exposer ce pauvre petit être aux hasards et aux fatigues dun
long voyage. Jai pensé à toi, mon ami, pour me remplacer
auprès de ma petite Carmen. Ta femme, que je respecte et que
jadmire comme un ange de bonté, lui donnera, je nen doute
pas, une part des soins quelle prodigue à ton beau Gérald,
mon filleul, et à sa mignonne Valérie.
"Je sais davance que tu ne me refuseras pas ce service; dès
que mon enfant sera assez forte ou assez grande pour supporter
la traversée, je viendrai la chercher; et avec quelle joie!
"Je tenvoie donc mon trésor sous la garde de sa nourrice,
une brave femme en qui jai toute confiance; celle-ci était un
peu souffrante, ce matin; jespère que ce ne sera rien et que
demain je pourrai la mettre en route, car, hélas! je ne puis
moi-même me rendre à St-Prestat; des affaires urgentes me
retiennent ici, et je dois prendre dans trois jours le
paquebot du Havre; ni le bateau ni la diligence ne
mattendraient.
"Je ne sais pas de parole, Gaston, pour te témoigner ma
reconnaissance, mais je prie Dieu quil taccorde à toi et aux
tiens tout le bonheur désirable.
"Mes respectueux hommages à madame de Cergnes et une caresse
à mon beau filleul et à sa jolie sur.
"Ton malheureux ami,
Gérald."
Comment cette lettre se trouvait-elle en la possession de la
Moucheronne, et comment était-elle demeurée enfouie si
longtemps sous terre?
Manon avait appris ce quelle savait de lhistoire de Marie à
Mme de Cergnes, mais sa mémoire affaiblie ne lui rappela point
le précieux papier; lenfant, docile à sa vieille amie, crut
quil fallait le garder caché.
Le malheureux père, après avoir écrit la lettre précédente, à
son ami, nen usa pas, car il dut amener lui-même à St-Prestat
la pauvre petite fille dont la nourrice se mourait à
lauberge, entourée de soins, grâce à la générosité de
lenfant.
Nous savons ce quil advint du voyageur et du bébé, et
pourquoi nul ne sémut de leur disparition. On saperçut de
celle du cocher, mais à cette époque la police ne possédait
pas comme à présent de fins limiers, et les recherches
namenèrent aucun résultat. Les bandits, qui avaient donné
deux fois la mort dans les bois de St-Prestat, sétaient
emparés de la missive en même temps que du bébé et ne sen
étaient plus souciés.
Ainsi Marie, la Moucheronne, lancien souffre-douleur de
Favier, se nommait Carmen de Nuovi, et elle était la fille du
meilleur ami comte de Cergnes avec lequel il avait même un
lien de parenté éloignée; son père était le parrain de ce
Gérald de Cergnes quelle avait pour ainsi dire écarté de la
mort quelque temps auparavant.
" Et dire, ma mère, dire que la pauvre enfant a tant
souffert! quelle aurait pu mourir sous les coups de Favier
sans quon pût savoir qui elle était! murmura le jeune homme
dont les yeux étaient humides de larmes.
" Ah! mon ami, répondit la comtesse non moins émue, que nous
devons dédommager la chère mignonne de tout ce que nous lui
avons fait souffrir nous-mêmes sans le savoir. Mais laisse-
moi, il faut que jaille la soigner moi-même. Toi, tâche
davoir le plus déclaircissements possibles de cette affaire
et va consulter les papiers de la famille. Ne dis rien encore
à Valérie, je me charge de lui apprendre quelle peut nommer
Marie sa cousine."
Et, laissant le jeune homme pensif, elle rentra dans la
chambre de la malade.
CHAPITRE XXV
EPILOGUE.
Marie, que nous appellerons désormais de son véritable nom,
Carmen, demeura plusieurs jours entre la vie et la mort, moins
peut-être à cause de la privation de nourriture subie trop
longtemps, que par la secousse morale qui avait ébranlé ses
nerfs et son cerveau.
La bague avait été retrouvée le lendemain de sa fuite
désespérée, derrière un meuble où elle avait roulé, et les
domestiques, honteux de leur conduite infâme, ne savaient plus
quelle contenance garder les uns vis-à-vis des autres, car ils
se sentaient coupables, et ils en voulaient à Mlle Sophie qui
les avait poussés à haïr lenfant trouvée.
Ce fut bien pis lorsquils apprirent que cette enfant trouvée
était Mlle de Nuovi la fille dun noble gentilhomme et la
parente de leurs maîtres.
Comme ils étaient meilleurs au fond quà la surface un
revirement complet se fit en eux, et le jour où lon descendit
la petite convalescente au jardin où se montrait un pâle rayon
de soleil, ils vinrent tous en groupe lui demander pardon.
Carmen était sans rancune et elle leur tendit à tous sa petite
main amaigrie en signe de réconciliation.
Il y avait quelquun, cependant, qui ne pardonnait pas si
facilement: cétait Nounou; et, chaque fois que Mlle Sophie
passait à sa portée, elle lui allongeait un coup de dents; si
bien que la vieille fille qui vivait dans des transes
continuelles, vint un jour trouver la Comtesse et lui fit
entendre quelle ne resterait pas au château si la louve
continuait à y demeurer.
" A votre aise, répondit sèchement Mme de Cergnes, nous
allons régler votre compte. Aussi bien, vous devez comprendre
que, après ce qui sest passé récemment, vous nêtes pas
regardée ici dun bon il."
Et Mlle Sophie fut congédiée ainsi; elle sen alla, regrettée
de personne, et grommelant entre ses longues dents:
" Cest-y Dieu possible, quon me préfère une horrible bête
sauvage, à moi qui ai près de quinze ans de service dans cette
maison!"
Peu après ces aventures successives, le comte de Cergnes
revint de son voyage; il était soucieux: les affaires
navaient pas été tout droit comme il laurait voulu, et il
nétait pas sûr encore que la succession quil était allé
chercher si loin lui revînt.
Lorsquil apprit lhistoire de Carmen, et quil lut la lettre
de son ami mort dune façon si tragique, il sécria:
" Mais, cest à cette enfant que revient lhéritage du
cousin Minotto! Le testament est arrangé de façon à ce que
cette fortune ne puisse me revenir, que si Gérald de Nuovi et
sa fille sont décédés tous les deux; or on navait aucune
preuve du décès, et lenfant vit. Voilà donc notre petite
Carmen très riche."
Cette nouvelle, nous devons le dire à sa louange, némut
aucunement la fillette: elle eut même une larme de regret en
songeant que la mère Manon était morte trop tôt: elle aurait
pu lui faire une vieillesse si choyée, si heureuse!
" A quoi emploieras-tu tout cet argent? lui demanda Valérie,
riant à la pensée de voir millionnaire sa couine si détachée
des biens matériels.
" Je donnerai à ceux qui nont pas, répondit lenfant, et je
ferai bâtir une grande maison de campagne pour les enfants qui
nauront ni père ni mère et que leurs maîtres battront."
Valérie lembrassa:
" Tu es meilleure que moi, va, tu es un ange."
Et Carmen rencontra le regard attendri de son cousin Gérald
qui les écoutait toutes les deux.
Quelque temps après la fillette fit sa première communion avec
une ferveur qui édifia tout le monde, et ce jour-là, elle
supplia M. de Cergnes, devenu son tuteur, dhabiller de sa
part une vingtaine denfants pauvres et de leur donner à
dîner.
A lautomne suivant, on se rendit à Paris, à la grande joie de
Valérie; Carmen ne se plus pas autant dans le bel hôtel du
boulevard St-Germain que dans le château un peu mélancolique
de St-Prestat.
Nounou quon avait emmenée se faisait vieille, et, quoiquelle
dormît la plupart du temps sur un coussin moëlleux dans le
grand hall quil lui était permis dhabiter, elle soupirait
souvent après lair de la forêt qui lui manquait à présent.
Cependant Carmen devait voir son désir se réaliser; elle
résida aussi longtemps et aussi souvent quelle le souhaitait
à Cergnes: Le pays où elle avait vu ses premières douleurs et
ses premières joies lui était cher.
Tandis que Valérie épousait un jeune châtelain des environs de
St-Prestat qui aimait aussi beaucoup la vie de Paris, Carmen
de Nuovi mettait sa jolie main dans la main loyale de son
cousin Gérald.
Ils avaient tous les deux le goût de la contrée un peu triste
et solitaire où ils pouvaient faire beaucoup de bien. Le
château de Cergnes et ses dépendances furent donnés au jeune
homme qui remit sa démission au régiment.
Sa mélancolie avait disparu, tout en lui laissant sa belle
gravité, cette gravité peinte aussi sur le charmant visage de
Carmen.
Gérald de Cergnes avait dû épouser quelques années auparavant
une jeune fille qui était morte presque subitement au sortir
dun bal, et il en avait gardé longtemps une impression
profonde. Mais à présent, il était heureux et il rendait
heureuse celle quil appelait quelquefois "la Moucheronne"
quand il ravivait en souriant le souvenir du passé.
Le propriétaire de la forêt, toujours joyeux viveur, a fini
par écorner passablement sa fortune; or il a été satisfait de
trouver un acquéreur pour ses bois, lequel acquéreur les a
payés largement: cest Mlle de Nuovi, devenue la vicomtesse
de Cergnes; et à présent sa chère forêt est à elle, bien à
elle, et elle a fait ériger un chapelle au lieu où se dressait
autrefois la cabane de son bourreau; puis une autre plus belle
encore au pied dun chêne où lon a trouvé des ossements
humains.
Nounou termine ses jours dans la paix au milieu de ses amis,
et déjà une nichée de babies roses et rieurs jouent entre ses
pattes, lui tirant les oreilles ou les poils sans que la brave
bête sen montre irritée. Au contraire, elle remue sa vieille
queue un peu pelée, chaque fois quune petite voix argentine
bégaie: "Nounou! Nounou!"
TABLE DES MATIERES
Sinistre nuit
Le louveteau mort
Le coup de botte
Pourquoi ma-t-il laissée vivre?
Les rêves de la Moucheronne
Un compagnon
Pauvre Moucheron
Désespoir denfant
Pas sans Nounou
Causerie de bandits
Nounou traquée
Sans le vouloir
Où Nounou rit dans sa barbe
Lor maudit
Ce que Nounou trouva dans la forêt
Nous avons vu le diable et sa fille
Casse-Cou
A Cergnes
Le Baby
Deuil
Le fils du comte
La bague dopale
Le cinquième jour
La lettre du mort
Epilogue
FIN DE LA TABLE
Limoges. Imp. Marc Barbou et Cie.