Peu après l’enfant remua; le braconnier fit passer entre ses

dents serrées quelques gouttes d’eau-de-vie qui la ranimèrent

tout à fait en ramenant la chaleur dans ses veines glacées.

Favier qui ne connaissait pas le remords et qui sifflotait en

attendant son retour à la vie, ne put se défendre d’une

certaine honte, quoique son âme fût cuirassée contre tout

sentiment de ce genre, lorsqu’il rencontra le regard de la

Moucheronne, regard d’une limpidité irritante, plein d’un muet

reproche; il baissa la tête devant la profondeur de ses yeux

qui parlaient pour ses lèvres.

Mais secouant cette impression qui l’humiliait, le misérable

la força brutalement à se remettre debout.

"Ainsi, lui dit-il d’un ton goguenard, tu as voulu te tuer?"

Elle fit signe que oui.

Sans savoir, cependant, qu’elle avait commis une faute grave,

elle avait conscience de s’être montrée lâche.

"— Et pourquoi çà?

"— Pourquoi?... Vous me demandez pourquoi, Favier? dit-elle

recouvrant son assurance et dardant sur son bourreau son

regard dévorant plein de haine sauvage. Vous avez tué mon ami,

fit-elle, tandis que les larmes se séchaient dans ses

prunelles à mesure qu’elles y montaient."

Le colosse rit.

"— La belle affaire! un chat.

"— Mais je n’avais que cela! s’écria la pauvre enfant avec

désespoir."

Et elle pensait:

"— Je devrais couper la main qui a commis ce crime."

Cette brute de Favier ne pouvait comprendre, nature grossière,

ce que la Moucheronne avait perdu en perdant son ami.

Il reprit:

"— Tu n’as pas le droit de t’ôter la vie."

Les grands yeux de la fillette l’interrogèrent.

"— Parce que, poursuivit le bandit, tu m’appartiens, tu es ma

servante, ma chose, et si tu te tuais tu commettrais un vol.

"— Oh! fit la Moucheronne en reculant.

"— Un vol tu entends bien. Tu ne recommenceras plus?

"— Non!"

Elle baissa la tête et se remit au travail; ses vêtements

étaient presque secs.

Elle frissonnait, mais ce n‘était pas le froid qui la faisait

trembler.

Ainsi elle n’avait pas même le droit de s’ôter cette vie si

lourde dont elle ne connaissait que le côté noir.

Elle ne récriminait pas, l‘innocent ne le fait pas. Pauvre

petite! elle avait le cœur et les mains pures et elle

souffrait le martyre.

Ah! que cette faible créature devait peser dans la balance qui

mesurait devant Dieu les fautes de Favier!

Le soir venu, elle rangea les objets qui avaient servi au

souper de Favier et se retira dans son réduit; son petit cœur

était gros à éclater et Favier n’aimait pas les larmes.

Elle fit signe à Nounou de la suivre, mais Nounou qui

somnolait allongée à terre ne la vit pas.

"La louve est fâchée, pensa la fillette, ce que j’ai fait

était donc vraiment très mal."

Elle s’étendit sur la paille et sanglota: elle n’avait pas

une poitrine humaine pour laisser tomber sa tête lassée, et

elle n’avait, en ce moment, pas même sa vieille amie Nounou.

Lorsque Favier, ayant fumé sa dernière pipe, se coucha à son

tour, il poussa du pied la louve dans la chambrette de la

Moucheronne.

Celle-ci dormait de ce sommeil de l’enfance qui résiste à tous

les supplices, ses cheveux révoltés en désordre sur son front

brun. Le profond ébranlement de ces deux jours avait pâli

davantage sa petite figure maigre.

Nounou passa sa grande langue chaude sur la joue humide de

larmes de la fillette qui, sentant cette caresse à travers son

rêve, chercha à tâtons la tête velue de sa nourrice.

Le lendemain, elle reprit sa vie accoutumée de travail et de

misère, mais son âme était rentrée dans l’ombre. Seulement,

elle devint plus insensible aux coups et aux menaces; la mort

ne lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans l’état

d’ivresse, saisit son fusil et la coucha en joue: l’enfant

attendit, droite, immobile, mais son visage n’exprima aucune

crainte.

Puis l’été reparut; le souvenir de Moucheron s’affaiblissait

dans la mémoire de la petite fille; elle travaillait, tantôt

au milieu de l’air brûlant et des rayons du soleil dont elle

ne semblait pas sentir les morsures sur ses épaules fatiguées

et bleues de coups, tantôt au milieu de l’ouragan et de

l’orage, quand le vent sifflait furieusement et déracinait les

jeunes arbres; mais elle aimait ces bruits désolés de la

nature et son rude labeur sur cette terre chaude et triste ne

lui paraissait pas si pénible.

L’exaltation farouche qui avait suivi la mort de son petit

chat était tombée en elle; elle subissait passivement son

sort, ne se demandant pas si les autres étaient moins à

plaindre qu’elle; ne sachant pas que tandis qu’elle était

traitée comme un pauvre petit chien, d’autres enfants de son

âge avaient à loisir des caresses et mille douceurs; elle

ignorait que pas bien loin d’elle, au village, on chantait et

l’on riait à la tombée du jour, en égrenant du maïs, et que,

au retour des champs, hommes, femmes et bambins trouvaient un

bon lit, un souper frugal mais abondant, et de bons baisers

partout.

Au bout de la journée, son seul plaisir quand son maître

n’était pas là, était de respirer l’air embaumé du soir, de

contempler la première étoile s’allumant après l’éblouissement

d’un coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa

chevelure et son visage.

Elle ne demandait rien, et qui eût-elle questionné? Les

enfants laissent les jours s’écouler sans chercher à apprendre

où ils vont. Ce petit être ignorant et fragile aimait

d’instinct le beau, car c’est chose qui ne s’enseigne pas, et,

regardant la nuit la forêt pleine de majesté et de silence,

elle palpitait de joie; si elle eût connu Dieu, assurément

elle se serait dit que Dieu était là et la voyait. Le matin,

elle se levait avec l’aurore pour courir, pieds nus, dans la

rosée, écouter chanter les oiseaux et bruire les insectes.

Plusieurs fois, elle avait essayé de parer le pauvre logis

avec de fraîches fleurs rustiques, mais Favier qui, comme une

bête immonde, détestait tout ce qui était pur et joli,

écrasait impitoyablement les plantes parfumées sous sa botte.

Cependant en songeant à l’hiver et aux longues soirées

solitaires quand la louve allait chasser, l’enfant frissonnait

parce qu’elle était assez grande pour se rappeler qu’après

l’été vient la mauvaise saison, après se soleil la pluie,

après la verdure, le neige.

CHAPITRE IX

CAUSERIE DE BANDITS.

La Moucheronne a douze ans.

Moralement, elle est à peu près restée ce qu’elle était à six

: un peu plus défiante et farouche encore, car elle a eu le

temps de souffrir davantage.

Physiquement, c’est une belle enfant; les mauvais traitements

et les travaux au-dessus de son âge et de ses forces n’ont pas

arrêté sa croissance ni ankylosé ses membres; elle est droite

comme un petit palmier; son teint est brun et lisse, ses

lèvres rouges comme la fleur de grenade, ses dents petites et

très blanches; ses cheveux fourrés et bouclés, ses traits bien

modelés, ses yeux splendides, noirs comme le velours et

largement fendus avec de longs cils bruns.

Mais elle ignore complètement sa grâce et sa beauté: ce n’est

ni Rose, ni Favier, ni Nounou qui le lui ont appris.

Elle était forte malgré sa stature mince, car elle passait sa

vie au grand air, au soleil, ce qui la développait rapidement.

Son esprit travaillait toujours, mais il ne progressait pas à

la façon de celui des autres enfants; elle ignorait ce que

savent ceux de son âge, mais elle avait acquis le don de

réfléchir et de réfléchir avec sagesse.

D’instinct elle haïssait le mal et le mensonge. Jamais une

parole contraire à la vérité n’avait passé par ses lèvres,

lors même que cela eût pu lui éviter une correction de son

redoutable maître.

Elle commençait à pressentir que celui-ci ne gagnait pas

honnêtement sa vie, et le pain noir qu’elle mangeait chez lui

l’étouffait lorsqu’elle songeait qu’il provenait d’un vol.

Depuis qu’elle était ainsi devenue grandelette, depuis qu’elle

avait pris des manières posées, elle s’était organisé,

attenant à la cabane, un petit réduit où elle avait juste la

place de se coucher sur un lit de feuilles sèches, et où

Nounou pouvait encore s’étendre à terre.

Et le matin, levée avec le jour, elle reprenait sa tâche

ingrate pour ne la plus quitter jusqu’à la nuit.

Il y avait tant de choses à faire pour contenter ce tyran

jamais satisfait, qui laissait tout en désordre derrière lui

et exigeait un service attentif et zélé.

Un soir, le braconnier ramena deux hommes avec lui; il était

tard; la Moucheronne, déjà couchée, entendait tout à travers

la mince cloison, et la fumée des pipes arrivait jusqu'à elle

et la prenait à la gorge.

Nounou grondait en se retournant sur ses pieds qu’elle

réchauffait de son corps et de son haleine.

Les trois hommes buvaient en causant.

La Moucheronne ne comprenait pas trop bien leur langage

émaillé de jurons grossiers et d’expressions triviales, mais

ce qu’elle comprit cependant, c’est que ces hommes

complotaient un meurtre.

Elle regarda par une fente de la cloison légère, et les vit

attablés; les nouveaux venus moins grands et moins forts que

Favier, étaient barbus comme lui, et comme lui aussi portaient

une blouse bleue, un pantalon de velours et un bonnet de

fourrure avancé sur les yeux.

Le complot se tramait gravement devant les chopes de vin et

les couteaux affilés posés tout ouverts sur la table; il

s’agissait, ni plus ni moins, d’arrêter un jeune militaire

dont la bourse était bien garnie et qui devait traverser à

cheval la forêt pour rentrer chez lui à Saint-Prestat.

Favier s’était renseigné au cabaret où le soldat avait soupé,

et, s’adjoignant deux camarades, il organisait le coup.

Un militaire, la Moucheronne ne savait pas ce que c’était,

mais elle jugea que ce pouvait bien être un innocent qu’on

allait faire périr et que pleureraient ses parents.

"Si je connaissais mieux la forêt, pensait-elle, je

l’avertirais, mais je ne l’ai jamais parcourue tout entière."

Elle colla son oreille contre la paroi de bois pour mieux

entendre.

"— Mais, Favier, disait l’un des bandits, est-ce que tu n’as

point par là une gamine qui pourrait nous trahir?

"— La Moucheronne, bah! une idiote qui dort maintenant à

poings fermés comme une fainéante qu’elle est.

"— Es-tu bien sûr qu’elle forme? reprit un autre.

"— Puisque je vous dis qu’il n’y a rien à craindre; elle ne

comprend que les ordres que je lui donne et les grognements de

sa nourrice la louve.

"— Ah! oui, Nounou?"

Et ils se mirent à rire, puis, continuèrent l’exposé de leurs

plans.

"— C’est que, dit le plus jeune des voleurs, un soldat, ça ne

se laisse pas désarçonner facilement.

"— Est-ce que tu aurais peur, par hasard? nous sommes trois

contre un, nous en aurons vite raison. C’est, d’ailleurs, un

tout jeune homme, un fanfaron qui veut abréger sa route en

passant par la forêt à quatre heures du matin; or à quatre

heures, en cette saison, il ne fait pas jour encore, et

personne ne fréquente le bois.

"— Tu dis qu’il a le gousset bien garni?

"— Il est riche et il a de l’or à poignées.

"— Tant mieux."

Leurs yeux brillèrent d’avidité.

"— Donc, mes agneaux, soyons avant l’aube au carrefour du

vieux chêne, vous deux d’un côté; moi de l’autre avec nos

couteaux et nos pistolets, et cheval et cavalier apprendront à

leurs dépens qu’il ne fait pas bon voyager si matin sur mes

domaines."

La Moucheronne en savait assez; elle retomba sur son lit de

feuilles, caressa du bout de son pied la tête venue et de la

louve et songea.

CHAPITRE X

PAS SANS NOUNOU.

Il avait neigé toute la nuit; les flocons formaient une ouate

cotonneuse sur la mousse de la forêt, et les grands arbres

dénudés en étaient aussi couverts.

Il faisait noir en haut et blanc sur la terre; mais

l’atmosphère était douce comme lorsque la neige s’apprête à

tomber.

Il était nuit encore; une petite ombre suivie d’une autre plus

grande, plus massive, se glissa hors de la cabane du

braconnier; elles marchaient si légèrement, ces ombres, que

leurs pas ne produisaient aucun bruit.

De temps à autre, dans les allées toutes givrées, un rameau se

détachait, secouant la poudre blanche qui s’éparpillait dans

l’air.

La plus grande des deux silhouettes allait devant comme pour

frayer ou indiquer la route. Elles cheminèrent ainsi jusqu'à

l’une des extrémités du bois; là elles s’arrêtèrent et

attendirent.

Au bout de quelques instants, une voix mâle frappa l’air

sonore; cette voix modulait une chanson joyeuse: puis parut

un beau garçon de vingt-cinq ans tout au plus, portant

crânement l’uniforme d’officier de cavalerie, et monté sur un

cheval un peu maigre, mais d’allure décidée; il avait en

bandoulière une sacoche bien gonflée.

Soudain, il interrompit son couplet; une singulière apparition

lui barrait le chemin et sa monture fit un écart; il la

maintint d’une main habile et regarda devant lui.

Il ne faisait pas clair encore, mais la lueur blanchâtre de la

neige, à défaut de celle du ciel, lui montra à quelques pas de

lui un groupe formé par un animal gigantesque et par un

enfant.

"Qui va là?" cria le jeune homme en cherchant

instinctivement le pistolet pendu à l’arçon de sa selle.

Une petite voix fraîche lui répondit:

"— N’ayez pas peur; Nounou ne vous fera pas de mal et moi je

viens empêcher qu’on vous en fasse."

L’officier n’entendait pas grand’chose à ce discours; il

comprit cependant qu’il n’avait rien à craindre de la louve,

et il flatta doucement son cheval de la main pour calmer sa

frayeur.

"— Qui es-tu petite ou petit, car je n’y vois pas assez pour

distinguer si tu es fille ou garçon.

"— Je suis la Moucheronne.

"— La Moucheronne? drôle de nom, fit-il en riant, en tout cas

un nom féminin. Eh! bien, jeune vagabonde, que me veux-tu?

dépêche-toi de me le dire car je suis pressé. Est-ce une

aumône que tu réclames?"

Et il portait déjà la main à son gousset où tintait gaiement

l’or.

"— Une aumône? qu’est-ce que c’est que ça?

"— Bien! elle l’ignore. Cependant, ce n’est pas une enfant de

riches, on ne la laisserait pas ainsi courir les bois à

pareille heure en compagnie d’un loup, se dit l’officier.

"— Je suis venue, reprit la fillette qui sentait que le temps

pressait, je suis venue pour vous dire qu’il ne faut point

passer par la forêt; il y a des hommes qui veulent vous tuer.

"— Moi? ah! ah! ah!... sommes-nous encore au temps des

brigands, ou bien en plein pays de Calabre pour craindre les

attaques nocturnes sous bois? Et qui donc voudrait me tuer?

"— Mon maître, répondit la fillette très grave, mon maître et

deux de ses camarades.

"— Ah! c’est donc un brigand ton maître? et ils t’ont confié

leur dessein, ces messieurs?

"— J’ai entendu ce qu’ils disaient hier soir en causant dans

la cabane et je me suis levée dans la nuit pour venir vous

avertir avant l’aube."

Elle parlait simplement et avec sincérité; le jeune homme

réfléchit une seconde; puis, relevant sa tête fière et avec

défi:

"— Bah! je suis armé; je ne me laisserai pas dévaliser si

facilement.

"— Mais ils seront trois, fit observer judicieusement la

Moucheronne; ils sont armés, eux aussi, et mon maître est doué

d’une force prodigieuse.

"— Elle a peut-être raison, murmura l’officier. Puis soudain,

appelant la petite fille du geste:

"Approche-toi, lui dit-il."

Elle obéit sans hésiter; la louve poussa un grognement de

méfiance et s’avança, comme elle, de quelques pas.

"— Paix, Nounou, dit la Moucheronne en étendant la main vers

l’animal."

L’officier tira de sa poche un objet de petite apparence et

battit le briquet.

"Approche-toi encore et n’aie pas peur, répéta-t-il."

La petite fille s’avança de nouveau; le jeune homme se pencha

sur sa selle, et à la lumière du flambeau improvisé, il

l’examina.

Elle ne baissa point ses grands yeux limpides devant les

prunelles bleues de l’inconnu. Il enveloppa d’un regard cette

charmante créature fine et robuste à la fois, d’une beauté

sauvage mais parfaite.

"— Tu es jolie, dit-il.

"— Je ne sais pas, répondit-elle, indifférente.

"— Tu n’es pas française, sans doute?

"— Française, qu’est-ce que c’est?

"— Décidément tu ne sais rien de rien.

"— Peut-être bien, mais ce qu’il faut, c’est que vous fuyiez

vite par là-bas."

Et elle désignait la route blanche de neige qui s’étendait au-

delà du bois.

L’officier fit un signe d’assentiment et rassembla les rênes

de sa monture.

"— Mais, reprit-il sans rendre la main au cheval, si ton

maître apprend ce que tu as fait?

"— Il me tuera, répondit-elle simplement, sans manifester de

frayeur.

"— Tu n’as donc personne pour te défendre?

"— J’ai Nounou, fit-elle en montrant la louve qui, entendant

son nom, releva la tête.

"— Nounou? pourquoi l’appelles-tu ainsi?

"— Parce qu’elle a été ma nourrice.

"— De plus en plus surprenante, murmura le jeune homme. Si

l’on avait le temps, on la ferait causer, cette petite. Mais

pourquoi l’abandonnerais-je à son sort puisque selon toute

apparence, elle me sauve la vie.

"— Enfant, reprit-il tout haut, veux-tu monter en croupe avec

moi."

Elle leva sur lui son regard interrogateur.

"Là, sur mon cheval, je t’emmènerai chez moi où ma mère te

soignera et t’aimera."

La Moucheronne courba la tête; une vision de l’inconnu passa

devant ses yeux; elle se vit délivrée de la misère et de la

tyrannie de Favier, dans une demeure mieux close comme par

exemple celle de Manon, (la pauvrette ne pouvait se figurer

rien de mieux) entourée d’un homme bon comme le paraissait

celui qu’elle voyait là, et d’une femme excellente comme

Manon, qui ne lui demanderaient pas un travail excédant ses

forces et ne la battraient pas en la privant de pain.

Mais, soudain, relevant son front rembruni par l’inquiétude:

"— Et Nounou?"

L’officier se mit à rire .

"— Nounou? oh! je ne puis m’en charger. Une enfant c’est

bien, mais un animal féroce que je ne connais pas et qui, un

jour, pourrait nous jouer un mauvais tour...

"—Alors, reprit la fillette avec mélancolie, merci, je ne

partirai pas avec vous. A présent, éloignez-vous bien vite et

regagnez la route."

Le jeune homme voulut insister, mais il referma la bouche sans

prononcer une parole: l’enfant et la louve avaient disparu

dans le bois, sans laisser d’autres traces de leur passage que

l’empreinte noire de quatre pattes maigres et celle plus

légère de deux petits pieds nus.

"Quelle bizarre rencontre, se dit-il en secouant les rênes de

son cheval, et quel dommage que la petite soit si sauvage.

Allons, suivons son conseil et prenons la route, cela me

retarde, mais je n’ai pas envie de me faire écharper par trois

lâches instruits de mon passage ici."

Bientôt tout bruit cessa dans la forêt, sauf de temps à autre

un coup de vent qui glissait entre les branches dépouillées.

La Moucheronne était retournée à la cabane et les trois

bandits attendaient, mais en vain, au carrefour du vieux

chêne.

"— Il aura changé d’avis, dit l’un d’eux.

"— Ou bien cette vermine de Moucheronne nous aura vendus, dit

un autre plus perspicace."

Enfin le soleil se leva et les trois hommes transis et déçus,

quittèrent leur poste.

Favier offrit à ses camarades un verre d’eau-de-vie à la

cabane, et ils n’eurent garde de refuser.

Ils trouvèrent la Moucheronne en train d’allumer le poële et

de balayer la masure.

La louve allongée sur le sol, la regardait faire.

"— Hors d’ici, animal! cria Favier en montrant la porte à la

louve qui obéit à regret; la Moucheronne la suivit des yeux en

réprimant un soupir; c’était son unique défenseur qu’on

éloignait, elle pressentait ce qui allait arriver.

"— A nous deux maintenant, dit Favier en refermant la porte,

et s’adressant à la fillette:

"— Où étais-tu cette nuit?

"— Là, répondit-elle en désignant le réduit où elle dormait

habituellement.

"— Et ce matin, tout à l’heure, où étais-tu?"

L’enfant changea de couleur, mais ses lèvres qui exprimaient

la résolution et le dédain, demeurèrent closes.

"— Ah! tu ne peux pas répondre! reprit le braconnier; c’est

donc que tu es coupable."

Et avec un geste de menace:

"— Déshabille-toi."

Il alla décrocher du mur une lanière de cuir qui servait à

fouetter la Moucheronne lorsqu’il voulait assouvir sa colère

sur quelque chose.

"— Tue-la donc! cria derrière lui une voix pleine de colère;

elle nous a fait manquer le coup, cette coquine!"

Favier se retourna:

"— Je sais ce que j’ai à faire, dit-il rudement; elle m’est

utile, je ne veux pas la tuer, mais je veux la fouailler de

façon à ce qu’elle s’en souvienne. Allons, déshabille-toi!

hurla-t-il de nouveau en menaçant la Moucheronne."

Son visage avait une expression sinistre. L’enfant frémit,

mais au fond elle était vaillante.

"— Devant eux? dit-elle en désignant d’un geste les deux

hommes qui demeuraient là, cruels spectateurs de l’exécution.

"— Oui, devant eux, ricana le colosse."

Elle ne souffla mot et rejetant ses cheveux en arrière, elle

regarda fixement son bourreau de ses grands yeux, qui

démesurément ouverts, éclairaient sa pâleur.

Elle ne bougeait pas.

Alors, il leva son fouet sur elle.

"— Vous n’avez pas le droit de me frapper, dit-elle

tranquillement, je ne suis pas votre fille.

"— Mais tu es ma servante, grinça le misérable en laissant

retomber sa lanière de cuir qui cingla cruellement les épaules

de la fillette."

Le supplice dura dix minutes; Favier était fort et ne se

fatiguait pas vite. Le mince vêtement qui recouvrait le buste

de l’enfant se déchirait davantage à chaque coup, et chaque

coup laissait un sillon sanglant sur sa peau nacrée.

Mais elle ne proféra pas une plainte.

A la fin, le braconnier jeta au loin son instrument de tortue

et, se tournant vers ses compagnons:

"— Buvons, dit-il."

La Moucheronne assembla autour de ses épaules les débris de

son corsage, et, trébuchant, malade, la vue troublée, elle

gagna son réduit où elle se laissa tomber sur son lit de

feuilles.

Pendant trois jours, elle demeura en proie à la fièvre et

incapable de se lever.

Dévorée par une soif ardente, elle ne pouvait même pas se

traîner jusqu’au ruisseau pour y mouiller ses lèvres.

La louve gémissait à côté d’elle et la regardait souffrir, ses

bons yeux d’animal aimant pleins de pitié et de tendresse.

Favier, pendant ce temps, quitta la cabane et n’y revient pas

de toute la semaine; sans doute il entreprenait une autre

expédition plus fructueuse que la précédente.

"Si c’était la mort qui vient! se disait la malade, mais sans

angoisse, sans terreur."

Elle l’avait vue pourtant, la mort, et savait ce que c’était.

Elle avait assisté à mainte agonie d’oiseaux broyés par

l’orage ou de lapins atteints par le plomb du braconnier.

Elle savait que c’est un instant de souffrance, suivi du repos

et de l’immobilité absolue.

Elle ne savait rien de plus et n’avait aucune idée de la vie

qui doit succéder à celle d’ici-bas.

Mais elle guérit; la jeunesse et surtout la jeunesse aguerrie

à la rude école de la misère et des intempéries, a des

ressorts d’une puissance incompréhensible.

La Moucheronne se releva, toujours vaillante, et reprit, un

peu plus pâle seulement, ses travaux de chaque jour.

CHAPITRE XI

NOUNOU TRAQUEE.

Nounou est inquiète ce matin-là, très inquiète; elle dresse

l’oreille à tous moments et gronde sans raison apparente,

allant à la porte close comme pour y flairer un ennemi

invisible.

"Allons, louve du diable! en chasse!" lui cria Favier, dont

le garde-manger était vide, et qui trouvait plus commode de le

faire remplir par Nounou que d’aller lui-même s’approvisionner

au village voisin.

La bête obéit et sortit après avoir jeté un regard plein de

tristesse sur la Moucheronne. Celle-ci achevait les nettoyages

du matin; elle prépara le linge qu’elle devait laver, puis, se

dirigea vers le ruisseau tandis que le braconnier, cuvant

l’ivresse de la veille, retombait dans un lourd sommeil.

Cependant le soleil montait au zénith que Nounou n’avait point

reparu et la fillette s’en tourmentait d’autant plus que des

bruits inusités couraient à travers la forêt.

On touchait à la fin de l’hiver, mais cette saison est longue

en ce pays au dur climat où les arbres ne bourgeonnent que

fort tard.

Or, il arrivait justement ce jour-là que le propriétaire de la

forêt y faisait une tournée en compagnie de quelques joyeux

amis, moins pour tirer des coups de fusils que pour boire des

vins capiteux et manger un pâté aux truffes sur la mousse

tendre des allées.

"Cette satanée bête n’est donc pas de retour?... cria Favier

en apparaissant sur le seuil de la porte.

"— Non, répondit la Moucheronne qui travaillait tout auprès.

"— Avec quoi veut-elle donc que je dîne?

"— Je ne sais ce qui est survenu, reprit l’enfant dont le

cœur était mordu par l’angoisse, mais d’habitude Nounou ne

reste pas si longtemps absente. Il y a du bruit dans la forêt

aujourd’hui; j’ai entendu des coups de fusils et des appels de

voix...

"— Tu dis?... fit le colosse en pâlissant et en s’approchant

de la Moucheronne qui répéta sa phrase."

Nounou: Histoire de la Moucheronne · 第 3 / 9 段