son sourire; nul nen savait la cause. Sa belle-mère elle-même
lavait à peine remarqué.
Elle aimait beaucoup son beau-fils, mais elle le voyait trop
rarement pour se demander doù pouvait lui venir cette
tristesse douce mais immuable.
Quant à Valérie, très fière lorsquelle donnait le bras à cet
officier de belle prestance, elle adorait son frère surtout
quand il lui apportait des bonbons de Boissier ou la
conduisait à lHippodrome, à Paris; et elle le croyait très
heureux.
Seule, Marie avait su deviner que, pour lui aussi, le destin
sétait montré dur; elle avait vu ce qui échappait à la
perspicacité des autres et elle avait prié Dieu tout bas de
lui adoucir sa peine.
Le lendemain de son retour au régiment, le jeune de Cergnes
télégraphia au château demandant quon lui renvoyât une bague
dopale quil avait oubliée dans une coupe donyx sur la
cheminée de sa chambre: Cétait celle de sa mère et il ne
sen séparait jamais.
La bague ne fut pas retrouvée et Mme de Cergnes sen émut, car
jusqu'à présent, aucun vol navait été commis parmi les
domestiques.
" Bah! dit Valérie, je lui donnerai une autre bague pour sa
fête. Tant pis pour lui; il navait quà être plus soigneux.
" Cétait celle de sa mère, insinua doucement Marie. Aussi,
comment a-t-on pu la lui dérober? les voleurs ne peuvent trop
sintroduire ici; le château est bien fermé.
" Ah! ah! ricana une voix aigre; comment la bague a pu être
dérobée? Cest elle qui le demande."
Valérie séloignait en chantonnant, sans avoir entendu cette
réflexion vipérine lancée par Mlle Sophie qui passait dans le
corridor.
Marie se retourna.
" Que dites-vous? demanda-t-elle.
" Je dis, je dis que cest la poule qui chante qui a fait
luf; vous ne devriez pas parler de cette affaire, vous.
" Moi? pourquoi cela?"
Et elle leva son honnête regard sur le visage méchant de la
vieille fille qui, honteuse, détourna la tête.
Mais, dans son cur égoïste et rancunier, elle en voulait
mortellement à celle quelle appelait encore, la Bohémienne.
" Elle ose demander pourquoi! poursuivit la mauvaise femme
de charge en élevant au ciel ses bras osseux; comme si tout le
monde ne sait pas que cest toi la voleuse.
" Moi...moi la voleuse?"
Les yeux noirs de la fillette se dilatèrent effroyablement; sa
peau bistrée pâlit, ses dents blanches mordirent ses lèvres
subitement décolorées.
En ce moment elle redevenait la Moucheronne, lenfant sauvage
au sang de louve qui avait fustigé son bourreau et incendié
son logis.
" Va-ten, tu me fais peur! cria Mlle Sophie épouvantée.
" Répète ce que tu as dit, reprit la Moucheronne en la
tutoyant à son tour avec dédain et dune voix à peine audible."
Sophie craignit de se laisser prendre en défaut et elle
senhardit:
" Tu feins létonnement, petite drôlesse, mais tu ne peux
ignorer ce quest devenue la bague du jeune vicomte qui a été
assez simple pour se montrer bon avec toi. Cette bague que tu
as fait disparaître, dis-moi où elle est? Chacun sait que
lorsquon a vécu avec des voleurs, il en reste toujours
quelque chose."
A peine ces mots étaient-ils prononcés que le bruit dun
maître soufflet retentit dans le corridor.
La vieille fille se mit à crier, à lassassin, et ameuta
autour delle une partie de la domesticité.
" Ah! cest la petite voleuse qui vous a arrangée comme
cela, dirent-ils à Mlle Sophie dont la joue était encore
violette. A la porte! à la porte, la voleuse qui finirait par
nous envoyer tous en prison à sa place!"
La Moucheronne recouvra son sang-froid; après tout, elle ne
devait pas sémouvoir des insultes de ces gens-là qui la
haïssaient elle ne savait pourquoi.
" Je vais trouver madame de Cergnes, dit-elle en redressant
sa taille déjà grandelette, venez avec moi.
" Madame est loin! elle sera absente trois jours, et
dailleurs... elle sait ce que nous savons! ajouta un groom
dun air profond."
La Moucheronne sentit comme un épine aiguë lui entrer dans le
cur: est-ce que la Comtesse, elle aussi, allait croire?...
Non cétait impossible.
A qui se confier alors? Miss Claddy était en vacances depuis
une semaine environ, et Mme de Cergnes ayant reçu un message
pressé le matin même, avait dû quitter le château pendant que
les enfants dormaient encore, pour se rendre auprès dune
vieille parente qui se mourait.
"Il ny a donc plus que Valérie pour me défendre?" se dit la
pauvre Marie.
Et elle sentait bien en elle-même que ce serait là, piètre
défense.
Elle alla cependant trouver son amie qui lisait avec un
intérêt très vif une nouvelle, dans un petit journal mensuel
quelle avait reçu le matin même.
En entendant entrer sa compagne, elle dit dun geste de la
main:
" Chut! ne minterromps pas, cest palpitant."
Mais Marie sapprocha, et, lui fermant sa brochure:
" Savez-vous ce quils disent? prononcèrent ses pauvres
lèvres tremblantes."
Au son altéré de sa voix, Valérie releva la tête, et, voyant
ce visage bouleversé:
" Quas-tu? sécria-t-elle.
" Ils disent, reprit lenfant, ils disent que cest moi qui
ai volé la bague."
Valérie de Cergnes haussa les épaules et reprit sa lecture.
" Tu es bien bonne de tinquiéter de ce que pensent les
domestiques, dit-elle pour toute consolation.
" Mais, ils disent que votre mère elle-même doute de mon
innocence.
" Maman? allons donc! elle men aurait bien parlé!"
Et cest là tout ce que Valérie avait à répondre pour la
justifier aux yeux de ses accusateurs, elle qui savait
ordinairement si bien se faire obéir et, au besoin, se montrer
impérieuse?
La Moucheronne séloigna, plus triste encore; elle rencontra
le baby qui lui tendit ses petits bras; mais la bonne qui le
portait, recula précipitamment avec son fardeau.
" Ne vous laissez pas toucher par elle, mon mignon, sécria-
t-elle comme si le petit Jean pût la comprendre, cest une
voleuse, une méchante.
" Non, pas méchante, pas méchante, Marie..." répondit le
bébé en essayant de sélancer vers sa favorite. Mais il ne
put.
Cette fois, la Moucheronne ne récrimina pas; une pensée
odieuse lui venait à lesprit: qui sait si Valérie elle-même
ne la croyait pas coupable? elle nen avait pas dit plus long
peut-être par pitié. Et la comtesse alors. Cétait sans doute
pour cela quelle était partie si matin sans dire adieu à sa
protégée.
Marie ignorait la cause de ce départ précipité, car on nétait
pas même encore à lheure de midi et Valérie déjà toute à sa
lecture lui avait dit simplement:
" Maman a été obligée de nous quitter pour deux ou trois
jours."
La maudite pensée revenait sans cesse torturer le cerveau de
la pauvre fille, lancinante et douloureuse. A la fin ce devint
une idée fixe, et lesprit tendu de la Moucheronne ne douta
plus que la maison tout entière fût contre elle.
"Ah! se dit-elle amèrement, javais bien raison de refuser à
Manon de vivre parmi mes semblables; sa compagnie et celle de
Nounou me suffisaient; elles ne mauraient jamais causé une
telle peine, elles!"
Marie monta à sa chambre et enleva ses vêtements élégants. Au
fond dune armoire gisait la pauvre robe usée et fanée que
portait la Moucheronne lors de son entrée à Cergnes; elle
enleva de même le ruban qui attachait ses cheveux, puis ses
bas et ses bottines, et redescendit dans le parc.
" Nounou!" appela-t-elle doucement.
Aussitôt une masse noire sortit dun taillis de jeunes
arbustes où la louve dormait souvent, et elle vint sauter
joyeusement autour de lenfant. Elle reconnaissait le vieux
vêtement terni quelle avait si souvent mordillé en jouant, et
peut-être préférait-elle sa petite amie ainsi quen ses plus
riches toilettes.
" On ne veut plus de nous, ma pauvre Nounou! murmura la
Moucheronne dune voix pleine de larmes; on nous chasse; on
dit que cest nous qui avons volé la bague de monsieur Gérald.
Tu sais bien que ce nest pas vrai, toi, tu le sais bien."
Dans on indignation et sa douleur, la Moucheronne mêlait
injustement les maîtres et les serviteurs dans laccusation
dont on laccablait. Si elle eût mieux réfléchi, elle eût
attendu Mme de Cergnes; mais sa nature profondément honnête
répugnait à limprobité comme lhermine à la boue, et elle
était révoltée jusquau fond de son être.
" Ce nest pourtant pas moi qui suis venue à eux, disait-
elle encore; ce sont bien eux qui sont venus me chercher; je
ne leur demandais rien."
Nounou, comme si elle eût compris ces paroles, poussa un
grognement significatif.
Elles sen allaient ainsi toutes deux dans la campagne
déserte, dans le vent froid du soir et mirent longtemps à
gagner la forêt. Le temps était triste et glacial. Depuis des
mois la Moucheronne avait vécu dune existence facile; elle
nétait plus accoutumée comme jadis à courir à travers la
pluie et louragan; le temps était passé où elle bravait la
neige la plus épaisse et riait de la bise âpre qui lui mordait
le visage.
Aussi, elle souffrait dans son corps en même temps que dans
son âme, et la nuit était venue tout à fait quand elle
atteignit son refuge habituel: la cabane de Manon.
Epuisée, elle se laissa tomber sur le lit et y dormit,
accablée, inerte, jusquau matin, pendant que Nounou
sommeillait, allongée sur le sol.
Et maintenant comment allaient-elles vivre, sans feu, sans
nourriture, sans vêtements? Qui voudrait donner du travail à
une voleuse? Quimporte! la société lavait repoussée, la
Moucheronne repoussait à jamais la société, dût-elle périr de
froid et de misère au fond de sa solitude absolue!
Cependant, à lheure du déjeuner, Valérie ne voyant pas venir
son amie manifesta quelque étonnement.
"Me bouderait-elle? se demanda la jeune fille; ce serait la
première fois, et puis elle naurait pas de raisons pour cela;
je ne lui ai pas répondu avec empressement tout à lheure,
cest vrai; mais ordinairement elle est moins susceptible.
Aussi ces domestiques sont insupportables avec leurs
plaisanteries absurdes que Marie a prises au sérieux. Je les
ferai gronder; ils ne peuvent la laisser en repos parce que,
de la hutte dun braconnier, elle a passé tout à coup dans un
beau château."
Mlle de Cergnes pria la femme de chambre daller sassurer si
Marie nétait pas chez elle; mais on ne trouva dans la jolie
pièce quhabitait lenfant, que ses vêtements épars sur le
tapis.
Quétait-elle devenue? On lappela dans toute la maison et
dans le parc, et lon constata que, en même temps que la
fillette, la louve avait disparu.
Parties toutes les deux?...Valérie ne voulait pas le croire.
"Elle boude, dit-elle encore."
Et elle se fit servir à déjeuner, mais elle ne mangea point,
se sentant toute triste vis-à-vis de la chaise vide de son
amie.
Laprès-midi lui parut longue, et lorsque vint le soir, Mlle
de Cergnes fut épouvantée en ne voyant pas reparaître Marie.
"Elle sera retournée à la forêt, pensa la jeune fille avec
angoisse. Mon Dieu! mon Dieu! et il y fait si froid! Que
diront Maman et miss Claddy, et même mon frère Gérald quand il
sera de retour?
"Je nose aller la chercher moi-même, maman ne serait pas
contente, mais je vais envoyer les domestiques au bois."
Elle sonna et donna ordre quon allât immédiatement jusqu'à
lancienne cabane de Manon et quon en ramenât Marie et la
louve qui devaient sy être réfugiées.
Ils sétaient donné le mot, les rusés compères, et, suivant le
conseil de Mlle Sophie, ils feignirent dobéir et passèrent
tranquillement leur soirée à loffice à fumer et à causer.
Puis ils reparurent, lair triste et fatigué, devant leur
jeune maîtresse, affirmant quils avaient vainement battu la
forêt et que Mlle Marie et sa louve demeuraient introuvables.
Pendant ce temps, la Moucheronne étendue sur la couche où
Manon avait rendu le dernier soupir, songeait, Nounou à ses
pieds, et se disait:
"Ils mont appelée voleuse, ils me croiront tous coupable, et
moi je mourrai plutôt que de retourner parmi eux."
CHAPITRE XXIII
LE CINQUIEME JOUR.
Il y avait cinq jours que la Moucheronne habitait sa chère
forêt. Sa chère forêt avait revêtu laspect lugubre de lhiver
: plus de feuilles aux arbres, plus doiseaux dans les nids;
le ruisseau gelé faisait son murmure, et lâpre vent dautomne
glissait sous les fentes de la pauvre cabane.
Dans la masure, aucun bruit; elle était aussi morne et
silencieuse que le soir où la dépouille de la vieille femme
lavait abandonnée pour jamais.
Où était donc la Moucheronne? et où donc était Nounou?
Sur le sol humide et glacé, deux formes sombres étaient
pressées lune contre lautre: celle dune louve accroupie,
léchine maigre, le poil hérissé, lil atone; la bête avait
faim; il y avait cinq jours quelle navait mangé.
Tout contre elle, une fillette pâle et presque aussi maigre
était affaissée; la fillette aussi navait mangé depuis cinq
jours quune poignée de farine aigre trouvée dans le buffet
vide.
Ses bras bus étaient glacés, malgré le peu de chaleur qui
gardaient les membres de lanimal serré contre elle.
Le premier soir où la Moucheronne sétait retrouvée sous le
toit de sa vieille amie défunte, elle avait eu comme un soupir
dallégement au milieu de sa désolation; mais elle était lasse
et brisée et passa la journée du lendemain, lil fixé aux
cendres mortes du foyer.
Lenfant ne sapercevait pas que le temps sécoulait; par
moments ses lèvres violettes murmuraient une prière qui
sachevait dans un sanglot.
Le troisième jour, la neige commença à tomber, mais elle ne la
vit pas; seulement elle sentit dans ses veines un frisson
mortel.
Un gémissement de Nounou lui rappela quelle aussi avait faim.
Alors, elle fouilla le pauvre réduit et découvrit un peu de
farine quelle délaya dans leau. Nounou dévora un os déjà
dépouillé de sa chair; ce fut tout.
Le lendemain, la Moucheronne se sentit le cerveau alourdi, et
sa pensée dansait dans un chaos incompréhensible; elle avait
les membres glacés et une vive chaleur à la poitrine.
"Je vais sans doute mourir, se dit-elle."
Et son regard tombant sur la louve:
"Pauvre Nounou! tu seras seule."
La faim qui lavait quittée à lheure de la fièvre, lui
déchirait maintenant les entrailles. Alors, devant ses yeux
passèrent détranges visions; elle, qui nétait certes pas
gourmande, revoyait en imagination la table étincelante du
château de Cergnes, avec ses cristaux et son argenterie
rutilants sous la lumière, avec ses mets exquis fumants sur
les réchauds dargent.
La Moucheronne revoyait tout cela, tout cela quelle avait
perdu à jamais.
Et elle se mourait de faim et de froid. Elle songeait de même
à sa petite chambre rose si gaie et si chaude avec ses tapis
moëlleux et sa lampe dalbâtre rosé suspendue au plafond, car
Valérie avait exigé le même luxe pour son amie que pour elle.
Et maintenant, elle était au cinquième jour, la Moucheronne;
épuisée par la fièvre et par la faim, elle demeurait moitié
évanouie, aussi immobile quune petite statue de bronze, les
bras passés autour du cou de la louve.
Cet état nétait pas encore la mort, mais cétait à peine la
vie.
La louve avait faim, elle aussi, et elle avait froid, mais
elle ne remuait pas, de peur déveiller sa nourrissonne; et
elle nallait pas à la chasse. Elle seule en aurait profité
dailleurs, il ny avait pas de feu dans la cabane.
Vers le milieu du jour, la neige craqua sous un pas ferme et
vif. Peu après, la porte de la masure souvrir, laissant
entrer un amas de neige.
Alors, parut sur le seuil un jeune homme de haute taille vêtu
dun ample manteau de fourrure.
La louve releva la tête; sans doute, elle reconnut le
visiteur, car elle remua la queue et ses prunelles brillèrent
dans lombre.
Larrivant aperçut auprès de la bête le corps dune fillette;
il se baissa, et ses yeux bleus semplirent dune pitié
profonde.
"Marie, ma pauvre enfant! murmura-t-il très doucement."
Mais les paupières de la Moucheronne demeuraient fermées et
leurs longs cils ombraient sa joue livide.
"Mon Dieu! si elle était morte?... sécria malgré lui le
jeune homme."
Il saisit, dans ses mains, les mains froides de lenfant:
elle ne remua toujours pas et la louve poussa un gémissement
lugubre.
Gérald de Cergnes remarqua que les petits doigts de la
moucheronne tenaient fortement serré un papier jauni, plié en
quatre, aux angles usés.
"Quest cela? se dit-il."
Et il essaya, mais vainement, denlever le papier à la main
qui lenfermait.
Il eut lidée de détacher la gourde quil portait en
bandoulière et qui contenait une liqueur généreuse; il en
introduisait le goulot entre les lèvres blanches de Marie, et
lui fit avaler quelques gouttes.
Peu après elle entrouvrit les yeux et, apercevant penché au-
dessus delle, un visage quelle ne reconnaissait pas, elle se
souleva un peu sur son séant et regarda.
Mais après avoir regardé, lenfant se recoucha sur la louve,
comme épuisée par cet effort.
" Elle se meurt de faim et de besoin, la pauvre petite! dit
le jeune de Cergnes dont une larme mouilla la joue mâle:
Voilà donc ce quils ont fait de ce pauvre ange qui sest
toujours montré doux et honnête envers tout le monde? Quelle
injustice!"
Sa main rencontra léchine maigre de Nounou:
" Et toi aussi, pauvre bête, murmura-t-il, toi aussi tu
souffres; mais au moins tu lui es restée fidèle."
Il plongea dans sa gibecière et en retira un morceau de pain
quil présenta à la louve: elle allait se jeter dessus avec
voracité lorsque soudain elle sarrêta, dirigeant son regard
oblique sur lenfant quelle aimait et quelle avait nourrie
de son lait.
" Mange, Nounou, mange, va, dit alors Gérald, touché de ce
mouvement. La Moucheronne est trop malade maintenant pour
manger ton pain."
La louve ne fit quune bouchée du morceau; elle en eût dévoré
dix fois autant, mais Gérald navait pas prévu le cas.
Il avisa dabord au plus pressé, et enveloppa la Moucheronne
dun grand plaid écossais qui était jeté sur son épaule; puis
il emporta la fillette, devenue bien légère, jusquau petit
traîneau qui attendait à la porte, attelé dun poney à
lhumeur paisible.
Gérald, instruit dès son prompt retour de la fuite de Marie,
avait interrogé les domestiques dont les réponses lui avaient
paru louches et embarrassées; il avait pris le parti, sous
prétexte de chasse, de venir lui-même à la forêt.
Certes, la comtesse et Valérie, désolées et croyant bien
perdue leur protégée, ne sattendaient pas à le voir ramener
la fugitive; navait-on pas battu le bois en tous sens? Du
moins, elles le croyaient naïvement.
Et Gérald avait enfin trouvé celle quil cherchait.
Lorsquil leut couchée au fond du traîneau, il secoua les
guides, et fit signe à la louve de suivre.
Le petit cheval prit sa course et Nounou limita.
Ils mirent longtemps à arriver au château, car les chemins
étaient mauvais et la distance longue; enfin Gérald était
obsédé par la crainte que Marie fût plus malade encore quil
ne lavait trouvée dans la cabane.
Son angoisse sapaisa lorsquil toucha la grille du parc. Une
fois dans la cour, il jeta les guides au groom accouru au
bruit des grelots du poney, et avec toutes sortes de
précautions, il prit lui-même dans ses bras la fillette
toujours immobile.
"Jour de Dieu! grommela le groom désagréablement surpris, je
crois quil a retrouvé la Bohémienne. Et voilà encore cette
mauvaise bête endiablée! ajouta-t-il en apercevant Nounou qui
gravissait le perron à la suite de Gérald.
Mais il nosa lui allonger un coup de pied, il craignait son
maître.
Lorsque le jeune de Cergnes, portant son précieux fardeau,
entra dans le boudoir où travaillait la comtesse et où Valérie
faisait une lecture anglaise sous la direction de miss Claddy,
un triple cri de joie accueillit son arrivée.
" Marie! cest Marie!"
On avait vu Nounou dabord, et lon devinait que si Nounou
était là, la Moucheronne ne devait pas être loin.
"Oui, Marie, répondit Gérald dun ton grave; mais Marie
malade, mourante peut-être, et par notre faute, ou plutôt
grâce à la méchanceté de nos domestiques. A présent, il sagit
de la coucher au plus vite et de lui faire prendre un
réconfortant, si elle est encore capable davaler."
Valérie fondit en larmes, et son frère, touché de ce
désespoir, sassit près delle pour essayer de la consoler
pendant que Mme de Cergnes et miss Claddy transportaient
lenfant dans la chambrette quelle habitait six jours
auparavant, et la couchaient, après lui avoir fait boire un
peu de bouillon.
" Est-ce quelle va mourir? Mon Dieu, est-ce quelle va
mourir? demandait Valérie à travers ses larmes.
" Jespère que non, ma petite sur, mais son état est sans
doute grave. Joseph est allé chercher le médecin; nous verrons
ce que celui-ci dira."
" Mais, ajouta-t-il, en voyant Nounou gratter à la porte qui
sétait refermée sur sa chère nourrissonne, cette pauvre bête
a grand besoin de renouveler ses forces; il y a longtemps
quelle jeûne, elle aussi. Viens, nous allons veiller à ce
quelle mange, car je ne me fie plus à ceux qui sont chargés
de ce soin."
Lanimal fit promptement disparaître les aliments quon lui
servit, puis elle courut à la chambre de Marie et sétendit en
travers de la porte comme pour en défendre lentrée.
CHAPITRE XXIV
LA LETTRE DU MORT.
Lorsque la comtesse vint retrouver son beau-fils et sa fille,
elle avait le front soucieux.
" Marie a recouvré un peu de force, dit-elle, répondant à
leurs questions anxieuses, mais je crains quelle ne soit bien
malade; elle paraît souffrir de la tête, et divague en
racontant toutes sortes de choses navrantes.
"Non, poursuivit-elle en retenant Valérie qui se dirigeait
vers lappartement de son amie, je ne te permets pas de la
soigner avant de savoir ce quest cette fièvre; elle pourrait
être contagieuse, nous verrons la décision du docteur que
jattends."
Puis, tendant à Gérald un morceau de papier froissé:
" Voilà ce que jai trouvé serré dans la main de la pauvre
enfant; lis si tu peux, moi jai lesprit trop troublé."
La lettre était écrite en espagnol et signée Gérald,
uniquement.
" Le nom de mon pauvre parrain, dit le jeune homme ému
malgré lui, il était parent de ma mère et le meilleur ami de
mon père. Il y a près de quinze ans que nous navons entendu
parler de lui, cest-à-dire depuis son mariage environ."
Le jeune de Cergnes lisait plusieurs langues, entrautres
lespagnol.
Il lut une fois létrange lettre, eut une exclamation de
surprise, puis la relut avec plus dattention encore.
Alors il prit la comtesse à lécart:
" Ma mère, lui dit-il, il y a là-dedans des choses très
graves concernant votre petite protégée. Veuillez éloigner
Valérie pour que je vous communique cette missive."
Lorsquil se vit seul avec sa belle-mère, le jeune homme
commença dune voix émue sa lecture.
Le papier était daté du mois doctobre, quatorze ans
auparavant.
"Mon excellent ami,
"Tu maccusais dernièrement doubli, dindifférence, que
sais-je? et cependant je nai pensé quà toi au milieu de ma
détresse, à toi comme au seul ami qui pût me tendre une main
secourable.
"Souviens-toi, Gaston que nous nous sommes promis un mutuel
appui dans la vie; tout ta souri, tu nas pas eu besoin du
mien, aujourdhui je viens réclamer le tien.
"Tu sais que jai épousé il y a deux ans une charmante
Espagnole que je tai présentée un jour à Paris? Hélas! mon
pauvre ami! elle na pu me rendre heureux que jusqu'à la
naissance de mon enfant, qui lui a coûté la vie, et, lorsque
je me suis trouvé veuf et plongé dans la désolation, retenu
toi-même au lit de mort de ton père, tu nas pu que madresser
une lettre pleine de cur.
"Ce que je tai laissé ignorer jusqu'à présent cest le
mauvais état de mes affaires, et ma fortune détruite par un
banquier infidèle qui sest enfui en me ruinant.
"Si jétais seul au monde, quoique gentilhomme je chercherais
un modeste emploi en France ou en Espagne (cétait aussi le
pays de ma mère), et je vivrais simplement; mais jai une
fille, ma petite Carmen, qui a reçu au baptême le même nom que
sa mère et qui a déjà ses yeux magnifiques. Je veux
reconstruire ma fortune pour elle.
"Jai à Mexico un oncle extrêmement riche et célibataire qui
moffre de venir laider à administrer ses biens immenses, me
promettant de me les léguer à sa mort qui, jespère, est
encore éloignée.