" Je vous connais trop pour avoir foi en vos promesses; si
je vous délivrais vous me tueriez. Et puis, quand même vous
seriez bon, cela me rendrait-il mon père? Vous lavez
assassiné, je veux quil soit vengé, vous mourrez donc."
Alors, hideux de fureur, vomissant le blasphème et linjure,
lhomme essaya dexciter la louve contre lenfant: peine
perdue, Nounou se tournait au contraire davantage contre lui
et menaçait denfoncer ses crocs dans sa gorge.
Le sang commença à couler, aveuglant Favier et rougissant sa
blouse bleue..... Cette fois il se tut et, de sa poitrine
râlante, séleva un gémissement continu.
Alors la fillette jeta au loin son fouet, et se mit à amasser,
tranquillement autour du lit des branchettes et des feuilles
sèches; puis elle y mit le feu.
Depuis longtemps le soleil était couché; nul nassistait à
cette sombre besogne accomplie par une enfant qui avait sucé
la férocité avec le lait de la louve.
Dans cette nuit sinistre, un cri épouvantable séleva avec la
flamme rouge: Favier comprenait toute lhorreur de la mort
quil allait subir.
On entendit un crépitement, des plaintes étouffées;... puis,
plus rien: cette masure flambait comme un paquet
dallumettes.
Au-dehors la louve hurlait lamentablement, et la Moucheronne,
debout sous les arbres éclairés dun reflet sanglant,
demeurait immobile et muette, frappée dépouvante.
Le remords entrait dans son âme; lincendie est chose terrible
et mourir dans les flammes est une fin tragique.
A présent quelle avait sous les yeux ce spectacle, à la fois
grandiose et terrifiant, elle comprenait quelle avait fait un
action horrible.
Mais comment réparer le mal? Comment éteindre le feu; avec
quoi jeter leau du ruisseau sur ce brasier incandescent?
La Moucheronne eût donné beaucoup pour savoir Favier sain et
sauf bien loin de la forêt. Mais encore une fois, il était
trop tard.
Tout à coup, ô terreur, une espèce de géant tout noir, râlant,
sortit en rampant de la cabane embrasée, et vint rouler et
saffaisser aux pieds de lenfant muette dhorreur.
Cétait Favier qui, dans un effort désespéré, avait réussi à
rompre ses liens; mais il agonisait. Ses chairs calcinées
exhalaient une odeur insupportable. Surmontant sa répugnance,
lenfant se baissa.
" Favier, pardonnez-moi, murmura-t-elle."
Mais elle ne sut jamais si son bourreau, devenu tout à coup sa
victime, avait levé sur elle un dernier regard de pardon ou de
haine.
Le braconnier ne vivait plus.
Toute la nuit, la pauvre petite demeura, pâle et glacée,
assise au bord du ruisseau, sa petite main sur la croupe
maigre de la louve, regardant de ses yeux épouvantés, le
cadavre de lhomme et les ruines fumantes de la cabane.
De temps à autre une chouette attirée là par la lueur de
lincendie, effleurait, en volant, les cheveux noirs de
lenfant. Alors elle frissonnait et se serrait davantage
contre Nounou.
Enfin, cette nuit terrible eut un terme; laube parut; alors,
détournant les yeux de ce spectacle de mort et de désolation,
la Moucheronne senfuit, et senfonça dans le bois encore
sombre suivie de la louve.
CHAPITRE XIV
LOR MAUDIT.
Manon dormait profondément; elle avait veillé tard la veille
en causant avec son gars qui étai reparti avant le lever du
soleil.
Elle ne séveilla même pas quand la porte souvrit doucement
et quune forme svelte et mignonne entra dans la cabane.
La Moucheronne fit signe à la louve de se coucher sur le sol,
et elle-même, accablée de fatigue, essaya de se reposer; mais
elle ne le put.
Elle avait toujours devant les yeux le fantôme de Favier
mourant et mourant par sa faute; puis la pauvre masure
seffondrant dans un amas de décombres rouges.
Aussi, au sortir de son sommeil, Manon la trouva assise,
songeuse, les yeux brillants et hagards, les pommettes
enfiévrées.
" Toi ici, petite? dit-elle joyeusement."
Lenfant ne répondit pas par son sourire habituel; elle tourna
lentement la tête du côté de la vieille femme et resta muette.
" Favier nest donc pas chez lui? reprit celle-ci étonnée de
ce silence. Ta-t-il tourmentée de nouveau?
" Favier ne me tourmentera plus jamais, dit alors lenfant
dun ton farouche, Favier est mort.
" Mort, comment cela? fit Manon en se rapprochant curieuse.
" Cest moi qui lai tué.
" Toi? Toi? Non, ce nest pas possible! regarde-moi ma
fille. As-tu bien toute ta raison?
" Je lai toute entière.
" Et tu las tué?
" Oui.
" Comment cela?
" Il dormait; je lui ai lié les pieds et les mains et je
lai frappé ainsi quil mavait frappée tant de fois.
Ensuite...
" Eh! bien, ensuite?"
Lenfant détourna les yeux, honteuse.
" Jai mis le feu à la cabane et... cest ainsi quil est
mort.
" Tu as fait cela, toi?
" Oui.
" Pourquoi? Il tavait battue de nouveau?"
Elle fit signe que non.
" Injuriée alors? et, dans un mouvement de colère, révoltée
à la fin, tu as..."
La Moucheronne releva ses grands yeux sombres sur la vieille
femme et répondit tranquillement:
" Il avait tué mon père, jai vengé mon père.
" Ah! sécria Manon, qui ta appris cette histoire?
" Hier soir, votre fils vous la racontait ici; jétais là,
tout près, jai tout entendu.
" Seigneur Dieu! si javais su! dit Manon qui demeura
songeuse."
Au bout dun instant elle reprit:
" Que vas-tu faire?"
La fillette répondit doucement:
" Mère Manon, voulez-vous de moi pour servante?
" Toi?
" Oui. Je suis forte, croyez-moi. Favier ma habituée à
travailler dur.
" Je nen doute pas. Mais ici, tu auras peu dagrément,
pauvre petite.
" En avais-je donc beaucoup chez Favier?
" Cest vrai. Seulement à présent que te voilà grandelette
tu pourrais aspirer à gagner honorablement un peu dargent à
la ville; tu y aurais des compagnes, des amies..."
La Moucheronne haussa légèrement les épaules.
" Quai-je à faire à la ville? La forêt me suffit; les
hommes sont méchants; je naime que vous et Nounou.
" Cependant...
" Alors, vous ne voulez pas de moi? demanda brusquement la
fillette.
" Si, je le veux!
" Je ne désire que vivre entre vous deux: Nounou et vous
êtes ma famille.
" Soit, dit la vieille femme."
Lenfant tendit ses mains fluettes:
" Que faut-il faire? Je suis prête à me mettre au travail.
" Oui, mignonne, mais avant de toccuper du ménage, nous
avons un grave devoir à remplir."
Les yeux de la Moucheronne demandèrent:
" Lequel?
" Favier est mort, reprit Manon, or on ne laisse pas les
morts sans sépulture, quels quils soient. Si je nétais
vieille et infirme je me chargerais seule de cette besogne,
mais je ne puis. Suis-moi."
Elles prirent le chemin de la cabane incendiée, Manon
sappuyant sur le bras de la Moucheronne et sur son bâton, et
la louve suivant, la tête basse, la queue serrée.
Le cadavre de Favier exhalant une odeur repoussante, était
toujours étendu sur le sol noirci, devant les derniers
vestiges de la masure.
A cette vue, Manon se signa, et la Moucheronne, frissonnante,
détourna les yeux.
Cependant, elle creusa la fosse avec Manon et elle laida à y
placer les restes informes du braconnier. Cétait une rude
besogne et elles mirent longtemps à laccomplir.
Lorsque tout fut achevé, Manon sagenouilla et récita une
prière pour le misérable désormais hors détat de nuire à qui
que ce fût, et la louve hurla lugubrement.
Ce fut toute loraison funèbre du bandit.
La Moucheronne était pâle et péniblement impressionnée.
Sa vieille amie voulait larracher bien vite à ce lieu
funèbre, mais elle avait une dernière tâche à remplir:
fouillant les décombres du bout de son bâton, elle réussit à
soulever un petite amas de plâtre et de bois à demi consumé.
"Tiens, dit-elle en désignant à lenfant langle de la
cabane, soulève ce carreau et vois, si au-dessous, tu ne
trouves pas quelque chose que le feu aura respecté."
La fillette obéit et retira en effet un grossier coffret de
fer quelle remit à Manon.
La vieille femme louvrit sans trop de peine.
"De lor, dit-elle, je men doutais."
La Moucheronne le regarda avec indifférence.
" Tout cela est à toi, reprit Manon après avoir compté la
somme. Tu es riche, mignonne
" A moi? fit lenfant dont les sourcils se joignirent. Cest
largent de Favier, je nen veux point. Cest de lor maudit.
" Pourtant, il nous fera vivre, soupira Manon.
" Quest ceci? interrompit la Moucheronne en montrant du
doigt un papier plié en quatre, jauni et couvert de caractères
tracés à lencre, qui se trouvait au fond de la boîte sous les
louis alignés.
" Ceci, bon Dieu! cest la lettre; la lettre que je nai pu
déchiffrer parce quelle était écrite dans une langue
inconnue."
Elle ajouta avec émotion, en présentant le papier à la
fillette:
" Cest ton père qui a tracé ces mots."
Les yeux de la Moucheronne étincelèrent; elle sempara
vivement de la lettre, pour elle, aussi, incompréhensible, et
la porta à ses lèvres.
Elle essaya ensuite de deviner les mots qui y étaient
inscrits; puis, impuissante, elle soupira:
" Je ne saurai donc jamais ce quil y a là?
" Donne, dit alors Manon en remettant le précieux papier
dans le coffret de fer, il faut garder cela soigneusement;
cela fait partie de ton héritage.
" Je conserverai la lettre, fit la Moucheronne en relevant
la tête, mais pas lor; cest pour le voler quon a tué mon
père; cest le bien de Favier, cest chose maudite; encore une
fois je nen veux point.
" Quil soit donc fait selon ton désir, répliqua Manon en
serrant la boîte sous son bras."
Et, silencieuses, elles retournèrent au logis que lenfant et
la louve ne devaient plus quitter désormais.
CHAPITRE XV
CE QUE NOUNOU TROUVA DANS LA FORET.
La Moucheronne demeura donc avec Manon; la pauvre vieille
saffaiblissait de jour en jour et les services de sa protégée
lui devenaient absolument nécessaires.
Jamais lancienne souffre-douleur de Favier ne sétait trouvée
aussi heureuse; la vie lui semblait presque chose douce et
elle travaillait, le cur content, sûre maintenant de faire
plaisir à sa vieille amie et davoir en retour une caresse ou
une bonne parole.
Cétait elle qui, le matin, faisait le petit ménage, mettait
en ordre la maisonnette, trayait la chèvre, et préparait
lhumble repas. Puis, elle aidait Manon à shabiller,
cueillait les herbes que lui indiquait la vieille femme,
lavait et raccommodait le pauvre linge.
Elle avait quelques instants de récréation, car Manon ne
souffrait pas que la fillette sépuisât au travail comme du
temps de Favier; la Moucheronne profitait donc de ses loisirs
pour courir dans le bois avec Nounou ou bien pour songer seule
ainsi quelle aimait à le faire. Une pensée inquiétante la
poursuivait, cependant, au milieu de la quiétude de ses jours
et de ses nuits, et jetait un voile sombre sur sa nouvelle
existence: elle était une meurtrière puisquelle avait tué.
Manon lui avait fait comprendre que Dieu seul a le droit de
disposer de la vie et de la mort, et que la vengeance, même
celle qui défend un être cher, est chose condamnable.
La Moucheronne y rêvait souvent.
Certes, elle ne regrettait pas la flagellation quelle avait
infligée à son bourreau, mais ensuite... devait-elle lui
donner la mort?...
Elle le voyait sans cesse, surtout la nuit, venir à elle comme
un fantôme, râlant, brûlé, et implorant miséricorde.
Elle navait pas eu pitié, elle avait tué.
Il est vrai que si elle avait pris une vie, elle en avait
sauvé une autre quelque temps auparavant; dans la forêt, elle
avait détourné un jeune cavalier du guet-apens qui
lattendait. Hélas! elle nen était pas moins une meurtrière,
même pour avoir voulu faire justice, et cette marque terrible,
quelle croyait imprimée à jamais sur son front, lui était un
supplice. Aussi, dès quune occupation absorbante ou pénible
ne la captivait plus, la Moucheronne songeait à tout cela.
Lhiver succéda à lautomne, puis le printemps reparut et
lenfant se sentit le cur plus léger, car il est doux de
recevoir les premières caresses du soleil et de la brise
attiédie.
Un soir, au déclin du jour, Nounou qui avait été en chasse
toute laprès-midi, revint auprès de sa jeune maîtresse
quelle se mit à tirer par sa jupe de toutes ses forces. Elle
revenait sans gibier, et elle devait avoir vu quelque chose
détrange dans la forêt, car ses yeux semblaient vouloir
parler.
"Quy a-t-il, Nounou? dit la fillette en la flattant de la
main et en abandonnant son ouvrage. Est-ce encore une troupe
de chasseurs qui tauront poursuivie?"
Et fronçant le sourcil, elle inspecta de lil le poil de sa
fidèle compagne.
Mais Nounou navait pas été touchée et elle fit entendre un
petit grognement dimpatience en tirant de plus belle sur le
pauvre jupon fripé.
"Faut-il donc que jaille avec toi? fit lenfant qui
entendait ce langage muet."
La louve alors la lâcha et bondit en avant, se retournant
seulement pour voir si la jeune fille la suivait. La
Moucheronne se mit en marche avec elle.
Arrivée à un certain carrefour où les arbres
séclaircissaient, lanimal sarrêta et poussa un nouveau
grognement qui, cette fois, pouvait passer pour de la
satisfaction.
Alors la Moucheronne aperçut, étendue à terre et sans
mouvement, une jeune fille de son âge ou à peu près, mais plus
petite et plus frêle quelle.
La pauvre créature était sans doute malade ou blessée et
probablement égarée dans ce bois peu fréquenté. Sa tête fine
et pâle était renversée dans un flot de cheveux dor soyeux et
bouclés; son costume était riche et élégant; sa petite main
gantée tenait encore le manche dun fouet mignon; enfin, à
quelques pas, un âne dAfrique attelé à une voiture légère
comme un joujou, attendait philosophiquement la fin de
laventure; son brancard était brisé, et une des roues de la
petite voiture en fort mauvais état. Evidemment, il était
arrivé un accident dont la jeune fille blonde était la
victime.
A la vue de la louve, lâne manifesta une vive frayeur, mais
il ne put se débarrasser de ses entraves, et finit par se
rassurer en constatant que le gigantesque animal ne paraissait
pas faire attention à lui.
" Est-ce quelle serait morte? murmura la Moucheronne en se
penchant sur lenfant toujours inanimée. Cest une petite
fille comme moi, de mon âge peut-être."
Et elle ajouta dans un élan de naïve admiration:
" Je nai jamais rien vu daussi joli!"
Elle osait à peine leffleurer de ses petites mains brunes; et
cependant, il fallait bien agir.
La Moucheronne était forte, cétait le cas duser de sa
vigueur; elle souleva dans ses bras la fillette toujours
évanouie qui, par bonheur, se trouvait légère et facile à
porter; néanmoins la Moucheronne pliait sous le poids; elle
parvint enfin à la coucher dans la petite voiture, et elle
rattacha comme elle put les brancards et la roue; puis elle
prit lâne par la bride afin de le guider jusque chez Manon.
Il fallut aller très lentement à cause des avaries
occasionnées au mignon véhicule, et puis, le pauvre âne
tremblait de tous ses membres en se sentant escorté par la
louve qui, pourtant, ne daignait pas soccuper de lui.
La petite troupe arriva avec beaucoup de peine à la
maisonnette, et grande fut la surprise de Manon en voyant sa
petite amie revenir en cet équipage. Quoiquelle ne fût pas
ingambe, elle aida la Moucheronne à transporter la malade sur
son lit, et elle la fit revenir à elle grâce à quelques
gouttes délixir quelle glissa entre ses dents serrées.
La jeune fille ouvrit de grands yeux bleus pleins de douceur
et de langueur, mais elle ne questionnait ni ne se plaignait,
et son regard allait, étonné, de la vieille femme à la
Moucheronne et de la Moucheronne à la louve.
Elle navait pas peur; elle devinait quon ne lui voulait que
du bien.
" Où souffrez-vous, mon enfant? lui demanda Manon qui ne
voyait aucune trace de blessure sur le visage et sur les bras
de la fillette.
" Je crois que cest au pied gauche; je ne puis le remuer et
jy ressens une douleur aiguë.
" Voyons cela."
Manon enleva la bottine et le bas, et découvrit à la cheville
délicate et satinée une légère enflure.
" Comment cet accident est-il survenu? reprit-elle.
" Bien par ma faute, répondit franchement lenfant; je ne
connaissais pas encore le bois et maman mavait enfin permis
de me promener dans ses abords avec ma gouvernante. Mais
voyant que miss Claddy était lasse et que Casse-Cou, mon âne,
avait envie de trotter, jai proposé à Miss de sasseoir sur
lherbe qui borde la route pendant que je ferais un temps de
galop dans le bois. Miss y a consenti, mais Casse-Cou nest
pas tous les jours docile; il ma emmenée très loin bon gré
mal gré et a été butter contre un arbre dans la clairière; je
suis tombée et je ne sais plus ce qui sest passé. Si je suis
demeurée longtemps évanouie la pauvre Miss sera retournée au
château croyant que je ly aurai devancée, quoique je naie
pas lhabitude de lui jouer de ces tours-là. Ne me trouvant
pas à la maison, on va être horriblement inquiet. Si je
pouvais marcher...
" Cest impossible, mademoiselle, mais je puis envoyer voir
à la place où vous avez laissé votre gouvernante.
" Ce serait inutile, je suis sûre que Miss ne me cherche pas
dans le bois; elle doit être déjà rentrée et Dieu sait dans
quelle angoisse ils sont tous!
" Où demeurez-vous?
" Au château de Cergnes, à quelques kilomètres de la forêt;
donc plus loin que le village. Si je pouvais remonter sur
Casse-Cou!...
" Ce serait une imprudence que je ne vous laisserai pas
tenter. Si vous faisiez une seconde chute je ne répondrais
plus de votre pied; vous avez assez dune entorse.
" Alors, que faire? mon Dieu, mon Dieu! murmura Mlle de
Cergnes en retombant, découragée, sur loreiller de crin; Miss
doit pleurer à lheure quil est, et ma pauvre maman en sera
malade.
" Vous navez pas votre père?
" Si, mais il est parti dernièrement pour un long voyage.
" Eh bien! reprit Manon en continuant à frictionner
doucement la cheville endolorie, je vais envoyer la
Moucheronne rassurer madame votre mère.
" La Moucheronne? quest-ce que cela?
" La fillette brune que vous voyez là et qui vous a amenée
ici.
" Oh! oui, et merci! fit la malade en se tournant vers la
Moucheronne qui la regardait, de ses grands yeux surpris et
charmés. Vous avez été bien bonne de me secourir, vous serez
meilleure encore daller rassurer ma mère.
" Tu entends, petite, dit Manon, tu vas courir au château de
Cergnes et...
" Moi?... sécria lenfant avec terreur.
" Mais oui, tu vois bien que je ne le puis, moi; donc il ny
a que toi pour remplir cette mission: tu diras, là-bas, que
la petite demoiselle sest égarée dans la forêt, quelle y a
fait une chute, sans gravité heureusement, mais qui lui a
foulé le pied, et quelle est en sûreté chez moi où lon
viendra la chercher.
" Mais... mère Manon, vous voulez que jaille là-bas?...
Vous savez bien que je nai jamais dépassé la limite du bois.
" Tu la dépasseras aujourdhui; il faut bien que tu
thabitues enfin à voir des êtres humains; tu es par trop
sauvage aussi, ma fille. Allons, va, on ne te fera pas de mal
et tu rendras service à mademoiselle de Cergnes."
La Moucheronne demeurait toujours immobile, le front plissé,
les lèvres serrées.
Aller au château, elle?... Quitter la forêt, fût-ce pour une
heure seulement?
Impossible; elle aimait mieux quon la battît. Mais la malade
tourna vers elle des yeux si suppliants que la farouche
créature finit par consentir à ce quon demandait delle.
Mlle de Cergnes lui expliqua la plus court chemin à prendre de
la forêt au château, puis lattirant à elle, elle passa ses
bras de neige autour du cou brun de la sauvage fillette et
lembrassa de toutes ses forces.
La Moucheronne se releva toute rose de plaisir et, les yeux
brillants elle sortit, suivie de sa fidèle Nounou, et se
répétant, tout en marchant à pas pressés:
" Celle-là est bonne autant que belle et je laime. Elle ma
embrassée, moi, moi la Moucheronne, comme si jeusse été une
demoiselle comme elle. Je ferai tout ce quelle voudra, même
sil men coûte beaucoup."
Et elle hâtait la pas afin darriver plus vite. Pauvre
Moucheronne et pauvre Nounou! elles ne savaient pas ce qui les
attendait là-bas.
CHAPITRE XVI
NOUS AVONS VU LE DIABLE ET SA FILLE.
Depuis une heure environ le ciel sétait couvert et lon
entendait au loin gronder le tonnerre; un souffle chaud et
lourd agitait les feuilles; lorage arrivait, et lon sait que
les premiers orages du printemps sont souvent les plus
violents.
Peu à peu de gros nuages cuivrés samoncelèrent amassant
lélectricité; lobscurité se fit dautant plus intense quon
arrivait à lheure du crépuscule.
Mais la Moucheronne navait pas peur, et elle continuait
bravement sa marche sans souci du vent brûlant qui lui jetait
la poussière au visage, ni des éclairs fulgurants qui ne lui
faisaient point fermer les yeux.
La tempête éclatait dans toute sa force, lorsque lenfant et
la louve arrivèrent au château de Cergnes. La Moucheronne ne
savait pas ce que cétait que de sonner à une porte; elle
trouva une grille ouverte, la franchit et enfila une longue
avenue plantée de marronniers; elle traversa le parc et enfin
sarrêta devant un perron de pierre orné de chaque côté de
caisses dorangers.
Elle sapprêta à en gravir les marches avec Nounou.
Elle avait pu ainsi parvenir jusque-là parce que, en ce moment
justement, la maison était sens dessus dessous; les portes
demeuraient grandes ouvertes; les domestiques restés au
château allaient et venaient, effarés, tandis que les autres
couraient à la recherche de leur jeune maîtresse disparue
depuis quelques heures.
Miss Claddy, surmontant sa fatigue, éplorée et gémissante,
accompagnait Mme de Cergnes à travers le parc où lon espérait
retrouver la jeune fille.
Aussi ne fut-ce pas la châtelaine que la Moucheronne vit en
arrivant, mais bien Mlle Sophie, la femme de charge, dont la
taille massive et lourde apparut sur le perron pour tenter,
entre deux éclairs, dinterroger lhorizon.
" Etes-vous madame de Cergnes? dit tout à coup une voix
fraîche et sonore au bas de lescalier de pierre.
" Si je suis madame de Cergnes? répéta la digne matrone
évidemment flattée de la méprise, en mettant sa main au-dessus
de ses yeux pour apercevoir dans lobscurité, celle qui avait
prononcé cette question.
" Oui, jai besoin de lui parler immédiatement, continua la
fillette en posant le pied sur la première marche du perron."
La jeune fille blonde lui avait dit:
" Tu demanderas ma mère," et elle obéissait strictement.
Mais au même instant, un éclair déchira le ciel dans un zig-
zag de feu, et montra, sur un fond de lumière fantastique,
deux formes étranges: celle dune petite fille accoutrée
dune manière bizarre, aux yeux immenses et luisants, et celle
dun animal gigantesque aux prunelles flamboyantes.
Epouvantée, la femme de charge poussa, tout en se signant, un
cri terrible qui fit surgir à ses côtés la valetaille restée
au château.
" Cest le diable! cest le diable! hurlait Mlle Sophie en
proie à une furieuse crise de nerfs."
En vain la Moucheronne, élevant la voix, essayait de se faire
entendre; un deuxième éclair la dessina aux yeux qui tâchaient
de percer lombre, et les domestiques firent chorus avec la
femme de charge.
" Arrière, diablesse! crièrent-ils à lenfant stupéfiée de
cet accueil."
Elle voulut monter jusque vers eux, mais ils coururent
chercher qui, un balai, qui, une broche de cuisine, qui, un
pique-feu, et revinrent, ainsi armés, au seuil du vestibule où
Mlle Sophie, à moitié pâmée, prononçait quelques paroles
destinées à repousser maître Satan.
Le cuisinier avait apporté une lanterne dont la lueur vague
montra, moins nettement que le faisaient les éclairs, les
silhouettes sombres de la jeune fille et de la louve.
Alors ce fut un tapage infernal de clameurs indignées et de
cris de terreur; devant ces bras furieux, brandissant de
singulières armes, la Moucheronne recula, mais sans tourner le
dos à lennemi; Nounou, le poil hérissé, lil furibond,
grinça des dents et gronda.
Alors, ils lui jetèrent des pierres; lune delle atteignit la
Moucheronne au bras.
"Ils vont me tuer Nounou, pensa-t-elle."
Elle ne craignait pas pour elle-même, mais voyant un valet
moins poltron que ses camarades, brandir un pique-feu au-
dessus de la pauvre bête, elle prit sa course emmenant la
louve et poursuivie par les huées et les projectiles des
assaillants.