bravade, prit son bonnet de fourrure et son bâton et séloigna
du côté du bois où régnait encore le calme.
La Moucheronne poussa un soupir de soulagement; elle laissa
son ouvrage, essuya ses doigts mouillés, et, secouant ses
cheveux noirs, bondit comme un jeune faon, droit devant elle
en appelant Nounou.
Mais rien, toujours rien ne lui répondit, et des larmes lui
montèrent aux yeux en songeant quil était peut-être arrivé
malheur à son amie.
Elle fit ainsi bien du chemin et tomba tout à coup, ainsi
quun petit animal étrange et effarouché, au milieu des
dîneurs.
Jamais elle navait vu pareille chose: Couchés sur la mousse
odorante, une dizaine de jeunes gens mangeaient et buvaient,
riant à mourir; le vin, de couleur rubis, étincelait dans les
coupes de cristal; largenterie reluisait au soleil, et des
serviteurs en livrée éclatante sempressaient autour des
convives.
Un peu plus loin, les fusils étaient jetés négligemment sur le
gazon; et à côté, les chevaux débridés se livraient à une
vraie débauche dherbe tendre.
Tout cela était certainement un spectacle nouveau pour la
Moucheronne, mais, ce qui était plus nouveau encore pour le
marquis et ses compagnons, cétait la vue de ce petit être
effaré qui les considérait de ses yeux sombres et pensifs.
Le châtelain lappela du geste; à ses doigts brillaient des
bagues ornées de pierres aux feux merveilleux.
" Approche, petite, et naie pas peur. Que cherches-tu?"
La Moucheronne se rassura; cet homme était le second qui lui
parlait avec douceur; tous ne ressemblaient donc pas à Favier?
" Je cherche Nounou, répondit-elle encore essoufflée de sa
course.
" Ta Nounou. Ah! diable! est-ce quelle sest perdue?
" Perdue, non, elle ne peut ségarer, elle connaît trop bien
la forêt.
" Vraiment? est-ce quelle y habite?
" Elle y est née et ne la jamais quittée, comme moi.
" Comme toi? vous êtes donc des prodiges; jignorais que
dans notre siècle il y eût encore des goûts de solitude comme
au temps des Pères du désert. Et, dis-moi, petite, nous la
rencontrerons peut-être en chassant, ta Nounou.
" Oh! ne lui faites pas de mal! supplia lenfant en joignant
les mains.
" Et quel mal veux-tu que nous lui fassions, nous prends-tu
pour des anthropophages? Voyons, donne-nous un peu son
signalement.
" Son signalement, répéta la fillette sans comprendre.
" Oui, comment est-elle, ta nourrice? grande ou petite?
" Grande.
" Forte?
" Je crois bien, elle me porte encore sur son dos.
" Tu ne dois pas être bien lourde, va ma mignonne. Est-elle
brune de teint?
" Oh! oui, presque noire.
" Cest sans doute une négresse, suggéra lun des convives
en attaquant une aile de perdreau.
" De quelle couleur sont ses yeux?
" Vert le jour; et la nuit, ils brillent comme des lumières.
" Mais cest un phénomène que ta Nounou. Parions quelle a
des dents éblouissantes.
" Toutes blanches, en effet. Vous lavez vue?
"Je nai pas eu cet honneur, mais les négresses en
général..... Enfin, je lui ferai mon compliment si je la
rencontre: elle a fait de toi une fière gaillarde. Comment te
nommes-tu?
" On mappelle la Moucheronne.
" Cest un surnom cela. Et autrement?
" Je nai pas dautre nom.
" Mais enfin, ton père, ta mère, comment se nomment-ils?
" Je nai ni père, ni mère, je nen ai même jamais eu. Je
nai que Nounou au monde avec Favier mon maître.
" Qui est Favier?
" Je ne sais pas, cest mon maître, voilà tout.
" Où habite-t-il?
" Là-bas, fit lenfant en montrant le cur de la forêt.
" Chez moi? dit le marquis en fronçant le sourcil.
" Non, chez lui, répondit innocemment la Moucheronne."
Tous se mirent à rire.
" Allons, petite, dit le châtelain en emplissant une coupe
dun vin pétillant et doré, bois cela à la santé de ta
nourrice."
Lenfant hésita, puis mouilla ses lèvres rouges dans le verre,
mais elle les en retira aussitôt et dit avec une petite moue
gentille:
" Jaime mieux leau du ruisseau."
Les rires redoublèrent.
" Et ceci, laimes-tu mieux? reprit le marquis en retirant
de son doigt un anneau étincelant."
La Moucheronne y jeta un regard dédaigneux.
" Il y a plus beau que cela, fit-elle.
" Vraiment?
" Oui, les étoiles de la nuit lorsque le ciel est dun bleu
sombre et quelles y forment comme des étincelles dor.
" Mais tu ne peux y atteindre, tandis que de ce joyau
coûteux, tu peux orner ta main mignonne.
" Oh! répliqua lenfant avec un mouvement dépaules, cest
la première fois que je vois chose pareille, mais je sens bien
que cet anneau ferait triste figure sur moi; ce nest ni
Favier, ni Nounou, ni moi qui y prêterions attention.
" Allons, tu es bien dédaigneuse, dit le Marquis en
remettant la bague à son doigt; mais le ferais-tu autant si je
toffrais un louis?
" Un louis?
" Oui, une pièce dor.
" Quen ferais-je? Cest si petit, je laurais vite perdu.
" Eh! ma fille, riposta lun des convives étonné, tu ten
achèterais des habits un peu plus frais que ceux que tu
portes."
La Moucheronne, sans rougir, jeta un regard sur ses vêtements
fripés.
" Tu es jolie, ajouta la chasseur, une petite robe rose, par
exemple, tirait à merveille.
" Quest-ce que cest, être jolie?
" Agréable à regarder.
" Comme la forêt pendant lété, alors.
"Ah! oui, mais autrement."
Ils riaient à se tordre.
" On ne tavait jamais dit cela?
" Si, une fois, répondit la Moucheronne en songeant au
soldat quelle avait sauvé des griffes de Favier.
" Cest Nounou, sans doute?
" Nounou?..."
Lenfant sourit.
" Mais elle ne sait pas parler.
" La négresse a la tête dure probablement, observa lun des
convives; elle na pu encore apprendre le français.
" A quoi cela sert-il dêtre jolie? reprit la petite fille
soudain rêveuse, cela nempêche pas Favier de me battre.
" De te battre? tu lui fais donc des sottises?"
Elle secoua la tête:
" Des sottises? je ne crois pas, je fais tout ce que je peux
pour contenter mon maître, et je nai jamais blessé une
mouche.
" Alors, pourquoi te fait-il souffrir, ton maître?
" Il est souvent en colère et il na que moi à frapper. Rose
sa servante est partie.
" Et Nounou?
" Oh! il ne touche jamais à elle; il noserait.
" Pourquoi? elle se fâcherait?
" Elle mordrait.
" Bigre! comme elle y va ta nourrice!"
La Moucheronne découvrit lentement son cou svelte et ses bras
délicats et montra les traces bleues et noires qui les
marbraient.
" Cest tous les jours comme cela, reprit-elle, je fais
cependant beaucoup douvrage!"
Elle soupira et rattacha son fichu en loques.
Puis, sans voir la pitié sérieuse soudain empreinte sur le
visage de ses auditeurs:
" Allons, je perds mon temps ici et je ne cherche plus
Nounou. Si le maître le savait, il me battrait ferme!
" Attends, petite, prends au moins ceci, lui cria le marquis
en lui tendant sa bourse."
Mais elle fuyait déjà au loin, légère comme une biche. Tous
demeurèrent graves car ils venaient de voir la plus triste des
infortunes, linfortune de lenfance.
" Il faudrait pouvoir la délivrer de ce maître odieux,
suggéra lun deux en tordant sa moustache dun air perplexe.
" Jy songerai, dit la marquis; après tout, jai le droit de
savoir qui vagabonde sur mes terres."
Ils achevèrent leur repas en silence, rechargèrent leurs armes
et senfoncèrent de nouveau sous le bois déjà touffu.
Ils navaient pas cheminé dix minutes et leur gaieté leur
revenait peu à peu sous linfluence du clair soleil et des
vins généreux quils avaient bus, lorsquils perçurent un
bruit de sanglots étouffés et de lamentations désespérées.
" Bon! quest-ce encore? Allons-nous rencontrer des
malheureux à chaque pas?
" Nous naurons pas grandpeine à soulager celui-ci, sil
est aussi récalcitrant que la petite Bohémienne de tout à
lheure."
Et voilà que justement celle qui pleurait et gémissait ainsi
était la Moucheronne agenouillée dans lherbe humide auprès
dun grand corps noir étendu sur le sol et qui soufflait
péniblement.
" On me la tuée! on me la tuée!... criait la pauvre petite
dont les larmes ruisselaient comme des perles liquides jusque
sur le poil rude de son amie.
" Eh! bien, sexclama lun des chasseurs, il ne manquait
plus que de la retrouver en tête à tête avec la louve que nous
avons manquée ce matin!
" Pas tant manquée que cela, reprit un autre en indiquant
une large plaie rouge, béante dans le flanc de la bête.
" Quas-tu donc, petite? dit le marquis à la fillette. Est-
ce que tu vas tattendrir, maintenant, sur les souffrances
dun animal que nous avons blessé en chassant."
Elle releva la tête, indignée, et la colère fit flamboyer ses
grands yeux débordants de pleurs.
"Vous!... cest vous qui avez tué Nounou?
" Nounou?... cest... cétait elle?...
" Je vous ai dit tout à lheure que je la cherchais. A
présent je la retrouve mourante: si cest votre faute, comme
vous dites, vous êtes des méchants et je vous déteste.
" Mais, fillette, firent-ils consternés devant ce chagrin
réel, nous ne pouvions pas deviner que cette bête te touchât
de si près.
" Elle ne vous avait pourtant jamais fait de mal, ma pauvre
Nounou, pourquoi lui en avez-vous fait?"
Ils ne savaient trop que répondre et essayèrent de lui donner
quelques consolations banales, mais la Moucheronne ne les
écoutait pas et couvrait de caresses le corps de la pauvre
louve.
Tout à coup, les yeux vitrés de celle-ci reprirent vie et elle
souleva languissamment sa tête alourdie pour regarder sa
petite amie dont elle entendait la voix désolée.
" Elle nest peut-être pas grièvement blessée, hasarda lun
des jeunes gens; si nous connaissions un moyen de la
soulager...
" Jen sais un, moi, répliqua vivement la Moucheronne; je
connais la mère Manon qui possède un secret pour guérir les
blessures; elle me guérirait bien Nounou, mais Nounou ne peut
marcher jusque chez elle, et elle est trop lourde pour que je
puisse la porter.
" Messieurs, dit le Marquis en se tournant vers ses
compagnons, allons, un bon mouvement; nous avons été à la
joie, il est juste que nous soyons à la peine. Vite, formons
une civière pour transporter cette pauvre bête au lieu que
nous désignera sa nourrissonne."
Ce fut prestement fait, et bientôt le fier marquis et ses
joyeux compagnons suivirent la petite fille en se relayant
pour porter, quatre par quatre, le brancard sur lequel
reposait Nounou.
Chemin faisant la Moucheronne leur raconta comment la louve
lavait protégée, nourrie, aimée, et ils ne raillèrent plus;
ils comprirent laffection étroite qui liait la bête et
lenfant.
Et certes, ils auraient bien ri la veille si on leur eût
prédit que laprès-midi du lendemain les verrait formant un
cortège pour transporter, avec toutes sortes de précautions,
une louve malade chez une vieille femme à moitié sauvage
aussi.
Lorsquils furent arrivés à destination et quils eurent
déposé dans la modeste cabane lanimal qui gémissait doucement
en essayant encore de lécher la main de la Moucheronne, celle-
ci leur dit avec un sourire:
"Je vous en ai voulu beaucoup, mais jespère quelle
guérira, et vous avez réparé votre faute, aussi je vous
pardonne; allez!"
Et, dun geste royal elle leur montra le chemin de la forêt.
Ils seraient volontiers demeurés un instant de plus,
intéressés malgré eux à la cure de leur victime, mais on les
congédiait, il ne leur restait quà séloigner.
Ils se promettaient de revenir et de soccuper de la farouche
fillette qui excitait leur curiosité; mais bah! les promesses
des jeunes gens sont choses futiles, autant en emporte le
vent.
Le soir, en devisant à la table du château, ils avaient déjà
oublié lhistoire de Nounou; et ensuite, ils eurent trop
doccupations pour venir explorer la forêt dans le but de
retrouver la petite fille à la louve.
CHAPITRE XII
SANS LE VOULOIR.
Six mois se sont écoulés; la Moucheronne et Nounou continuent
à vivre, lune sous la férule du méchant Favier qui ne sest
pas amendé, lautre plus libre, mais passant une partie de ses
journées à la chasse ou à la maraude pour subvenir à sa propre
subsistance et à celle du braconnier.
La Moucheronne a grandi encore embellie de plus en plus;
seulement, à mesure quelle comprend mieux les choses, elle
souffre infiniment plus de la servitude en laquelle la tient
un homme qui nest pas son père.
Le colosse est devenu plus monstrueusement barbare et égoïste
sil est possible; à présent, tout en exigeant plus de travail
de la pauvre créature dont il fait son esclave, il lui mesure
parcimonieusement le pain quelle gagne pourtant si durement.
Et la pauvre petite se demande souvent, assise au bord du
ruisseau, ses pieds nus pendant sur leau et ses yeux brûlant
dun feu intense regardant dans la profondeur des bois, sil
ne vaudrait pas mieux quitter cette forêt quelle aime et en
même temps cet homme sinistre qui est son bourreau.
Oui, mais où irait-elle? Et puis Nounou consentirait-elle à
quitter ces lieux sauvages?
Il y a bien Manon à laquelle lenfant garde une reconnaissance
plus grande depuis quelle a rappelé la louve à lexistence.
Mais Favier est lennemi de Manon; et puis la Moucheronne ne
peut aller vivre avec la pauvre octogénaire qui a déjà si
juste de quoi se nourrir elle-même.
Si le braconnier pouvait mourir, au moins, la Moucheronne
vivrait dans sa cabane, en paix, avec Nounou. Certes, ce
serait un bonheur immense, et la fillette le souhaite de toute
son âme, car personne ne lui a appris quil ne faut jamais
désirer la mort dautrui.
Comment le saurait-elle?
Et, dans la simplicité de son cur elle se dit: "Si Favier
pouvait mourir je ne serais plus battue et je pourrais souvent
voir la mère Manon!"
Un jour, (vraiment il y avait trop longtemps quelle ne
lavait vue,) la Moucheronne quitta la cabane où Favier
dormait de son lourd sommeil divrogne, et sengagea dans la
forêt.
Eh bien oui, elle laissait son ouvrage inachevé, elle en avait
assez de cette vie-là, elle était révoltée à la fin; le matin
même, il lavait frappée si rudement que le sang avait jailli
de ses lèvres et quelle avait cru mourir.
Et elle allait devant elle, à laventure, escortée de sa
fidèle Nounou qui bondissait joyeusement et prenait
machinalement le chemin de la cabane de Manon.
On était en automne et tout était triste alentour; il ny
avait rien de vivant dans cette solitude dont le silence était
absolu. Les feuilles avaient jauni, prenant de ces admirables
tons rougeâtres dont octobre les revêt; la mousse avait séché;
et la Moucheronne était mélancolique parce quelle envisageait
avec épouvante lhiver qui venait; lhiver avec ses neiges si
longues à fondre; avec la ruisseau gelé dont il fallait casser
la glace pour obtenir un peu deau. Et puis, le hurlement du
vent dans les branches sèches, avait quelque chose de si
lugubre! La louve souffrait de la faim bien souvent, et Favier
devenait plus brutal à mesure que la mauvaise saison lui
apportait moins daubaines.
Et voilà que, tout en songeant, lanimal et la fillette sont
arrivés chez Manon; le visage de la Moucheronne séclaire et
elle fait à sa compagne un signe de mystère; elle veut
surprendre sa vieille amie; pour cela, elle contourne la
masure jusqu'à une petite fenêtre sans vitres pratiquée sur le
mur de derrière; ses pieds nus ne font aucun bruit sur la
terre humide, et la louve sest couchée sur la mousse, tout
essoufflée de sa course.
Mais la Moucheronne sarrête interdite: des éclats de voix
parviennent à son oreille; certes, elle reconnaît laccent
chevrotant de Manon, mais celui de son interlocuteur a un
timbre jeune et mâle; qui donc peut converser avec elle? Ce
nest pas Favier, puisque la fillette la laissé endormi au
logis. Alors qui est-ce?
Elle ne songe pas à écouter, oh! non; seulement la surprise
la clouée sur place, et son nom ayant frappé son oreille,
malgré elle elle se rapproche du cadre de bois ouvert qui sert
de fenêtre à Manon.
Cest la pauvre vieille qui parle et elle se plaint amèrement
de sa solitude.
" Je sais bien, mon pauvre gars, dit-elle, quil ne serait
pas prudent pour toi de venir habiter ici; la forêt même nest
pas assez sûre, mais mes bras deviennent plus débiles de jour
en jour, et si la paralysie me prend, un de ces matins on me
trouvera morte ici; ou du moins on ne me retrouvera même pas,
car personne ne vient jusqu'à moi. Le boulanger qui me fournit
deux pains par semaine en échange dune petite provision
dherbes que je lui fais, les dépose tous les lundis chez le
garde où je vais le chercher. Mais quand mes jambes ne
pourront plus me porter...
" Mais, mère, ny a-t-il pas au pays une pauvre orpheline
qui consentirait à faire votre ménage? Tenez, ce sacripant de
Favier qui a cependant bien la force de se servir lui-même, se
décharge de ce soin sur une enfant quil ne ménage pas, je
crois.
" Tu as raison, il la fait travailler dur et nest pas avare
de coups envers elle. Une fois déjà, jai dû soigner la pauvre
Moucheronne.
" Il lappelle la Moucheronne?
" Oui, depuis bientôt douze ans quil la chez lui.
" Et lenfant a quel âge?
" Elle va sur ses treize ans, ma foi! car elle nétait pas
même sevrée lorsque Favier la recueillie.
" Treize ans, oui cest cela, ce doit bien être cela.
" De quoi veux-tu parler?
" Vous ne connaissez pas lhistoire de la petite; parbleu!
Favier nest pas si bête que de vous la raconter.
" Alors, dis-la-moi, toi.
" Oh! Cest très simple. Le braconnier et deux ou trois de
ses camarades ont arrêté un soir une voiture qui longeait la
forêt; ils ont tué le cocher et le voyageur que cette voiture
transportait je ne sais où, et ils ont trouvé un petit enfant
dont Favier sest chargé; ses amis pensaient quil lavait
noyé, mais vous voyez, il a mieux fait, il a utilisé le
poupon.
" Alors, fit la vieille femme qui nétait pas trop étonnée,
la Moucheronne est sans doute lenfant de parents riches et...
" Riches, je ne crois pas; Andréino qui a pris part à
laffaire et qui me la contée ensuite, ma dit quon avait
trouvé peu dargent sur le voyageur; seulement le pauvre
diable avait lair dun seigneur et en même temps dun
étranger.
" Et, sécria Manon en levant au ciel ses mains ridées,
cest pour voler un peu dor, que lon tue un chrétien pleine
de jeunesse et despoir peut-être? que lon prive un pauvre
petit être comme la Moucheronne de la protection de ses
parents, de la fortune, des bienfaits de léducation!... Et la
mère, dans tout cela quest-elle devenue? Y avait-il seulement
une mère?"
Lhomme fit un geste dinsouciance.
" Est-ce quon sait? On ne sen est pas inquiété.
Naturellement Favier na pas fait rechercher la famille de la
mioche.
" Comme je la plains, la pauvre femme, si elle pleure encore
son mari et son enfant! murmura Manon avec mélancolie. Ah! mon
garçon, que ce soit une leçon pour toi. Ce Favier, ça ne lui
porte pas bonheur ce quil a fait là.
" Non, ça ne lui portera pas bonheur! répéta à voix basse la
Moucheronne toujours cachée derrière la cabane."
Sans le vouloir elle avait tout entendu.
Et elle restait là débout, pâle comme une morte, les yeux
étincelants, les dents serrées...
Les voix continuaient leur conversation dans lintérieur de la
maisonnette, mais leurs paroles ne parvenaient plus à ses
oreilles bourdonnantes.
Que lui importait maintenant ce que lon pouvait dire, elle en
savait assez.
Et elle nentra pas chez la mère Manon.
Sans bruit, comme elle était venue, elle sen alla et la louve
la suivit étonnée de cette singulière promenade.
Ce jour-là, la forêt navait plus son attrait habituel pour la
fillette; elle nentendait ni les derniers chants des oiseaux,
ni les bruissements si doux du feuillage; elle ne voyait pas
ce dernier sourire de lété, luire dans les parfums humides,
dans les fleurettes blotties, déjà frileuses, dans la mousse,
ni les rayons dor du soleil.
Elle allait droit devant elle, les prunelles fixes, la
démarche automatique, sans donner une caresse à Nounou
surprise de cette froideur inusitée.
De temps à autre, à travers ses lèvres contractées, passait
une exclamation rigide:
"Mon père tu vas être vengé." Quallait-elle faire?
CHAPITRE XIII
OU NOUNOU RIT DANS SA BARBE ET OU FAVIER NE RIT PAS.
Lenfant et la bête arrivèrent ainsi jusqu'à la cabane du
braconnier; la Moucheronne ne sentait pas la fatigue, elle ne
sentait que son courroux.
Au lieu douvrir la porte, craintivement comme à lordinaire
de peur dêtre accueillie par une injure ou par des coups,
elle entra dun pas ferme, en maîtresse pour ainsi dire.
Son ennemi dormait toujours, couché sur le lit de fougères
sèches, et la Moucheronne le contempla, la lèvre relevée par
un sourire de mépris, un sourire qui eût fait frissonner
Favier sil leût vu.
Elle considéra ce colosse, hideux dans son repos comme dans
ses fureurs; cette tête rousse et bestiale dont la bouche
largement fendue souvrait, montrant toutes ses dents de
carnassier.
"A mon tour, murmura-t-elle très bas."
Du geste elle appela Nounou, et, lui montrant lhomme,
ignorant du châtiment qui lattendait:
"Sil bouge, souffla-t-elle, étrangle-le."
Nounou dut comprendre car ses yeux brillèrent, et elle se tint
en sentinelle auprès du lit.
La Moucheronne décrocha du mur la lanière de cuir qui avait
servi tant de fois à la châtier de fautes quelle navait
point commises. Puis, prenant deux fortes cordes jetées dans
un coin, elle attacha solidement les deux mains velues de
Favier.
Cette opération ne pouvait moins faire que déveiller le
dormeur. Il commença à sagiter et à jurer, la langue encore
épaisse et les yeux encore voilés.
Lenfant ne lui laissa pas le temps de jouer des jambes et,
avec une vigueur que lon neût pas attendue de ses doigts
menus, elle lia également les deux pieds du misérable que la
louve tenait en respect.
"Par les cornes du diable, satanée Moucheronne, quest-ce que
tu fais donc? Est-ce que tu deviens folle? Fais-moi le plaisir
de me..."
Il sarrêta soudain: jamais il navait vu une telle
expression sur le visage de la petite fille, même aux jours où
il lavait le plus battue et injuriée.
" La Moucheronne, voyons, la Moucheronne, quest-ce que tu
as? Tu es malade, bien certainement. Ote-moi vite ces cordes
qui me coupent la chair; tu as voulu plaisanter, mais délivre-
moi vite et fais sortir cette vilaine bête qui me regarde avec
des yeux si drôles.
La Moucheronne ne remua pas et continua à fixer, elle aussi,
ses prunelles flamboyantes, sur son bourreau maintenant à sa
merci.
" Non je ne te délivrerai pas lâche assassin, dit alors
lenfant dun ton posé, et très net. Je ne te délivrerai pas
et je vais te punir comme tu le mérites!...
"Ah! tu ne te doutes pas de tout ce que je sais, ajouta-t-
elle en se croisant les bras dans sa colère magnifique, tu
crois que je vais continuer à courber la tête sous ton joug
injuste et odieux parce que je ne suis quune pauvre fille
sans parents et sans amis? Sans parents et sans amis, oui en
effet, et cela parce que tu as tué mon père, tu entends,
misérable, lâche, démon! tu as tué mon père, mon pauvre père
qui ne tavait jamais fait de mal; du même coup tu mas peut-
être enlevé ma mère; tu as fait de moi moins encore quune
servante, une esclave, et si je ne suis pas devenue idiote
avec tes mauvais traitements, cest quun jour devait arriver
où tu recevrais le châtiment de tes crimes. Ce jour est venu:
regarde-moi, ai-je lair de plaisanter. Ah! oui, plaisanter,
tu vas voir. Nounou, tiens bon!"
Et tandis que lhomme, se tordant sur le lit, essayait de
rompre ses liens, elle lui cingla le visage de sa lanière de
cuir. Il hurlait, il écumait de rage, il blasphémait, mais
cette justicière de treize ans, implacable comme la justice,
continuait à sévir dun bras qui ne se fatiguait pas.
Alors, voyant son impuissance, le lâche essaya de capituler:
" Voyons, ma petite fille, tu es un peu en colère et cela se
comprend, je nai pas toujours été envers toi très... très
doux, enfin; mais tu mas assez frappé, voyons; cesse ce jeu
et je te promets que je ne te tourmenterai plus; tu seras même
très heureuse, très gâtée, je te donnerai des bonbons et de
belles robes, tu verras ça!"
Au fond de lui-même il disait:
" Attends, cest toi qui va en danser une dès que jaurai
les pieds et les mains libres: je técraserai sous mon talon,
vipère, vermine, et tu ne reverras pas souvent la lumière du
soleil!"
Il pensait cela, lhypocrite, seulement il continuait à
supplier:
" Allons, fillette, laisse-là ton fouet; je te jure de ne
plus jamais te frapper."