, contenant une négation absolue de l’Idée,

contient une négation absolue de la parole, et le langage humain recule

devant lui. Pour que l’Être soit parlé, il faut d’abord que l’Être soit.

L’homme ne peut nier l’Être sans l’affirmer au même moment, puisque son

nom, qu’il faut prononcer avant de le nier, implique et contient déjà

son affirmation. Dieu n’est pas; traduisez: l’Être n’est pas, ou: l’Être

est n’étant pas; ou bien encore: Celui qui Est n’est pas.

Tâchez donc, pour nier Dieu réellement, de fuir dans un monde où vous

puissiez parler et échapper au verbe: être.

_A ceux qui se plaçant au point de vue de la substance_, dites-vous.

Mais comment voulez-vous qu’on ne se place pas au point de vue de la

substance?

Le nom de Dieu, ce bon vieux mot un peu lourd, ne mérite-t-il pas qu’on

demande s’il représente pour vous l’Être, ou s’il représente le néant?

Je suppose que M. Renan ne songera même pas à voir dans mes paroles une

attaque personnelle, ni rien qui ressemble à cette misère. A cette

hauteur-là, les personnes disparaissent devant les principes. Il

m’écoutera l’esprit libre, et le cœur calme.

«S’anéantir, sortir de soi, qu’est-ce que cela, si ce n’est adorer?»

Mais, pour adorer, il faut adorer quelqu’un. Or qu’adore M. Renan? Un

idéal abstrait. Quel être vivant a jamais pu adorer ce qui ne vit pas?

En faisant votre Dieu, vous n’avez oublié qu’une chose, c’est que Dieu

est nécessairement la vie essentielle. Et pourtant vaincu par la

nécessité de votre nature, par la force des choses, vous tombez à

genoux, parce que l’homme ne peut pas faire autrement. Votre parole n’a

pu éviter l’inévitable: _être_; votre âme n’évite pas l’inévitable:

_aimer_. Vous êtes celui qui n’est pas, celui qui a besoin (_ego,

egeo_). Donc vous adorez. Mais qui adorez-vous? Je vais vous le dire:

vous adorez le néant. Un Dieu sans vie, c’est le néant pur. Votre poids,

c’est votre amour, et votre amour vous entraîne à toutes les négations.

La critique, entre vos mains, au lieu d’être une arme, devient une

divinité: elle ne cherche pas pour trouver. Elle cherche pour chercher.

Car, si une fois elle avait trouvé, il lui faudrait adorer autre chose

qu’elle-même; elle cherche pour chercher: de cette façon-là elle s’adore

pour toujours, et son investigation n’aura pas de fin. Si la vérité

demandait à la critique: Quelle récompense veux-tu? dit M. Renan. Nulle

autre que de t’avoir cherchée, répondrait la critique. Voilà la réponse

officielle. Mais voici la réponse vraie: _Nulle autre que moi-même_. Je

n’ai que faire de toi. C’est moi qu’il s’agit de glorifier. Je te

défends d’apparaître, tu m’effacerais.

Et ainsi triomphante, la critique attire en faisant le vide. Elle veut

régner sur les ruines du monde, non pour construire un nouvel univers,

mais pour se dire: J’ai détruit l’ancien. Cette reine du vide a des

moments d’enthousiasme qui font peur. Ses enthousiasmes sont des élans

vers la mort. Le plaisir de nier va chez elle jusqu’au vertige, et je

crois donner sa formule, quand je dis: le néant est son idéal.

Étrange passion, n’est-ce pas? Une passion qui a pour objet _Rien_!

Cette passion existe-t-elle dans l’humanité? A-t-elle un sens? A-t-elle

un nom? Le néant peut-il inspirer quelque chose? Non. Mais voici le

secret: l’amour du néant, c’est la haine de l’Être.

Mais l’Être, c’est le vrai, le beau: c’est le centre adoré vers qui les

êtres se tournent, et dans leur élan vers lui, Platon leur voyait

pousser des ailes. Comment donc haïr l’Être?

Prenez garde: les êtres aiment l’Être, s’ils consentent à suivre sa loi;

car l’Être est nécessairement la souveraineté absolue. Mais s’ils

veulent placer en eux la souveraineté, s’ils changent leur mouvement

d’aspiration vers lui, en un mouvement de rotation sur eux-mêmes, ils se

prennent pour dieux, et haïssent le vrai Dieu qui les gêne.

Le rayon, qui veut se faire centre, déteste le centre, qui reste centre

en dépit de tout. Le détestant, il le nie. Nier Dieu, ce n’est pas une

doctrine: c’est un cri de colère. La négation, c’est la haine qui se

déguise, et l’Écriture place l’athéisme non dans l’esprit mais dans le

cœur: _Dixit insipiens in corde suo: Non est Deus._

Quand la haine s’est déguisée sous la négation, l’ouvrage n’est pas

terminé. Il s’agit de déguiser la négation sous les apparences du

respect; la rhétorique se charge de cette affaire délicate, et l’athée

furieux vous parle en termes polis de son respect _pour toutes les

religions_.

Ce pluriel est une perfidie! La religion, c’est la religion unique et

absolue. C’est celle-là qui s’appelle la Religion. Les religions qui ne

sont pas le catholicisme, ce sont les altérations de la religion. Mais

si, passant sous silence la religion, je vous parle seulement des

religions, je les assimile toutes, et je vous les présente comme des

formes diverses de la même erreur.

Je conçois très-bien que l’homme qui hait la religion aime les

religions. La religion est posée par Dieu. Donc nous n’y pouvons

toucher. S’agit-il des religions? L’orgueil les aime, parce qu’il sent

que là c’est l’homme qui s’adore, sous prétexte d’adorer Dieu: car ces

religions sont l’ouvrage de l’homme, et _l’auteur d’une religion en est

nécessairement le Dieu_. Toute adoration vraie reconnaît que Dieu c’est

l’Être, et que l’homme est par lui-même un néant. Toute adoration fausse

tend à affirmer que l’homme est l’être et que Dieu est le néant. Sous

quel discours voile-t-elle sa pensée? Ceci varie, comme l’habileté des

écrivains.

Dieu étant le néant, l’homme lui est très-supérieur; aussi l’athéisme

adore-t-il l’humanité qui est, pour lui, la plus haute expression de

l’être. Le ciel supprimé, il faut que la terre prenne sa place.

Seulement l’orgueil ne peut pas ajuster le monde à la supposition qu’il

fait. Il est moins fort pour agir que pour parler. Il est moins puissant

que subtil. Il n’a pas encore pu, en proclamant que l’homme est Dieu,

rendre ce Dieu immortel et invulnérable.

Les religions, en ce qu’elles ont de faux, sont posées par l’homme qui

les fait et les défait suivant le caprice du moment. Or, l’homme ne hait

la religion que parce qu’il n’a pas de prise sur elle: elle le domine;

elle le gouverne. La religion est intraitable. Mais les religions sont

commodes, flexibles, maniables. On les travaille comme on veut. De là la

sympathie de tous les athées pour toutes les hérésies. Le rationalisme

fait comme l’empire romain. Il reçoit volontiers un Dieu nouveau qui

demande droit de cité, _à côté des autres_, dans le Panthéon. Il

repousse le vrai Dieu qui est nécessairement unique, exclusif et

immuable. Là où une histoire des variations n’est pas possible,

l’orgueil se cabre, parce qu’il a horreur de tout ce qui ne vient pas de

lui. Or, le caractère propre de la religion, c’est de ne pas venir de

l’homme. Dieu est à la fois caché et évident au fond d’elle. Aveugle qui

ne le voit pas. La religion est le point de rencontre, le point

d’intersection entre le mystère et la lumière. Comme la colonne qui

guidait les Hébreux dans le désert, elle est lumineuse d’un côté,

obscure de l’autre, et l’homme en la contemplant, est dans

l’impossibilité de dire: Voilà mon œuvre.

Dieu, s’il est le néant, n’a pas de verbe. Jésus-Christ n’a pas de

raison d’être. Jésus-Christ! voici le fond: voici la racine, voici

l’intime de la question. Jésus-Christ! voilà où vise l’amour, voilà où

vise la haine! Notre siècle, qui va au cœur de tout, va droit à

Jésus-Christ pour l’adorer ou le crucifier: il sait que c’est en lui que

Dieu est touché au cœur. L’être suprême de 93, l’orgueil ne le hait pas.

Robespierre tolérait le Dieu de Luther et de Calvin. Il sentait dans ce

Dieu la part de l’homme. Le Dieu haï, le Dieu persécuté, le Dieu maudit,

le Dieu adoré, c’est le Dieu vivant, qui est celui qui est comme il l’a

déclaré jadis à Moïse; le grand ennemi, le grand ami, c’est le verbe,

auquel, quand on l’a vu en chair et en os, les hommes ont préféré

Barrabas: voilà l’objet de la fureur, sourde ou éclatante, parce que

voilà l’être qui était avant que vous ne fussiez, avant qu’Abraham ne

fût, celui qui était _in principio_, au commencement, avant tout

commencement, celui qui était dans le Père et qui disait au Père en

retournant à lui: _Clarifica me tu, Pater, apud temetipsum claritate

quam habui, priusquam mundus esset, apud te!..._ Ah! voilà votre immense

ennemi. Il était la lumière avant que le monde fût.

Dieu, comme l’homme, a sa parole publique et sa parole intime. Sa parole

intime, c’est le mysticisme. Tout être intelligent et libre tend à se

communiquer; mais il est différentes natures, différents degrés de

communication. Plus l’homme est élevé, plus il est profond. Plus il est

profond, plus profonds sont en lui ses secrets.

L’homme vulgaire jette ses paroles au hasard, comme s’il sentait

qu’elles ne sont d’aucun prix, l’homme profond les réserve, parce qu’il

les respecte. Il ne les livre qu’à une âme disposée à les recevoir. Pour

parler il a besoin que celui qui écoute soit un ami, et que cet ami

fasse silence, qu’il attende, qu’il demande. Un cœur profond ne se verse

pas dans un cœur léger. Si nous sommes fiers de l’amitié d’un grand

homme, c’est que nous sentons, au moins instinctivement, sa gloire

rayonner sur nous, quand nous avons eu l’honneur d’arracher une parole

intime à celui dont la parole publique éclaire le monde.

Ces vérités ne nous surprennent pas, si nous nous les appliquons à

nous-mêmes.

Mais s’il s’agit de Dieu, de sa parole publique et de sa parole intime,

nous nous étonnons, nous sommes prêts à douter. Pourquoi donc? C’est que

nous croyons vraiment à notre vie, à notre liberté, tandis que nous

doutons de la vie et de la liberté de Dieu; c’est que nous nous sentons

maîtres de nos paroles, de nos actes; c’est que nous nous sentons libres

dans les choix que nous faisons. Mais la sophistique, dont la tendance

est d’annihiler Dieu, nous engage à le considérer comme n’étant pas,

alors même qu’en apparence elle convient qu’il est. Elle veut bien qu’il

soit, mais elle ne veut pas qu’il agisse; elle consent à le laisser dans

son ciel, pourvu qu’il y reste et qu’il lui abandonne la terre. Elle lui

donne, quelquefois du moins, la permission d’exister, pourvu qu’il n’en

use pas vis-à-vis de nous. Elle se résignerait à un Dieu purement

abstrait, à un Dieu neutre dans tous les combats, un Dieu qui n’engageât

à rien les créatures, un Dieu condamné par je ne sais qui à je ne sais

quelle impuissance; elle admettrait l’Être enfin, pourvu que l’Être fût

le néant.

A la honte de notre époque, Rousseau, ce représentant de la médiocrité,

vit encore parmi nous. Il n’est pas rare d’entendre ses derniers et

malheureux enfants répéter ses enseignements glacés. Les saints gênent

M. Renan comme ils gênaient Rousseau, parce que les saints sont les

preuves vivantes d’un Dieu vivant, parce que leur histoire est en même

temps l’histoire de la vie extérieure du Dieu qui les habite.

Jésus-Christ docteur, quelques-uns le supportent, en s’efforçant de

fermer les yeux sur la divinité de la doctrine. Ils consentiraient à

l’admirer comme homme (car ce serait encore admirer l’humanité dont ils

font partie), pourvu qu’ils ne fussent pas forcés de l’adorer comme

Dieu. Mais Jésus-Christ thaumaturge leur fait horreur, parce que, dans

le miracle, Dieu se révèle en acte; la toute-puissance se déclare, et

l’humanité ne peut plus rapporter à elle la victoire.

Otez les miracles de l’Évangile, et toute la terre est aux pieds de

Jésus-Christ, disait Rousseau. Jamais un miracle ne s’est passé là où il

a pu être constaté, examiné, dit M. Renan. Ces deux esprits se touchent

par une horreur commune du surnaturel et une commune adoration de la

critique qui cherche à le détruire.

M. Renan est au XIXe siècle ce qu’étaient Voltaire et Rousseau au

XVIIIe. La proportion est la même. Il est aussi supérieur à eux que

notre époque est supérieure à leur époque; mais au fond, ces trois

hommes n’en font qu’un. Jésus-Christ considéré comme personne vivante

réelle, Jésus-Christ dans son action sur nous, Jésus-Christ et les

saints, voilà ce qui les soulève tous, parce que, dans ces

manifestations éclatantes de sa vie, Dieu se montre tout près et ne

permet pas de l’oublier.

L’article que M. Renan a consacré à la vie des saints est un

chef-d’œuvre d’habileté. On ne peut se moquer plus poliment. Le monde

actuel, qui ne supporte pas le grand amour, ne supporterait pas non plus

la grande haine; il lui faut une haine accommodée à sa froideur.

Les faits qui servent de fondement à la mystique chrétienne peuvent être

attaqués de deux façons. Ils peuvent être contestés en détail, un à un,

au nom de la critique historique; ils peuvent être niés en masse,

résolument et absolument, au nom de cette assertion qui se croit

philosophique: «Les lois naturelles sont immuables; établies par Dieu,

ou plutôt établies par leur propre vertu, elles ne peuvent être changées

par personne.»

Si la sophistique entrait dans la première discussion, dans la

discussion des détails, et si nous l’y suivions, notre devoir serait de

lui présenter les faits mystiques, entourés, au point de vue historique,

des mêmes garanties que les faits les plus incontestés. Nous lui

demanderions alors pourquoi elle admet les uns et repousse les autres,

quand les uns et les autres présentent, au nom de l’histoire, les mêmes

titres à la croyance. Mais la sophistique abandonnerait alors la

première question et aborderait la seconde, celle qu’elle pose toujours,

je me trompe, celle qu’elle tranche toujours, sans l’avoir jamais posée.

Elle me répondrait: Je repousse les faits surnaturels, les miracles, les

extases, parce que ces faits sont impossibles; la croyance que vous me

proposez est contraire à ma raison. Peut-être ajouterait-elle: C’est

Dieu qui les a posées ces lois (le Dieu impersonnel, le Dieu qui n’est

pas). Pourquoi les détruirait-il? pourquoi aurait-il changé d’avis?

Ici l’athéisme se cache derrière un certain air de respect.

Puisque Dieu existe, répondrais-je, il a créé le monde et il en a posé

les lois. Puisque Dieu existe, il a agi de cette sorte avec intelligence

et liberté, et puisque cela est ainsi, pourquoi Dieu, qui n’est

susceptible d’aucune diminution, perdrait-il ses droits? Pourquoi,

puisqu’il a pu créer, ne pourrait-il plus agir sur la création? Pourquoi

son œuvre lui deviendrait-elle ou indifférente ou étrangère? Il a été

Dieu: donc il l’est toujours; s’il ne l’était plus, il ne l’aurait

jamais été; puisqu’il a créé, il maintient, en d’autres termes, il

continue la création. Il a pensé, il a parlé, il a voulu les choses; il

continue à les penser, à les parler, à les vouloir. Pourquoi ne

pourrait-il pas, à son heure, les vouloir autrement? Ces lois, sur

lesquelles vous vous appuyez pour le braver aussi fièrement que si elles

étaient votre ouvrage, il les a posées librement, dans le jeu de sa

puissance. Pourquoi ne pourrait-il pas les suspendre librement? Quelle

valeur scientifique a donc cette négation: l’ordre naturel ne peut

jamais être interverti? Négation purement gratuite, qui, sans être

fondée sur rien, se dresse contre Dieu, contre la raison, contre

l’histoire, pour tout attaquer et tout détruire?

Oui, tout cela est vrai du Dieu qui existe; celui-là agit. Mais quand la

sophistique parle de Dieu, elle parle du Dieu impersonnel, du Dieu qui

n’existe pas. De là vient entre nous le malentendu. Nous parlons de

notre Dieu, elle parle du sien, et comme celui-là n’existe pas, il ne

peut rien faire, j’en conviens.

Quiconque limite Dieu, le nie; donc vous le niez. Pourtant vous

prononcez à chaque instant son nom; donc vous prononcez un nom qui dans

votre esprit ne représente rien.

Vous parlez de la vérité; vous la cherchez, dites-vous. Or, la vérité

c’est Dieu, c’est l’être. Mais si l’être n’est pas, la vérité n’est pas:

donc vous cherchez ce qui n’est pas.

Avant de discuter les qualités ou les puissances qui peuvent être

dévolues aux saints, il faudrait savoir ce que c’est qu’un saint. M.

Renan leur reproche d’être terribles, _absolus_ (comme si Dieu ne

l’était pas!), _vindicatifs_. A l’appui de cette dernière assertion,

quelques exemples n’eussent pas été inutiles. M. Renan les omet. Il

paraît que ces saints, à force d’être vindicatifs, ont fait le malheur

du monde; car, à propos de saint Vincent de Paul, _qui ne connut d’autre

théologie que la charité_, M. Renan s’écrie: «Plût à Dieu, pour le

bonheur de l’humanité, que tous les saints eussent ressemblé à

celui-ci!»

Le saint Vincent de Paul bonasse et ignorant que M. Renan se figure, le

console des saints fanatiques, dont il aurait peur, s’il en voyait.

Telle est l’idée qu’il se fait du saint en général. D’autres voient dans

le saint un moine superstitieux et idiot. Que faut-il voir en lui?

Il faut voir en lui l’homme déifié. La création est posée sur un plan

incliné. Toute créature aspire à monter. Placée à un degré quelconque de

l’échelle des êtres, elle aspire au degré supérieur. Mais voici la loi;

c’est celle du monde naturel, et celle du monde surnaturel: nul ne

pourra conquérir la vie supérieure qu’en abandonnant la vie inférieure.

Tel est le sacrifice. Les êtres inanimés le font et ne le sentent pas.

Les êtres animés le font, le sentent et ne le comprennent pas. L’homme

le fait, le sent et le comprend. En général ceux qui parlent du

sacrifice voient en lui la mort. Qu’est-il réellement? Sa forme

symbolique est la forme de la croix. La croix est formée de deux lignes

qui se coupent à angles droits: la ligne verticale et la ligne

horizontale. La ligne verticale est la ligne de vie, la ligne

horizontale est la ligne de mort. Dans la croix et dans le sacrifice la

vie et la mort se coupent à angles droits. La mort y a sa place puisque

le sacrifice implique l’abandon de la vie inférieure. Mais la mort est

le moyen, non pas la fin; elle prépare: la vie couronne et termine.

Celui qui a passé par la mort comme initiation, est transsubstantié, par

le sacrifice, à une forme de vie plus haute.

Ceux qui, n’ayant pas traversé le sacrifice, le voient d’en bas, ne

distinguent en lui que la mort. Ceux qui, l’ayant traversé, le voient

d’en haut, reconnaissent en lui la vie glorifiée. Ceux qui le traversent

actuellement sentent le choc des deux puissances.

Le saint est celui qui a traversé le dernier sacrifice. En lui la vie

divine a absorbé, brûlé la vie humaine. La vie morale, comme la vie

physique, n’est-elle pas une combustion? Le saint est celui qui n’existe

plus. Dieu vit en lui. Qu’est-ce donc qui vous étonne dans le miracle ou

dans l’extase? Dieu a pris la place de l’homme: voilà toute

l’explication. La loi universelle, la loi de l’ascension, s’est

accomplie dans sa forme la plus haute. L’obstacle à l’action divine est

dans la volonté de l’être sur qui l’action s’exerce et qui résiste

librement. Aussi l’action de Dieu sur la nature inanimée est souveraine

et absolue. Rien n’empêche le soleil de se lever et de se coucher, parce

que, dans cette opération, Dieu agit seul et ne nous demande pas notre

concours. Mais pour agir dans l’homme, Dieu demande à l’homme son aide.

Si l’homme dit: _Non_, Dieu respecte son refus. Si l’homme dit: _Oui_,

pourquoi défendez-vous à Dieu d’investir, d’embrasser, de couronner et

de ceindre celui qui s’est placé dans son sein, dans son centre? Si Dieu

a versé dans l’homme déifié son esprit, l’esprit de puissance, l’esprit

qui fait les miracles, pourquoi lui refuserait-il les miracles

eux-mêmes? Pourquoi l’effet serait-il plus étrange que la cause? Si vous

avez changé votre vie contre la vie de Dieu, ce qui est une sorte

d’extase permanente et insensible, pourquoi lui défendriez-vous de vous

visiter à son tour par une sorte d’extase accidentelle et sensible? Si

l’esprit de Dieu exerce en vous une action intérieure, pourquoi

n’exercerait-il pas de temps en temps par vous une action extérieure?

La vie inférieure est tous les jours, sous nos yeux, absorbée par la vie

supérieure, sans que nous songions à nous en étonner. L’herbe mange la

terre, le mouton mange l’herbe; l’homme mange le mouton; la chair du

mouton devient la chair de l’homme: nous trouvons cela tout simple. Nous

voulons bien qu’il en soit ainsi, pourvu que Dieu reste à l’écart. Oui,

mais il ne reste pas à l’écart! il aime trop sa création pour la tenir à

distance. Il s’est introduit par la Rédemption dans la solidarité

universelle. Il a créé, pour avoir, a dit un saint, une occasion de

mériter. Au lieu d’admirer cette effusion, les hommes s’en irritent. Ils

se cabrent, ils se persuadent que la raison leur ordonne la révolte.

Pourquoi donc se soumettent-ils à tous les autres mystères, tant que

Dieu n’y figure pas nominativement? Je crois avoir indiqué la solution

du problème quand j’ai parlé de la haine que le néant révolté conçoit

pour l’être, surtout pour les manifestations surnaturelles de l’être.

Résumons-nous.

Puisque Dieu est, il est personnel. Puisqu’il a créé le monde, il le

crée encore. Puisqu’il l’a voulu, il le veut, et l’Univers ne subsiste

qu’en vertu de sa parole continuée. Puisque Dieu a créé, il a pu créer:

puisqu’il a pu, il peut encore. Il a établi librement les lois du monde:

donc il peut les suspendre librement. Il les suspend d’une façon digne

de sa grandeur, quand il se donne à qui s’est donné à lui, quand il

visite sensiblement ceux qui insensiblement passent leur vie dans son

sein, et se substitue à eux dans l’acte extérieur et accidentel comme

ils l’ont substitué à lui dans leur vie intérieure et permanente.

Métaphysiquement, cela est possible.

Historiquement, cela est.

La négation historique est impossible. On ne l’entreprend pas, et on se

borne à répéter: Assurément ce fait n’est pas: car il n’est pas

possible. Nous voilà donc renvoyés à la négation métaphysique, et nous

l’avons montrée comme elle est, gratuite et irrationnelle.

Si M. Renan a pour les saints cette haine curieuse à étudier, cette

haine polie, mais profonde et intelligente, c’est qu’il reconnaît en

ceux celui qui les habite réellement, son ennemi capital et personnel,

Jésus-Christ. Jésus-Christ, celui qui relie et aussi celui qui

distingue, Jésus-Christ _in quo omnia constant_. Jésus-Christ montre à

leur place respective Dieu et l’homme, le fini et l’infini. Il est la

lumière, et la lumière exclut la confusion. Aussi la sophistique tend à

effacer la notion du verbe, et par là à effacer la distinction. La

distinction des personnes divines, la distinction du fini et de

l’infini, toutes les vérités précises, sauvegardées par la vérité du

verbe, déplaisent à la sophistique. Elle aime à confondre toutes choses

dans un vague respect qui, portant sur tout, ne porte sur rien, et

exclut la foi laquelle est _déterminée_. La sophistique parle de

l’union, mais elle repousse le Saint-Esprit qui est l’union

substantielle. Elle parle de l’infini, mais elle veut l’infini moins

Dieu, un infini qui réside dans la création, ou plutôt en elle-même: car

elle est le principe et la fin de sa propre adoration.

Donc, en vérité, l’éclectisme, que je combats, contient la négation

fondamentale, radicale, absolue de la religion.

Passons à la seconde négation.

CHAPITRE II

NÉGATION DE LA SOCIÉTÉ.

Un trait caractéristique du christianisme, c’est sa connaissance

profonde du cœur humain. Lui qui est si fort, il connaît toutes nos

faiblesses: il les a prévues. Découvrez à un saint le fond de vos

misères, vous ne l’étonnerez jamais. Calme comme un être en qui Dieu

vit, il comprendra vos agitations, à vous qui n’êtes qu’un homme, et le

remède qu’il vous proposera sera toujours à la portée de vos bras

faibles: il ne vous demandera pas l’impossible. Vous lui avez découvert

l’abîme de votre néant. Il l’a sondé. Il a tenu compte de sa profondeur.

Découvrez-le maintenant à un sophiste (je ne dis pas à un philosophe):

au lieu de regarder au fond, il argumentera au dehors. Il s’en tiendra à

des généralités. Sa morale sera sans application. S’il vous propose un

remède, le remède sera inacceptable. Dans aucun cas vous ne tirerez de

lui une parole réelle, vivante, pratique. Son intelligence aura

peut-être été en rapport avec votre intelligence: vos deux âmes seront

restées profondément étrangères.

En effet le caractère propre de la sophistique, c’est l’ignorance

profonde du cœur humain. Elle peut analyser avec une finesse

incontestable les opérations de l’entendement. La vie lui glisse entre

les mains: l’homme lui échappe. Peut-être cette nature si complexe, si

chargée d’éléments multiples ne se rend-elle qu’à la simplicité absolue.

Peut-être cette âme surchargée, compliquée, obscure, veut-elle, pour

devenir lisible, être regardée et déchiffrée par un œil simple. Quoi

qu’il en soit, la sophistique ne s’aperçoit pas, à force d’ignorer

l’homme, qu’elle nie la société.

Si quelque chose est évident dans la nature morale et dans la nature

physique, dans l’histoire et dans la conscience de l’homme, c’est

l’impossibilité radicale où se trouve chaque espèce et chaque individu

de subsister par ses propres forces et de se nourrir de sa substance.

Tout ce qui vit, s’alimente. Toute nature créée s’assimile, sous peine

de mort, une nature étrangère à la sienne et qui devient la sienne. La

loi des corps est aussi la loi des âmes. La nutrition visible est

l’image de l’autre nutrition. L’homme, puisqu’il est esprit et corps, a

besoin de pain: il a besoin de l’Idée. L’Idée est l’aliment de son âme,

comme le pain est l’aliment de son corps.

Anéantissez les moissons. Que la terre vous refuse subitement son fruit

précieux; le règne de la mort arrive. Vous le comprenez, je pense?

Comment donc ai-je besoin de vous prouver que vous fermez à l’humanité,

et bien plus absolument, les sources de la vie, si vous lui arrachez

l’autre pain? Car vous lui arrachez du même coup la vérité naturelle et

la vérité surnaturelle; vous lui arrachez Dieu.

Vous lui arrachez la vie et vous lui dites: Vivez.

Je crains de comprendre. Vous reconnaissez la nécessité de

l’alimentation pour tout ce qui existe réellement. Vous ne supprimez pas

la nourriture des corps parce que vous croyez aux corps. Vous laissez

quelque chose aux intelligences, l’exercice dans le vide, parce que vous

ne les niez pas tout à fait. Vous supprimez la nourriture des âmes,

parce que vous ne croyez pas aux âmes. Vous en parlez, je le sais. Mais

vous en parlez comme vous parlez de Dieu.

La sophistique a une réponse toute prête, mais aussi mauvaise et aussi

vulgaire que facile.

«Nous laissons au peuple la religion, et nous gardons pour nous la

critique.»

Un signe distinctif de M. Renan, c’est même l’absence totale de l’esprit

de prosélytisme. «Ce monde, dit-il, est un si curieux spectacle tel

qu’il est, que la critique, quand elle en aurait le pouvoir, n’aurait

peut-être pas le courage de le changer.»

Ainsi la critique ne voudrait pas faire à la vérité une place plus

grande, tant il est amusant de la voir en occuper une si petite! La

critique ne voudrait pas guérir les malades ou éclairer les aveugles,

car les malades et les aveugles sont vraiment curieux tels qu’ils sont.

Mais alors pourquoi donc travaillez-vous? Si vous disiez la vérité, vous

risqueriez d’agrandir sa place. Vous devez cependant aux autres et à

vous-même de croire que vous la dites; dès lors vous risquez de modifier

cet état de choses, si joli qu’il ne faut pas l’améliorer. Ailleurs, M.

Renan pousse encore plus loin la sincérité des aveux:

«On s’est habitué à présenter comme une des qualités de l’esprit

français cette rigueur de logique en vertu de laquelle les théories ne

restent jamais chez nous à l’état de spéculation, et aspirent très-vite

à se traduire dans les faits. C’est là sans doute un des traits de

l’esprit français; mais j’hésite beaucoup, pour ma part, à y voir une

qualité. Il n’est pas de plus grand obstacle à la liberté de la pensée.

En Allemagne, au contraire, la pensée naît inoffensive, étrangère aux

choses de ce monde... Elle ne demande que le royaume de l’air: on le lui

abandonne. Si vos théories sont vraies, me dira-t-on, elles doivent être

bonnes à appliquer. Oui, si l’humanité en était digne et capable. La

théorie est toujours un idéal. Il sera temps de la réaliser le jour où

il n’y aura plus dans le monde de sots ni de méchants.»

Ainsi, tant qu’il y aura dans le monde des sots et des méchants, ceux

qui ne seront ni méchants ni sots auront néanmoins la permission d’agir

comme s’ils l’étaient. Vous êtes honnête, vous êtes intelligent, vous

connaissez la vérité, vous l’aimez; vous pourriez la servir, mais vous

dites: A quoi bon? Il y a encore des méchants et des sots dans le monde;

donc, imitons-les.

Mais il y a aussi des menteurs; donc vous n’êtes pas tenu à la bonne

foi. Il y a même des voleurs et des assassins; donc, etc., etc.

Il est vrai qu’ailleurs M. Renan nous déclare que la critique ne doit

pas reculer devant la crainte d’ébranler le christianisme, et félicite

les premiers chrétiens de n’avoir pas reculé devant la crainte

d’ébranler le paganisme.

Ces deux manières de voir se concilieront entre elles comme elles

pourront.

S’il faut nous attacher à la première doctrine, à celle qui interdit le

prosélytisme, je vous répondrai: Vos lecteurs vous demanderont-ils la

permission de vous croire? Vous écrivez pour n’être pas cru; vous

exposez des théories que vous trouvez dangereuses, et vous vous rassurez

en pensant qu’on ne les adoptera pas.

Mais si par hasard on les adoptait!

Ah! si on les adoptait vous seriez avec nous victime de votre

imprudence! Il ne serait plus temps de vous repentir. Paris, la France

et le monde écriraient dans leurs ruines une vérité que j’annonce, avant

que la cloche n’ait sonné l’universelle agonie: _Le peuple est sérieux,

si les sophistes ne le sont pas._

Un homme d’esprit se met à sa table. Il rédige quelques phrases dont il

est content. Elles sont bien faites, elles ont du succès. Dans ces

phrases, il nie agréablement la différence du bien et du mal. Il offense

la raison et la conscience. Le monde est léger: l’homme d’esprit le

savait. Le livre fait son chemin. Il a d’abord amusé les gens de

lettres: il n’était écrit que dans ce but. Mais un jour vient où le

peuple l’ouvre, le peuple qui se mêle de tout et qui prend tout au

sérieux. Votre voix a plus de portée que vous ne l’aviez cru; elle

arrive au peuple malgré vous. Il vous écoute, et peut-être il vous

croit, car ses passions le lui conseillent. Vous êtes perdu alors, et

vous reconnaissez trop tard ce que je vous annonce d’avance, appuyé sur

l’histoire des idées et sur celle des faits. _Le peuple est sérieux, si

les sophistes ne le sont pas._

Vous faites devant lui l’apologie du mal dans une page que je veux

transcrire:

«Beau comme toutes les créatures nobles, plus malheureux que méchant, le

Satan de M. Scheffer signale le dernier effort de l’art pour rompre avec

le dualisme et attribuer le mal à la même source que le bien, au cœur de

l’homme...

«De tous les êtres autrefois maudits, que la _tolérance_ de notre siècle

a relevés de leur anathème, Satan est sans contredit celui qui a le plus

gagné au progrès des lumières[1] et de l’universelle civilisation. Il

s’est adouci peu à peu dans son long voyage, depuis la Perse jusqu’à

nous; il a dépouillé toute sa méchanceté d’Ahrimane. Le moyen âge, qui

n’entendait rien à la tolérance, le fit à plaisir laid, méchant,

torturé, et, pour comble de disgrâce, ridicule. Milton comprit enfin ce

pauvre calomnié, et commença la métamorphose que la haute impartialité

de notre temps devait achever. Un siècle aussi fécond que le nôtre en

réhabilitations de toutes sortes ne pouvait manquer de raisons pour

excuser un révolutionnaire malheureux, que le besoin d’action jeta dans

des entreprises hasardées. On pourrait faire valoir, pour atténuer sa

faute, une foule de motifs contre lesquels nous n’aurions pas le droit

d’être sévères.

[1] Donc, pour nous, Satan est la lumière!

«... Il (le Satan de Scheffer) a perdu ses cornes et ses griffes; il n’a

gardé que ses ailes, appendice qui seul le rattache encore au monde

surnaturel, et ne semble conservé que pour faire ressortir le triomphe

de la forme humaine pure, représentée par le Christ, sur la forme

hybride de l’être mythologique. Il manque de vigueur peut-être, et je

m’en réjouis. Permis au moyen âge, qui vivait continuellement en

présence du mal, fort, armé, crénelé, de lui porter cette haine

implacable qui se traduisait dans l’art par une sombre énergie. Nous

sommes obligés aujourd’hui à moins de rigueur. On nous reproche parfois

notre optimisme en esthétique; on nous blâme de n’être pas plus sévères

pour le mal, plus exclusifs dans notre goût de la beauté. Mais en

réalité c’est là une délicatesse de conscience. C’est par amour du bien

et du beau que nous sommes si timides, parfois si faibles dans nos

jugements moraux. Les siècles absolus tranchaient, fauchaient un champ

pour en arracher l’ivraie. Nous, qui respectons l’étincelle divine

partout où elle reluit, et qui, habitués à une manière plus étendue

d’envisager les choses humaines, savons que le bien et le mal se mêlent

ici-bas dans des proportions indiscernables, nous hésitons à prononcer

des arrêts exclusifs, de peur d’envelopper dans notre condamnation

quelque atome de beauté.»

Elle était nécessaire, cette longue citation. Nous n’aurions jamais

compris sans elle l’étendue de notre tolérance et de notre impartialité.

Voici la pensée de M. Renan traduite dans un style plus clair: il y a du

bon et du mauvais partout, dans chaque personne, dans chaque chose, et

bien audacieux sera celui qui tracera entre ces deux principes,

puisqu’on parle de deux principes, une ligne de démarcation. Satan se

révolte contre Dieu. (M. Renan croit parler un langage métaphorique.)

Satan a-t-il tort? Ne serait-ce pas un acte de noble indépendance? Ne

représente-t-il pas l’affranchissement des opprimés? Dieu n’est-il pas

un tyran? Le moyen âge pouvait donner raison à Dieu. Mais nous, qui

avons fait la déclaration des droits de l’homme, n’avons-nous pas le

droit de maudire ce maître, au nom de la fraternité moderne, et de

réhabiliter celui qui nous a donné l’exemple, le premier-né entre les

révoltés, notre chef, notre vrai Dieu, Satan qui a levé avant nous

l’étendard que nous portons? Le jour est venu où ce _pauvre calomnié_

reprend ses droits aux respects des hommes. Approchez donc aussi, vous

tous, ses enfants, ses disciples. Nous vous ferons une place dans notre

admiration! Mais pourquoi le crime ne serait-il beau que dans le passé?

Pourquoi perdrait-il, dans les temps modernes, sa splendeur? Pourquoi le

XIXe siècle, qui, dans sa haute impartialité, le réhabilite, le

repousserait-il de son sein avec une intolérance digne de ce siècle

aveugle et barbare où le manteau de saint François montait avec

Élisabeth sur le trône de Hongrie? Non, non! nous avons l’esprit large!

Place aux révoltés! Place aux assassins! Honneur à la mort! son jour est

arrivé. Vous tous qui, animés de la haine universelle, voulez la ruine

universelle, la ruine de Dieu, la ruine de l’homme, la ruine de la

société, venez, fils de Satan, les sophistes vous convoquent, et s’ils

sont plus logiques dans leurs actes que dans leurs paroles, ils feront

place à vos fureurs, comme ils ont fait place à vos théories: car en

vous condamnant, ils envelopperaient peut-être dans cette condamnation

_quelque atome de beauté_. Venez donc, et puisque nous avons l’esprit

large, dévorez-nous. Les siècles de chevalerie, les siècles

d’enthousiasme suivaient saint Bernard sur la montagne, Godefroy de

Bouillon à Jérusalem, et allaient, la croix en tête, faire la veillée

des armes près du saint sépulcre reconquis. Mais les siècles de

critique, les siècles de tolérance, n’accordent plus à la société le

droit de se défendre; car qui sait si, tout compte fait, les agresseurs

n’ont pas aussi leurs bonnes raisons dont il faut tenir compte? Saint

Louis pouvait prendre les armes au nom du Dieu vivant qui s’appelle le

Dieu des armées. Mais que peut-on faire au nom du néant? Rien n’est

absolument vrai, rien n’est absolument faux. On veut nous massacrer.

Mais, après tout, ces fils de Satan ont autant de droits que leur père.

Comme lui, ils ont leur beauté, si nous avons la nôtre. Il y a du pour

et du contre: tous sont égaux devant le néant.

Étrange société que celle qui serait régie par la sophistique!

Voudriez-vous en faire partie? Le passant attaqué dans la rue demande

secours à la force armée qui répond: Non pas! mon intervention était

bonne au moyen âge. Désormais, entre l’assassin et la victime, je suis

impartiale. D’ailleurs ce monde est un si curieux spectacle et votre

supplice est si amusant à regarder que je ne me priverais pas volontiers

de ce plaisir délicat.

Rien n’est triste comme le délire. Pourtant il amène quelquefois des

combinaisons de mots si étranges que les spectateurs sourient

quelquefois, malgré eux, en écoutant le malade. C’est ce qui vient de

nous arriver.

Voilà donc où vous allez au nom de la raison! Entre l’être et le néant,

entre la société et la barbarie, à force d’impartialité, vous tenez la

balance égale! Triomphez, si vous l’osez! vous ne survivrez pas à votre

triomphe. Du reste, je l’espère comme vous, vous resterez dans votre

solitude. L’humanité ne vivra pas de vous. Car pour vivre il lui faut

quelque chose, et vous lui offrez le rien dont elle a horreur. Il lui

faut le pain et l’Idée: vous ne lui apportez ni le pain ni l’Idée.

L’humanité veut vivre, et votre critique c’est la mort. Il est vrai que

vous prenez en pitié le besoin de vivre. C’est une grossièreté digne du

bas peuple auquel vous permettez la certitude, parce qu’il n’est pas

assez fin, assez distingué pour se passer d’elle. Ce bonheur est réservé

aux esprits délicats. Ceux-ci cherchent toujours la vérité, avec

l’intention de ne la trouver jamais. Et où est-elle cette vérité que les

plus fins chercheurs ne trouveront jamais? Où est-elle cette vérité qui

n’est pas. M. Renan va vous le dire. «_La vérité est tout entière dans

les nuances._»

Dans quelles nuances, s’il vous plaît? Dieu détruit, l’homme détruit, la

société détruite, quand rien ne s’appuie plus sur rien, quand la vie n’a

plus de fondements, quand ce qui est n’a plus sa raison d’être, quand

l’univers _est le cauchemar d’une divinité malade_ (vous auriez dû dire

d’une divinité chimérique), la vérité naturelle et la vérité

surnaturelle disparues, toute idée éteinte, toute chose anéantie, dans

quelles nuances trouverons-nous cette vérité introuvable pour deux

raisons, d’abord parce qu’elle n’est pas, ensuite, parce que, fût-elle,

nous voudrions la chercher toujours, et ne la trouver jamais? Les

nuances de la pensée supposent une affirmation générale qui leur serve

de fond, de support. Mais, puisque vous n’affirmez rien, que veulent

dire ces nuances, qui sont les nuances du néant? O Dieu! où en

sommes-nous? La tête tourne au fond de cet abîme, et quand on l’a

exploré un instant pour en mesurer la profondeur, il est temps de se

dégager et de se tourner vers la lumière! Le peuple a besoin de Dieu,

dites-vous? Pourquoi donc, si Dieu n’est pas? L’erreur c’est le néant.

Si Dieu est le néant, comment le peuple a-t-il besoin de lui? Et s’il

est l’Être, comment, vous, n’en avez-vous pas besoin? Est-ce qu’il y a

dans le monde des êtres si délicats que leur délicatesse leur tienne

lieu de pain! Donnez-nous donc le secret de cette délicatesse qui

déguste éternellement les nuances d’une vérité éternellement inconnue et

absolument chimérique! L’homme est vivant. Il a faim, il a soif. Que

voulez-vous qu’il fasse de vos nuances? Chose remarquable! la

sophistique, parce qu’elle a perdu le sens du vrai, dédaigne ceux qui

l’ont gardé, et comme elle n’a plus la force de porter Dieu, elle

méprise ceux qui le portent encore. Il semble voir un mourant, qui,

incapable de recevoir aucune nourriture, dédaignerait, dans son délire,

l’infirmier qui le soigne, et lui dirait: Vous êtes donc bien faible,

vous qui avez besoin de manger?

_Les nuances délicates_ ont deux avantages; d’abord elles font illusion

aux esprits faibles qui pensent que cette doctrine est quelque chose

puisqu’elle est délicate, et qu’elle contient quelque chose puisqu’elle

contient tant de nuances. Ensuite elle donne à l’auteur les apparences

du calme et de la modération. Un homme qui tient la balance égale entre

toutes choses peut sembler à quelques-uns dominer toutes choses: on ne

s’aperçoit pas toujours que l’impartialité entre la vérité et l’erreur

est le plus radical de tous les non-sens.

La doctrine de M. Renan pourrait se caractériser ainsi: _une apologie

délicate et finement nuancée du néant_.

La modération de M. Renan est une précaution oratoire. Elle cache un

profond mépris pour la faiblesse de ceux qui l’obligent à être modéré.

Il a pour les _préjugés_ une pitié douce; mais ne vous fiez pas à sa

douceur.

La traduction pratique et sociale de sa doctrine serait la destruction

de tout ce qui existe. Car rien n’existe qu’en vertu d’une préférence

accordée à l’Être sur le Néant.

Comme la religion, la société est une affirmation vivante de l’être, et

si Satan a les mêmes droits que Dieu, toutes deux sont également

impossibles.

Après les négations de la religion et de la société, écoutons la

négation de la science.

CHAPITRE III

NÉGATION DE LA SCIENCE.

Le christianisme a relevé la raison humaine. Le XVIIIe siècle l’a

déracinée. Voltaire a passé sur la France. Il l’a souillée de son venin.

Son règne finit, il est vrai. L’humanité le maudit, la science se moque

de lui; l’art le repousse, et pourtant la queue du serpent s’agite

encore au milieu de nous. Le XIXe siècle est une armée en marche. Mais

toute armée a son arrière-garde.

La raison est la lumière humaine. La science est le développement de la

raison. Or, je déclare que la science est radicalement niée par M. Renan

et je vais le prouver.

La science est le développement de la raison, la synthèse de nos

connaissances. Tout développement suppose un germe. Toute route suppose

un départ. Tout progrès suppose un premier pas. Or, M. Renan supprime le

point de départ, il nie le premier pas: il parle ensuite de voyager.

Toute science est comprise dans l’idée _être_, et il doute de l’être.

Toute la philosophie est dans le mot _substance_, et il doute de la

substance première, de la substance nécessaire, de la substance

éternelle, sans laquelle toutes les substances seraient éternellement

impossibles. Il sape le fondement, il ôte la première pierre et parle de

construire un monument. Aussi, réduit à l’impuissance d’affirmer,

puisqu’il est privé de la grande affirmation, principe et fin de toutes

les autres, l’affirmation de l’être, il ne peut plus que répéter sa

première négation qui contient toutes les autres, la multiplier, la

reproduire sous mille formes, la diviser en mille négations partielles,

appeler les négations de faits, les négations de détail, les négations

d’analyse au secours de la négation synthétique qui est la base de son

système, de sa doctrine. Pour la caractériser, cette doctrine à laquelle

aucun mot connu ne convient, parce que tous les mots tendent à exprimer

l’être, et que cette doctrine tend à le nier, il faut créer un mot aussi

affreux que la chose, un mot qui ne dise rien, un mot qui signifie le

rien: ce mot serait: nihilisme.

Dieu et la société supprimés, le bien et le mal confondus, le vrai et le

faux, qui ne sont que le bien et le mal dans leur principe, sont

naturellement confondus. Si le vrai et le faux sont identiques, ou

seulement indifférents à l’homme, que devient la science qui n’existe

qu’à la condition de distinguer l’un de l’autre, et de préférer l’un à

l’autre?

M. Renan, l'Allemagne et l'athéisme au XIXe siècle · 第 1 / 8 段