"Car, disaient-ils, Dieu sait ce qu’il y a au fond de cette

nature inculte qui a vécu aux côtés d’une louve et d’une

folle. Qui vivra verra, mais nous ne serons pas surpris si un

beau jour la petite sorcière n’est pas chassée de la maison où

elle a su si habilement se faire une place dorée, tout en

feignant de se faire prier pour rentrer."

La Moucheronne ne s’apercevait seulement pas de l’aversion

dont elle était l’objet de la part des domestiques; elle ne

voyait ni leurs regards haineux, ni leurs sourires méchants,

soigneusement dissimulés sous une air obséquieux car ils

voulaient ménager la favorite de mademoiselle.

Marie, nous l’avons dit, avait d’autres sujets de tristesse,

et, qu’il fît sombre ou que le soleil rayonnât dans le ciel

bleu, son visage ne s’éclairait complètement que les jours où

la comtesse lui permettait de diriger ses pas vers la forêt.

Cependant, outre les trois affections qui l’entouraient à

Cergnes, Marie y trouvait aussi deux grandes douceurs: l’une

venait des enseignements religieux reçus de la bouche même de

M. le curé de St-Prestat qui, venant dîner deux fois par

semaine au château, en profitait pour catéchiser celle qu’il

appelait, en riant, sa brebis égarée.

Certes, la petite brebis n’était pas difficile à ramener au

bercail; outre que sa mémoire toute neuve retenait

immédiatement le texte du catéchisme, elle écoutait avec

avidité les instructions qui lui étaient données. Lorsque,

pour la première fois, on lui raconta l’histoire du Christ, et

qu’elle apprit quelles souffrances le fils de Dieu avait

endurées pour nos péchés, elle éclata en sanglots, elle qu’on

n’avait jamais vue pleurer, et on eut beaucoup de peine à lui

affirmer qu’elle ne serait pas damnée pour avoir fait mourir

son bourreau Favier, puisque, à ce moment elle était encore

inconsciente, et puisqu’elle se repentait si amèrement de cet

acte de vengeance.

Un grand amour pour Dieu, une profonde admiration pour les

œuvres des saints, entrèrent dans cette petite âme sombre et

achevèrent de la rendre belle et forte. Marie devait faire sa

première communion dix-huit mois plus tard afin de s’instruire

complètement; et puis, ne sachant si l’enfant avait reçu le

baptême, on devait lui administrer ce sacrement sous

condition. Et Marie regardait avec respect son amie Valérie

qui avait été confirmée l’hiver précédent à Paris, et elle

enviait son sort.

La ferveur de Valérie n’égalait cependant pas celle de la

petite sauvageonne, si longtemps ignorante de ce Dieu qui

aurait pu la consoler, si elle l’avait connu, alors qu’elle

souffrait sous le joug brutal de Favier.

Manon, qui s’affaiblissait mentalement de jour en jour, ne se

souvenait plus de la lettre trouvée dans les décombres fumants

de la maison du braconnier; la Moucheronne n’en parlait pas,

non plus, ne devinant pas que l’obscurité relative à sa

naissance pouvait s’éclairer soudain à cette lecture, et

gardant pour elle son trésor, unique souvenir et relique chère

de ce père qu’elle n’avait pas connu et qui avait eu une si

triste fin.

La seconde douceur que Marie trouvait sous le toit de Cergnes

était le Baby.

Le Baby, c’est-à-dire un adorable poupon de deux ans environ

qui faisait les délices de toute la maison.

La première fois que la Moucheronne vit ce petit être aux

membre menus et potelés, qu’elle entendit ce baragouin

enfantin si doux à l’oreille des mamans et de ceux qui aiment

les bébés, elle demeura pétrifiée.

Elle savait bien qu’elle avait été plus petite qu’elle ne

l’était alors; on lui avait dit que tout homme avant de

devenir grand passe par l’enfance, mais elle n’avait jamais vu

de baby et celui-ci la ravit jusqu’au fond de la l’âme.

Elle s’attacha au petit Jean qui prenait plaisir à jouer avec

cette belle fille brune dont les immenses yeux noirs

reflétaient sa mignonne personne.

Valérie chérissait son frère, mais, plus égoïste, elle se

fatiguait vite de ses jeux et de ses tyrannies.

Valérie avait un autre frère, mais celui-ci n’était que le

fils du comte de Cergnes d’un premier mariage contracté à

l’étranger, et quoiqu’elle l’aimât beaucoup, elle le trouvait

trop sérieux pour elle.

Le jeune homme âgé déjà de vingt-sept ans, était officier de

cavalerie, et ses trop rares congés le voyaient plutôt à Paris

qu’à Cergnes.

Il affectionnait cependant beaucoup le vieux château où il

avait passé une partie de son enfance, mais jusqu'à présent sa

belle-mère y avait peu résidé, et il retrouvait sa famille

lorsque le service militaire lui accordait un peu de répit, de

préférence au faubourg St-Germain où le comte avait un hôtel.

M. de Cergnes, parti pour Mexico où il devait recueillir une

succession importante, ne devait guère être de retour avant

deux ou trois mois; par lettre, il avait appris l’admission de

la Moucheronne sous son toit et il avait approuvé sa femme

qu’il savait, d’ailleurs, incapable de prendre une décision à

la légère.

CHAPITRE XX

DEUIL.

La petite orpheline qui soigne Manon est venue en hâte appeler

la Moucheronne, car la vieille femme agonise; et la

Moucheronne, le cœur dévoré par l’angoisse, a couru auprès de

sa première protectrice.

Elle n’avait encore vu la mort qu’une fois: celle de Favier,

et cette agonie lui avait laissé un souvenir terrible.

Maintenant, ce n’était plus cela: Manon s’éteignait sans

souffrances, sans convulsions, un sourire heureux sur ses

lèvres flétries, avec une grande expression de paix et de

repos.

Le prêter qui est venu lui apporter les derniers sacrements

avant la nuit, est reparti exercer son ministère vers un autre

lit de mort, et la petite servante qu’a épouvantée l’idée du

trépas, s’est enfuie au village, laissant la Moucheronne

seule, avec la louve, auprès de cette agonie. Mais la

Moucheronne n’a pas peur. Oh! cela est si différent de la fin

tragique de Favier; et ses larmes se sont taries en

considérant la mourante, si heureuse de goûter le repos que

lui refusait la terre. Et enfin, la jeune fille qui sait

maintenant bien des choses ignorées jadis, se dit que le

trépas est doux à qui n’a pas goûté les joies d’ici-bas.

Mme de Cergnes et sa fille, absentes depuis deux jours, ayant

été invitées au mariage d’une amie dans un château des

environs, ne se doutent pas du malheur survenu à leur chère

Marie. Quant à miss Claddy, si elle n’a pu accompagner celle-

ci à la forêt, c’est qu’une affreuse migraine la retient au

lit, et aucun des domestiques ne s’est offert pour escorter

"la Bohémienne."

La nuit fut longue et triste pour la pauvre petite; on était à

l’entrée de l’automne et le vent du nord gémissait dans les

branches des arbres; cette musique infiniment mélancolique

rappelait à la Moucheronne ses sombres veillées d’hiver dans

la cabane de Favier, et en son cœur, elle remerciait Dieu de

l’avoir retirée de cette existence de misère.

Le matin la trouva pâle et accablée auprès du corps raidi de

sa vieille amie.

Elle se sentait soutenue par d’autres affections, mais il lui

semblait que ces affections récentes n’avaient pas la solidité

de cette ancienne tendresse un peu dure, un peu bourrue

parfois, la première qu’elle eût rencontrée ici-bas après

celle de Nounou.

Mme de Cergnes et miss Claddy la rejoignirent quelques heures

après; elles amenaient une religieuse du village qui rendit

les derniers devoirs à la morte.

Lorsqu’on eut mis les restes de la pauvre Manon dans le

cercueil que la comtesse avait payé, car la vieille solitaire

ne possédait que quelques hardes et un misérable mobilier,

elles suivirent toutes les quatre le corps au petit cimetière.

La louve les accompagnait la tête basse, la queue serrée,

l’œil terne.

Lorsque tout fut fini, Marie baisa pieusement le seuil de la

pauvre cabane où elle avait passé ses premiers jours de paix

et que Mme de Cergnes laissa intacte à la prière de la jeune

fille qui désirait y retrouver le souvenir de la morte; puis,

la fillette encore pâle et affaissée sous le poids de sa

douleur silencieuse mais profonde, montra du doigt la louve

qui levait sur elle son œil intelligent.

La comtesse comprit ce geste suppliant.

"— Elle est seule à présent, tu l’aimes, c’est Nounou enfin,

va, emmène-la."

Pour toute réponse, Marie baisa la main de Mme de Cergnes.

Mais en disant cela, la comtesse étouffait un soupir car elle

était peu satisfaite de loger au château cet hôte bizarre.

Ainsi que cela devait inévitablement arriver, les domestiques

eurent un grief de plus à ajouter à leur sujet de

mécontentement contre Marie, et ils se plaignirent vivement

d’avoir à soigner maintenant non seulement une enfant trouvée

qui ressemblait au diable (ils n’avaient jamais vu le diable

cependant) mais encore une horrible bête malfaisante qui leur

causait d’insurmontables frayeurs.

"L’horrible bête malfaisante", cependant, était devenue la

grande amie du petit Jean. L’enfant lui rappelait sans doute

sa nourrissonne d’autrefois, alors que la victime de Favier

n’avait qu’elle pour la défendre et la nourrir. Miss Claddy

elle-même surmonta sa répugnance pour caresser quelquefois

Nounou.

Mais quoique Nounou fût grassement nourrie et chaudement

logée, on la trouvait souvent allongée sur le sol, la tête

tournée du côté du bois; elle aussi, peut-être, rêvait à sa

forêt profonde et solitaire, et se disait qu’il y avait

meilleur vivre que dans ce château opulent.

Marie demeura triste longtemps et n’oublia point Manon.

Pendant les premiers jours de son deuil, les caresses du petit

Jean lui firent grand bien et ce fut le cher mignon qui lui

arracha son premier sourire.

De même qu’elle allait autrefois chaque semaine à la cabane,

elle se rendit tous les huit jours au cimetière, et la pauvre

Manon, si pauvre qu’en toute sa vie elle n’avait peut-être

jamais aspiré le parfum d’une fleur rare, eut sa tombe

couverte de plantes aux suaves odeurs et aux couleurs

magnifiques.

CHAPITRE XXI

LE FILS DU COMTE.

Un peu avant l’heure du dîner, Marie, vêtue de gris et un peu

lassée par une journée de travail, car elle préparait son

examen de catéchisme, était appuyée à la balustrade de pierre

du perron; Nounou était couchée à ses pieds, songeuse comme

elle.

La petite figure sérieuse de la Moucheronne a gardé les tons

chauds que le soleil y avait mis au temps où elle ne

connaissait pas cet objet qu’on nomme un chapeau et qu’elle

trouvait si incommode.

Depuis un an, elle a beaucoup grandi, en conservant la grâce

un peu sauvage de son enfance.

Le sable de la terrasse cria sous le pied d’un visiteur, et la

Moucheronne, levant les yeux, se trouva face à face avec un

jeune homme de haute taille, dont la bouche grave eut un

sourire étonné sous sa moustache brune.

Il portait le costume d’officier de cavalerie.

"Ma parole, murmura-t-il, on dirait la petite sauvageonne qui

m’a détourné un jour du bois où m’attendaient trois bandits;

et voici la louve Nounou! Je me souviens, c’est bien elle."

Il reconnaissait ces grands yeux sauvages, doux comme ceux de

la gazelle, au fond desquels se lisaient des pensées au-dessus

de son âge; mais ces paupières bistrées et ce front candide

n’étaient plus abrités sous une masse de cheveux en

broussaille et l’enfant n’avait plus l’air d’une petite

mendiante, jolie dans ses loques.

Bien vêtue, bien coiffée, elle était là comme chez elle, comme

la fille de la maison.

"— A qui ai-je l’honneur de parler, mademoiselle? dit-il

enfin de sa voix grave et musicale, en saluant comme il eût

salué une princesse de sang."

Marie n’eut pas le temps de répondre. Derrière elle un accent

rieur s’écriait:

"— Ah! mon Dieu! mon frère Gérald!"

Et d’un bond Valérie franchissant le perron, venait se

suspendre au cou de l’officier qui effleura de ses lèvres les

cheveux dorés de sa sœur.

A son tour, la comtesse apparut et la Moucheronne se retira

discrètement.

Lorsqu’il eut expliqué comment, ayant obtenu un court congé

qui n’était que la prélude d’un autre plus long, il avait

résolu de surprendre les châtelaines de Cergnes, Gérald

s’empressa d’interroger sa belle-mère: quelle était cette

jolie enfant brune qu’il avait aperçue en arrivant, sur le

perron du château?

"— Mais, c’est Marie! s’écria Valérie. Je t’ai bien écrit

dans ma dernière lettre que je te réservais une surprise, moi

aussi. Cette surprise, c’est Marie, ma petite Marie, ma petite

amie que je présenterai en règle au dîner.

"— Marie, l’enfant à la louve, murmura l’officier pensif.

"— Ah! tu as vu Nounou à ce qu’il paraît; car cette louve

s’appelle Nounou; c’est un nom bizarre n’est-ce pas?

"— Je le savais avant toi, ma petite sœur, dit en riant le

jeune de Cergnes en tirant les boucles blondes de Valérie."

La fillette demeura la bouche ouverte, clouée par la surprise.

"— Tu connaissais Marie et Nounou? dit alors la comtesse. Oh!

mon ami, tu fais erreur; elles n’avaient jamais quitté les

bois avant de venir à Cergnes.

"— Pour vous prouver que je ne me trompe pas, ma mère (il

appelait ainsi Mme de Cergnes qui s’était toujours montrée

pour lui bonne et dévouée) je vais vous dire que celle que

vous nommez à présent Marie, était autrefois: La Moucheronne,

et vivait sous la férule d’un méchant homme.

"— Je n’y comprends plus rien, murmura Valérie qui ne

revenait pas encore de sa surprise. Voilà maintenant ce grand

méchant frère qui joue aux mystères avec nous?

"—Ne m’en veuillez pas pour avoir négligé de vous raconter

cette petite histoire et écoutez-moi:

"Il y a quelques années, je ne sais au juste l’époque, étant

comme aujourd’hui en congé, je me disposais à regagner Cergnes

à cheval et, par une fantaisie bizarre, à m’y rendre par le

chemin que nous ne prenons jamais. Au moment où j’allais

entrer dans la forêt, je fus accosté par une étrange petite

fille suivie d’une énorme louve; je ne voyais de l’enfant que

deux petites jambes maigres, nues sous une jupe effrangée, car

le sol était couvert de neige et le ciel tout noir. Elle avait

la tête découverte et échevelée et je frottai une allumette

afin de la considérer pour savoir à qui j’avais affaire. Je

fus frappé de la singulière beauté de son visage et de la

limpidité de son regard; je me souviens encore de la grâce de

son attitude et de la simplicité de son langage.

"Il paraît que trois hommes, avertis de mon passage dans le

bois, m’attendaient à un certain endroit pour me dépouiller et

sans doute m’égorger. La fillette connaissait leurs intentions

et était venue m’en prévenir.

"— Comment as-tu pu nous cacher cette aventure, Gérald?

s’écria la comtesse.

"— Mon Dieu, ma mère, vous étiez sur le point de retourner à

Paris; je n’ai pas voulu vous effrayer en vous apprenant que

des maraudeurs rôdaient à si peu de distance du château que je

savais d’ailleurs toujours bien gardé. Plus tard, j’avais tout

à fait oublié cette histoire; il a fallu la présence

inattendue de cette fillette pour me la remettre en mémoire.

"— Ce que je ne comprends pas, reprit Mme de Cergnes, c’est

que tu n’aies rien fait pour récompenser l’enfant qui t’avait

sauvé du péril; Gérald, cela te ressemble bien peu.

"— Pardon mère, répliqua le jeune homme en souriant, je lui

ai fait des offres magnifiques; il ne s’agissait rien moins

que de l’arracher à sa misérable vie et vous l’amener pour que

vous la fassiez élever d’une manière digne d’elle, car la

petite me semblait douée de qualités réelles; mais elle n’a

pas voulu se séparer de sa Nounou; l’enfant et la louve

étaient, paraît-il, liées d’amitié étroite et préféraient sans

doute leur existence vagabonde à celle que j’offrais.

"— Tu vois pourtant qu’elles étaient destinées à nous revenir

un jour ou l’autre puisque le hasard, ou plutôt la Providence,

les a amenées ici; au moins, sa première action a été

récompensée en même temps que la seconde, car il faut que tu

saches, Gérald, que Marie a presque sauvé ta sœur Valérie. Je

te raconterai cela en détail après dîner. Je n’ai jamais

regretté d’avoir appelé cette enfant sous mon toit: elle est

intelligente, franche et réservée; nous l’aimons tous

tendrement et notre Baby l‘adore.

"— A propos de mon petite frère, dit l’officier, s’il est

réveillé, je serais bien aise de l’embrasser.

"— Tu n’as pas longtemps à attendre, mon ami; regarde Marie

qui le promène là dans le parc; cours à leur rencontre et

tâche que le cher mignon n’aie pas peur de tes moustaches."

Marie et l’officier renouèrent connaissance, et la vie de la

Moucheronne fut racontée par le menu depuis le jour de leur

première rencontre.

Gérald passa quelques jours seulement dans sa famille, mais il

devait revenir à Cergnes un mois après pour un plus long

congé.

Pendant ce court séjour, il causa beaucoup avec Marie et

prenait plaisir à ces entretiens où il admirait secrètement

l’intelligence sérieuse de la fillette et la candeur de ses

réparties.

On ne pouvait d’ailleurs s’empêcher de s’intéresser et de

s’attacher à cette enfant dont la première jeunesse avait été

livrée à tant de souffrances; et l’officier se disait en lui-

même qu’il manquait à la jolie et frivole Valérie nombre de

qualités par lesquelles l’enfant trouvée lui était supérieure.

Mais en son âme délicate et modeste, Marie ne se disait pas

cela, elle, et elle eût été fort surprise si elle avait pu

lire dans l’esprit de Gérald.

Marie avait fait à Gérald l’éloge de Nounou, et Dieu sait avec

quelle chaleur. Le jeune homme, loin de sourire de cet

enthousiasme, écoutait avec intérêt le récit des belles

actions de la louve et des services qu’elle avait rendus.

"— Tout cela ne m’étonne pas, dit-il lorsque le panégyrique

fut terminé; j’admets parfaitement que les animaux, même les

plus féroces, sont susceptibles d’attachement absolu.

"— Ce n’est pas la règle commune, fit observer la comtesse.

Rappelle-toi, Gérald, l’histoire du lion de notre ami le

général Trévière?

"— Quelle histoire, maman? demanda Valérie; je me souviens du

général, mais j’ignorais qu’il possédât un lion.

"— Voilà ce que c’est, reprit Mme de Cergnes: le général qui

passa plusieurs années dans l’Inde, avait apprivoisé un gentil

lionceau qu’on appelait Sweet nom qui en anglais, comme vous

le savez, signifie doux.

"Sweet était le favori de tous et de son maître surtout;

c’était à qui le gâterait, lui apporterait des friandises et

du sucre. Il mangeait dans la main du général, couchait au

pied de son lit sur un tapis magnifique et obéissait au

moindre signe. En grandissant, Sweet ne devint pas méchant,

chose assez rare chez les animaux féroces, même les plus

apprivoisés, car le naturel finit toujours par reprendre le

dessus.

"— Il n’en est pas ainsi pour Nounou, protesta une petite

voix.

"— Oh! Nounou est une exception, c’est admis. Je poursuis. Un

matin, en s’éveillant, le général dont la main pendait hors du

lit, s’aperçut que le lion léchait cette main d’une singulière

façon.

"C’était cependant sa manière habituelle de saluer son

maître, mais le brave soldat frissonna; on sait que les

fauves, avant de dévorer leur proie, et vous avez pu le

remarquer dans les ménageries à l’heure de la distribution de

la viande, la lèchent longtemps en tous sens...

"Le général eut le sang-froid de ne pas retirer sa main sans

quoi Sweet n’en eût fait qu’une bouchée, mais de celle qui

restait libre il agita le cordon de sonnette pendu à côté de

son lit.

"L’ordonnance parut; sans faire un mouvement, l’officier lui

dit seulement:

"— Regarde."

"L’ordonnance regarda et comprit. Sans bruit, comme une

ombre, il saisit un pistolet posé sur un meuble, tout proche,

et en déchargea deux coups sur le lion qui roula à terre, la

tête fracassée.

"Inutile de vous dire que les deux militaires étaient blancs

comme un linge et que le général n’éprouva plus la fantaisie

de s’attacher de jeunes lions.

"— C’est vrai, mère, mais, à côté de cela souvenez-vous de la

panthère de Benito Rafalli.

"— Qu’est-ce que Benito Rafalli? demanda Marie.

"— C’est un petit garçon de Constantinople que nous avons

connu à Paris. Il avait eu pour jouet, dans son enfance, une

jeune panthère noire et gracieuse du nom de Sélika. Sélika

adorait son petit maître, mais lorsqu’on mit ce dernier au

collège on ne put y envoyer avec lui la panthère, et Sélika

fut donnée au directeur d’une ménagerie célèbre. Quelques

années après, Bénito étant en vacances, en France, fut emmené

à une fête populaire où l’on admirait les magnifiques animaux

du dompteur Zucchi. Soudain, dans une cage devant laquelle

passait le jeune garçon, bondit une panthère superbe qui se

jeta contre les barreaux avec mille démonstrations de joie.

C’était Sélika qui reconnaissait l’enfant de Constantinople et

lui faisait mille fêtes. Bénito supplia qu’on le laissât

entrer dans la cage de son ancienne amie, mais ses parents et

le dompteur s’y opposèrent. Huit jours après, il revint à la

ménagerie et trouva la pauvre Sélika mourante, les flancs

amaigris, haletante sur le sol... Il s’approcha de la grille,

l’appela doucement et passa sa main au travers des barreaux.

Sélika se traîna jusque-là, lécha cette main, remua sa belle

queue noire et expira. Elle était tuée d’abord par l’émotion

que lui avait causée la vue de son petit maître et par le

chagrin de le perdre de nouveau. Zucchi, lui, s’arrachait les

cheveux, mais Bénito pleura encore plus sincèrement la pauvre

bête.

"— Cette fidélité ne m’étonne pas, moi, dit Marie que

l’anecdote avait intéressée au plus haut point; les animaux

sont capables de cela.

"— Savez-vous, reprit la Comtesse, ce que m’écrit récemment

une de mes amies en ce moment en villégiature dans le midi,

sur les bords du golfe de Gascogne?... Un brave caniche, noir

et blanc, affreusement laid, vient d’être décoré d’une

médaille de sauvetage et acheté une somme formidable par un

lord anglais.

"— Qu’avait-il fait?

"— Voilà l’histoire, telle que me la rapporte mon amie. Ce

caniche appartenait au baigneur d’un établissement de bains

situé sur la plage. Un soir une tempête horrible fondit sur

l’Océan; un beau navire espagnol, en grand danger et à quelque

distance de la côte, jetait en vain des signaux d’alarme et

des câbles; nulle barque, nul pilote n’osait se hasarder à lui

porter secours, et le bâtiment allait périr corps et biens

lorsque le baigneur eut l’idée de lancer son chien à la mer en

lui mettant une corde dans la gueule; le chien nagea, quoique

avec de grandes difficultés, jusqu’au navire; on attacha la

corde au câble et, du rivage on la tira tout doucement jusqu'à

ce que le bateau pût être en sûreté dans une anse abritée des

grosses vagues. Avouez que le chien avait bien mérité sa

récompense.

"— Oh! oui, s’écria Marie, et l’on a bien raison d’aimer les

animaux et de les bien traiter.

"— Il est de fait, dit Valérie, que toutes les bêtes du

château, outre Nounou, chérissent Marie et la caressent,

depuis les chevaux auxquels elle porte du pain et du sucre,

jusqu’aux oiseaux auxquels elle donne du grain.

"— Il est à croire, dit alors Gérald en flattant doucement

l’échine de la louve, que si Marie n’eût pas été bonne et

tendre avec cette bête-là, Nounou ne se serait pas montrée ce

qu’elle est. Les animaux sont souvent ce que nous les faisons.

"— Mais, protesta Marie, Nounou est bonne d’elle-même et elle

le sera toujours. N’est-ce pas, ajouta-t-elle en embrassant

l’énorme bête qui lui lécha la main en signe d’assentiment."

CHAPITRE XXII

LA BAGUE D’OPALE.

La Moucheronne, devenue l’inséparable compagne de Valérie de

Cergnes, commençait à se faire à sa nouvelle vie si peu

semblable à cette qu’elle menait auparavant; elle s’y faisait

surtout à cause de l’instruction qu’elle acquérait et à cause

des trois femmes affectueuses qui l’entouraient.

Elle avait gagné encore en grâce et en beauté: ses membres,

toujours souples, avaient perdu la brusquerie de leurs

mouvements; sa peau nacrée, une partie de son hâle doré; son

regard s’était adouci, son sourire était plus affable.

A la fin de son premier congé, le jeune de Cergnes était

reparti, et le château paraissait encore plus grand et plus

mélancolique depuis qu’il l’avait quitté.

Ce n’est pas, cependant, que le jeune homme fût d’humeur

joyeuse; il n’avait plus cette gaieté insouciante de la

première jeunesse, au temps où il avait rencontré la fillette

et la louve dans le bois de Saint-Prestat. Il avait au front

une gravité précoce qui le faisait surnommer, au régiment, le

beau ténébreux.

Peut-être, quoique la vie lui fût clémente sous le rapport de

la fortune et de la santé, peut-être le jeune homme gardait-il

au fond de son cœur quelque secrète tristesse comme ceux que

l’existence a touchés profondément, tout en leur prodiguant

mille douceurs ainsi qu’à ses enfants gâtés.

Nounou: Histoire de la Moucheronne · 第 7 / 9 段