Cette gravité se retrouvait au fond de ses yeux bleus, dans

son sourire; nul n’en savait la cause. Sa belle-mère elle-même

l’avait à peine remarqué.

Elle aimait beaucoup son beau-fils, mais elle le voyait trop

rarement pour se demander d’où pouvait lui venir cette

tristesse douce mais immuable.

Quant à Valérie, très fière lorsqu’elle donnait le bras à cet

officier de belle prestance, elle adorait son frère surtout

quand il lui apportait des bonbons de Boissier ou la

conduisait à l’Hippodrome, à Paris; et elle le croyait très

heureux.

Seule, Marie avait su deviner que, pour lui aussi, le destin

s’était montré dur; elle avait vu ce qui échappait à la

perspicacité des autres et elle avait prié Dieu tout bas de

lui adoucir sa peine.

Le lendemain de son retour au régiment, le jeune de Cergnes

télégraphia au château demandant qu’on lui renvoyât une bague

d’opale qu’il avait oubliée dans une coupe d’onyx sur la

cheminée de sa chambre: C’était celle de sa mère et il ne

s’en séparait jamais.

La bague ne fut pas retrouvée et Mme de Cergnes s’en émut, car

jusqu'à présent, aucun vol n’avait été commis parmi les

domestiques.

"— Bah! dit Valérie, je lui donnerai une autre bague pour sa

fête. Tant pis pour lui; il n’avait qu’à être plus soigneux.

"— C’était celle de sa mère, insinua doucement Marie. Aussi,

comment a-t-on pu la lui dérober? les voleurs ne peuvent trop

s’introduire ici; le château est bien fermé.

"— Ah! ah! ricana une voix aigre; comment la bague a pu être

dérobée? C’est elle qui le demande."

Valérie s’éloignait en chantonnant, sans avoir entendu cette

réflexion vipérine lancée par Mlle Sophie qui passait dans le

corridor.

Marie se retourna.

"— Que dites-vous? demanda-t-elle.

"— Je dis, je dis que c’est la poule qui chante qui a fait

l’œuf; vous ne devriez pas parler de cette affaire, vous.

"— Moi? pourquoi cela?"

Et elle leva son honnête regard sur le visage méchant de la

vieille fille qui, honteuse, détourna la tête.

Mais, dans son cœur égoïste et rancunier, elle en voulait

mortellement à celle qu’elle appelait encore, la Bohémienne.

"— Elle ose demander pourquoi! poursuivit la mauvaise femme

de charge en élevant au ciel ses bras osseux; comme si tout le

monde ne sait pas que c’est toi la voleuse.

"— Moi...moi la voleuse?"

Les yeux noirs de la fillette se dilatèrent effroyablement; sa

peau bistrée pâlit, ses dents blanches mordirent ses lèvres

subitement décolorées.

En ce moment elle redevenait la Moucheronne, l’enfant sauvage

au sang de louve qui avait fustigé son bourreau et incendié

son logis.

"— Va-t‘en, tu me fais peur! cria Mlle Sophie épouvantée.

"— Répète ce que tu as dit, reprit la Moucheronne en la

tutoyant à son tour avec dédain et d’une voix à peine audible."

Sophie craignit de se laisser prendre en défaut et elle

s’enhardit:

"— Tu feins l’étonnement, petite drôlesse, mais tu ne peux

ignorer ce qu’est devenue la bague du jeune vicomte qui a été

assez simple pour se montrer bon avec toi. Cette bague que tu

as fait disparaître, dis-moi où elle est? Chacun sait que

lorsqu’on a vécu avec des voleurs, il en reste toujours

quelque chose."

A peine ces mots étaient-ils prononcés que le bruit d’un

maître soufflet retentit dans le corridor.

La vieille fille se mit à crier, à l’assassin, et ameuta

autour d’elle une partie de la domesticité.

"— Ah! c’est la petite voleuse qui vous a arrangée comme

cela, dirent-ils à Mlle Sophie dont la joue était encore

violette. A la porte! à la porte, la voleuse qui finirait par

nous envoyer tous en prison à sa place!"

La Moucheronne recouvra son sang-froid; après tout, elle ne

devait pas s’émouvoir des insultes de ces gens-là qui la

haïssaient elle ne savait pourquoi.

"— Je vais trouver madame de Cergnes, dit-elle en redressant

sa taille déjà grandelette, venez avec moi.

"— Madame est loin! elle sera absente trois jours, et

d’ailleurs... elle sait ce que nous savons! ajouta un groom

d’un air profond."

La Moucheronne sentit comme un épine aiguë lui entrer dans le

cœur: est-ce que la Comtesse, elle aussi, allait croire?...

Non c’était impossible.

A qui se confier alors? Miss Claddy était en vacances depuis

une semaine environ, et Mme de Cergnes ayant reçu un message

pressé le matin même, avait dû quitter le château pendant que

les enfants dormaient encore, pour se rendre auprès d’une

vieille parente qui se mourait.

"Il n’y a donc plus que Valérie pour me défendre?" se dit la

pauvre Marie.

Et elle sentait bien en elle-même que ce serait là, piètre

défense.

Elle alla cependant trouver son amie qui lisait avec un

intérêt très vif une nouvelle, dans un petit journal mensuel

qu’elle avait reçu le matin même.

En entendant entrer sa compagne, elle dit d’un geste de la

main:

"— Chut! ne m’interromps pas, c’est palpitant."

Mais Marie s’approcha, et, lui fermant sa brochure:

"— Savez-vous ce qu’ils disent? prononcèrent ses pauvres

lèvres tremblantes."

Au son altéré de sa voix, Valérie releva la tête, et, voyant

ce visage bouleversé:

"— Qu’as-tu? s’écria-t-elle.

"— Ils disent, reprit l’enfant, ils disent que c’est moi qui

ai volé la bague."

Valérie de Cergnes haussa les épaules et reprit sa lecture.

"— Tu es bien bonne de t’inquiéter de ce que pensent les

domestiques, dit-elle pour toute consolation.

"— Mais, ils disent que votre mère elle-même doute de mon

innocence.

"— Maman? allons donc! elle m’en aurait bien parlé!"

Et c’est là tout ce que Valérie avait à répondre pour la

justifier aux yeux de ses accusateurs, elle qui savait

ordinairement si bien se faire obéir et, au besoin, se montrer

impérieuse?

La Moucheronne s’éloigna, plus triste encore; elle rencontra

le baby qui lui tendit ses petits bras; mais la bonne qui le

portait, recula précipitamment avec son fardeau.

"— Ne vous laissez pas toucher par elle, mon mignon, s’écria-

t-elle comme si le petit Jean pût la comprendre, c’est une

voleuse, une méchante.

"— Non, pas méchante, pas méchante, Marie..." répondit le

bébé en essayant de s’élancer vers sa favorite. Mais il ne

put.

Cette fois, la Moucheronne ne récrimina pas; une pensée

odieuse lui venait à l’esprit: qui sait si Valérie elle-même

ne la croyait pas coupable? elle n’en avait pas dit plus long

peut-être par pitié. Et la comtesse alors. C’était sans doute

pour cela qu’elle était partie si matin sans dire adieu à sa

protégée.

Marie ignorait la cause de ce départ précipité, car on n’était

pas même encore à l’heure de midi et Valérie déjà toute à sa

lecture lui avait dit simplement:

"— Maman a été obligée de nous quitter pour deux ou trois

jours."

La maudite pensée revenait sans cesse torturer le cerveau de

la pauvre fille, lancinante et douloureuse. A la fin ce devint

une idée fixe, et l’esprit tendu de la Moucheronne ne douta

plus que la maison tout entière fût contre elle.

"—Ah! se dit-elle amèrement, j’avais bien raison de refuser à

Manon de vivre parmi mes semblables; sa compagnie et celle de

Nounou me suffisaient; elles ne m’auraient jamais causé une

telle peine, elles!"

Marie monta à sa chambre et enleva ses vêtements élégants. Au

fond d’une armoire gisait la pauvre robe usée et fanée que

portait la Moucheronne lors de son entrée à Cergnes; elle

enleva de même le ruban qui attachait ses cheveux, puis ses

bas et ses bottines, et redescendit dans le parc.

"— Nounou!" appela-t-elle doucement.

Aussitôt une masse noire sortit d’un taillis de jeunes

arbustes où la louve dormait souvent, et elle vint sauter

joyeusement autour de l’enfant. Elle reconnaissait le vieux

vêtement terni qu’elle avait si souvent mordillé en jouant, et

peut-être préférait-elle sa petite amie ainsi qu’en ses plus

riches toilettes.

"— On ne veut plus de nous, ma pauvre Nounou! murmura la

Moucheronne d’une voix pleine de larmes; on nous chasse; on

dit que c’est nous qui avons volé la bague de monsieur Gérald.

Tu sais bien que ce n’est pas vrai, toi, tu le sais bien."

Dans on indignation et sa douleur, la Moucheronne mêlait

injustement les maîtres et les serviteurs dans l’accusation

dont on l’accablait. Si elle eût mieux réfléchi, elle eût

attendu Mme de Cergnes; mais sa nature profondément honnête

répugnait à l’improbité comme l’hermine à la boue, et elle

était révoltée jusqu’au fond de son être.

"— Ce n’est pourtant pas moi qui suis venue à eux, disait-

elle encore; ce sont bien eux qui sont venus me chercher; je

ne leur demandais rien."

Nounou, comme si elle eût compris ces paroles, poussa un

grognement significatif.

Elles s’en allaient ainsi toutes deux dans la campagne

déserte, dans le vent froid du soir et mirent longtemps à

gagner la forêt. Le temps était triste et glacial. Depuis des

mois la Moucheronne avait vécu d’une existence facile; elle

n’était plus accoutumée comme jadis à courir à travers la

pluie et l’ouragan; le temps était passé où elle bravait la

neige la plus épaisse et riait de la bise âpre qui lui mordait

le visage.

Aussi, elle souffrait dans son corps en même temps que dans

son âme, et la nuit était venue tout à fait quand elle

atteignit son refuge habituel: la cabane de Manon.

Epuisée, elle se laissa tomber sur le lit et y dormit,

accablée, inerte, jusqu’au matin, pendant que Nounou

sommeillait, allongée sur le sol.

Et maintenant comment allaient-elles vivre, sans feu, sans

nourriture, sans vêtements? Qui voudrait donner du travail à

une voleuse? Qu’importe! la société l’avait repoussée, la

Moucheronne repoussait à jamais la société, dût-elle périr de

froid et de misère au fond de sa solitude absolue!

Cependant, à l’heure du déjeuner, Valérie ne voyant pas venir

son amie manifesta quelque étonnement.

"Me bouderait-elle? se demanda la jeune fille; ce serait la

première fois, et puis elle n’aurait pas de raisons pour cela;

je ne lui ai pas répondu avec empressement tout à l’heure,

c’est vrai; mais ordinairement elle est moins susceptible.

Aussi ces domestiques sont insupportables avec leurs

plaisanteries absurdes que Marie a prises au sérieux. Je les

ferai gronder; ils ne peuvent la laisser en repos parce que,

de la hutte d’un braconnier, elle a passé tout à coup dans un

beau château."

Mlle de Cergnes pria la femme de chambre d’aller s’assurer si

Marie n’était pas chez elle; mais on ne trouva dans la jolie

pièce qu’habitait l’enfant, que ses vêtements épars sur le

tapis.

Qu’était-elle devenue? On l’appela dans toute la maison et

dans le parc, et l’on constata que, en même temps que la

fillette, la louve avait disparu.

Parties toutes les deux?...Valérie ne voulait pas le croire.

"Elle boude, dit-elle encore."

Et elle se fit servir à déjeuner, mais elle ne mangea point,

se sentant toute triste vis-à-vis de la chaise vide de son

amie.

L’après-midi lui parut longue, et lorsque vint le soir, Mlle

de Cergnes fut épouvantée en ne voyant pas reparaître Marie.

"Elle sera retournée à la forêt, pensa la jeune fille avec

angoisse. Mon Dieu! mon Dieu! et il y fait si froid! Que

diront Maman et miss Claddy, et même mon frère Gérald quand il

sera de retour?

"Je n’ose aller la chercher moi-même, maman ne serait pas

contente, mais je vais envoyer les domestiques au bois."

Elle sonna et donna ordre qu’on allât immédiatement jusqu'à

l’ancienne cabane de Manon et qu’on en ramenât Marie et la

louve qui devaient s’y être réfugiées.

Ils s’étaient donné le mot, les rusés compères, et, suivant le

conseil de Mlle Sophie, ils feignirent d’obéir et passèrent

tranquillement leur soirée à l’office à fumer et à causer.

Puis ils reparurent, l’air triste et fatigué, devant leur

jeune maîtresse, affirmant qu’ils avaient vainement battu la

forêt et que Mlle Marie et sa louve demeuraient introuvables.

Pendant ce temps, la Moucheronne étendue sur la couche où

Manon avait rendu le dernier soupir, songeait, Nounou à ses

pieds, et se disait:

"Ils m’ont appelée voleuse, ils me croiront tous coupable, et

moi je mourrai plutôt que de retourner parmi eux."

CHAPITRE XXIII

LE CINQUIEME JOUR.

Il y avait cinq jours que la Moucheronne habitait sa chère

forêt. Sa chère forêt avait revêtu l’aspect lugubre de l’hiver

: plus de feuilles aux arbres, plus d‘oiseaux dans les nids;

le ruisseau gelé faisait son murmure, et l’âpre vent d’automne

glissait sous les fentes de la pauvre cabane.

Dans la masure, aucun bruit; elle était aussi morne et

silencieuse que le soir où la dépouille de la vieille femme

l’avait abandonnée pour jamais.

Où était donc la Moucheronne? et où donc était Nounou?

Sur le sol humide et glacé, deux formes sombres étaient

pressées l’une contre l’autre: celle d’une louve accroupie,

l’échine maigre, le poil hérissé, l’œil atone; la bête avait

faim; il y avait cinq jours qu’elle n’avait mangé.

Tout contre elle, une fillette pâle et presque aussi maigre

était affaissée; la fillette aussi n’avait mangé depuis cinq

jours qu’une poignée de farine aigre trouvée dans le buffet

vide.

Ses bras bus étaient glacés, malgré le peu de chaleur qui

gardaient les membres de l’animal serré contre elle.

Le premier soir où la Moucheronne s’était retrouvée sous le

toit de sa vieille amie défunte, elle avait eu comme un soupir

d’allégement au milieu de sa désolation; mais elle était lasse

et brisée et passa la journée du lendemain, l’œil fixé aux

cendres mortes du foyer.

L’enfant ne s’apercevait pas que le temps s’écoulait; par

moments ses lèvres violettes murmuraient une prière qui

s’achevait dans un sanglot.

Le troisième jour, la neige commença à tomber, mais elle ne la

vit pas; seulement elle sentit dans ses veines un frisson

mortel.

Un gémissement de Nounou lui rappela qu’elle aussi avait faim.

Alors, elle fouilla le pauvre réduit et découvrit un peu de

farine qu’elle délaya dans l’eau. Nounou dévora un os déjà

dépouillé de sa chair; ce fut tout.

Le lendemain, la Moucheronne se sentit le cerveau alourdi, et

sa pensée dansait dans un chaos incompréhensible; elle avait

les membres glacés et une vive chaleur à la poitrine.

"Je vais sans doute mourir, se dit-elle."

Et son regard tombant sur la louve:

"Pauvre Nounou! tu seras seule."

La faim qui l’avait quittée à l’heure de la fièvre, lui

déchirait maintenant les entrailles. Alors, devant ses yeux

passèrent d’étranges visions; elle, qui n’était certes pas

gourmande, revoyait en imagination la table étincelante du

château de Cergnes, avec ses cristaux et son argenterie

rutilants sous la lumière, avec ses mets exquis fumants sur

les réchauds d’argent.

La Moucheronne revoyait tout cela, tout cela qu’elle avait

perdu à jamais.

Et elle se mourait de faim et de froid. Elle songeait de même

à sa petite chambre rose si gaie et si chaude avec ses tapis

moëlleux et sa lampe d’albâtre rosé suspendue au plafond, car

Valérie avait exigé le même luxe pour son amie que pour elle.

Et maintenant, elle était au cinquième jour, la Moucheronne;

épuisée par la fièvre et par la faim, elle demeurait moitié

évanouie, aussi immobile qu’une petite statue de bronze, les

bras passés autour du cou de la louve.

Cet état n’était pas encore la mort, mais c’était à peine la

vie.

La louve avait faim, elle aussi, et elle avait froid, mais

elle ne remuait pas, de peur d’éveiller sa nourrissonne; et

elle n’allait pas à la chasse. Elle seule en aurait profité

d’ailleurs, il n’y avait pas de feu dans la cabane.

Vers le milieu du jour, la neige craqua sous un pas ferme et

vif. Peu après, la porte de la masure s’ouvrir, laissant

entrer un amas de neige.

Alors, parut sur le seuil un jeune homme de haute taille vêtu

d’un ample manteau de fourrure.

La louve releva la tête; sans doute, elle reconnut le

visiteur, car elle remua la queue et ses prunelles brillèrent

dans l’ombre.

L’arrivant aperçut auprès de la bête le corps d’une fillette;

il se baissa, et ses yeux bleus s’emplirent d’une pitié

profonde.

"Marie, ma pauvre enfant! murmura-t-il très doucement."

Mais les paupières de la Moucheronne demeuraient fermées et

leurs longs cils ombraient sa joue livide.

"Mon Dieu! si elle était morte?... s’écria malgré lui le

jeune homme."

Il saisit, dans ses mains, les mains froides de l’enfant:

elle ne remua toujours pas et la louve poussa un gémissement

lugubre.

Gérald de Cergnes remarqua que les petits doigts de la

moucheronne tenaient fortement serré un papier jauni, plié en

quatre, aux angles usés.

"Qu’est cela? se dit-il."

Et il essaya, mais vainement, d’enlever le papier à la main

qui l’enfermait.

Il eut l’idée de détacher la gourde qu’il portait en

bandoulière et qui contenait une liqueur généreuse; il en

introduisait le goulot entre les lèvres blanches de Marie, et

lui fit avaler quelques gouttes.

Peu après elle entrouvrit les yeux et, apercevant penché au-

dessus d’elle, un visage qu’elle ne reconnaissait pas, elle se

souleva un peu sur son séant et regarda.

Mais après avoir regardé, l’enfant se recoucha sur la louve,

comme épuisée par cet effort.

"— Elle se meurt de faim et de besoin, la pauvre petite! dit

le jeune de Cergnes dont une larme mouilla la joue mâle:

Voilà donc ce qu’ils ont fait de ce pauvre ange qui s’est

toujours montré doux et honnête envers tout le monde? Quelle

injustice!"

Sa main rencontra l’échine maigre de Nounou:

"— Et toi aussi, pauvre bête, murmura-t-il, toi aussi tu

souffres; mais au moins tu lui es restée fidèle."

Il plongea dans sa gibecière et en retira un morceau de pain

qu’il présenta à la louve: elle allait se jeter dessus avec

voracité lorsque soudain elle s’arrêta, dirigeant son regard

oblique sur l’enfant qu’elle aimait et qu’elle avait nourrie

de son lait.

"— Mange, Nounou, mange, va, dit alors Gérald, touché de ce

mouvement. La Moucheronne est trop malade maintenant pour

manger ton pain."

La louve ne fit qu’une bouchée du morceau; elle en eût dévoré

dix fois autant, mais Gérald n’avait pas prévu le cas.

Il avisa d’abord au plus pressé, et enveloppa la Moucheronne

d’un grand plaid écossais qui était jeté sur son épaule; puis

il emporta la fillette, devenue bien légère, jusqu’au petit

traîneau qui attendait à la porte, attelé d’un poney à

l’humeur paisible.

Gérald, instruit dès son prompt retour de la fuite de Marie,

avait interrogé les domestiques dont les réponses lui avaient

paru louches et embarrassées; il avait pris le parti, sous

prétexte de chasse, de venir lui-même à la forêt.

Certes, la comtesse et Valérie, désolées et croyant bien

perdue leur protégée, ne s’attendaient pas à le voir ramener

la fugitive; n’avait-on pas battu le bois en tous sens? Du

moins, elles le croyaient naïvement.

Et Gérald avait enfin trouvé celle qu’il cherchait.

Lorsqu’il l’eut couchée au fond du traîneau, il secoua les

guides, et fit signe à la louve de suivre.

Le petit cheval prit sa course et Nounou l’imita.

Ils mirent longtemps à arriver au château, car les chemins

étaient mauvais et la distance longue; enfin Gérald était

obsédé par la crainte que Marie fût plus malade encore qu’il

ne l’avait trouvée dans la cabane.

Son angoisse s’apaisa lorsqu’il toucha la grille du parc. Une

fois dans la cour, il jeta les guides au groom accouru au

bruit des grelots du poney, et avec toutes sortes de

précautions, il prit lui-même dans ses bras la fillette

toujours immobile.

"Jour de Dieu! grommela le groom désagréablement surpris, je

crois qu’il a retrouvé la Bohémienne. Et voilà encore cette

mauvaise bête endiablée! ajouta-t-il en apercevant Nounou qui

gravissait le perron à la suite de Gérald.

Mais il n’osa lui allonger un coup de pied, il craignait son

maître.

Lorsque le jeune de Cergnes, portant son précieux fardeau,

entra dans le boudoir où travaillait la comtesse et où Valérie

faisait une lecture anglaise sous la direction de miss Claddy,

un triple cri de joie accueillit son arrivée.

"— Marie! c’est Marie!"

On avait vu Nounou d’abord, et l’on devinait que si Nounou

était là, la Moucheronne ne devait pas être loin.

"Oui, Marie, répondit Gérald d’un ton grave; mais Marie

malade, mourante peut-être, et par notre faute, ou plutôt

grâce à la méchanceté de nos domestiques. A présent, il s’agit

de la coucher au plus vite et de lui faire prendre un

réconfortant, si elle est encore capable d’avaler."

Valérie fondit en larmes, et son frère, touché de ce

désespoir, s’assit près d’elle pour essayer de la consoler

pendant que Mme de Cergnes et miss Claddy transportaient

l’enfant dans la chambrette qu’elle habitait six jours

auparavant, et la couchaient, après lui avoir fait boire un

peu de bouillon.

"— Est-ce qu’elle va mourir? Mon Dieu, est-ce qu’elle va

mourir? demandait Valérie à travers ses larmes.

"— J’espère que non, ma petite sœur, mais son état est sans

doute grave. Joseph est allé chercher le médecin; nous verrons

ce que celui-ci dira."

"— Mais, ajouta-t-il, en voyant Nounou gratter à la porte qui

s’était refermée sur sa chère nourrissonne, cette pauvre bête

a grand besoin de renouveler ses forces; il y a longtemps

qu’elle jeûne, elle aussi. Viens, nous allons veiller à ce

qu’elle mange, car je ne me fie plus à ceux qui sont chargés

de ce soin."

L’animal fit promptement disparaître les aliments qu’on lui

servit, puis elle courut à la chambre de Marie et s’étendit en

travers de la porte comme pour en défendre l’entrée.

CHAPITRE XXIV

LA LETTRE DU MORT.

Lorsque la comtesse vint retrouver son beau-fils et sa fille,

elle avait le front soucieux.

"— Marie a recouvré un peu de force, dit-elle, répondant à

leurs questions anxieuses, mais je crains qu’elle ne soit bien

malade; elle paraît souffrir de la tête, et divague en

racontant toutes sortes de choses navrantes.

"Non, poursuivit-elle en retenant Valérie qui se dirigeait

vers l’appartement de son amie, je ne te permets pas de la

soigner avant de savoir ce qu’est cette fièvre; elle pourrait

être contagieuse, nous verrons la décision du docteur que

j’attends."

Puis, tendant à Gérald un morceau de papier froissé:

"— Voilà ce que j’ai trouvé serré dans la main de la pauvre

enfant; lis si tu peux, moi j’ai l’esprit trop troublé."

La lettre était écrite en espagnol et signée Gérald,

uniquement.

"— Le nom de mon pauvre parrain, dit le jeune homme ému

malgré lui, il était parent de ma mère et le meilleur ami de

mon père. Il y a près de quinze ans que nous n’avons entendu

parler de lui, c’est-à-dire depuis son mariage environ."

Le jeune de Cergnes lisait plusieurs langues, entr’autres

l’espagnol.

Il lut une fois l’étrange lettre, eut une exclamation de

surprise, puis la relut avec plus d’attention encore.

Alors il prit la comtesse à l’écart:

"— Ma mère, lui dit-il, il y a là-dedans des choses très

graves concernant votre petite protégée. Veuillez éloigner

Valérie pour que je vous communique cette missive."

Lorsqu’il se vit seul avec sa belle-mère, le jeune homme

commença d’une voix émue sa lecture.

Le papier était daté du mois d’octobre, quatorze ans

auparavant.

"Mon excellent ami,

"Tu m’accusais dernièrement d’oubli, d’indifférence, que

sais-je? et cependant je n’ai pensé qu’à toi au milieu de ma

détresse, à toi comme au seul ami qui pût me tendre une main

secourable.

"Souviens-toi, Gaston que nous nous sommes promis un mutuel

appui dans la vie; tout t’a souri, tu n’as pas eu besoin du

mien, aujourd’hui je viens réclamer le tien.

"Tu sais que j’ai épousé il y a deux ans une charmante

Espagnole que je t’ai présentée un jour à Paris? Hélas! mon

pauvre ami! elle n’a pu me rendre heureux que jusqu'à la

naissance de mon enfant, qui lui a coûté la vie, et, lorsque

je me suis trouvé veuf et plongé dans la désolation, retenu

toi-même au lit de mort de ton père, tu n’as pu que m’adresser

une lettre pleine de cœur.

"Ce que je t’ai laissé ignorer jusqu'à présent c’est le

mauvais état de mes affaires, et ma fortune détruite par un

banquier infidèle qui s’est enfui en me ruinant.

"Si j’étais seul au monde, quoique gentilhomme je chercherais

un modeste emploi en France ou en Espagne (c’était aussi le

pays de ma mère), et je vivrais simplement; mais j’ai une

fille, ma petite Carmen, qui a reçu au baptême le même nom que

sa mère et qui a déjà ses yeux magnifiques. Je veux

reconstruire ma fortune pour elle.

"J’ai à Mexico un oncle extrêmement riche et célibataire qui

m’offre de venir l’aider à administrer ses biens immenses, me

promettant de me les léguer à sa mort qui, j’espère, est

encore éloignée.

Nounou: Histoire de la Moucheronne · 第 8 / 9 段