Alors Favier, toujours sur le qui vive malgré ses airs de

bravade, prit son bonnet de fourrure et son bâton et s’éloigna

du côté du bois où régnait encore le calme.

La Moucheronne poussa un soupir de soulagement; elle laissa

son ouvrage, essuya ses doigts mouillés, et, secouant ses

cheveux noirs, bondit comme un jeune faon, droit devant elle

en appelant Nounou.

Mais rien, toujours rien ne lui répondit, et des larmes lui

montèrent aux yeux en songeant qu’il était peut-être arrivé

malheur à son amie.

Elle fit ainsi bien du chemin et tomba tout à coup, ainsi

qu’un petit animal étrange et effarouché, au milieu des

dîneurs.

Jamais elle n’avait vu pareille chose: Couchés sur la mousse

odorante, une dizaine de jeunes gens mangeaient et buvaient,

riant à mourir; le vin, de couleur rubis, étincelait dans les

coupes de cristal; l’argenterie reluisait au soleil, et des

serviteurs en livrée éclatante s’empressaient autour des

convives.

Un peu plus loin, les fusils étaient jetés négligemment sur le

gazon; et à côté, les chevaux débridés se livraient à une

vraie débauche d’herbe tendre.

Tout cela était certainement un spectacle nouveau pour la

Moucheronne, mais, ce qui était plus nouveau encore pour le

marquis et ses compagnons, c’était la vue de ce petit être

effaré qui les considérait de ses yeux sombres et pensifs.

Le châtelain l’appela du geste; à ses doigts brillaient des

bagues ornées de pierres aux feux merveilleux.

"— Approche, petite, et n’aie pas peur. Que cherches-tu?"

La Moucheronne se rassura; cet homme était le second qui lui

parlait avec douceur; tous ne ressemblaient donc pas à Favier?

"— Je cherche Nounou, répondit-elle encore essoufflée de sa

course.

"— Ta Nounou. Ah! diable! est-ce qu’elle s’est perdue?

"— Perdue, non, elle ne peut s’égarer, elle connaît trop bien

la forêt.

"— Vraiment? est-ce qu’elle y habite?

"— Elle y est née et ne l’a jamais quittée, comme moi.

"— Comme toi? vous êtes donc des prodiges; j’ignorais que

dans notre siècle il y eût encore des goûts de solitude comme

au temps des Pères du désert. Et, dis-moi, petite, nous la

rencontrerons peut-être en chassant, ta Nounou.

"— Oh! ne lui faites pas de mal! supplia l’enfant en joignant

les mains.

"— Et quel mal veux-tu que nous lui fassions, nous prends-tu

pour des anthropophages? Voyons, donne-nous un peu son

signalement.

"— Son signalement, répéta la fillette sans comprendre.

"— Oui, comment est-elle, ta nourrice? grande ou petite?

"— Grande.

"— Forte?

"— Je crois bien, elle me porte encore sur son dos.

"— Tu ne dois pas être bien lourde, va ma mignonne. Est-elle

brune de teint?

"— Oh! oui, presque noire.

"— C’est sans doute une négresse, suggéra l’un des convives

en attaquant une aile de perdreau.

"— De quelle couleur sont ses yeux?

"— Vert le jour; et la nuit, ils brillent comme des lumières.

"— Mais c’est un phénomène que ta Nounou. Parions qu’elle a

des dents éblouissantes.

"— Toutes blanches, en effet. Vous l’avez vue?

"—Je n’ai pas eu cet honneur, mais les négresses en

général..... Enfin, je lui ferai mon compliment si je la

rencontre: elle a fait de toi une fière gaillarde. Comment te

nommes-tu?

"— On m’appelle la Moucheronne.

"— C’est un surnom cela. Et autrement?

"— Je n’ai pas d’autre nom.

"— Mais enfin, ton père, ta mère, comment se nomment-ils?

"— Je n’ai ni père, ni mère, je n’en ai même jamais eu. Je

n’ai que Nounou au monde avec Favier mon maître.

"— Qui est Favier?

"— Je ne sais pas, c’est mon maître, voilà tout.

"— Où habite-t-il?

"— Là-bas, fit l’enfant en montrant le cœur de la forêt.

"— Chez moi? dit le marquis en fronçant le sourcil.

"— Non, chez lui, répondit innocemment la Moucheronne."

Tous se mirent à rire.

"— Allons, petite, dit le châtelain en emplissant une coupe

d’un vin pétillant et doré, bois cela à la santé de ta

nourrice."

L’enfant hésita, puis mouilla ses lèvres rouges dans le verre,

mais elle les en retira aussitôt et dit avec une petite moue

gentille:

"— J’aime mieux l’eau du ruisseau."

Les rires redoublèrent.

"— Et ceci, l’aimes-tu mieux? reprit le marquis en retirant

de son doigt un anneau étincelant."

La Moucheronne y jeta un regard dédaigneux.

"— Il y a plus beau que cela, fit-elle.

"— Vraiment?

"— Oui, les étoiles de la nuit lorsque le ciel est d’un bleu

sombre et qu’elles y forment comme des étincelles d’or.

"— Mais tu ne peux y atteindre, tandis que de ce joyau

coûteux, tu peux orner ta main mignonne.

"— Oh! répliqua l’enfant avec un mouvement d’épaules, c’est

la première fois que je vois chose pareille, mais je sens bien

que cet anneau ferait triste figure sur moi; ce n’est ni

Favier, ni Nounou, ni moi qui y prêterions attention.

"— Allons, tu es bien dédaigneuse, dit le Marquis en

remettant la bague à son doigt; mais le ferais-tu autant si je

t’offrais un louis?

"— Un louis?

"— Oui, une pièce d’or.

"— Qu’en ferais-je? C’est si petit, je l’aurais vite perdu.

"— Eh! ma fille, riposta l’un des convives étonné, tu t’en

achèterais des habits un peu plus frais que ceux que tu

portes."

La Moucheronne, sans rougir, jeta un regard sur ses vêtements

fripés.

"— Tu es jolie, ajouta la chasseur, une petite robe rose, par

exemple, t’irait à merveille.

"— Qu’est-ce que c’est, être jolie?

"— Agréable à regarder.

"— Comme la forêt pendant l’été, alors.

"—Ah! oui, mais autrement."

Ils riaient à se tordre.

"— On ne t’avait jamais dit cela?

"— Si, une fois, répondit la Moucheronne en songeant au

soldat qu’elle avait sauvé des griffes de Favier.

"— C’est Nounou, sans doute?

"— Nounou?..."

L’enfant sourit.

"— Mais elle ne sait pas parler.

"— La négresse a la tête dure probablement, observa l’un des

convives; elle n’a pu encore apprendre le français.

"— A quoi cela sert-il d’être jolie? reprit la petite fille

soudain rêveuse, cela n’empêche pas Favier de me battre.

"— De te battre? tu lui fais donc des sottises?"

Elle secoua la tête:

"— Des sottises? je ne crois pas, je fais tout ce que je peux

pour contenter mon maître, et je n’ai jamais blessé une

mouche.

"— Alors, pourquoi te fait-il souffrir, ton maître?

"— Il est souvent en colère et il n’a que moi à frapper. Rose

sa servante est partie.

"— Et Nounou?

"— Oh! il ne touche jamais à elle; il n’oserait.

"— Pourquoi? elle se fâcherait?

"— Elle mordrait.

"— Bigre! comme elle y va ta nourrice!"

La Moucheronne découvrit lentement son cou svelte et ses bras

délicats et montra les traces bleues et noires qui les

marbraient.

"— C’est tous les jours comme cela, reprit-elle, je fais

cependant beaucoup d’ouvrage!"

Elle soupira et rattacha son fichu en loques.

Puis, sans voir la pitié sérieuse soudain empreinte sur le

visage de ses auditeurs:

"— Allons, je perds mon temps ici et je ne cherche plus

Nounou. Si le maître le savait, il me battrait ferme!

"— Attends, petite, prends au moins ceci, lui cria le marquis

en lui tendant sa bourse."

Mais elle fuyait déjà au loin, légère comme une biche. Tous

demeurèrent graves car ils venaient de voir la plus triste des

infortunes, l’infortune de l’enfance.

"— Il faudrait pouvoir la délivrer de ce maître odieux,

suggéra l’un d’eux en tordant sa moustache d’un air perplexe.

"— J’y songerai, dit la marquis; après tout, j’ai le droit de

savoir qui vagabonde sur mes terres."

Ils achevèrent leur repas en silence, rechargèrent leurs armes

et s’enfoncèrent de nouveau sous le bois déjà touffu.

Ils n’avaient pas cheminé dix minutes et leur gaieté leur

revenait peu à peu sous l’influence du clair soleil et des

vins généreux qu’ils avaient bus, lorsqu’ils perçurent un

bruit de sanglots étouffés et de lamentations désespérées.

"— Bon! qu’est-ce encore? Allons-nous rencontrer des

malheureux à chaque pas?

"— Nous n’aurons pas grand’peine à soulager celui-ci, s’il

est aussi récalcitrant que la petite Bohémienne de tout à

l’heure."

Et voilà que justement celle qui pleurait et gémissait ainsi

était la Moucheronne agenouillée dans l’herbe humide auprès

d’un grand corps noir étendu sur le sol et qui soufflait

péniblement.

"— On me l’a tuée! on me l’a tuée!... criait la pauvre petite

dont les larmes ruisselaient comme des perles liquides jusque

sur le poil rude de son amie.

"— Eh! bien, s’exclama l’un des chasseurs, il ne manquait

plus que de la retrouver en tête à tête avec la louve que nous

avons manquée ce matin!

"— Pas tant manquée que cela, reprit un autre en indiquant

une large plaie rouge, béante dans le flanc de la bête.

"— Qu’as-tu donc, petite? dit le marquis à la fillette. Est-

ce que tu vas t’attendrir, maintenant, sur les souffrances

d’un animal que nous avons blessé en chassant."

Elle releva la tête, indignée, et la colère fit flamboyer ses

grands yeux débordants de pleurs.

"—Vous!... c’est vous qui avez tué Nounou?

"— Nounou?... c’est... c’était elle?...

"— Je vous ai dit tout à l’heure que je la cherchais. A

présent je la retrouve mourante: si c’est votre faute, comme

vous dites, vous êtes des méchants et je vous déteste.

"— Mais, fillette, firent-ils consternés devant ce chagrin

réel, nous ne pouvions pas deviner que cette bête te touchât

de si près.

"— Elle ne vous avait pourtant jamais fait de mal, ma pauvre

Nounou, pourquoi lui en avez-vous fait?"

Ils ne savaient trop que répondre et essayèrent de lui donner

quelques consolations banales, mais la Moucheronne ne les

écoutait pas et couvrait de caresses le corps de la pauvre

louve.

Tout à coup, les yeux vitrés de celle-ci reprirent vie et elle

souleva languissamment sa tête alourdie pour regarder sa

petite amie dont elle entendait la voix désolée.

"— Elle n’est peut-être pas grièvement blessée, hasarda l’un

des jeunes gens; si nous connaissions un moyen de la

soulager...

"— J’en sais un, moi, répliqua vivement la Moucheronne; je

connais la mère Manon qui possède un secret pour guérir les

blessures; elle me guérirait bien Nounou, mais Nounou ne peut

marcher jusque chez elle, et elle est trop lourde pour que je

puisse la porter.

"— Messieurs, dit le Marquis en se tournant vers ses

compagnons, allons, un bon mouvement; nous avons été à la

joie, il est juste que nous soyons à la peine. Vite, formons

une civière pour transporter cette pauvre bête au lieu que

nous désignera sa nourrissonne."

Ce fut prestement fait, et bientôt le fier marquis et ses

joyeux compagnons suivirent la petite fille en se relayant

pour porter, quatre par quatre, le brancard sur lequel

reposait Nounou.

Chemin faisant la Moucheronne leur raconta comment la louve

l’avait protégée, nourrie, aimée, et ils ne raillèrent plus;

ils comprirent l’affection étroite qui liait la bête et

l’enfant.

Et certes, ils auraient bien ri la veille si on leur eût

prédit que l’après-midi du lendemain les verrait formant un

cortège pour transporter, avec toutes sortes de précautions,

une louve malade chez une vieille femme à moitié sauvage

aussi.

Lorsqu’ils furent arrivés à destination et qu’ils eurent

déposé dans la modeste cabane l’animal qui gémissait doucement

en essayant encore de lécher la main de la Moucheronne, celle-

ci leur dit avec un sourire:

"—Je vous en ai voulu beaucoup, mais j’espère qu’elle

guérira, et vous avez réparé votre faute, aussi je vous

pardonne; allez!"

Et, d’un geste royal elle leur montra le chemin de la forêt.

Ils seraient volontiers demeurés un instant de plus,

intéressés malgré eux à la cure de leur victime, mais on les

congédiait, il ne leur restait qu’à s’éloigner.

Ils se promettaient de revenir et de s’occuper de la farouche

fillette qui excitait leur curiosité; mais bah! les promesses

des jeunes gens sont choses futiles, autant en emporte le

vent.

Le soir, en devisant à la table du château, ils avaient déjà

oublié l’histoire de Nounou; et ensuite, ils eurent trop

d’occupations pour venir explorer la forêt dans le but de

retrouver la petite fille à la louve.

CHAPITRE XII

SANS LE VOULOIR.

Six mois se sont écoulés; la Moucheronne et Nounou continuent

à vivre, l’une sous la férule du méchant Favier qui ne s’est

pas amendé, l’autre plus libre, mais passant une partie de ses

journées à la chasse ou à la maraude pour subvenir à sa propre

subsistance et à celle du braconnier.

La Moucheronne a grandi encore embellie de plus en plus;

seulement, à mesure qu’elle comprend mieux les choses, elle

souffre infiniment plus de la servitude en laquelle la tient

un homme qui n’est pas son père.

Le colosse est devenu plus monstrueusement barbare et égoïste

s’il est possible; à présent, tout en exigeant plus de travail

de la pauvre créature dont il fait son esclave, il lui mesure

parcimonieusement le pain qu’elle gagne pourtant si durement.

Et la pauvre petite se demande souvent, assise au bord du

ruisseau, ses pieds nus pendant sur l’eau et ses yeux brûlant

d’un feu intense regardant dans la profondeur des bois, s’il

ne vaudrait pas mieux quitter cette forêt qu’elle aime et en

même temps cet homme sinistre qui est son bourreau.

Oui, mais où irait-elle? Et puis Nounou consentirait-elle à

quitter ces lieux sauvages?

Il y a bien Manon à laquelle l’enfant garde une reconnaissance

plus grande depuis qu’elle a rappelé la louve à l’existence.

Mais Favier est l’ennemi de Manon; et puis la Moucheronne ne

peut aller vivre avec la pauvre octogénaire qui a déjà si

juste de quoi se nourrir elle-même.

Si le braconnier pouvait mourir, au moins, la Moucheronne

vivrait dans sa cabane, en paix, avec Nounou. Certes, ce

serait un bonheur immense, et la fillette le souhaite de toute

son âme, car personne ne lui a appris qu’il ne faut jamais

désirer la mort d‘autrui.

Comment le saurait-elle?

Et, dans la simplicité de son cœur elle se dit: "Si Favier

pouvait mourir je ne serais plus battue et je pourrais souvent

voir la mère Manon!"

Un jour, (vraiment il y avait trop longtemps qu’elle ne

l’avait vue,) la Moucheronne quitta la cabane où Favier

dormait de son lourd sommeil d’ivrogne, et s’engagea dans la

forêt.

Eh bien oui, elle laissait son ouvrage inachevé, elle en avait

assez de cette vie-là, elle était révoltée à la fin; le matin

même, il l’avait frappée si rudement que le sang avait jailli

de ses lèvres et qu’elle avait cru mourir.

Et elle allait devant elle, à l’aventure, escortée de sa

fidèle Nounou qui bondissait joyeusement et prenait

machinalement le chemin de la cabane de Manon.

On était en automne et tout était triste alentour; il n’y

avait rien de vivant dans cette solitude dont le silence était

absolu. Les feuilles avaient jauni, prenant de ces admirables

tons rougeâtres dont octobre les revêt; la mousse avait séché;

et la Moucheronne était mélancolique parce qu’elle envisageait

avec épouvante l’hiver qui venait; l’hiver avec ses neiges si

longues à fondre; avec la ruisseau gelé dont il fallait casser

la glace pour obtenir un peu d‘eau. Et puis, le hurlement du

vent dans les branches sèches, avait quelque chose de si

lugubre! La louve souffrait de la faim bien souvent, et Favier

devenait plus brutal à mesure que la mauvaise saison lui

apportait moins d’aubaines.

Et voilà que, tout en songeant, l’animal et la fillette sont

arrivés chez Manon; le visage de la Moucheronne s’éclaire et

elle fait à sa compagne un signe de mystère; elle veut

surprendre sa vieille amie; pour cela, elle contourne la

masure jusqu'à une petite fenêtre sans vitres pratiquée sur le

mur de derrière; ses pieds nus ne font aucun bruit sur la

terre humide, et la louve s’est couchée sur la mousse, tout

essoufflée de sa course.

Mais la Moucheronne s’arrête interdite: des éclats de voix

parviennent à son oreille; certes, elle reconnaît l’accent

chevrotant de Manon, mais celui de son interlocuteur a un

timbre jeune et mâle; qui donc peut converser avec elle? Ce

n’est pas Favier, puisque la fillette l’a laissé endormi au

logis. Alors qui est-ce?

Elle ne songe pas à écouter, oh! non; seulement la surprise

l’a clouée sur place, et son nom ayant frappé son oreille,

malgré elle elle se rapproche du cadre de bois ouvert qui sert

de fenêtre à Manon.

C’est la pauvre vieille qui parle et elle se plaint amèrement

de sa solitude.

"— Je sais bien, mon pauvre gars, dit-elle, qu’il ne serait

pas prudent pour toi de venir habiter ici; la forêt même n’est

pas assez sûre, mais mes bras deviennent plus débiles de jour

en jour, et si la paralysie me prend, un de ces matins on me

trouvera morte ici; ou du moins on ne me retrouvera même pas,

car personne ne vient jusqu'à moi. Le boulanger qui me fournit

deux pains par semaine en échange d’une petite provision

d’herbes que je lui fais, les dépose tous les lundis chez le

garde où je vais le chercher. Mais quand mes jambes ne

pourront plus me porter...

"— Mais, mère, n’y a-t-il pas au pays une pauvre orpheline

qui consentirait à faire votre ménage? Tenez, ce sacripant de

Favier qui a cependant bien la force de se servir lui-même, se

décharge de ce soin sur une enfant qu’il ne ménage pas, je

crois.

"— Tu as raison, il la fait travailler dur et n’est pas avare

de coups envers elle. Une fois déjà, j’ai dû soigner la pauvre

Moucheronne.

"— Il l’appelle la Moucheronne?

"— Oui, depuis bientôt douze ans qu’il l’a chez lui.

"— Et l’enfant a quel âge?

"— Elle va sur ses treize ans, ma foi! car elle n’était pas

même sevrée lorsque Favier l’a recueillie.

"— Treize ans, oui c’est cela, ce doit bien être cela.

"— De quoi veux-tu parler?

"— Vous ne connaissez pas l’histoire de la petite; parbleu!

Favier n’est pas si bête que de vous la raconter.

"— Alors, dis-la-moi, toi.

"— Oh! C’est très simple. Le braconnier et deux ou trois de

ses camarades ont arrêté un soir une voiture qui longeait la

forêt; ils ont tué le cocher et le voyageur que cette voiture

transportait je ne sais où, et ils ont trouvé un petit enfant

dont Favier s’est chargé; ses amis pensaient qu’il l’avait

noyé, mais vous voyez, il a mieux fait, il a utilisé le

poupon.

"— Alors, fit la vieille femme qui n’était pas trop étonnée,

la Moucheronne est sans doute l’enfant de parents riches et...

"— Riches, je ne crois pas; Andréino qui a pris part à

l’affaire et qui me l’a contée ensuite, m’a dit qu’on avait

trouvé peu d’argent sur le voyageur; seulement le pauvre

diable avait l’air d’un seigneur et en même temps d’un

étranger.

"— Et, s’écria Manon en levant au ciel ses mains ridées,

c’est pour voler un peu d’or, que l’on tue un chrétien pleine

de jeunesse et d’espoir peut-être? que l’on prive un pauvre

petit être comme la Moucheronne de la protection de ses

parents, de la fortune, des bienfaits de l’éducation!... Et la

mère, dans tout cela qu’est-elle devenue? Y avait-il seulement

une mère?"

L’homme fit un geste d’insouciance.

"— Est-ce qu’on sait? On ne s’en est pas inquiété.

Naturellement Favier n’a pas fait rechercher la famille de la

mioche.

"— Comme je la plains, la pauvre femme, si elle pleure encore

son mari et son enfant! murmura Manon avec mélancolie. Ah! mon

garçon, que ce soit une leçon pour toi. Ce Favier, ça ne lui

porte pas bonheur ce qu’il a fait là.

"— Non, ça ne lui portera pas bonheur! répéta à voix basse la

Moucheronne toujours cachée derrière la cabane."

Sans le vouloir elle avait tout entendu.

Et elle restait là débout, pâle comme une morte, les yeux

étincelants, les dents serrées...

Les voix continuaient leur conversation dans l’intérieur de la

maisonnette, mais leurs paroles ne parvenaient plus à ses

oreilles bourdonnantes.

Que lui importait maintenant ce que l’on pouvait dire, elle en

savait assez.

Et elle n’entra pas chez la mère Manon.

Sans bruit, comme elle était venue, elle s’en alla et la louve

la suivit étonnée de cette singulière promenade.

Ce jour-là, la forêt n’avait plus son attrait habituel pour la

fillette; elle n’entendait ni les derniers chants des oiseaux,

ni les bruissements si doux du feuillage; elle ne voyait pas

ce dernier sourire de l’été, luire dans les parfums humides,

dans les fleurettes blotties, déjà frileuses, dans la mousse,

ni les rayons d’or du soleil.

Elle allait droit devant elle, les prunelles fixes, la

démarche automatique, sans donner une caresse à Nounou

surprise de cette froideur inusitée.

De temps à autre, à travers ses lèvres contractées, passait

une exclamation rigide:

"Mon père tu vas être vengé." Qu’allait-elle faire?

CHAPITRE XIII

OU NOUNOU RIT DANS SA BARBE ET OU FAVIER NE RIT PAS.

L’enfant et la bête arrivèrent ainsi jusqu'à la cabane du

braconnier; la Moucheronne ne sentait pas la fatigue, elle ne

sentait que son courroux.

Au lieu d’ouvrir la porte, craintivement comme à l’ordinaire

de peur d’être accueillie par une injure ou par des coups,

elle entra d’un pas ferme, en maîtresse pour ainsi dire.

Son ennemi dormait toujours, couché sur le lit de fougères

sèches, et la Moucheronne le contempla, la lèvre relevée par

un sourire de mépris, un sourire qui eût fait frissonner

Favier s’il l’eût vu.

Elle considéra ce colosse, hideux dans son repos comme dans

ses fureurs; cette tête rousse et bestiale dont la bouche

largement fendue s’ouvrait, montrant toutes ses dents de

carnassier.

"A mon tour, murmura-t-elle très bas."

Du geste elle appela Nounou, et, lui montrant l’homme,

ignorant du châtiment qui l’attendait:

"S’il bouge, souffla-t-elle, étrangle-le."

Nounou dut comprendre car ses yeux brillèrent, et elle se tint

en sentinelle auprès du lit.

La Moucheronne décrocha du mur la lanière de cuir qui avait

servi tant de fois à la châtier de fautes qu’elle n’avait

point commises. Puis, prenant deux fortes cordes jetées dans

un coin, elle attacha solidement les deux mains velues de

Favier.

Cette opération ne pouvait moins faire que d’éveiller le

dormeur. Il commença à s’agiter et à jurer, la langue encore

épaisse et les yeux encore voilés.

L’enfant ne lui laissa pas le temps de jouer des jambes et,

avec une vigueur que l’on n’eût pas attendue de ses doigts

menus, elle lia également les deux pieds du misérable que la

louve tenait en respect.

"Par les cornes du diable, satanée Moucheronne, qu’est-ce que

tu fais donc? Est-ce que tu deviens folle? Fais-moi le plaisir

de me..."

Il s’arrêta soudain: jamais il n’avait vu une telle

expression sur le visage de la petite fille, même aux jours où

il l’avait le plus battue et injuriée.

"— La Moucheronne, voyons, la Moucheronne, qu’est-ce que tu

as? Tu es malade, bien certainement. Ote-moi vite ces cordes

qui me coupent la chair; tu as voulu plaisanter, mais délivre-

moi vite et fais sortir cette vilaine bête qui me regarde avec

des yeux si drôles.

La Moucheronne ne remua pas et continua à fixer, elle aussi,

ses prunelles flamboyantes, sur son bourreau maintenant à sa

merci.

"— Non je ne te délivrerai pas lâche assassin, dit alors

l’enfant d’un ton posé, et très net. Je ne te délivrerai pas

et je vais te punir comme tu le mérites!...

"Ah! tu ne te doutes pas de tout ce que je sais, ajouta-t-

elle en se croisant les bras dans sa colère magnifique, tu

crois que je vais continuer à courber la tête sous ton joug

injuste et odieux parce que je ne suis qu’une pauvre fille

sans parents et sans amis? Sans parents et sans amis, oui en

effet, et cela parce que tu as tué mon père, tu entends,

misérable, lâche, démon! tu as tué mon père, mon pauvre père

qui ne t‘avait jamais fait de mal; du même coup tu m’as peut-

être enlevé ma mère; tu as fait de moi moins encore qu’une

servante, une esclave, et si je ne suis pas devenue idiote

avec tes mauvais traitements, c’est qu’un jour devait arriver

où tu recevrais le châtiment de tes crimes. Ce jour est venu:

regarde-moi, ai-je l’air de plaisanter. Ah! oui, plaisanter,

tu vas voir. Nounou, tiens bon!"

Et tandis que l’homme, se tordant sur le lit, essayait de

rompre ses liens, elle lui cingla le visage de sa lanière de

cuir. Il hurlait, il écumait de rage, il blasphémait, mais

cette justicière de treize ans, implacable comme la justice,

continuait à sévir d’un bras qui ne se fatiguait pas.

Alors, voyant son impuissance, le lâche essaya de capituler:

"— Voyons, ma petite fille, tu es un peu en colère et cela se

comprend, je n’ai pas toujours été envers toi très... très

doux, enfin; mais tu m’as assez frappé, voyons; cesse ce jeu

et je te promets que je ne te tourmenterai plus; tu seras même

très heureuse, très gâtée, je te donnerai des bonbons et de

belles robes, tu verras ça!"

Au fond de lui-même il disait:

"— Attends, c’est toi qui va en danser une dès que j’aurai

les pieds et les mains libres: je t’écraserai sous mon talon,

vipère, vermine, et tu ne reverras pas souvent la lumière du

soleil!"

Il pensait cela, l’hypocrite, seulement il continuait à

supplier:

"— Allons, fillette, laisse-là ton fouet; je te jure de ne

plus jamais te frapper."

Nounou: Histoire de la Moucheronne · 第 4 / 9 段