nature inculte qui a vécu aux côtés dune louve et dune
folle. Qui vivra verra, mais nous ne serons pas surpris si un
beau jour la petite sorcière nest pas chassée de la maison où
elle a su si habilement se faire une place dorée, tout en
feignant de se faire prier pour rentrer."
La Moucheronne ne sapercevait seulement pas de laversion
dont elle était lobjet de la part des domestiques; elle ne
voyait ni leurs regards haineux, ni leurs sourires méchants,
soigneusement dissimulés sous une air obséquieux car ils
voulaient ménager la favorite de mademoiselle.
Marie, nous lavons dit, avait dautres sujets de tristesse,
et, quil fît sombre ou que le soleil rayonnât dans le ciel
bleu, son visage ne séclairait complètement que les jours où
la comtesse lui permettait de diriger ses pas vers la forêt.
Cependant, outre les trois affections qui lentouraient à
Cergnes, Marie y trouvait aussi deux grandes douceurs: lune
venait des enseignements religieux reçus de la bouche même de
M. le curé de St-Prestat qui, venant dîner deux fois par
semaine au château, en profitait pour catéchiser celle quil
appelait, en riant, sa brebis égarée.
Certes, la petite brebis nétait pas difficile à ramener au
bercail; outre que sa mémoire toute neuve retenait
immédiatement le texte du catéchisme, elle écoutait avec
avidité les instructions qui lui étaient données. Lorsque,
pour la première fois, on lui raconta lhistoire du Christ, et
quelle apprit quelles souffrances le fils de Dieu avait
endurées pour nos péchés, elle éclata en sanglots, elle quon
navait jamais vue pleurer, et on eut beaucoup de peine à lui
affirmer quelle ne serait pas damnée pour avoir fait mourir
son bourreau Favier, puisque, à ce moment elle était encore
inconsciente, et puisquelle se repentait si amèrement de cet
acte de vengeance.
Un grand amour pour Dieu, une profonde admiration pour les
uvres des saints, entrèrent dans cette petite âme sombre et
achevèrent de la rendre belle et forte. Marie devait faire sa
première communion dix-huit mois plus tard afin de sinstruire
complètement; et puis, ne sachant si lenfant avait reçu le
baptême, on devait lui administrer ce sacrement sous
condition. Et Marie regardait avec respect son amie Valérie
qui avait été confirmée lhiver précédent à Paris, et elle
enviait son sort.
La ferveur de Valérie négalait cependant pas celle de la
petite sauvageonne, si longtemps ignorante de ce Dieu qui
aurait pu la consoler, si elle lavait connu, alors quelle
souffrait sous le joug brutal de Favier.
Manon, qui saffaiblissait mentalement de jour en jour, ne se
souvenait plus de la lettre trouvée dans les décombres fumants
de la maison du braconnier; la Moucheronne nen parlait pas,
non plus, ne devinant pas que lobscurité relative à sa
naissance pouvait séclairer soudain à cette lecture, et
gardant pour elle son trésor, unique souvenir et relique chère
de ce père quelle navait pas connu et qui avait eu une si
triste fin.
La seconde douceur que Marie trouvait sous le toit de Cergnes
était le Baby.
Le Baby, cest-à-dire un adorable poupon de deux ans environ
qui faisait les délices de toute la maison.
La première fois que la Moucheronne vit ce petit être aux
membre menus et potelés, quelle entendit ce baragouin
enfantin si doux à loreille des mamans et de ceux qui aiment
les bébés, elle demeura pétrifiée.
Elle savait bien quelle avait été plus petite quelle ne
létait alors; on lui avait dit que tout homme avant de
devenir grand passe par lenfance, mais elle navait jamais vu
de baby et celui-ci la ravit jusquau fond de la lâme.
Elle sattacha au petit Jean qui prenait plaisir à jouer avec
cette belle fille brune dont les immenses yeux noirs
reflétaient sa mignonne personne.
Valérie chérissait son frère, mais, plus égoïste, elle se
fatiguait vite de ses jeux et de ses tyrannies.
Valérie avait un autre frère, mais celui-ci nétait que le
fils du comte de Cergnes dun premier mariage contracté à
létranger, et quoiquelle laimât beaucoup, elle le trouvait
trop sérieux pour elle.
Le jeune homme âgé déjà de vingt-sept ans, était officier de
cavalerie, et ses trop rares congés le voyaient plutôt à Paris
quà Cergnes.
Il affectionnait cependant beaucoup le vieux château où il
avait passé une partie de son enfance, mais jusqu'à présent sa
belle-mère y avait peu résidé, et il retrouvait sa famille
lorsque le service militaire lui accordait un peu de répit, de
préférence au faubourg St-Germain où le comte avait un hôtel.
M. de Cergnes, parti pour Mexico où il devait recueillir une
succession importante, ne devait guère être de retour avant
deux ou trois mois; par lettre, il avait appris ladmission de
la Moucheronne sous son toit et il avait approuvé sa femme
quil savait, dailleurs, incapable de prendre une décision à
la légère.
CHAPITRE XX
DEUIL.
La petite orpheline qui soigne Manon est venue en hâte appeler
la Moucheronne, car la vieille femme agonise; et la
Moucheronne, le cur dévoré par langoisse, a couru auprès de
sa première protectrice.
Elle navait encore vu la mort quune fois: celle de Favier,
et cette agonie lui avait laissé un souvenir terrible.
Maintenant, ce nétait plus cela: Manon séteignait sans
souffrances, sans convulsions, un sourire heureux sur ses
lèvres flétries, avec une grande expression de paix et de
repos.
Le prêter qui est venu lui apporter les derniers sacrements
avant la nuit, est reparti exercer son ministère vers un autre
lit de mort, et la petite servante qua épouvantée lidée du
trépas, sest enfuie au village, laissant la Moucheronne
seule, avec la louve, auprès de cette agonie. Mais la
Moucheronne na pas peur. Oh! cela est si différent de la fin
tragique de Favier; et ses larmes se sont taries en
considérant la mourante, si heureuse de goûter le repos que
lui refusait la terre. Et enfin, la jeune fille qui sait
maintenant bien des choses ignorées jadis, se dit que le
trépas est doux à qui na pas goûté les joies dici-bas.
Mme de Cergnes et sa fille, absentes depuis deux jours, ayant
été invitées au mariage dune amie dans un château des
environs, ne se doutent pas du malheur survenu à leur chère
Marie. Quant à miss Claddy, si elle na pu accompagner celle-
ci à la forêt, cest quune affreuse migraine la retient au
lit, et aucun des domestiques ne sest offert pour escorter
"la Bohémienne."
La nuit fut longue et triste pour la pauvre petite; on était à
lentrée de lautomne et le vent du nord gémissait dans les
branches des arbres; cette musique infiniment mélancolique
rappelait à la Moucheronne ses sombres veillées dhiver dans
la cabane de Favier, et en son cur, elle remerciait Dieu de
lavoir retirée de cette existence de misère.
Le matin la trouva pâle et accablée auprès du corps raidi de
sa vieille amie.
Elle se sentait soutenue par dautres affections, mais il lui
semblait que ces affections récentes navaient pas la solidité
de cette ancienne tendresse un peu dure, un peu bourrue
parfois, la première quelle eût rencontrée ici-bas après
celle de Nounou.
Mme de Cergnes et miss Claddy la rejoignirent quelques heures
après; elles amenaient une religieuse du village qui rendit
les derniers devoirs à la morte.
Lorsquon eut mis les restes de la pauvre Manon dans le
cercueil que la comtesse avait payé, car la vieille solitaire
ne possédait que quelques hardes et un misérable mobilier,
elles suivirent toutes les quatre le corps au petit cimetière.
La louve les accompagnait la tête basse, la queue serrée,
lil terne.
Lorsque tout fut fini, Marie baisa pieusement le seuil de la
pauvre cabane où elle avait passé ses premiers jours de paix
et que Mme de Cergnes laissa intacte à la prière de la jeune
fille qui désirait y retrouver le souvenir de la morte; puis,
la fillette encore pâle et affaissée sous le poids de sa
douleur silencieuse mais profonde, montra du doigt la louve
qui levait sur elle son il intelligent.
La comtesse comprit ce geste suppliant.
" Elle est seule à présent, tu laimes, cest Nounou enfin,
va, emmène-la."
Pour toute réponse, Marie baisa la main de Mme de Cergnes.
Mais en disant cela, la comtesse étouffait un soupir car elle
était peu satisfaite de loger au château cet hôte bizarre.
Ainsi que cela devait inévitablement arriver, les domestiques
eurent un grief de plus à ajouter à leur sujet de
mécontentement contre Marie, et ils se plaignirent vivement
davoir à soigner maintenant non seulement une enfant trouvée
qui ressemblait au diable (ils navaient jamais vu le diable
cependant) mais encore une horrible bête malfaisante qui leur
causait dinsurmontables frayeurs.
"Lhorrible bête malfaisante", cependant, était devenue la
grande amie du petit Jean. Lenfant lui rappelait sans doute
sa nourrissonne dautrefois, alors que la victime de Favier
navait quelle pour la défendre et la nourrir. Miss Claddy
elle-même surmonta sa répugnance pour caresser quelquefois
Nounou.
Mais quoique Nounou fût grassement nourrie et chaudement
logée, on la trouvait souvent allongée sur le sol, la tête
tournée du côté du bois; elle aussi, peut-être, rêvait à sa
forêt profonde et solitaire, et se disait quil y avait
meilleur vivre que dans ce château opulent.
Marie demeura triste longtemps et noublia point Manon.
Pendant les premiers jours de son deuil, les caresses du petit
Jean lui firent grand bien et ce fut le cher mignon qui lui
arracha son premier sourire.
De même quelle allait autrefois chaque semaine à la cabane,
elle se rendit tous les huit jours au cimetière, et la pauvre
Manon, si pauvre quen toute sa vie elle navait peut-être
jamais aspiré le parfum dune fleur rare, eut sa tombe
couverte de plantes aux suaves odeurs et aux couleurs
magnifiques.
CHAPITRE XXI
LE FILS DU COMTE.
Un peu avant lheure du dîner, Marie, vêtue de gris et un peu
lassée par une journée de travail, car elle préparait son
examen de catéchisme, était appuyée à la balustrade de pierre
du perron; Nounou était couchée à ses pieds, songeuse comme
elle.
La petite figure sérieuse de la Moucheronne a gardé les tons
chauds que le soleil y avait mis au temps où elle ne
connaissait pas cet objet quon nomme un chapeau et quelle
trouvait si incommode.
Depuis un an, elle a beaucoup grandi, en conservant la grâce
un peu sauvage de son enfance.
Le sable de la terrasse cria sous le pied dun visiteur, et la
Moucheronne, levant les yeux, se trouva face à face avec un
jeune homme de haute taille, dont la bouche grave eut un
sourire étonné sous sa moustache brune.
Il portait le costume dofficier de cavalerie.
"Ma parole, murmura-t-il, on dirait la petite sauvageonne qui
ma détourné un jour du bois où mattendaient trois bandits;
et voici la louve Nounou! Je me souviens, cest bien elle."
Il reconnaissait ces grands yeux sauvages, doux comme ceux de
la gazelle, au fond desquels se lisaient des pensées au-dessus
de son âge; mais ces paupières bistrées et ce front candide
nétaient plus abrités sous une masse de cheveux en
broussaille et lenfant navait plus lair dune petite
mendiante, jolie dans ses loques.
Bien vêtue, bien coiffée, elle était là comme chez elle, comme
la fille de la maison.
" A qui ai-je lhonneur de parler, mademoiselle? dit-il
enfin de sa voix grave et musicale, en saluant comme il eût
salué une princesse de sang."
Marie neut pas le temps de répondre. Derrière elle un accent
rieur sécriait:
" Ah! mon Dieu! mon frère Gérald!"
Et dun bond Valérie franchissant le perron, venait se
suspendre au cou de lofficier qui effleura de ses lèvres les
cheveux dorés de sa sur.
A son tour, la comtesse apparut et la Moucheronne se retira
discrètement.
Lorsquil eut expliqué comment, ayant obtenu un court congé
qui nétait que la prélude dun autre plus long, il avait
résolu de surprendre les châtelaines de Cergnes, Gérald
sempressa dinterroger sa belle-mère: quelle était cette
jolie enfant brune quil avait aperçue en arrivant, sur le
perron du château?
" Mais, cest Marie! sécria Valérie. Je tai bien écrit
dans ma dernière lettre que je te réservais une surprise, moi
aussi. Cette surprise, cest Marie, ma petite Marie, ma petite
amie que je présenterai en règle au dîner.
" Marie, lenfant à la louve, murmura lofficier pensif.
" Ah! tu as vu Nounou à ce quil paraît; car cette louve
sappelle Nounou; cest un nom bizarre nest-ce pas?
" Je le savais avant toi, ma petite sur, dit en riant le
jeune de Cergnes en tirant les boucles blondes de Valérie."
La fillette demeura la bouche ouverte, clouée par la surprise.
" Tu connaissais Marie et Nounou? dit alors la comtesse. Oh!
mon ami, tu fais erreur; elles navaient jamais quitté les
bois avant de venir à Cergnes.
" Pour vous prouver que je ne me trompe pas, ma mère (il
appelait ainsi Mme de Cergnes qui sétait toujours montrée
pour lui bonne et dévouée) je vais vous dire que celle que
vous nommez à présent Marie, était autrefois: La Moucheronne,
et vivait sous la férule dun méchant homme.
" Je ny comprends plus rien, murmura Valérie qui ne
revenait pas encore de sa surprise. Voilà maintenant ce grand
méchant frère qui joue aux mystères avec nous?
"Ne men veuillez pas pour avoir négligé de vous raconter
cette petite histoire et écoutez-moi:
"Il y a quelques années, je ne sais au juste lépoque, étant
comme aujourdhui en congé, je me disposais à regagner Cergnes
à cheval et, par une fantaisie bizarre, à my rendre par le
chemin que nous ne prenons jamais. Au moment où jallais
entrer dans la forêt, je fus accosté par une étrange petite
fille suivie dune énorme louve; je ne voyais de lenfant que
deux petites jambes maigres, nues sous une jupe effrangée, car
le sol était couvert de neige et le ciel tout noir. Elle avait
la tête découverte et échevelée et je frottai une allumette
afin de la considérer pour savoir à qui javais affaire. Je
fus frappé de la singulière beauté de son visage et de la
limpidité de son regard; je me souviens encore de la grâce de
son attitude et de la simplicité de son langage.
"Il paraît que trois hommes, avertis de mon passage dans le
bois, mattendaient à un certain endroit pour me dépouiller et
sans doute mégorger. La fillette connaissait leurs intentions
et était venue men prévenir.
" Comment as-tu pu nous cacher cette aventure, Gérald?
sécria la comtesse.
" Mon Dieu, ma mère, vous étiez sur le point de retourner à
Paris; je nai pas voulu vous effrayer en vous apprenant que
des maraudeurs rôdaient à si peu de distance du château que je
savais dailleurs toujours bien gardé. Plus tard, javais tout
à fait oublié cette histoire; il a fallu la présence
inattendue de cette fillette pour me la remettre en mémoire.
" Ce que je ne comprends pas, reprit Mme de Cergnes, cest
que tu naies rien fait pour récompenser lenfant qui tavait
sauvé du péril; Gérald, cela te ressemble bien peu.
" Pardon mère, répliqua le jeune homme en souriant, je lui
ai fait des offres magnifiques; il ne sagissait rien moins
que de larracher à sa misérable vie et vous lamener pour que
vous la fassiez élever dune manière digne delle, car la
petite me semblait douée de qualités réelles; mais elle na
pas voulu se séparer de sa Nounou; lenfant et la louve
étaient, paraît-il, liées damitié étroite et préféraient sans
doute leur existence vagabonde à celle que joffrais.
" Tu vois pourtant quelles étaient destinées à nous revenir
un jour ou lautre puisque le hasard, ou plutôt la Providence,
les a amenées ici; au moins, sa première action a été
récompensée en même temps que la seconde, car il faut que tu
saches, Gérald, que Marie a presque sauvé ta sur Valérie. Je
te raconterai cela en détail après dîner. Je nai jamais
regretté davoir appelé cette enfant sous mon toit: elle est
intelligente, franche et réservée; nous laimons tous
tendrement et notre Baby ladore.
" A propos de mon petite frère, dit lofficier, sil est
réveillé, je serais bien aise de lembrasser.
" Tu nas pas longtemps à attendre, mon ami; regarde Marie
qui le promène là dans le parc; cours à leur rencontre et
tâche que le cher mignon naie pas peur de tes moustaches."
Marie et lofficier renouèrent connaissance, et la vie de la
Moucheronne fut racontée par le menu depuis le jour de leur
première rencontre.
Gérald passa quelques jours seulement dans sa famille, mais il
devait revenir à Cergnes un mois après pour un plus long
congé.
Pendant ce court séjour, il causa beaucoup avec Marie et
prenait plaisir à ces entretiens où il admirait secrètement
lintelligence sérieuse de la fillette et la candeur de ses
réparties.
On ne pouvait dailleurs sempêcher de sintéresser et de
sattacher à cette enfant dont la première jeunesse avait été
livrée à tant de souffrances; et lofficier se disait en lui-
même quil manquait à la jolie et frivole Valérie nombre de
qualités par lesquelles lenfant trouvée lui était supérieure.
Mais en son âme délicate et modeste, Marie ne se disait pas
cela, elle, et elle eût été fort surprise si elle avait pu
lire dans lesprit de Gérald.
Marie avait fait à Gérald léloge de Nounou, et Dieu sait avec
quelle chaleur. Le jeune homme, loin de sourire de cet
enthousiasme, écoutait avec intérêt le récit des belles
actions de la louve et des services quelle avait rendus.
" Tout cela ne métonne pas, dit-il lorsque le panégyrique
fut terminé; jadmets parfaitement que les animaux, même les
plus féroces, sont susceptibles dattachement absolu.
" Ce nest pas la règle commune, fit observer la comtesse.
Rappelle-toi, Gérald, lhistoire du lion de notre ami le
général Trévière?
" Quelle histoire, maman? demanda Valérie; je me souviens du
général, mais jignorais quil possédât un lion.
" Voilà ce que cest, reprit Mme de Cergnes: le général qui
passa plusieurs années dans lInde, avait apprivoisé un gentil
lionceau quon appelait Sweet nom qui en anglais, comme vous
le savez, signifie doux.
"Sweet était le favori de tous et de son maître surtout;
cétait à qui le gâterait, lui apporterait des friandises et
du sucre. Il mangeait dans la main du général, couchait au
pied de son lit sur un tapis magnifique et obéissait au
moindre signe. En grandissant, Sweet ne devint pas méchant,
chose assez rare chez les animaux féroces, même les plus
apprivoisés, car le naturel finit toujours par reprendre le
dessus.
" Il nen est pas ainsi pour Nounou, protesta une petite
voix.
" Oh! Nounou est une exception, cest admis. Je poursuis. Un
matin, en séveillant, le général dont la main pendait hors du
lit, saperçut que le lion léchait cette main dune singulière
façon.
"Cétait cependant sa manière habituelle de saluer son
maître, mais le brave soldat frissonna; on sait que les
fauves, avant de dévorer leur proie, et vous avez pu le
remarquer dans les ménageries à lheure de la distribution de
la viande, la lèchent longtemps en tous sens...
"Le général eut le sang-froid de ne pas retirer sa main sans
quoi Sweet nen eût fait quune bouchée, mais de celle qui
restait libre il agita le cordon de sonnette pendu à côté de
son lit.
"Lordonnance parut; sans faire un mouvement, lofficier lui
dit seulement:
" Regarde."
"Lordonnance regarda et comprit. Sans bruit, comme une
ombre, il saisit un pistolet posé sur un meuble, tout proche,
et en déchargea deux coups sur le lion qui roula à terre, la
tête fracassée.
"Inutile de vous dire que les deux militaires étaient blancs
comme un linge et que le général néprouva plus la fantaisie
de sattacher de jeunes lions.
" Cest vrai, mère, mais, à côté de cela souvenez-vous de la
panthère de Benito Rafalli.
" Quest-ce que Benito Rafalli? demanda Marie.
" Cest un petit garçon de Constantinople que nous avons
connu à Paris. Il avait eu pour jouet, dans son enfance, une
jeune panthère noire et gracieuse du nom de Sélika. Sélika
adorait son petit maître, mais lorsquon mit ce dernier au
collège on ne put y envoyer avec lui la panthère, et Sélika
fut donnée au directeur dune ménagerie célèbre. Quelques
années après, Bénito étant en vacances, en France, fut emmené
à une fête populaire où lon admirait les magnifiques animaux
du dompteur Zucchi. Soudain, dans une cage devant laquelle
passait le jeune garçon, bondit une panthère superbe qui se
jeta contre les barreaux avec mille démonstrations de joie.
Cétait Sélika qui reconnaissait lenfant de Constantinople et
lui faisait mille fêtes. Bénito supplia quon le laissât
entrer dans la cage de son ancienne amie, mais ses parents et
le dompteur sy opposèrent. Huit jours après, il revint à la
ménagerie et trouva la pauvre Sélika mourante, les flancs
amaigris, haletante sur le sol... Il sapprocha de la grille,
lappela doucement et passa sa main au travers des barreaux.
Sélika se traîna jusque-là, lécha cette main, remua sa belle
queue noire et expira. Elle était tuée dabord par lémotion
que lui avait causée la vue de son petit maître et par le
chagrin de le perdre de nouveau. Zucchi, lui, sarrachait les
cheveux, mais Bénito pleura encore plus sincèrement la pauvre
bête.
" Cette fidélité ne métonne pas, moi, dit Marie que
lanecdote avait intéressée au plus haut point; les animaux
sont capables de cela.
" Savez-vous, reprit la Comtesse, ce que mécrit récemment
une de mes amies en ce moment en villégiature dans le midi,
sur les bords du golfe de Gascogne?... Un brave caniche, noir
et blanc, affreusement laid, vient dêtre décoré dune
médaille de sauvetage et acheté une somme formidable par un
lord anglais.
" Quavait-il fait?
" Voilà lhistoire, telle que me la rapporte mon amie. Ce
caniche appartenait au baigneur dun établissement de bains
situé sur la plage. Un soir une tempête horrible fondit sur
lOcéan; un beau navire espagnol, en grand danger et à quelque
distance de la côte, jetait en vain des signaux dalarme et
des câbles; nulle barque, nul pilote nosait se hasarder à lui
porter secours, et le bâtiment allait périr corps et biens
lorsque le baigneur eut lidée de lancer son chien à la mer en
lui mettant une corde dans la gueule; le chien nagea, quoique
avec de grandes difficultés, jusquau navire; on attacha la
corde au câble et, du rivage on la tira tout doucement jusqu'à
ce que le bateau pût être en sûreté dans une anse abritée des
grosses vagues. Avouez que le chien avait bien mérité sa
récompense.
" Oh! oui, sécria Marie, et lon a bien raison daimer les
animaux et de les bien traiter.
" Il est de fait, dit Valérie, que toutes les bêtes du
château, outre Nounou, chérissent Marie et la caressent,
depuis les chevaux auxquels elle porte du pain et du sucre,
jusquaux oiseaux auxquels elle donne du grain.
" Il est à croire, dit alors Gérald en flattant doucement
léchine de la louve, que si Marie neût pas été bonne et
tendre avec cette bête-là, Nounou ne se serait pas montrée ce
quelle est. Les animaux sont souvent ce que nous les faisons.
" Mais, protesta Marie, Nounou est bonne delle-même et elle
le sera toujours. Nest-ce pas, ajouta-t-elle en embrassant
lénorme bête qui lui lécha la main en signe dassentiment."
CHAPITRE XXII
LA BAGUE DOPALE.
La Moucheronne, devenue linséparable compagne de Valérie de
Cergnes, commençait à se faire à sa nouvelle vie si peu
semblable à cette quelle menait auparavant; elle sy faisait
surtout à cause de linstruction quelle acquérait et à cause
des trois femmes affectueuses qui lentouraient.
Elle avait gagné encore en grâce et en beauté: ses membres,
toujours souples, avaient perdu la brusquerie de leurs
mouvements; sa peau nacrée, une partie de son hâle doré; son
regard sétait adouci, son sourire était plus affable.
A la fin de son premier congé, le jeune de Cergnes était
reparti, et le château paraissait encore plus grand et plus
mélancolique depuis quil lavait quitté.
Ce nest pas, cependant, que le jeune homme fût dhumeur
joyeuse; il navait plus cette gaieté insouciante de la
première jeunesse, au temps où il avait rencontré la fillette
et la louve dans le bois de Saint-Prestat. Il avait au front
une gravité précoce qui le faisait surnommer, au régiment, le
beau ténébreux.
Peut-être, quoique la vie lui fût clémente sous le rapport de
la fortune et de la santé, peut-être le jeune homme gardait-il
au fond de son cur quelque secrète tristesse comme ceux que
lexistence a touchés profondément, tout en leur prodiguant
mille douceurs ainsi quà ses enfants gâtés.