dents serrées quelques gouttes deau-de-vie qui la ranimèrent
tout à fait en ramenant la chaleur dans ses veines glacées.
Favier qui ne connaissait pas le remords et qui sifflotait en
attendant son retour à la vie, ne put se défendre dune
certaine honte, quoique son âme fût cuirassée contre tout
sentiment de ce genre, lorsquil rencontra le regard de la
Moucheronne, regard dune limpidité irritante, plein dun muet
reproche; il baissa la tête devant la profondeur de ses yeux
qui parlaient pour ses lèvres.
Mais secouant cette impression qui lhumiliait, le misérable
la força brutalement à se remettre debout.
"Ainsi, lui dit-il dun ton goguenard, tu as voulu te tuer?"
Elle fit signe que oui.
Sans savoir, cependant, quelle avait commis une faute grave,
elle avait conscience de sêtre montrée lâche.
" Et pourquoi çà?
" Pourquoi?... Vous me demandez pourquoi, Favier? dit-elle
recouvrant son assurance et dardant sur son bourreau son
regard dévorant plein de haine sauvage. Vous avez tué mon ami,
fit-elle, tandis que les larmes se séchaient dans ses
prunelles à mesure quelles y montaient."
Le colosse rit.
" La belle affaire! un chat.
" Mais je navais que cela! sécria la pauvre enfant avec
désespoir."
Et elle pensait:
" Je devrais couper la main qui a commis ce crime."
Cette brute de Favier ne pouvait comprendre, nature grossière,
ce que la Moucheronne avait perdu en perdant son ami.
Il reprit:
" Tu nas pas le droit de tôter la vie."
Les grands yeux de la fillette linterrogèrent.
" Parce que, poursuivit le bandit, tu mappartiens, tu es ma
servante, ma chose, et si tu te tuais tu commettrais un vol.
" Oh! fit la Moucheronne en reculant.
" Un vol tu entends bien. Tu ne recommenceras plus?
" Non!"
Elle baissa la tête et se remit au travail; ses vêtements
étaient presque secs.
Elle frissonnait, mais ce nétait pas le froid qui la faisait
trembler.
Ainsi elle navait pas même le droit de sôter cette vie si
lourde dont elle ne connaissait que le côté noir.
Elle ne récriminait pas, linnocent ne le fait pas. Pauvre
petite! elle avait le cur et les mains pures et elle
souffrait le martyre.
Ah! que cette faible créature devait peser dans la balance qui
mesurait devant Dieu les fautes de Favier!
Le soir venu, elle rangea les objets qui avaient servi au
souper de Favier et se retira dans son réduit; son petit cur
était gros à éclater et Favier naimait pas les larmes.
Elle fit signe à Nounou de la suivre, mais Nounou qui
somnolait allongée à terre ne la vit pas.
"La louve est fâchée, pensa la fillette, ce que jai fait
était donc vraiment très mal."
Elle sétendit sur la paille et sanglota: elle navait pas
une poitrine humaine pour laisser tomber sa tête lassée, et
elle navait, en ce moment, pas même sa vieille amie Nounou.
Lorsque Favier, ayant fumé sa dernière pipe, se coucha à son
tour, il poussa du pied la louve dans la chambrette de la
Moucheronne.
Celle-ci dormait de ce sommeil de lenfance qui résiste à tous
les supplices, ses cheveux révoltés en désordre sur son front
brun. Le profond ébranlement de ces deux jours avait pâli
davantage sa petite figure maigre.
Nounou passa sa grande langue chaude sur la joue humide de
larmes de la fillette qui, sentant cette caresse à travers son
rêve, chercha à tâtons la tête velue de sa nourrice.
Le lendemain, elle reprit sa vie accoutumée de travail et de
misère, mais son âme était rentrée dans lombre. Seulement,
elle devint plus insensible aux coups et aux menaces; la mort
ne lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans létat
divresse, saisit son fusil et la coucha en joue: lenfant
attendit, droite, immobile, mais son visage nexprima aucune
crainte.
Puis lété reparut; le souvenir de Moucheron saffaiblissait
dans la mémoire de la petite fille; elle travaillait, tantôt
au milieu de lair brûlant et des rayons du soleil dont elle
ne semblait pas sentir les morsures sur ses épaules fatiguées
et bleues de coups, tantôt au milieu de louragan et de
lorage, quand le vent sifflait furieusement et déracinait les
jeunes arbres; mais elle aimait ces bruits désolés de la
nature et son rude labeur sur cette terre chaude et triste ne
lui paraissait pas si pénible.
Lexaltation farouche qui avait suivi la mort de son petit
chat était tombée en elle; elle subissait passivement son
sort, ne se demandant pas si les autres étaient moins à
plaindre quelle; ne sachant pas que tandis quelle était
traitée comme un pauvre petit chien, dautres enfants de son
âge avaient à loisir des caresses et mille douceurs; elle
ignorait que pas bien loin delle, au village, on chantait et
lon riait à la tombée du jour, en égrenant du maïs, et que,
au retour des champs, hommes, femmes et bambins trouvaient un
bon lit, un souper frugal mais abondant, et de bons baisers
partout.
Au bout de la journée, son seul plaisir quand son maître
nétait pas là, était de respirer lair embaumé du soir, de
contempler la première étoile sallumant après léblouissement
dun coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa
chevelure et son visage.
Elle ne demandait rien, et qui eût-elle questionné? Les
enfants laissent les jours sécouler sans chercher à apprendre
où ils vont. Ce petit être ignorant et fragile aimait
dinstinct le beau, car cest chose qui ne senseigne pas, et,
regardant la nuit la forêt pleine de majesté et de silence,
elle palpitait de joie; si elle eût connu Dieu, assurément
elle se serait dit que Dieu était là et la voyait. Le matin,
elle se levait avec laurore pour courir, pieds nus, dans la
rosée, écouter chanter les oiseaux et bruire les insectes.
Plusieurs fois, elle avait essayé de parer le pauvre logis
avec de fraîches fleurs rustiques, mais Favier qui, comme une
bête immonde, détestait tout ce qui était pur et joli,
écrasait impitoyablement les plantes parfumées sous sa botte.
Cependant en songeant à lhiver et aux longues soirées
solitaires quand la louve allait chasser, lenfant frissonnait
parce quelle était assez grande pour se rappeler quaprès
lété vient la mauvaise saison, après se soleil la pluie,
après la verdure, le neige.
CHAPITRE IX
CAUSERIE DE BANDITS.
La Moucheronne a douze ans.
Moralement, elle est à peu près restée ce quelle était à six
: un peu plus défiante et farouche encore, car elle a eu le
temps de souffrir davantage.
Physiquement, cest une belle enfant; les mauvais traitements
et les travaux au-dessus de son âge et de ses forces nont pas
arrêté sa croissance ni ankylosé ses membres; elle est droite
comme un petit palmier; son teint est brun et lisse, ses
lèvres rouges comme la fleur de grenade, ses dents petites et
très blanches; ses cheveux fourrés et bouclés, ses traits bien
modelés, ses yeux splendides, noirs comme le velours et
largement fendus avec de longs cils bruns.
Mais elle ignore complètement sa grâce et sa beauté: ce nest
ni Rose, ni Favier, ni Nounou qui le lui ont appris.
Elle était forte malgré sa stature mince, car elle passait sa
vie au grand air, au soleil, ce qui la développait rapidement.
Son esprit travaillait toujours, mais il ne progressait pas à
la façon de celui des autres enfants; elle ignorait ce que
savent ceux de son âge, mais elle avait acquis le don de
réfléchir et de réfléchir avec sagesse.
Dinstinct elle haïssait le mal et le mensonge. Jamais une
parole contraire à la vérité navait passé par ses lèvres,
lors même que cela eût pu lui éviter une correction de son
redoutable maître.
Elle commençait à pressentir que celui-ci ne gagnait pas
honnêtement sa vie, et le pain noir quelle mangeait chez lui
létouffait lorsquelle songeait quil provenait dun vol.
Depuis quelle était ainsi devenue grandelette, depuis quelle
avait pris des manières posées, elle sétait organisé,
attenant à la cabane, un petit réduit où elle avait juste la
place de se coucher sur un lit de feuilles sèches, et où
Nounou pouvait encore sétendre à terre.
Et le matin, levée avec le jour, elle reprenait sa tâche
ingrate pour ne la plus quitter jusquà la nuit.
Il y avait tant de choses à faire pour contenter ce tyran
jamais satisfait, qui laissait tout en désordre derrière lui
et exigeait un service attentif et zélé.
Un soir, le braconnier ramena deux hommes avec lui; il était
tard; la Moucheronne, déjà couchée, entendait tout à travers
la mince cloison, et la fumée des pipes arrivait jusqu'à elle
et la prenait à la gorge.
Nounou grondait en se retournant sur ses pieds quelle
réchauffait de son corps et de son haleine.
Les trois hommes buvaient en causant.
La Moucheronne ne comprenait pas trop bien leur langage
émaillé de jurons grossiers et dexpressions triviales, mais
ce quelle comprit cependant, cest que ces hommes
complotaient un meurtre.
Elle regarda par une fente de la cloison légère, et les vit
attablés; les nouveaux venus moins grands et moins forts que
Favier, étaient barbus comme lui, et comme lui aussi portaient
une blouse bleue, un pantalon de velours et un bonnet de
fourrure avancé sur les yeux.
Le complot se tramait gravement devant les chopes de vin et
les couteaux affilés posés tout ouverts sur la table; il
sagissait, ni plus ni moins, darrêter un jeune militaire
dont la bourse était bien garnie et qui devait traverser à
cheval la forêt pour rentrer chez lui à Saint-Prestat.
Favier sétait renseigné au cabaret où le soldat avait soupé,
et, sadjoignant deux camarades, il organisait le coup.
Un militaire, la Moucheronne ne savait pas ce que cétait,
mais elle jugea que ce pouvait bien être un innocent quon
allait faire périr et que pleureraient ses parents.
"Si je connaissais mieux la forêt, pensait-elle, je
lavertirais, mais je ne lai jamais parcourue tout entière."
Elle colla son oreille contre la paroi de bois pour mieux
entendre.
" Mais, Favier, disait lun des bandits, est-ce que tu nas
point par là une gamine qui pourrait nous trahir?
" La Moucheronne, bah! une idiote qui dort maintenant à
poings fermés comme une fainéante quelle est.
" Es-tu bien sûr quelle forme? reprit un autre.
" Puisque je vous dis quil ny a rien à craindre; elle ne
comprend que les ordres que je lui donne et les grognements de
sa nourrice la louve.
" Ah! oui, Nounou?"
Et ils se mirent à rire, puis, continuèrent lexposé de leurs
plans.
" Cest que, dit le plus jeune des voleurs, un soldat, ça ne
se laisse pas désarçonner facilement.
" Est-ce que tu aurais peur, par hasard? nous sommes trois
contre un, nous en aurons vite raison. Cest, dailleurs, un
tout jeune homme, un fanfaron qui veut abréger sa route en
passant par la forêt à quatre heures du matin; or à quatre
heures, en cette saison, il ne fait pas jour encore, et
personne ne fréquente le bois.
" Tu dis quil a le gousset bien garni?
" Il est riche et il a de lor à poignées.
" Tant mieux."
Leurs yeux brillèrent davidité.
" Donc, mes agneaux, soyons avant laube au carrefour du
vieux chêne, vous deux dun côté; moi de lautre avec nos
couteaux et nos pistolets, et cheval et cavalier apprendront à
leurs dépens quil ne fait pas bon voyager si matin sur mes
domaines."
La Moucheronne en savait assez; elle retomba sur son lit de
feuilles, caressa du bout de son pied la tête venue et de la
louve et songea.
CHAPITRE X
PAS SANS NOUNOU.
Il avait neigé toute la nuit; les flocons formaient une ouate
cotonneuse sur la mousse de la forêt, et les grands arbres
dénudés en étaient aussi couverts.
Il faisait noir en haut et blanc sur la terre; mais
latmosphère était douce comme lorsque la neige sapprête à
tomber.
Il était nuit encore; une petite ombre suivie dune autre plus
grande, plus massive, se glissa hors de la cabane du
braconnier; elles marchaient si légèrement, ces ombres, que
leurs pas ne produisaient aucun bruit.
De temps à autre, dans les allées toutes givrées, un rameau se
détachait, secouant la poudre blanche qui séparpillait dans
lair.
La plus grande des deux silhouettes allait devant comme pour
frayer ou indiquer la route. Elles cheminèrent ainsi jusqu'à
lune des extrémités du bois; là elles sarrêtèrent et
attendirent.
Au bout de quelques instants, une voix mâle frappa lair
sonore; cette voix modulait une chanson joyeuse: puis parut
un beau garçon de vingt-cinq ans tout au plus, portant
crânement luniforme dofficier de cavalerie, et monté sur un
cheval un peu maigre, mais dallure décidée; il avait en
bandoulière une sacoche bien gonflée.
Soudain, il interrompit son couplet; une singulière apparition
lui barrait le chemin et sa monture fit un écart; il la
maintint dune main habile et regarda devant lui.
Il ne faisait pas clair encore, mais la lueur blanchâtre de la
neige, à défaut de celle du ciel, lui montra à quelques pas de
lui un groupe formé par un animal gigantesque et par un
enfant.
"Qui va là?" cria le jeune homme en cherchant
instinctivement le pistolet pendu à larçon de sa selle.
Une petite voix fraîche lui répondit:
" Nayez pas peur; Nounou ne vous fera pas de mal et moi je
viens empêcher quon vous en fasse."
Lofficier nentendait pas grandchose à ce discours; il
comprit cependant quil navait rien à craindre de la louve,
et il flatta doucement son cheval de la main pour calmer sa
frayeur.
" Qui es-tu petite ou petit, car je ny vois pas assez pour
distinguer si tu es fille ou garçon.
" Je suis la Moucheronne.
" La Moucheronne? drôle de nom, fit-il en riant, en tout cas
un nom féminin. Eh! bien, jeune vagabonde, que me veux-tu?
dépêche-toi de me le dire car je suis pressé. Est-ce une
aumône que tu réclames?"
Et il portait déjà la main à son gousset où tintait gaiement
lor.
" Une aumône? quest-ce que cest que ça?
" Bien! elle lignore. Cependant, ce nest pas une enfant de
riches, on ne la laisserait pas ainsi courir les bois à
pareille heure en compagnie dun loup, se dit lofficier.
" Je suis venue, reprit la fillette qui sentait que le temps
pressait, je suis venue pour vous dire quil ne faut point
passer par la forêt; il y a des hommes qui veulent vous tuer.
" Moi? ah! ah! ah!... sommes-nous encore au temps des
brigands, ou bien en plein pays de Calabre pour craindre les
attaques nocturnes sous bois? Et qui donc voudrait me tuer?
" Mon maître, répondit la fillette très grave, mon maître et
deux de ses camarades.
" Ah! cest donc un brigand ton maître? et ils tont confié
leur dessein, ces messieurs?
" Jai entendu ce quils disaient hier soir en causant dans
la cabane et je me suis levée dans la nuit pour venir vous
avertir avant laube."
Elle parlait simplement et avec sincérité; le jeune homme
réfléchit une seconde; puis, relevant sa tête fière et avec
défi:
" Bah! je suis armé; je ne me laisserai pas dévaliser si
facilement.
" Mais ils seront trois, fit observer judicieusement la
Moucheronne; ils sont armés, eux aussi, et mon maître est doué
dune force prodigieuse.
" Elle a peut-être raison, murmura lofficier. Puis soudain,
appelant la petite fille du geste:
"Approche-toi, lui dit-il."
Elle obéit sans hésiter; la louve poussa un grognement de
méfiance et savança, comme elle, de quelques pas.
" Paix, Nounou, dit la Moucheronne en étendant la main vers
lanimal."
Lofficier tira de sa poche un objet de petite apparence et
battit le briquet.
"Approche-toi encore et naie pas peur, répéta-t-il."
La petite fille savança de nouveau; le jeune homme se pencha
sur sa selle, et à la lumière du flambeau improvisé, il
lexamina.
Elle ne baissa point ses grands yeux limpides devant les
prunelles bleues de linconnu. Il enveloppa dun regard cette
charmante créature fine et robuste à la fois, dune beauté
sauvage mais parfaite.
" Tu es jolie, dit-il.
" Je ne sais pas, répondit-elle, indifférente.
" Tu nes pas française, sans doute?
" Française, quest-ce que cest?
" Décidément tu ne sais rien de rien.
" Peut-être bien, mais ce quil faut, cest que vous fuyiez
vite par là-bas."
Et elle désignait la route blanche de neige qui sétendait au-
delà du bois.
Lofficier fit un signe dassentiment et rassembla les rênes
de sa monture.
" Mais, reprit-il sans rendre la main au cheval, si ton
maître apprend ce que tu as fait?
" Il me tuera, répondit-elle simplement, sans manifester de
frayeur.
" Tu nas donc personne pour te défendre?
" Jai Nounou, fit-elle en montrant la louve qui, entendant
son nom, releva la tête.
" Nounou? pourquoi lappelles-tu ainsi?
" Parce quelle a été ma nourrice.
" De plus en plus surprenante, murmura le jeune homme. Si
lon avait le temps, on la ferait causer, cette petite. Mais
pourquoi labandonnerais-je à son sort puisque selon toute
apparence, elle me sauve la vie.
" Enfant, reprit-il tout haut, veux-tu monter en croupe avec
moi."
Elle leva sur lui son regard interrogateur.
"Là, sur mon cheval, je temmènerai chez moi où ma mère te
soignera et taimera."
La Moucheronne courba la tête; une vision de linconnu passa
devant ses yeux; elle se vit délivrée de la misère et de la
tyrannie de Favier, dans une demeure mieux close comme par
exemple celle de Manon, (la pauvrette ne pouvait se figurer
rien de mieux) entourée dun homme bon comme le paraissait
celui quelle voyait là, et dune femme excellente comme
Manon, qui ne lui demanderaient pas un travail excédant ses
forces et ne la battraient pas en la privant de pain.
Mais, soudain, relevant son front rembruni par linquiétude:
" Et Nounou?"
Lofficier se mit à rire .
" Nounou? oh! je ne puis men charger. Une enfant cest
bien, mais un animal féroce que je ne connais pas et qui, un
jour, pourrait nous jouer un mauvais tour...
"Alors, reprit la fillette avec mélancolie, merci, je ne
partirai pas avec vous. A présent, éloignez-vous bien vite et
regagnez la route."
Le jeune homme voulut insister, mais il referma la bouche sans
prononcer une parole: lenfant et la louve avaient disparu
dans le bois, sans laisser dautres traces de leur passage que
lempreinte noire de quatre pattes maigres et celle plus
légère de deux petits pieds nus.
"Quelle bizarre rencontre, se dit-il en secouant les rênes de
son cheval, et quel dommage que la petite soit si sauvage.
Allons, suivons son conseil et prenons la route, cela me
retarde, mais je nai pas envie de me faire écharper par trois
lâches instruits de mon passage ici."
Bientôt tout bruit cessa dans la forêt, sauf de temps à autre
un coup de vent qui glissait entre les branches dépouillées.
La Moucheronne était retournée à la cabane et les trois
bandits attendaient, mais en vain, au carrefour du vieux
chêne.
" Il aura changé davis, dit lun deux.
" Ou bien cette vermine de Moucheronne nous aura vendus, dit
un autre plus perspicace."
Enfin le soleil se leva et les trois hommes transis et déçus,
quittèrent leur poste.
Favier offrit à ses camarades un verre deau-de-vie à la
cabane, et ils neurent garde de refuser.
Ils trouvèrent la Moucheronne en train dallumer le poële et
de balayer la masure.
La louve allongée sur le sol, la regardait faire.
" Hors dici, animal! cria Favier en montrant la porte à la
louve qui obéit à regret; la Moucheronne la suivit des yeux en
réprimant un soupir; cétait son unique défenseur quon
éloignait, elle pressentait ce qui allait arriver.
" A nous deux maintenant, dit Favier en refermant la porte,
et sadressant à la fillette:
" Où étais-tu cette nuit?
" Là, répondit-elle en désignant le réduit où elle dormait
habituellement.
" Et ce matin, tout à lheure, où étais-tu?"
Lenfant changea de couleur, mais ses lèvres qui exprimaient
la résolution et le dédain, demeurèrent closes.
" Ah! tu ne peux pas répondre! reprit le braconnier; cest
donc que tu es coupable."
Et avec un geste de menace:
" Déshabille-toi."
Il alla décrocher du mur une lanière de cuir qui servait à
fouetter la Moucheronne lorsquil voulait assouvir sa colère
sur quelque chose.
" Tue-la donc! cria derrière lui une voix pleine de colère;
elle nous a fait manquer le coup, cette coquine!"
Favier se retourna:
" Je sais ce que jai à faire, dit-il rudement; elle mest
utile, je ne veux pas la tuer, mais je veux la fouailler de
façon à ce quelle sen souvienne. Allons, déshabille-toi!
hurla-t-il de nouveau en menaçant la Moucheronne."
Son visage avait une expression sinistre. Lenfant frémit,
mais au fond elle était vaillante.
" Devant eux? dit-elle en désignant dun geste les deux
hommes qui demeuraient là, cruels spectateurs de lexécution.
" Oui, devant eux, ricana le colosse."
Elle ne souffla mot et rejetant ses cheveux en arrière, elle
regarda fixement son bourreau de ses grands yeux, qui
démesurément ouverts, éclairaient sa pâleur.
Elle ne bougeait pas.
Alors, il leva son fouet sur elle.
" Vous navez pas le droit de me frapper, dit-elle
tranquillement, je ne suis pas votre fille.
" Mais tu es ma servante, grinça le misérable en laissant
retomber sa lanière de cuir qui cingla cruellement les épaules
de la fillette."
Le supplice dura dix minutes; Favier était fort et ne se
fatiguait pas vite. Le mince vêtement qui recouvrait le buste
de lenfant se déchirait davantage à chaque coup, et chaque
coup laissait un sillon sanglant sur sa peau nacrée.
Mais elle ne proféra pas une plainte.
A la fin, le braconnier jeta au loin son instrument de tortue
et, se tournant vers ses compagnons:
" Buvons, dit-il."
La Moucheronne assembla autour de ses épaules les débris de
son corsage, et, trébuchant, malade, la vue troublée, elle
gagna son réduit où elle se laissa tomber sur son lit de
feuilles.
Pendant trois jours, elle demeura en proie à la fièvre et
incapable de se lever.
Dévorée par une soif ardente, elle ne pouvait même pas se
traîner jusquau ruisseau pour y mouiller ses lèvres.
La louve gémissait à côté delle et la regardait souffrir, ses
bons yeux danimal aimant pleins de pitié et de tendresse.
Favier, pendant ce temps, quitta la cabane et ny revient pas
de toute la semaine; sans doute il entreprenait une autre
expédition plus fructueuse que la précédente.
"Si cétait la mort qui vient! se disait la malade, mais sans
angoisse, sans terreur."
Elle lavait vue pourtant, la mort, et savait ce que cétait.
Elle avait assisté à mainte agonie doiseaux broyés par
lorage ou de lapins atteints par le plomb du braconnier.
Elle savait que cest un instant de souffrance, suivi du repos
et de limmobilité absolue.
Elle ne savait rien de plus et navait aucune idée de la vie
qui doit succéder à celle dici-bas.
Mais elle guérit; la jeunesse et surtout la jeunesse aguerrie
à la rude école de la misère et des intempéries, a des
ressorts dune puissance incompréhensible.
La Moucheronne se releva, toujours vaillante, et reprit, un
peu plus pâle seulement, ses travaux de chaque jour.
CHAPITRE XI
NOUNOU TRAQUEE.
Nounou est inquiète ce matin-là, très inquiète; elle dresse
loreille à tous moments et gronde sans raison apparente,
allant à la porte close comme pour y flairer un ennemi
invisible.
"Allons, louve du diable! en chasse!" lui cria Favier, dont
le garde-manger était vide, et qui trouvait plus commode de le
faire remplir par Nounou que daller lui-même sapprovisionner
au village voisin.
La bête obéit et sortit après avoir jeté un regard plein de
tristesse sur la Moucheronne. Celle-ci achevait les nettoyages
du matin; elle prépara le linge quelle devait laver, puis, se
dirigea vers le ruisseau tandis que le braconnier, cuvant
livresse de la veille, retombait dans un lourd sommeil.
Cependant le soleil montait au zénith que Nounou navait point
reparu et la fillette sen tourmentait dautant plus que des
bruits inusités couraient à travers la forêt.
On touchait à la fin de lhiver, mais cette saison est longue
en ce pays au dur climat où les arbres ne bourgeonnent que
fort tard.
Or, il arrivait justement ce jour-là que le propriétaire de la
forêt y faisait une tournée en compagnie de quelques joyeux
amis, moins pour tirer des coups de fusils que pour boire des
vins capiteux et manger un pâté aux truffes sur la mousse
tendre des allées.
"Cette satanée bête nest donc pas de retour?... cria Favier
en apparaissant sur le seuil de la porte.
" Non, répondit la Moucheronne qui travaillait tout auprès.
" Avec quoi veut-elle donc que je dîne?
" Je ne sais ce qui est survenu, reprit lenfant dont le
cur était mordu par langoisse, mais dhabitude Nounou ne
reste pas si longtemps absente. Il y a du bruit dans la forêt
aujourdhui; jai entendu des coups de fusils et des appels de
voix...
" Tu dis?... fit le colosse en pâlissant et en sapprochant
de la Moucheronne qui répéta sa phrase."