Elle était bien lasse, et sombre comme le ciel qui versait à

présent des torrents d’eau, lorsqu’elle regagna la cabane de

Manon.

La vieille femme veillait sa malade, maintenant assoupie

malgré le fracas de l’orage, et elle accueillit la Moucheronne

en lui faisant signe de parler bas.

"— Et puis? dit-elle en se penchant vers l’enfant dont elle

tâta les vêtements ruisselants; tu es allée au château? Vient-

on chercher la petite demoiselle?

"— Non, fit la Moucheronne, toujours sombre, ils ne savent

pas où elle est.

"— Tu n’as donc pas rempli ta mission?

"— Ils l’ont pas voulu me le permettre.

"— Comment, ils? Tu n’as donc pas demandé madame de Cergnes?

"— Je l’ai demandée, ainsi que vous me l’aviez recommandé,

mais dès que j’ai ouvert la bouche, ils se sont tournés contre

moi et m’ont menacée ainsi que Nounou; ils nous ont même jeté

des pierres.

"— Ils? c’étaient les domestiques, n’est-ce pas?

"— Je l’ignore, c’étaient des hommes et des femmes qui se

sont assemblés au haut d’un escalier très éclairé dans le

fond.

"— C’est cela, ils t’auront prise pour une vagabonde, une

mendiante, avec ses pauvres vêtements et sa louve. Mon Dieu,

mon Dieu! que faire? murmura Manon découragée. Ainsi, tu es

revenue sans avoir pu rien dire? Tu as eu peur de ces gens?

"— Je n’en avais pas peur, mais ils ont voulu faire du mal à

Nounou, et...

"— Pourquoi l’as-tu emmenée, aussi?

"— Vous savez bien qu’elle me suit partout, répondit

gravement la Moucheronne. Mais les hommes sont méchants,

j’avais bien raison de le dire, vous en voyez la preuve encore

une fois, mère Manon.

"— Et la comtesse se désole, poursuivit la vieille femme sans

écouter la fillette; mon Dieu, que faire? Ah! petite, si tu

voulais!...

"— Retourner là-bas, dit Manon en hésitant.

"— Là-bas, au château?

"— Oui, sans Nounou, cette fois, car elle effraie ceux qui ne

la connaissent pas. La petite demoiselle te remettrait un

billet avec lequel on te laisserait entrer; ça doit savoir

écrire, ces enfants de riches.

"— Je ne retournerai jamais vers ces gens, répondit la

Moucheronne en se levant."

Et Manon vit qu’elle était inébranlable. C’était la première

fois que la fillette lui refusait un service, et elle était si

sauvage et avait une si profonde horreur des êtres humains à

quelques exceptions près, qu’il fallait bien lui pardonner

cela.

Manon soupira et se mit à songer aux moyens de faire savoir au

château que Mlle de Cergnes se trouvait sous son toit.

Elle ne voulait pas éveiller la petite malade pour lui

apprendre sa déconvenue, et elle était fort perplexe.

Nounou s’étala près du poële pour sécher sa fourrure mouillée,

et la Moucheronne se mit à vaquer sans bruit aux soins du

ménage.

Cependant, Mme de Cergnes et miss Claddy, attirées par le

bruit que faisaient les domestiques à la vue de la

Moucheronne, rentrèrent au château et la comtesse interrogea

ses gens.

"— Ah! madame la comtesse, répondit Mlle Sophie à peine

revenue de sa terreur, nous avons eu grand’peur, nous avons vu

le diable et sa fille."

Mme de Cergnes haussa légèrement les épaules, et, se tournant

vers le valet le plus rapproché d’elle:

"— Que signifient ces paroles, Joseph? Qu’est-il arrivé?

répondez donc."

Joseph, un peu piteux, raconta alors la scène que nous avons

dépeinte, ajoutant que c’était bien réellement Satan en

personne qui leur était apparu au milieu de l’orage avec une

espèce de sorcière, sa fille probablement.

"— Et il a demandé à me parler? ajouta ironiquement la

châtelaine. Ah! malheureux! vous ne comprenez donc pas que

l’enfant qui est arrivée inopinément et vous a effrayés sans

le vouloir, m’apportait peut-être des nouvelles de ma fille et

venait peut-être me dire où elle se trouve, malade,

blessée?..."

La pauvre femme, après une pause, reprit avec énergie:

"— Nous passerons la nuit à la chercher; qu’un d’entre vous

seulement garde la maison avec Sophie qui est absolument

incapable de remplir tout autre office. Les autres me

suivront, nous explorerons la forêt, je veux retrouver ma

fille."

Tous obéirent tandis que Mlle Sophie, les nerfs encore

ébranlés, murmurait entre ses dents jaunes:

"Madame la Comtesse a bien tort de ne pas nous croire; il ne

faut pas jouer avec les choses surnaturelles; nous avons

certainement vu Beelzébuth et quelqu’un de sa famille, et je

m’en souviendrai toute ma vie."

Sur ce, elle se retira à la cuisine pour boire quelque

réconfortant, et elle alluma deux cierges pour conjurer le

malin esprit.

CHAPITRE XVII

CASSE-COU.

Il arriva que, à l’aurore, messire Casse-Cou qui ne se sentait

pas à l’aise dans l’étable de la mère Manon, séparé de la

formidable louve par une mince cloison, donna un coup de pied

dans la petite porte qui céda, et se trouva dehors, enchanté

de respirer l’air pur et de pouvoir gambader à son aise.

L’orage était dissipé depuis longtemps; le ciel avait recouvré

sa sérénité et la pluie avait rafraîchi le sol et les plantes.

Mme de Cergnes et ses gens n’avaient pas encore battu la forêt

tout entière; il avait fallu faire halte par deux fois, car la

pauvre mère s’était évanouie de lassitude et d’angoisse; mais,

cette faiblesse passée, elle recouvrait son énergie et

montrait le chemin aux autres.

Tout à coup, miss Claddy poussa une exclamation de joie: elle

venait d’apercevoir Casse-Cou, qui, les quatre fers en l’air,

se roulait dans l’herbe odorante, aussi léger de corps et

d’esprit que s’il n’eût pas eu sur la conscience la chute de

sa petite maîtresse.

C’était un indice, certainement, mais rien ne prouvait que

l’enfant se trouvât dans ces parages parce que l’âne y était

venu folâtrer.

Néanmoins, on continua de fouiller les profondeurs du bois,

emmenant Casse-Cou qui ne pouvait malheureusement rien leur

apprendre.

Ce fut au tour de Joseph le valet de chambre de jeter un:

"Ah!"de surprise: sous ses yeux apparaissait la petite

Bohémienne entrevue la veille à la lueur des éclairs; elle

était assise, toute songeuse, sur le tronc moussu d’un hêtre

renversé par la foudre, ses cheveux noirs flottant sur son cou

brun et ses grands yeux perdus dans une pensée ardente.

Au bruit des pas de Joseph, elle releva la tête, et,

apercevant ses ennemis d’hier, elle s’enfuit comme une biche

effarouchée.

"— Vous l’avez effrayée, dit la comtesse en fronçant le

sourcil, laissez-moi l’approcher seule, j’en tirerai peut-être

quelque renseignement."

Mme de Cergnes, laissant ses gens derrière elle, s’avança

doucement, et, avec des signes de bienveillance et de prière,

elle appela à elle la petite sauvage.

La Moucheronne ne fuyait plus, mais elle n’approchait pas non

plus.

Elle regardait, étonnée, cette femme pâle vêtue élégamment

quoique sa robe de soie fût déchirée et souillée par les

ronces et par la boue de la forêt. Cette femme était jeune

encore, belle et blonde comme Mlle de Cergnes, et il y avait

une douleur intense au fond de ses yeux bleus cernés

profondément. La comtesse étendit sa main blanche et effilée

vers l’enfant que d’un geste caressant elle attira vers elle.

Doucement séduite, la Moucheronne se laissa gagner, et,

considérant toujours fixement l’étrangère:

"— Vous êtes la maman de la petite demoiselle, n’est-ce pas?

"— La petite demoiselle? Quelle petite demoiselle? s’écria la

comtesse avec une joie passionnée. Oh! tu parles sans doute de

ma fille. Alors, si tu le sais, appends-moi vite où elle est;

je t’en supplie, je te donnerai... non plutôt je t’aimerai

comme une seconde enfant."

Et elle embrassait le petit visage hâlé de la Moucheronne,

elle la pressait dans ses bras, elle caressait sa chevelure

inculte et rebelle.

"— Dis-moi où elle est, dis-le-moi! répétait-elle à demi

folle."

Sans répondre, la Moucheronne la laissait faire et se disait:

"— C’est comme cela que les mères aiment leurs enfants; oui,

c’est comme cela.

"Où elle est? fit-elle, sortant enfin de sa rêverie; pas bien

loin d’ici, suivez-moi, je vais vous y conduire."

La Moucheronne n’avait plus peur; elle parlait d’une voix

douce et ne haïssait point cette étrangère qui ne lui voulait

pas de mal et qui était si belle et si triste.

Au détour d’un sentier, la comtesse qui, très faible,

s’appuyait au bras de la Moucheronne, poussa un léger cri

d’effroi; elle venait d’apercevoir la louve qui courait à leur

rencontre.

"— N’ayez pas peur, c’est Nounou, dit la Moucheronne en

appelant l’animal du geste."

Nounou vint flairer la robe de Mme de Cergnes, et,

reconnaissant une alliée sans doute, elle dressa les oreilles

en signe de satisfaction et précéda le petit groupe à la

cabane.

"— Mon enfant, demanda la comtesse à la fillette en

cheminant, c’est vous qui êtes venue hier soir au château?

"— C’est moi, répondit l’enfant.

"— Vous veniez m’apprendre, n’est-ce pas, où était ma fille?

"— Oui.

"— Et mes gens vous ont mal accueillie?

"— Ils nous ont jeté des pierres et menacées de leurs bâtons.

"— Ce sont des ignorants et des poltrons; il faut leur

pardonner. Ah! si je m’étais trouvée là, quelle nuit

d’angoisse m’aurait été épargnée! Ainsi, vous m’affirmez que

Valérie n’est que légèrement blessée?

"— Très légèrement; mère Manon appelle cette blessure une

entorse.

"— Dieu soit loué! murmura la comtesse avec ferveur."

"— Elle prie Dieu comme Manon le fait, pensa la Moucheronne,

ainsi il doit être bon puisqu’il n’y a que Favier et ses amis

que j’aie entendu le maudire. Je crois que je pourrait aussi

aimer Dieu."

"— Maman! c’est maman! s’écria Valérie de Cergnes en se

soulevant sur son lit et voyant entrer sa mère."

Le mouvement qu’elle fit lui arracha un cri de douleur, car

elle avait remué son pied meurtri.

"— Ma fille chérie! ma Valérie, enfin je te retrouve donc!

disait Mme de Cergnes en couvrant de baisers la fillette."

Et la vieille Manon dut la soutenir dans ses bras, car la

pauvre mère, à bout de forces, ne pouvait plus dominer son

émotion.

Debout, à quelques pas de là, la Moucheronne assistait à cette

scène, son grand œil humide fixé sur elles, et cette pensée

lui venait à l’esprit:

"— Si j’avais eu ma mère, moi, elle aurait aussi pleuré de

joie comme cela en me retrouvant."

On se raconta de part et d’autre les péripéties de la veille

et de la nuit, et Mme de Cergnes songea à envoyer chercher la

pauvre miss Claddy qui, après de mortelles inquiétudes, avait

bien droit aussi à sa part de joie.

Puis, on combina ensemble un moyen de transporter la petite

blessée sans la faire souffrir, et la comtesse renvoya ses

gens au château avec ordre d’en ramener la voiture la plus

douce.

Pendant qu’ils obéissaient, Mme de Cergnes apprit de la mère

Manon l’histoire de la Moucheronne. Seulement la mémoire de la

vieille femme était déjà affaiblie et vacillante car elle omit

de mentionner l’existence de la fameuse lettre gisant au fond

du coffret de Favier.

CHAPITRE XVIII

A CERGNES.

"— Vous voudriez cela, vous, mère Manon?

"— Oui, ma fille, je le voudrais."

La Moucheronne soupira faiblement et murmura:

"— Je croyais que vous m’aimiez: je me suis trompée.

"— Mais je t’aime, la Moucheronne, je t’aime tendrement,

comme une mère.

"— Comme une mère, non, fit nettement la fillette. Voyez si

madame de Cergnes consentirait à se séparer de sa fille, elle

: Jamais, au grand jamais.

"—Tu ne comprends donc pas, ma mignonne, que ce que je fais

là est pour ton bien. Certes, il me serait doux de te garder

toujours près de moi, de t’avoir pour me soigner et pour me

fermer les yeux, car je ne te cache pas que je me sens m’en

aller tout doucement; mais il est de mon devoir, tu entends,

de mon devoir, de te préparer à une autre vie, plus convenable

pour une jeune fille comme toi. On t’offre de partager

l’existence, l’éducation et les plaisirs de Mlle de Cergnes,

d’être traitée comme l’enfant du château; si je refusais cela

pour toi, un jour tu pourrais me le reprocher.

"— Oh! pas une fois, mère Manon, vous ignorez donc que je ne

me plais point dans la société des hommes?

"— Jusqu'à présent, parce que tu es jeune et ignorante, ma

fille; mais, je te le répète, un jour viendra où tu seras bien

aise de n’être plus une petite sauvage. Et puis, c’est en vain

que tu te défends contre toi-même; tu as de l’affection pour

Mme de Cergnes et pour Mlle Valérie, et même pour cette bonne

dame qu’on appelle Miss; elles t’ont témoigné bien de l’amitié

toutes les trois."

La Moucheronne baissait la tête et ne répondait pas.

En effet, au fond d’elle-même, un instant, elle avait aspiré à

vivre auprès de Valérie et de sa mère, mais non pour jouir du

bien-être qu’on lui avait offert, cela lui était indifférent.

"—Alors, reprit-elle cependant, pourquoi avez-vous refusé

pour vous la loge de concierge où Mme de Cergnes vous pressait

de vous installer? Vous n’auriez eu presque rien à faire, vous

auriez habité une jolie maisonnette et vous auriez été bien

nourrie.

"— Moi, c’est différent, fillette, répondit la vieille femme

courbant son front humilié."

Elle ajouta plus bas:

"— Moi, j’expie les péchés d’un autre.

"— De votre fils, oui, je le sais, celui-là vous l’aimiez

bien comme votre enfant; mais il n’est pas là pour vous

soigner. Qui vous servira si je vais au château?

"— Madame de Cergnes doit m’envoyer une orpheline peu

intelligente mais douce, qui a besoin de l’air de la forêt et

qui me servira avec dévouement. De plus, elle pourvoira à ma

nourriture; j’aurai du pain blanc et un peu de vin pour

réchauffer mon vieux sang. Et puis, tu viendras me voir

souvent, mignonne; voyons, accepte; dis oui."

La Moucheronne fit un signe de tête négatif.

"— Alors, il faudra t’ordonner, reprit Manon. Mon enfant, tu

m’entends bien, tu vas aller chez madame de Cergnes et tu lui

diras que je te donne à elle et que je la remercie de ce

qu’elle fera pour toi. Dans trois jours, tu prendras

possession de la petite chambre qu’elle t’a arrangée près de

celle de sa fille; vois, je t’accorde encore ce temps pour

rester dans ma cabane. Promets-lui de toujours la contenter;

n’est-ce pas, ma mignonne, va lui dire cela et ne crains plus

de te montrer au château, tu n’y es plus une inconnue;

seulement, n’emmène pas Nounou."

La Moucheronne n’objecta pas un mot, et, après avoir installé

confortablement sa vieille amie dans un bon fauteuil que lui

avait envoyé la comtesse, elle prit sa course, seule cette

fois.

Depuis quelque temps, elle et Nounou ne quittaient plus

ensemble la pauvre infirme. Aujourd’hui, la louve restait au

logis, réchauffant de la tiédeur de son corps les pieds

refroidis de la vieille femme.

Lorsqu’on entendit plus les pas de la Moucheronne, Manon se

prit à soupirer:

"— Ah! Dieu clément! que ce me sera dure chose de ne plus

avoir auprès de moi cette jeunesse et ses soins attentifs. Une

étrangère ne sera pas pour moi ce qu’est la Moucheronne, et il

me faut bien du courage pour éloigner celle-ci de mon toit à

l’heure où mes forces déclinent tout à fait. Cependant, je

dois me séparer d’elle; son avenir en dépend, son propre

intérêt l’exige. Dieu pourrait me châtier, si je ne profitais

de l’occasion qui se présente de la faire instruire et éduquer

comme une demoiselle; la petite a, par elle-même, quelque

chose de... de comme il faut; elle sera à sa place là-bas. Je

vous demande ce qu’elle aurait fait plus tard toute seule dans

la forêt, séparée de la société et vivant comme une

sauvageonne des bois? Non, ce que j’ai fait est bien et le bon

Dieu m’en saura gré. Aussi bien, ce n’était pas moi qui

pouvais lui enseigner son catéchisme à cette petite, et elle

doit connaître la religion; elle me pose parfois des questions

qui m’embarrassent et auxquelles je ne sais que répondre; je

crois, les yeux fermés, moi, et je n’approfondis pas comme

elle."

Pendant ce temps, la Moucheronne était assise dans le boudoir

de Mme de Cergnes, ses petits pieds bruns et nus enfoncés dans

la laine épaisse du tapis; une douce chaleur l’enveloppait, et

elle buvait à petites gorgées un liquide exquis que lui avait

préparé Valérie, car il pleuvait bien fort et l’enfant avait

été transie en route.

Elle souriait à ces soins:

"— Je suis accoutumée à tout supporter, disait-elle, le

froid, le soleil, les averses, et rien ne m’a fait mal encore."

Néanmoins, elle éprouvait une vague sensation de bien-être, et

conversait avec sa bienfaitrice.

"— Enfin, tu vas donc partager la vie de ma fille, lui disait

celle-ci. Valérie et moi nous t’aimons, tu le sais, et je te

dois beaucoup, car si tu n’avais pas découvert mon enfant

évanouie dans la forêt, elle aurait pu être frappée par la

foudre ou surprise par un froid mortel en cette terrible nuit

où tu l’as amenée chez Manon. Tu possèdes de grandes qualités,

ma mignonne, et des défauts aussi, tu le sais; on tâchera de

développer les unes et de faire disparaître les autres; on te

fera connaître le bon Dieu sur lequel tu me sembles n’avoir

que des notions très vagues; on fera de toi une jeune fille

bien élevée et instruite, et l’on te mettra à même de gagner

honorablement ta vie plus tard."

La Moucheronne avait un vif désir d’apprendre ce qu’elle

ignorait et elle s‘attachait de plus en plus à la comtesse et

à sa fille.

Quant à l’existence luxueuse et agréable qui allait lui être

faite, elle ne s’en souciait pas. Peu lui importait de dormir

sous des rideaux de soie ou sous le toit rustique de Manon.

Elle avait traversé les principaux appartements du château, vu

étinceler les hautes glaces, les dorures, les cristaux, mais

tout cela l’avait laissée froide.

Pour cette enfant habituée aux grandes beautés et aux grands

spectacles de la nature, ces choses-là n’avaient qu’une valeur

relative.

Une seule chose l’avait émue, et cette émotion l’avait fait

pâlir: c’est lorsque Madame de Cergnes ouvrant le clavecin en

fit jaillir une fusée de notes, puis chanta une chanson lente

et suave.

"— Est-ce qu’on m’apprendra cela aussi? demanda avidement la

Moucheronne en désignant de son petit doigt brun les touches

d’ivoire du clavier.

"— Si cela te fait plaisir, oui. Valérie commence déjà à

interpréter de jolis airs comme celui que tu viens d’entendre."

Cette déclaration avait eu beaucoup de poids pour décider la

petite sauvage à échanger, sans révoltes, la vie des bois

contre celle du château.

Il fut donc convenu que trois jours plus tard la Moucheronne

serait installée à Cergnes et la comtesse envoya tout de suite

à Manon l’orpheline qui serait dressée au service pendant ce

temps.

L’ancien souffre-douleur de Favier se sentait le cœur bien

gros à l’idée de quitter sa vieille amie, Nounou et la forêt;

les hommes ne lui paraissaient pas si méchants, mais elle

gardait un fonds de défiance instinctive envers la société.

Cette défiance n’avait pas effrayé Mme de Cergnes:

l’excellente femme, pleine de gratitude d’abord pour celle qui

lui avait rendu son enfant, et de pitié pour cet être à demi

sauvage, avait bien vite démêlé dans cette nature inculte une

grande dignité jointe à une franchise et à une honnêteté

absolues, qualités qui rendaient la jeune fille propre à vivre

auprès de Valérie.

D’une santé délicate et d’une indolence extrême, due peut-être

à cette faiblesse physique, cette dernière travaillait sans

goût et d’ailleurs sans émulation; elle s’ennuyait souvent

aussi dès qu’elle se trouvait à la campagne, privée de ses

amies parisiennes.

Or, on devait attendre à Cergnes le retour du comte qui était

parti pour un voyage lointain, et Valérie était charmée

d’avoir tout à la fois une compagne pour ses plaisirs, une

émule pour ses études et une distraction à sa vie un peu

monotone.

CHAPITRE XIX

LE BABY.

La Moucheronne ne s’appelle plus la Moucheronne, mais Marie,

ce qui est un nom assurément plus chrétien.

Elle dort dans un lit bien douillet, sous des rideaux soyeux,

non loin de sa chère Valérie qu’elle aime de tout son cœur.

Marie porte de jolies robes de laine qui moulent élégamment

ses membres gracieux; ses cheveux noirs, toujours un peu

rebelles, sont réunis en une grosse natte et attachés par un

ruban rouge, comme ceux de Mlle de Cergnes.

Le plus dur pour elle a été de s’accoutumer aux chaussures;

son petit pied brun, habitué à fouler indistinctement le sol

durci ou le gazon épais, s’est trouvé fort mal à l’aise dans

cette prison qu’on nomme une bottine.

Hélas! il lui a bien fallu se faire à mille autres choses peu

agréables, telles que demeurer assise deux ou trois heures de

suite pour épeler l’alphabet, tracer des lettres sur le

papier, former un feston sur la toile à l’aide d’une aiguille,

et manger de toutes sortes de mets qui lui étaient inconnus

jadis.

Marie n’était pas gourmande, et il lui était pénible de

demeurer immobile à table pendant toute la durée d’un repas,

servie par des laquais attentifs à sa moindre gaucherie.

Cependant, la fillette s’était promptement formée aux bonnes

manières dont l’instinct semblait, d’ailleurs, inné en elle;

de jour en jour sa nature farouche s’assouplissait; elle

aimait l’étude et s’y adonnait avec une ardeur qui étonnait

l’indolente Valérie. Elle comprenait surtout très vite la

musique: si ses doigts étaient raides et malhabiles, du moins

son oreille, très juste, retenait-elle les airs qu’elle

entendait ou qu’elle déchiffrait et qu’elle rendait avec une

surprenante expression.

Il était resté dans l’âme de cette petite sauvage de

mélodieuses sonorités recueillies les nuits d’été dans les

bois, ou auprès des nids d’oiseaux dans les matinées de

printemps; aussi comprenait-elle supérieurement l’art musical.

Moins profonde et plus frivole, Valérie jouait de préférence

les airs en vogue ou les danses qui lui donnaient un avant-

goût des plaisirs de l’hiver.

Valérie, de son côté, s’attachait de jour en jour davantage à

sa compagne; elle s’amusait de ses naïvetés, de ses réflexions

toujours pleines de bon sens, et elle l’initiait peu à peu à

sa vie de jeune fille du monde.

Madame de Cergnes appréciait vivement Marie dont elle voyait

progresser la nature fine et sérieuse, et Miss Claddy était

bien aise de déployer son érudition aux yeux d’une élève moins

nonchalante que mademoiselle de Cergnes.

Ainsi la Moucheronne était heureuse?... une vie dorée au sein

d’un château somptueux, des repas succulents, des jeux et des

études agréables, des toilettes qui rehaussaient l’éclat de

son joli visage, n’avait-elle pas tout à souhait?

Alors pourquoi la Moucheronne soupirait-elle souvent, les

regards tournés du côté de la forêt où Manon et Nounou

trouvaient sans elle le temps bien long?

Elle souffrait d’être séparée de ces deux vieilles amitiés

fidèles. Délicate en ses sentiments jusqu’à manifester le

moins possible ses désirs, elle n’osait avouer à Mme de

Cergnes que demeurer huit jours sans aller à la forêt lui

semblait une éternité.

Puis, il lui manquait aussi ses grandes courses vagabondes à

travers les sentiers perdus, dans l’ouragan, le vent et la

gelée souvent; les siestes sur la mousse et les rêveries au

bord du ruisseau.

Cette enfant des bois, passée trop promptement d’une vie libre

au grand air à une vie de serre-chaude, étouffait parfois dans

sa cage dorée.

Mais, encore une fois, dans sa délicatesse extrême,

reconnaissante de ce qu’on faisait pour elle, elle laissait

croire à tous qu’elle était parfaitement heureuse.

Elle avait des ennemis sous ce toit où l’appelait à vivre la

volonté de la châtelaine. Ces ennemis, on le devine, étaient

les domestiques et à leur tête Mlle Sophie, la femme de

charge.

Cette vieille fille, quinteuse et grincheuse, ne pouvait

pardonner à l’enfant son apparition fantastique, au milieu de

l’orage, le premier soir où la Moucheronne était venue au

château.

Les valets, grondés à cause d’elle à cette même époque, ne

pouvaient souffrir cette petite créature brune et silencieuse

qui demeurait polie avec eux comme avec tous, mais exempte de

toute familiarité. Heureusement pour elle, ils ne trouvaient

pas à la prendre en faute soit dans ses paroles soit dans ses

manières, mais une fois réunis à l’office, ils se plaignaient

amèrement entre eux d’être obligés de servir une va-nu-pieds,

une Bohémienne ramassée on ne savait où et dont le caprice de

madame avait fait tout à coup la compagne de Mlle Valérie.

Ils blâmaient hautement leur maîtresse, taxant sa conduite

d’imprudente.

Nounou: Histoire de la Moucheronne · 第 6 / 9 段