présent des torrents deau, lorsquelle regagna la cabane de
Manon.
La vieille femme veillait sa malade, maintenant assoupie
malgré le fracas de lorage, et elle accueillit la Moucheronne
en lui faisant signe de parler bas.
" Et puis? dit-elle en se penchant vers lenfant dont elle
tâta les vêtements ruisselants; tu es allée au château? Vient-
on chercher la petite demoiselle?
" Non, fit la Moucheronne, toujours sombre, ils ne savent
pas où elle est.
" Tu nas donc pas rempli ta mission?
" Ils lont pas voulu me le permettre.
" Comment, ils? Tu nas donc pas demandé madame de Cergnes?
" Je lai demandée, ainsi que vous me laviez recommandé,
mais dès que jai ouvert la bouche, ils se sont tournés contre
moi et mont menacée ainsi que Nounou; ils nous ont même jeté
des pierres.
" Ils? cétaient les domestiques, nest-ce pas?
" Je lignore, cétaient des hommes et des femmes qui se
sont assemblés au haut dun escalier très éclairé dans le
fond.
" Cest cela, ils tauront prise pour une vagabonde, une
mendiante, avec ses pauvres vêtements et sa louve. Mon Dieu,
mon Dieu! que faire? murmura Manon découragée. Ainsi, tu es
revenue sans avoir pu rien dire? Tu as eu peur de ces gens?
" Je nen avais pas peur, mais ils ont voulu faire du mal à
Nounou, et...
" Pourquoi las-tu emmenée, aussi?
" Vous savez bien quelle me suit partout, répondit
gravement la Moucheronne. Mais les hommes sont méchants,
javais bien raison de le dire, vous en voyez la preuve encore
une fois, mère Manon.
" Et la comtesse se désole, poursuivit la vieille femme sans
écouter la fillette; mon Dieu, que faire? Ah! petite, si tu
voulais!...
" Retourner là-bas, dit Manon en hésitant.
" Là-bas, au château?
" Oui, sans Nounou, cette fois, car elle effraie ceux qui ne
la connaissent pas. La petite demoiselle te remettrait un
billet avec lequel on te laisserait entrer; ça doit savoir
écrire, ces enfants de riches.
" Je ne retournerai jamais vers ces gens, répondit la
Moucheronne en se levant."
Et Manon vit quelle était inébranlable. Cétait la première
fois que la fillette lui refusait un service, et elle était si
sauvage et avait une si profonde horreur des êtres humains à
quelques exceptions près, quil fallait bien lui pardonner
cela.
Manon soupira et se mit à songer aux moyens de faire savoir au
château que Mlle de Cergnes se trouvait sous son toit.
Elle ne voulait pas éveiller la petite malade pour lui
apprendre sa déconvenue, et elle était fort perplexe.
Nounou sétala près du poële pour sécher sa fourrure mouillée,
et la Moucheronne se mit à vaquer sans bruit aux soins du
ménage.
Cependant, Mme de Cergnes et miss Claddy, attirées par le
bruit que faisaient les domestiques à la vue de la
Moucheronne, rentrèrent au château et la comtesse interrogea
ses gens.
" Ah! madame la comtesse, répondit Mlle Sophie à peine
revenue de sa terreur, nous avons eu grandpeur, nous avons vu
le diable et sa fille."
Mme de Cergnes haussa légèrement les épaules, et, se tournant
vers le valet le plus rapproché delle:
" Que signifient ces paroles, Joseph? Quest-il arrivé?
répondez donc."
Joseph, un peu piteux, raconta alors la scène que nous avons
dépeinte, ajoutant que cétait bien réellement Satan en
personne qui leur était apparu au milieu de lorage avec une
espèce de sorcière, sa fille probablement.
" Et il a demandé à me parler? ajouta ironiquement la
châtelaine. Ah! malheureux! vous ne comprenez donc pas que
lenfant qui est arrivée inopinément et vous a effrayés sans
le vouloir, mapportait peut-être des nouvelles de ma fille et
venait peut-être me dire où elle se trouve, malade,
blessée?..."
La pauvre femme, après une pause, reprit avec énergie:
" Nous passerons la nuit à la chercher; quun dentre vous
seulement garde la maison avec Sophie qui est absolument
incapable de remplir tout autre office. Les autres me
suivront, nous explorerons la forêt, je veux retrouver ma
fille."
Tous obéirent tandis que Mlle Sophie, les nerfs encore
ébranlés, murmurait entre ses dents jaunes:
"Madame la Comtesse a bien tort de ne pas nous croire; il ne
faut pas jouer avec les choses surnaturelles; nous avons
certainement vu Beelzébuth et quelquun de sa famille, et je
men souviendrai toute ma vie."
Sur ce, elle se retira à la cuisine pour boire quelque
réconfortant, et elle alluma deux cierges pour conjurer le
malin esprit.
CHAPITRE XVII
CASSE-COU.
Il arriva que, à laurore, messire Casse-Cou qui ne se sentait
pas à laise dans létable de la mère Manon, séparé de la
formidable louve par une mince cloison, donna un coup de pied
dans la petite porte qui céda, et se trouva dehors, enchanté
de respirer lair pur et de pouvoir gambader à son aise.
Lorage était dissipé depuis longtemps; le ciel avait recouvré
sa sérénité et la pluie avait rafraîchi le sol et les plantes.
Mme de Cergnes et ses gens navaient pas encore battu la forêt
tout entière; il avait fallu faire halte par deux fois, car la
pauvre mère sétait évanouie de lassitude et dangoisse; mais,
cette faiblesse passée, elle recouvrait son énergie et
montrait le chemin aux autres.
Tout à coup, miss Claddy poussa une exclamation de joie: elle
venait dapercevoir Casse-Cou, qui, les quatre fers en lair,
se roulait dans lherbe odorante, aussi léger de corps et
desprit que sil neût pas eu sur la conscience la chute de
sa petite maîtresse.
Cétait un indice, certainement, mais rien ne prouvait que
lenfant se trouvât dans ces parages parce que lâne y était
venu folâtrer.
Néanmoins, on continua de fouiller les profondeurs du bois,
emmenant Casse-Cou qui ne pouvait malheureusement rien leur
apprendre.
Ce fut au tour de Joseph le valet de chambre de jeter un:
"Ah!"de surprise: sous ses yeux apparaissait la petite
Bohémienne entrevue la veille à la lueur des éclairs; elle
était assise, toute songeuse, sur le tronc moussu dun hêtre
renversé par la foudre, ses cheveux noirs flottant sur son cou
brun et ses grands yeux perdus dans une pensée ardente.
Au bruit des pas de Joseph, elle releva la tête, et,
apercevant ses ennemis dhier, elle senfuit comme une biche
effarouchée.
" Vous lavez effrayée, dit la comtesse en fronçant le
sourcil, laissez-moi lapprocher seule, jen tirerai peut-être
quelque renseignement."
Mme de Cergnes, laissant ses gens derrière elle, savança
doucement, et, avec des signes de bienveillance et de prière,
elle appela à elle la petite sauvage.
La Moucheronne ne fuyait plus, mais elle napprochait pas non
plus.
Elle regardait, étonnée, cette femme pâle vêtue élégamment
quoique sa robe de soie fût déchirée et souillée par les
ronces et par la boue de la forêt. Cette femme était jeune
encore, belle et blonde comme Mlle de Cergnes, et il y avait
une douleur intense au fond de ses yeux bleus cernés
profondément. La comtesse étendit sa main blanche et effilée
vers lenfant que dun geste caressant elle attira vers elle.
Doucement séduite, la Moucheronne se laissa gagner, et,
considérant toujours fixement létrangère:
" Vous êtes la maman de la petite demoiselle, nest-ce pas?
" La petite demoiselle? Quelle petite demoiselle? sécria la
comtesse avec une joie passionnée. Oh! tu parles sans doute de
ma fille. Alors, si tu le sais, appends-moi vite où elle est;
je ten supplie, je te donnerai... non plutôt je taimerai
comme une seconde enfant."
Et elle embrassait le petit visage hâlé de la Moucheronne,
elle la pressait dans ses bras, elle caressait sa chevelure
inculte et rebelle.
" Dis-moi où elle est, dis-le-moi! répétait-elle à demi
folle."
Sans répondre, la Moucheronne la laissait faire et se disait:
" Cest comme cela que les mères aiment leurs enfants; oui,
cest comme cela.
"Où elle est? fit-elle, sortant enfin de sa rêverie; pas bien
loin dici, suivez-moi, je vais vous y conduire."
La Moucheronne navait plus peur; elle parlait dune voix
douce et ne haïssait point cette étrangère qui ne lui voulait
pas de mal et qui était si belle et si triste.
Au détour dun sentier, la comtesse qui, très faible,
sappuyait au bras de la Moucheronne, poussa un léger cri
deffroi; elle venait dapercevoir la louve qui courait à leur
rencontre.
" Nayez pas peur, cest Nounou, dit la Moucheronne en
appelant lanimal du geste."
Nounou vint flairer la robe de Mme de Cergnes, et,
reconnaissant une alliée sans doute, elle dressa les oreilles
en signe de satisfaction et précéda le petit groupe à la
cabane.
" Mon enfant, demanda la comtesse à la fillette en
cheminant, cest vous qui êtes venue hier soir au château?
" Cest moi, répondit lenfant.
" Vous veniez mapprendre, nest-ce pas, où était ma fille?
" Oui.
" Et mes gens vous ont mal accueillie?
" Ils nous ont jeté des pierres et menacées de leurs bâtons.
" Ce sont des ignorants et des poltrons; il faut leur
pardonner. Ah! si je métais trouvée là, quelle nuit
dangoisse maurait été épargnée! Ainsi, vous maffirmez que
Valérie nest que légèrement blessée?
" Très légèrement; mère Manon appelle cette blessure une
entorse.
" Dieu soit loué! murmura la comtesse avec ferveur."
" Elle prie Dieu comme Manon le fait, pensa la Moucheronne,
ainsi il doit être bon puisquil ny a que Favier et ses amis
que jaie entendu le maudire. Je crois que je pourrait aussi
aimer Dieu."
" Maman! cest maman! sécria Valérie de Cergnes en se
soulevant sur son lit et voyant entrer sa mère."
Le mouvement quelle fit lui arracha un cri de douleur, car
elle avait remué son pied meurtri.
" Ma fille chérie! ma Valérie, enfin je te retrouve donc!
disait Mme de Cergnes en couvrant de baisers la fillette."
Et la vieille Manon dut la soutenir dans ses bras, car la
pauvre mère, à bout de forces, ne pouvait plus dominer son
émotion.
Debout, à quelques pas de là, la Moucheronne assistait à cette
scène, son grand il humide fixé sur elles, et cette pensée
lui venait à lesprit:
" Si javais eu ma mère, moi, elle aurait aussi pleuré de
joie comme cela en me retrouvant."
On se raconta de part et dautre les péripéties de la veille
et de la nuit, et Mme de Cergnes songea à envoyer chercher la
pauvre miss Claddy qui, après de mortelles inquiétudes, avait
bien droit aussi à sa part de joie.
Puis, on combina ensemble un moyen de transporter la petite
blessée sans la faire souffrir, et la comtesse renvoya ses
gens au château avec ordre den ramener la voiture la plus
douce.
Pendant quils obéissaient, Mme de Cergnes apprit de la mère
Manon lhistoire de la Moucheronne. Seulement la mémoire de la
vieille femme était déjà affaiblie et vacillante car elle omit
de mentionner lexistence de la fameuse lettre gisant au fond
du coffret de Favier.
CHAPITRE XVIII
A CERGNES.
" Vous voudriez cela, vous, mère Manon?
" Oui, ma fille, je le voudrais."
La Moucheronne soupira faiblement et murmura:
" Je croyais que vous maimiez: je me suis trompée.
" Mais je taime, la Moucheronne, je taime tendrement,
comme une mère.
" Comme une mère, non, fit nettement la fillette. Voyez si
madame de Cergnes consentirait à se séparer de sa fille, elle
: Jamais, au grand jamais.
"Tu ne comprends donc pas, ma mignonne, que ce que je fais
là est pour ton bien. Certes, il me serait doux de te garder
toujours près de moi, de tavoir pour me soigner et pour me
fermer les yeux, car je ne te cache pas que je me sens men
aller tout doucement; mais il est de mon devoir, tu entends,
de mon devoir, de te préparer à une autre vie, plus convenable
pour une jeune fille comme toi. On toffre de partager
lexistence, léducation et les plaisirs de Mlle de Cergnes,
dêtre traitée comme lenfant du château; si je refusais cela
pour toi, un jour tu pourrais me le reprocher.
" Oh! pas une fois, mère Manon, vous ignorez donc que je ne
me plais point dans la société des hommes?
" Jusqu'à présent, parce que tu es jeune et ignorante, ma
fille; mais, je te le répète, un jour viendra où tu seras bien
aise de nêtre plus une petite sauvage. Et puis, cest en vain
que tu te défends contre toi-même; tu as de laffection pour
Mme de Cergnes et pour Mlle Valérie, et même pour cette bonne
dame quon appelle Miss; elles tont témoigné bien de lamitié
toutes les trois."
La Moucheronne baissait la tête et ne répondait pas.
En effet, au fond delle-même, un instant, elle avait aspiré à
vivre auprès de Valérie et de sa mère, mais non pour jouir du
bien-être quon lui avait offert, cela lui était indifférent.
"Alors, reprit-elle cependant, pourquoi avez-vous refusé
pour vous la loge de concierge où Mme de Cergnes vous pressait
de vous installer? Vous nauriez eu presque rien à faire, vous
auriez habité une jolie maisonnette et vous auriez été bien
nourrie.
" Moi, cest différent, fillette, répondit la vieille femme
courbant son front humilié."
Elle ajouta plus bas:
" Moi, jexpie les péchés dun autre.
" De votre fils, oui, je le sais, celui-là vous laimiez
bien comme votre enfant; mais il nest pas là pour vous
soigner. Qui vous servira si je vais au château?
" Madame de Cergnes doit menvoyer une orpheline peu
intelligente mais douce, qui a besoin de lair de la forêt et
qui me servira avec dévouement. De plus, elle pourvoira à ma
nourriture; jaurai du pain blanc et un peu de vin pour
réchauffer mon vieux sang. Et puis, tu viendras me voir
souvent, mignonne; voyons, accepte; dis oui."
La Moucheronne fit un signe de tête négatif.
" Alors, il faudra tordonner, reprit Manon. Mon enfant, tu
mentends bien, tu vas aller chez madame de Cergnes et tu lui
diras que je te donne à elle et que je la remercie de ce
quelle fera pour toi. Dans trois jours, tu prendras
possession de la petite chambre quelle ta arrangée près de
celle de sa fille; vois, je taccorde encore ce temps pour
rester dans ma cabane. Promets-lui de toujours la contenter;
nest-ce pas, ma mignonne, va lui dire cela et ne crains plus
de te montrer au château, tu ny es plus une inconnue;
seulement, nemmène pas Nounou."
La Moucheronne nobjecta pas un mot, et, après avoir installé
confortablement sa vieille amie dans un bon fauteuil que lui
avait envoyé la comtesse, elle prit sa course, seule cette
fois.
Depuis quelque temps, elle et Nounou ne quittaient plus
ensemble la pauvre infirme. Aujourdhui, la louve restait au
logis, réchauffant de la tiédeur de son corps les pieds
refroidis de la vieille femme.
Lorsquon entendit plus les pas de la Moucheronne, Manon se
prit à soupirer:
" Ah! Dieu clément! que ce me sera dure chose de ne plus
avoir auprès de moi cette jeunesse et ses soins attentifs. Une
étrangère ne sera pas pour moi ce quest la Moucheronne, et il
me faut bien du courage pour éloigner celle-ci de mon toit à
lheure où mes forces déclinent tout à fait. Cependant, je
dois me séparer delle; son avenir en dépend, son propre
intérêt lexige. Dieu pourrait me châtier, si je ne profitais
de loccasion qui se présente de la faire instruire et éduquer
comme une demoiselle; la petite a, par elle-même, quelque
chose de... de comme il faut; elle sera à sa place là-bas. Je
vous demande ce quelle aurait fait plus tard toute seule dans
la forêt, séparée de la société et vivant comme une
sauvageonne des bois? Non, ce que jai fait est bien et le bon
Dieu men saura gré. Aussi bien, ce nétait pas moi qui
pouvais lui enseigner son catéchisme à cette petite, et elle
doit connaître la religion; elle me pose parfois des questions
qui membarrassent et auxquelles je ne sais que répondre; je
crois, les yeux fermés, moi, et je napprofondis pas comme
elle."
Pendant ce temps, la Moucheronne était assise dans le boudoir
de Mme de Cergnes, ses petits pieds bruns et nus enfoncés dans
la laine épaisse du tapis; une douce chaleur lenveloppait, et
elle buvait à petites gorgées un liquide exquis que lui avait
préparé Valérie, car il pleuvait bien fort et lenfant avait
été transie en route.
Elle souriait à ces soins:
" Je suis accoutumée à tout supporter, disait-elle, le
froid, le soleil, les averses, et rien ne ma fait mal encore."
Néanmoins, elle éprouvait une vague sensation de bien-être, et
conversait avec sa bienfaitrice.
" Enfin, tu vas donc partager la vie de ma fille, lui disait
celle-ci. Valérie et moi nous taimons, tu le sais, et je te
dois beaucoup, car si tu navais pas découvert mon enfant
évanouie dans la forêt, elle aurait pu être frappée par la
foudre ou surprise par un froid mortel en cette terrible nuit
où tu las amenée chez Manon. Tu possèdes de grandes qualités,
ma mignonne, et des défauts aussi, tu le sais; on tâchera de
développer les unes et de faire disparaître les autres; on te
fera connaître le bon Dieu sur lequel tu me sembles navoir
que des notions très vagues; on fera de toi une jeune fille
bien élevée et instruite, et lon te mettra à même de gagner
honorablement ta vie plus tard."
La Moucheronne avait un vif désir dapprendre ce quelle
ignorait et elle sattachait de plus en plus à la comtesse et
à sa fille.
Quant à lexistence luxueuse et agréable qui allait lui être
faite, elle ne sen souciait pas. Peu lui importait de dormir
sous des rideaux de soie ou sous le toit rustique de Manon.
Elle avait traversé les principaux appartements du château, vu
étinceler les hautes glaces, les dorures, les cristaux, mais
tout cela lavait laissée froide.
Pour cette enfant habituée aux grandes beautés et aux grands
spectacles de la nature, ces choses-là navaient quune valeur
relative.
Une seule chose lavait émue, et cette émotion lavait fait
pâlir: cest lorsque Madame de Cergnes ouvrant le clavecin en
fit jaillir une fusée de notes, puis chanta une chanson lente
et suave.
" Est-ce quon mapprendra cela aussi? demanda avidement la
Moucheronne en désignant de son petit doigt brun les touches
divoire du clavier.
" Si cela te fait plaisir, oui. Valérie commence déjà à
interpréter de jolis airs comme celui que tu viens dentendre."
Cette déclaration avait eu beaucoup de poids pour décider la
petite sauvage à échanger, sans révoltes, la vie des bois
contre celle du château.
Il fut donc convenu que trois jours plus tard la Moucheronne
serait installée à Cergnes et la comtesse envoya tout de suite
à Manon lorpheline qui serait dressée au service pendant ce
temps.
Lancien souffre-douleur de Favier se sentait le cur bien
gros à lidée de quitter sa vieille amie, Nounou et la forêt;
les hommes ne lui paraissaient pas si méchants, mais elle
gardait un fonds de défiance instinctive envers la société.
Cette défiance navait pas effrayé Mme de Cergnes:
lexcellente femme, pleine de gratitude dabord pour celle qui
lui avait rendu son enfant, et de pitié pour cet être à demi
sauvage, avait bien vite démêlé dans cette nature inculte une
grande dignité jointe à une franchise et à une honnêteté
absolues, qualités qui rendaient la jeune fille propre à vivre
auprès de Valérie.
Dune santé délicate et dune indolence extrême, due peut-être
à cette faiblesse physique, cette dernière travaillait sans
goût et dailleurs sans émulation; elle sennuyait souvent
aussi dès quelle se trouvait à la campagne, privée de ses
amies parisiennes.
Or, on devait attendre à Cergnes le retour du comte qui était
parti pour un voyage lointain, et Valérie était charmée
davoir tout à la fois une compagne pour ses plaisirs, une
émule pour ses études et une distraction à sa vie un peu
monotone.
CHAPITRE XIX
LE BABY.
La Moucheronne ne sappelle plus la Moucheronne, mais Marie,
ce qui est un nom assurément plus chrétien.
Elle dort dans un lit bien douillet, sous des rideaux soyeux,
non loin de sa chère Valérie quelle aime de tout son cur.
Marie porte de jolies robes de laine qui moulent élégamment
ses membres gracieux; ses cheveux noirs, toujours un peu
rebelles, sont réunis en une grosse natte et attachés par un
ruban rouge, comme ceux de Mlle de Cergnes.
Le plus dur pour elle a été de saccoutumer aux chaussures;
son petit pied brun, habitué à fouler indistinctement le sol
durci ou le gazon épais, sest trouvé fort mal à laise dans
cette prison quon nomme une bottine.
Hélas! il lui a bien fallu se faire à mille autres choses peu
agréables, telles que demeurer assise deux ou trois heures de
suite pour épeler lalphabet, tracer des lettres sur le
papier, former un feston sur la toile à laide dune aiguille,
et manger de toutes sortes de mets qui lui étaient inconnus
jadis.
Marie nétait pas gourmande, et il lui était pénible de
demeurer immobile à table pendant toute la durée dun repas,
servie par des laquais attentifs à sa moindre gaucherie.
Cependant, la fillette sétait promptement formée aux bonnes
manières dont linstinct semblait, dailleurs, inné en elle;
de jour en jour sa nature farouche sassouplissait; elle
aimait létude et sy adonnait avec une ardeur qui étonnait
lindolente Valérie. Elle comprenait surtout très vite la
musique: si ses doigts étaient raides et malhabiles, du moins
son oreille, très juste, retenait-elle les airs quelle
entendait ou quelle déchiffrait et quelle rendait avec une
surprenante expression.
Il était resté dans lâme de cette petite sauvage de
mélodieuses sonorités recueillies les nuits dété dans les
bois, ou auprès des nids doiseaux dans les matinées de
printemps; aussi comprenait-elle supérieurement lart musical.
Moins profonde et plus frivole, Valérie jouait de préférence
les airs en vogue ou les danses qui lui donnaient un avant-
goût des plaisirs de lhiver.
Valérie, de son côté, sattachait de jour en jour davantage à
sa compagne; elle samusait de ses naïvetés, de ses réflexions
toujours pleines de bon sens, et elle linitiait peu à peu à
sa vie de jeune fille du monde.
Madame de Cergnes appréciait vivement Marie dont elle voyait
progresser la nature fine et sérieuse, et Miss Claddy était
bien aise de déployer son érudition aux yeux dune élève moins
nonchalante que mademoiselle de Cergnes.
Ainsi la Moucheronne était heureuse?... une vie dorée au sein
dun château somptueux, des repas succulents, des jeux et des
études agréables, des toilettes qui rehaussaient léclat de
son joli visage, navait-elle pas tout à souhait?
Alors pourquoi la Moucheronne soupirait-elle souvent, les
regards tournés du côté de la forêt où Manon et Nounou
trouvaient sans elle le temps bien long?
Elle souffrait dêtre séparée de ces deux vieilles amitiés
fidèles. Délicate en ses sentiments jusquà manifester le
moins possible ses désirs, elle nosait avouer à Mme de
Cergnes que demeurer huit jours sans aller à la forêt lui
semblait une éternité.
Puis, il lui manquait aussi ses grandes courses vagabondes à
travers les sentiers perdus, dans louragan, le vent et la
gelée souvent; les siestes sur la mousse et les rêveries au
bord du ruisseau.
Cette enfant des bois, passée trop promptement dune vie libre
au grand air à une vie de serre-chaude, étouffait parfois dans
sa cage dorée.
Mais, encore une fois, dans sa délicatesse extrême,
reconnaissante de ce quon faisait pour elle, elle laissait
croire à tous quelle était parfaitement heureuse.
Elle avait des ennemis sous ce toit où lappelait à vivre la
volonté de la châtelaine. Ces ennemis, on le devine, étaient
les domestiques et à leur tête Mlle Sophie, la femme de
charge.
Cette vieille fille, quinteuse et grincheuse, ne pouvait
pardonner à lenfant son apparition fantastique, au milieu de
lorage, le premier soir où la Moucheronne était venue au
château.
Les valets, grondés à cause delle à cette même époque, ne
pouvaient souffrir cette petite créature brune et silencieuse
qui demeurait polie avec eux comme avec tous, mais exempte de
toute familiarité. Heureusement pour elle, ils ne trouvaient
pas à la prendre en faute soit dans ses paroles soit dans ses
manières, mais une fois réunis à loffice, ils se plaignaient
amèrement entre eux dêtre obligés de servir une va-nu-pieds,
une Bohémienne ramassée on ne savait où et dont le caprice de
madame avait fait tout à coup la compagne de Mlle Valérie.
Ils blâmaient hautement leur maîtresse, taxant sa conduite
dimprudente.