Mais la Moucheronne haussait les épaules:

"— Je vous connais trop pour avoir foi en vos promesses; si

je vous délivrais vous me tueriez. Et puis, quand même vous

seriez bon, cela me rendrait-il mon père? Vous l’avez

assassiné, je veux qu’il soit vengé, vous mourrez donc."

Alors, hideux de fureur, vomissant le blasphème et l’injure,

l’homme essaya d’exciter la louve contre l’enfant: peine

perdue, Nounou se tournait au contraire davantage contre lui

et menaçait d’enfoncer ses crocs dans sa gorge.

Le sang commença à couler, aveuglant Favier et rougissant sa

blouse bleue..... Cette fois il se tut et, de sa poitrine

râlante, s’éleva un gémissement continu.

Alors la fillette jeta au loin son fouet, et se mit à amasser,

tranquillement autour du lit des branchettes et des feuilles

sèches; puis elle y mit le feu.

Depuis longtemps le soleil était couché; nul n’assistait à

cette sombre besogne accomplie par une enfant qui avait sucé

la férocité avec le lait de la louve.

Dans cette nuit sinistre, un cri épouvantable s’éleva avec la

flamme rouge: Favier comprenait toute l’horreur de la mort

qu’il allait subir.

On entendit un crépitement, des plaintes étouffées;... puis,

plus rien: cette masure flambait comme un paquet

d’allumettes.

Au-dehors la louve hurlait lamentablement, et la Moucheronne,

debout sous les arbres éclairés d’un reflet sanglant,

demeurait immobile et muette, frappée d’épouvante.

Le remords entrait dans son âme; l’incendie est chose terrible

et mourir dans les flammes est une fin tragique.

A présent qu’elle avait sous les yeux ce spectacle, à la fois

grandiose et terrifiant, elle comprenait qu’elle avait fait un

action horrible.

Mais comment réparer le mal? Comment éteindre le feu; avec

quoi jeter l’eau du ruisseau sur ce brasier incandescent?

La Moucheronne eût donné beaucoup pour savoir Favier sain et

sauf bien loin de la forêt. Mais encore une fois, il était

trop tard.

Tout à coup, ô terreur, une espèce de géant tout noir, râlant,

sortit en rampant de la cabane embrasée, et vint rouler et

s’affaisser aux pieds de l’enfant muette d’horreur.

C’était Favier qui, dans un effort désespéré, avait réussi à

rompre ses liens; mais il agonisait. Ses chairs calcinées

exhalaient une odeur insupportable. Surmontant sa répugnance,

l’enfant se baissa.

"— Favier, pardonnez-moi, murmura-t-elle."

Mais elle ne sut jamais si son bourreau, devenu tout à coup sa

victime, avait levé sur elle un dernier regard de pardon ou de

haine.

Le braconnier ne vivait plus.

Toute la nuit, la pauvre petite demeura, pâle et glacée,

assise au bord du ruisseau, sa petite main sur la croupe

maigre de la louve, regardant de ses yeux épouvantés, le

cadavre de l’homme et les ruines fumantes de la cabane.

De temps à autre une chouette attirée là par la lueur de

l’incendie, effleurait, en volant, les cheveux noirs de

l’enfant. Alors elle frissonnait et se serrait davantage

contre Nounou.

Enfin, cette nuit terrible eut un terme; l’aube parut; alors,

détournant les yeux de ce spectacle de mort et de désolation,

la Moucheronne s’enfuit, et s’enfonça dans le bois encore

sombre suivie de la louve.

CHAPITRE XIV

L’OR MAUDIT.

Manon dormait profondément; elle avait veillé tard la veille

en causant avec son gars qui étai reparti avant le lever du

soleil.

Elle ne s’éveilla même pas quand la porte s’ouvrit doucement

et qu’une forme svelte et mignonne entra dans la cabane.

La Moucheronne fit signe à la louve de se coucher sur le sol,

et elle-même, accablée de fatigue, essaya de se reposer; mais

elle ne le put.

Elle avait toujours devant les yeux le fantôme de Favier

mourant et mourant par sa faute; puis la pauvre masure

s’effondrant dans un amas de décombres rouges.

Aussi, au sortir de son sommeil, Manon la trouva assise,

songeuse, les yeux brillants et hagards, les pommettes

enfiévrées.

"— Toi ici, petite? dit-elle joyeusement."

L’enfant ne répondit pas par son sourire habituel; elle tourna

lentement la tête du côté de la vieille femme et resta muette.

"— Favier n’est donc pas chez lui? reprit celle-ci étonnée de

ce silence. T’a-t-il tourmentée de nouveau?

"— Favier ne me tourmentera plus jamais, dit alors l’enfant

d’un ton farouche, Favier est mort.

"— Mort, comment cela? fit Manon en se rapprochant curieuse.

"— C’est moi qui l’ai tué.

"— Toi? Toi? Non, ce n’est pas possible! regarde-moi ma

fille. As-tu bien toute ta raison?

"— Je l’ai toute entière.

"— Et tu l’as tué?

"— Oui.

"— Comment cela?

"— Il dormait; je lui ai lié les pieds et les mains et je

l’ai frappé ainsi qu’il m’avait frappée tant de fois.

Ensuite...

"— Eh! bien, ensuite?"

L’enfant détourna les yeux, honteuse.

"— J’ai mis le feu à la cabane et... c’est ainsi qu’il est

mort.

"— Tu as fait cela, toi?

"— Oui.

"— Pourquoi? Il t’avait battue de nouveau?"

Elle fit signe que non.

"— Injuriée alors? et, dans un mouvement de colère, révoltée

à la fin, tu as..."

La Moucheronne releva ses grands yeux sombres sur la vieille

femme et répondit tranquillement:

"— Il avait tué mon père, j’ai vengé mon père.

"— Ah! s’écria Manon, qui t’a appris cette histoire?

"— Hier soir, votre fils vous la racontait ici; j’étais là,

tout près, j’ai tout entendu.

"— Seigneur Dieu! si j’avais su! dit Manon qui demeura

songeuse."

Au bout d’un instant elle reprit:

"— Que vas-tu faire?"

La fillette répondit doucement:

"— Mère Manon, voulez-vous de moi pour servante?

"— Toi?

"— Oui. Je suis forte, croyez-moi. Favier m’a habituée à

travailler dur.

"— Je n’en doute pas. Mais ici, tu auras peu d’agrément,

pauvre petite.

"— En avais-je donc beaucoup chez Favier?

"— C’est vrai. Seulement à présent que te voilà grandelette

tu pourrais aspirer à gagner honorablement un peu d’argent à

la ville; tu y aurais des compagnes, des amies..."

La Moucheronne haussa légèrement les épaules.

"— Qu’ai-je à faire à la ville? La forêt me suffit; les

hommes sont méchants; je n’aime que vous et Nounou.

"— Cependant...

"— Alors, vous ne voulez pas de moi? demanda brusquement la

fillette.

"— Si, je le veux!

"— Je ne désire que vivre entre vous deux: Nounou et vous

êtes ma famille.

"— Soit, dit la vieille femme."

L’enfant tendit ses mains fluettes:

"— Que faut-il faire? Je suis prête à me mettre au travail.

"— Oui, mignonne, mais avant de t’occuper du ménage, nous

avons un grave devoir à remplir."

Les yeux de la Moucheronne demandèrent:

"— Lequel?

"— Favier est mort, reprit Manon, or on ne laisse pas les

morts sans sépulture, quels qu’ils soient. Si je n’étais

vieille et infirme je me chargerais seule de cette besogne,

mais je ne puis. Suis-moi."

Elles prirent le chemin de la cabane incendiée, Manon

s’appuyant sur le bras de la Moucheronne et sur son bâton, et

la louve suivant, la tête basse, la queue serrée.

Le cadavre de Favier exhalant une odeur repoussante, était

toujours étendu sur le sol noirci, devant les derniers

vestiges de la masure.

A cette vue, Manon se signa, et la Moucheronne, frissonnante,

détourna les yeux.

Cependant, elle creusa la fosse avec Manon et elle l’aida à y

placer les restes informes du braconnier. C’était une rude

besogne et elles mirent longtemps à l’accomplir.

Lorsque tout fut achevé, Manon s’agenouilla et récita une

prière pour le misérable désormais hors d’état de nuire à qui

que ce fût, et la louve hurla lugubrement.

Ce fut toute l’oraison funèbre du bandit.

La Moucheronne était pâle et péniblement impressionnée.

Sa vieille amie voulait l’arracher bien vite à ce lieu

funèbre, mais elle avait une dernière tâche à remplir:

fouillant les décombres du bout de son bâton, elle réussit à

soulever un petite amas de plâtre et de bois à demi consumé.

"Tiens, dit-elle en désignant à l’enfant l’angle de la

cabane, soulève ce carreau et vois, si au-dessous, tu ne

trouves pas quelque chose que le feu aura respecté."

La fillette obéit et retira en effet un grossier coffret de

fer qu’elle remit à Manon.

La vieille femme l’ouvrit sans trop de peine.

"De l’or, dit-elle, je m’en doutais."

La Moucheronne le regarda avec indifférence.

"— Tout cela est à toi, reprit Manon après avoir compté la

somme. Tu es riche, mignonne

"— A moi? fit l’enfant dont les sourcils se joignirent. C’est

l’argent de Favier, je n’en veux point. C’est de l’or maudit.

"— Pourtant, il nous fera vivre, soupira Manon.

"— Qu’est ceci? interrompit la Moucheronne en montrant du

doigt un papier plié en quatre, jauni et couvert de caractères

tracés à l’encre, qui se trouvait au fond de la boîte sous les

louis alignés.

"— Ceci, bon Dieu! c’est la lettre; la lettre que je n’ai pu

déchiffrer parce qu’elle était écrite dans une langue

inconnue."

Elle ajouta avec émotion, en présentant le papier à la

fillette:

"— C’est ton père qui a tracé ces mots."

Les yeux de la Moucheronne étincelèrent; elle s’empara

vivement de la lettre, pour elle, aussi, incompréhensible, et

la porta à ses lèvres.

Elle essaya ensuite de deviner les mots qui y étaient

inscrits; puis, impuissante, elle soupira:

"— Je ne saurai donc jamais ce qu’il y a là?

"— Donne, dit alors Manon en remettant le précieux papier

dans le coffret de fer, il faut garder cela soigneusement;

cela fait partie de ton héritage.

"— Je conserverai la lettre, fit la Moucheronne en relevant

la tête, mais pas l’or; c’est pour le voler qu’on a tué mon

père; c’est le bien de Favier, c’est chose maudite; encore une

fois je n’en veux point.

"— Qu’il soit donc fait selon ton désir, répliqua Manon en

serrant la boîte sous son bras."

Et, silencieuses, elles retournèrent au logis que l’enfant et

la louve ne devaient plus quitter désormais.

CHAPITRE XV

CE QUE NOUNOU TROUVA DANS LA FORET.

La Moucheronne demeura donc avec Manon; la pauvre vieille

s’affaiblissait de jour en jour et les services de sa protégée

lui devenaient absolument nécessaires.

Jamais l’ancienne souffre-douleur de Favier ne s’était trouvée

aussi heureuse; la vie lui semblait presque chose douce et

elle travaillait, le cœur content, sûre maintenant de faire

plaisir à sa vieille amie et d’avoir en retour une caresse ou

une bonne parole.

C’était elle qui, le matin, faisait le petit ménage, mettait

en ordre la maisonnette, trayait la chèvre, et préparait

l’humble repas. Puis, elle aidait Manon à s’habiller,

cueillait les herbes que lui indiquait la vieille femme,

lavait et raccommodait le pauvre linge.

Elle avait quelques instants de récréation, car Manon ne

souffrait pas que la fillette s’épuisât au travail comme du

temps de Favier; la Moucheronne profitait donc de ses loisirs

pour courir dans le bois avec Nounou ou bien pour songer seule

ainsi qu’elle aimait à le faire. Une pensée inquiétante la

poursuivait, cependant, au milieu de la quiétude de ses jours

et de ses nuits, et jetait un voile sombre sur sa nouvelle

existence: elle était une meurtrière puisqu’elle avait tué.

Manon lui avait fait comprendre que Dieu seul a le droit de

disposer de la vie et de la mort, et que la vengeance, même

celle qui défend un être cher, est chose condamnable.

La Moucheronne y rêvait souvent.

Certes, elle ne regrettait pas la flagellation qu’elle avait

infligée à son bourreau, mais ensuite... devait-elle lui

donner la mort?...

Elle le voyait sans cesse, surtout la nuit, venir à elle comme

un fantôme, râlant, brûlé, et implorant miséricorde.

Elle n’avait pas eu pitié, elle avait tué.

Il est vrai que si elle avait pris une vie, elle en avait

sauvé une autre quelque temps auparavant; dans la forêt, elle

avait détourné un jeune cavalier du guet-apens qui

l’attendait. Hélas! elle n’en était pas moins une meurtrière,

même pour avoir voulu faire justice, et cette marque terrible,

qu’elle croyait imprimée à jamais sur son front, lui était un

supplice. Aussi, dès qu’une occupation absorbante ou pénible

ne la captivait plus, la Moucheronne songeait à tout cela.

L’hiver succéda à l’automne, puis le printemps reparut et

l’enfant se sentit le cœur plus léger, car il est doux de

recevoir les premières caresses du soleil et de la brise

attiédie.

Un soir, au déclin du jour, Nounou qui avait été en chasse

toute l’après-midi, revint auprès de sa jeune maîtresse

qu’elle se mit à tirer par sa jupe de toutes ses forces. Elle

revenait sans gibier, et elle devait avoir vu quelque chose

d’étrange dans la forêt, car ses yeux semblaient vouloir

parler.

"Qu’y a-t-il, Nounou? dit la fillette en la flattant de la

main et en abandonnant son ouvrage. Est-ce encore une troupe

de chasseurs qui t’auront poursuivie?"

Et fronçant le sourcil, elle inspecta de l’œil le poil de sa

fidèle compagne.

Mais Nounou n’avait pas été touchée et elle fit entendre un

petit grognement d’impatience en tirant de plus belle sur le

pauvre jupon fripé.

"Faut-il donc que j’aille avec toi? fit l’enfant qui

entendait ce langage muet."

La louve alors la lâcha et bondit en avant, se retournant

seulement pour voir si la jeune fille la suivait. La

Moucheronne se mit en marche avec elle.

Arrivée à un certain carrefour où les arbres

s’éclaircissaient, l’animal s’arrêta et poussa un nouveau

grognement qui, cette fois, pouvait passer pour de la

satisfaction.

Alors la Moucheronne aperçut, étendue à terre et sans

mouvement, une jeune fille de son âge ou à peu près, mais plus

petite et plus frêle qu’elle.

La pauvre créature était sans doute malade ou blessée et

probablement égarée dans ce bois peu fréquenté. Sa tête fine

et pâle était renversée dans un flot de cheveux d’or soyeux et

bouclés; son costume était riche et élégant; sa petite main

gantée tenait encore le manche d’un fouet mignon; enfin, à

quelques pas, un âne d’Afrique attelé à une voiture légère

comme un joujou, attendait philosophiquement la fin de

l’aventure; son brancard était brisé, et une des roues de la

petite voiture en fort mauvais état. Evidemment, il était

arrivé un accident dont la jeune fille blonde était la

victime.

A la vue de la louve, l’âne manifesta une vive frayeur, mais

il ne put se débarrasser de ses entraves, et finit par se

rassurer en constatant que le gigantesque animal ne paraissait

pas faire attention à lui.

"— Est-ce qu’elle serait morte? murmura la Moucheronne en se

penchant sur l’enfant toujours inanimée. C’est une petite

fille comme moi, de mon âge peut-être."

Et elle ajouta dans un élan de naïve admiration:

"— Je n’ai jamais rien vu d‘aussi joli!"

Elle osait à peine l’effleurer de ses petites mains brunes; et

cependant, il fallait bien agir.

La Moucheronne était forte, c’était le cas d’user de sa

vigueur; elle souleva dans ses bras la fillette toujours

évanouie qui, par bonheur, se trouvait légère et facile à

porter; néanmoins la Moucheronne pliait sous le poids; elle

parvint enfin à la coucher dans la petite voiture, et elle

rattacha comme elle put les brancards et la roue; puis elle

prit l’âne par la bride afin de le guider jusque chez Manon.

Il fallut aller très lentement à cause des avaries

occasionnées au mignon véhicule, et puis, le pauvre âne

tremblait de tous ses membres en se sentant escorté par la

louve qui, pourtant, ne daignait pas s’occuper de lui.

La petite troupe arriva avec beaucoup de peine à la

maisonnette, et grande fut la surprise de Manon en voyant sa

petite amie revenir en cet équipage. Quoiqu’elle ne fût pas

ingambe, elle aida la Moucheronne à transporter la malade sur

son lit, et elle la fit revenir à elle grâce à quelques

gouttes d’élixir qu’elle glissa entre ses dents serrées.

La jeune fille ouvrit de grands yeux bleus pleins de douceur

et de langueur, mais elle ne questionnait ni ne se plaignait,

et son regard allait, étonné, de la vieille femme à la

Moucheronne et de la Moucheronne à la louve.

Elle n’avait pas peur; elle devinait qu’on ne lui voulait que

du bien.

"— Où souffrez-vous, mon enfant? lui demanda Manon qui ne

voyait aucune trace de blessure sur le visage et sur les bras

de la fillette.

"— Je crois que c’est au pied gauche; je ne puis le remuer et

j’y ressens une douleur aiguë.

"— Voyons cela."

Manon enleva la bottine et le bas, et découvrit à la cheville

délicate et satinée une légère enflure.

"— Comment cet accident est-il survenu? reprit-elle.

"— Bien par ma faute, répondit franchement l’enfant; je ne

connaissais pas encore le bois et maman m’avait enfin permis

de me promener dans ses abords avec ma gouvernante. Mais

voyant que miss Claddy était lasse et que Casse-Cou, mon âne,

avait envie de trotter, j’ai proposé à Miss de s’asseoir sur

l’herbe qui borde la route pendant que je ferais un temps de

galop dans le bois. Miss y a consenti, mais Casse-Cou n’est

pas tous les jours docile; il m’a emmenée très loin bon gré

mal gré et a été butter contre un arbre dans la clairière; je

suis tombée et je ne sais plus ce qui s’est passé. Si je suis

demeurée longtemps évanouie la pauvre Miss sera retournée au

château croyant que je l’y aurai devancée, quoique je n’aie

pas l’habitude de lui jouer de ces tours-là. Ne me trouvant

pas à la maison, on va être horriblement inquiet. Si je

pouvais marcher...

"— C’est impossible, mademoiselle, mais je puis envoyer voir

à la place où vous avez laissé votre gouvernante.

"— Ce serait inutile, je suis sûre que Miss ne me cherche pas

dans le bois; elle doit être déjà rentrée et Dieu sait dans

quelle angoisse ils sont tous!

"— Où demeurez-vous?

"— Au château de Cergnes, à quelques kilomètres de la forêt;

donc plus loin que le village. Si je pouvais remonter sur

Casse-Cou!...

"— Ce serait une imprudence que je ne vous laisserai pas

tenter. Si vous faisiez une seconde chute je ne répondrais

plus de votre pied; vous avez assez d‘une entorse.

"— Alors, que faire? mon Dieu, mon Dieu! murmura Mlle de

Cergnes en retombant, découragée, sur l’oreiller de crin; Miss

doit pleurer à l’heure qu’il est, et ma pauvre maman en sera

malade.

"— Vous n’avez pas votre père?

"— Si, mais il est parti dernièrement pour un long voyage.

"— Eh bien! reprit Manon en continuant à frictionner

doucement la cheville endolorie, je vais envoyer la

Moucheronne rassurer madame votre mère.

"— La Moucheronne? qu’est-ce que cela?

"— La fillette brune que vous voyez là et qui vous a amenée

ici.

"— Oh! oui, et merci! fit la malade en se tournant vers la

Moucheronne qui la regardait, de ses grands yeux surpris et

charmés. Vous avez été bien bonne de me secourir, vous serez

meilleure encore d’aller rassurer ma mère.

"— Tu entends, petite, dit Manon, tu vas courir au château de

Cergnes et...

"— Moi?... s’écria l’enfant avec terreur.

"— Mais oui, tu vois bien que je ne le puis, moi; donc il n’y

a que toi pour remplir cette mission: tu diras, là-bas, que

la petite demoiselle s’est égarée dans la forêt, qu’elle y a

fait une chute, sans gravité heureusement, mais qui lui a

foulé le pied, et qu’elle est en sûreté chez moi où l’on

viendra la chercher.

"— Mais... mère Manon, vous voulez que j’aille là-bas?...

Vous savez bien que je n’ai jamais dépassé la limite du bois.

"— Tu la dépasseras aujourd’hui; il faut bien que tu

t’habitues enfin à voir des êtres humains; tu es par trop

sauvage aussi, ma fille. Allons, va, on ne te fera pas de mal

et tu rendras service à mademoiselle de Cergnes."

La Moucheronne demeurait toujours immobile, le front plissé,

les lèvres serrées.

Aller au château, elle?... Quitter la forêt, fût-ce pour une

heure seulement?

Impossible; elle aimait mieux qu’on la battît. Mais la malade

tourna vers elle des yeux si suppliants que la farouche

créature finit par consentir à ce qu’on demandait d’elle.

Mlle de Cergnes lui expliqua la plus court chemin à prendre de

la forêt au château, puis l’attirant à elle, elle passa ses

bras de neige autour du cou brun de la sauvage fillette et

l’embrassa de toutes ses forces.

La Moucheronne se releva toute rose de plaisir et, les yeux

brillants elle sortit, suivie de sa fidèle Nounou, et se

répétant, tout en marchant à pas pressés:

"— Celle-là est bonne autant que belle et je l’aime. Elle m’a

embrassée, moi, moi la Moucheronne, comme si j’eusse été une

demoiselle comme elle. Je ferai tout ce qu’elle voudra, même

s’il m’en coûte beaucoup."

Et elle hâtait la pas afin d’arriver plus vite. Pauvre

Moucheronne et pauvre Nounou! elles ne savaient pas ce qui les

attendait là-bas.

CHAPITRE XVI

NOUS AVONS VU LE DIABLE ET SA FILLE.

Depuis une heure environ le ciel s’était couvert et l’on

entendait au loin gronder le tonnerre; un souffle chaud et

lourd agitait les feuilles; l’orage arrivait, et l’on sait que

les premiers orages du printemps sont souvent les plus

violents.

Peu à peu de gros nuages cuivrés s’amoncelèrent amassant

l’électricité; l’obscurité se fit d’autant plus intense qu’on

arrivait à l’heure du crépuscule.

Mais la Moucheronne n’avait pas peur, et elle continuait

bravement sa marche sans souci du vent brûlant qui lui jetait

la poussière au visage, ni des éclairs fulgurants qui ne lui

faisaient point fermer les yeux.

La tempête éclatait dans toute sa force, lorsque l’enfant et

la louve arrivèrent au château de Cergnes. La Moucheronne ne

savait pas ce que c’était que de sonner à une porte; elle

trouva une grille ouverte, la franchit et enfila une longue

avenue plantée de marronniers; elle traversa le parc et enfin

s’arrêta devant un perron de pierre orné de chaque côté de

caisses d’orangers.

Elle s’apprêta à en gravir les marches avec Nounou.

Elle avait pu ainsi parvenir jusque-là parce que, en ce moment

justement, la maison était sens dessus dessous; les portes

demeuraient grandes ouvertes; les domestiques restés au

château allaient et venaient, effarés, tandis que les autres

couraient à la recherche de leur jeune maîtresse disparue

depuis quelques heures.

Miss Claddy, surmontant sa fatigue, éplorée et gémissante,

accompagnait Mme de Cergnes à travers le parc où l’on espérait

retrouver la jeune fille.

Aussi ne fut-ce pas la châtelaine que la Moucheronne vit en

arrivant, mais bien Mlle Sophie, la femme de charge, dont la

taille massive et lourde apparut sur le perron pour tenter,

entre deux éclairs, d’interroger l’horizon.

"— Etes-vous madame de Cergnes? dit tout à coup une voix

fraîche et sonore au bas de l’escalier de pierre.

"— Si je suis madame de Cergnes? répéta la digne matrone

évidemment flattée de la méprise, en mettant sa main au-dessus

de ses yeux pour apercevoir dans l’obscurité, celle qui avait

prononcé cette question.

"— Oui, j’ai besoin de lui parler immédiatement, continua la

fillette en posant le pied sur la première marche du perron."

La jeune fille blonde lui avait dit:

"— Tu demanderas ma mère," et elle obéissait strictement.

Mais au même instant, un éclair déchira le ciel dans un zig-

zag de feu, et montra, sur un fond de lumière fantastique,

deux formes étranges: celle d’une petite fille accoutrée

d’une manière bizarre, aux yeux immenses et luisants, et celle

d’un animal gigantesque aux prunelles flamboyantes.

Epouvantée, la femme de charge poussa, tout en se signant, un

cri terrible qui fit surgir à ses côtés la valetaille restée

au château.

"— C’est le diable! c’est le diable! hurlait Mlle Sophie en

proie à une furieuse crise de nerfs."

En vain la Moucheronne, élevant la voix, essayait de se faire

entendre; un deuxième éclair la dessina aux yeux qui tâchaient

de percer l’ombre, et les domestiques firent chorus avec la

femme de charge.

"— Arrière, diablesse! crièrent-ils à l’enfant stupéfiée de

cet accueil."

Elle voulut monter jusque vers eux, mais ils coururent

chercher qui, un balai, qui, une broche de cuisine, qui, un

pique-feu, et revinrent, ainsi armés, au seuil du vestibule où

Mlle Sophie, à moitié pâmée, prononçait quelques paroles

destinées à repousser maître Satan.

Le cuisinier avait apporté une lanterne dont la lueur vague

montra, moins nettement que le faisaient les éclairs, les

silhouettes sombres de la jeune fille et de la louve.

Alors ce fut un tapage infernal de clameurs indignées et de

cris de terreur; devant ces bras furieux, brandissant de

singulières armes, la Moucheronne recula, mais sans tourner le

dos à l’ennemi; Nounou, le poil hérissé, l’œil furibond,

grinça des dents et gronda.

Alors, ils lui jetèrent des pierres; l’une d’elle atteignit la

Moucheronne au bras.

"Ils vont me tuer Nounou, pensa-t-elle."

Elle ne craignait pas pour elle-même, mais voyant un valet

moins poltron que ses camarades, brandir un pique-feu au-

dessus de la pauvre bête, elle prit sa course emmenant la

louve et poursuivie par les huées et les projectiles des

assaillants.

Nounou: Histoire de la Moucheronne · 第 5 / 9 段