navait pas sonné lhallali, et les habits rouges des piqueurs
ne sétaient pas montrés entre les troncs moussus; un accident
avait interrompu la chasse dès le début; et depuis, le marquis
navait plus reparu au pays.
CHAPITRE VI
UN COMPAGNON.
Ainsi vivait la Moucheronne. A lâge où le plus pauvre des
enfants a des jouets, des friandises et surtout les caresses
et les baisers de ses parents, elle navait ni une joie, ni
une consolation, ni un ami.
Comme ils devraient apprécier leur félicité ceux qui sont
pourvus de tout ce qui lui manquait, ceux qui ont la vie
douce, des frères et surs aimants, une instruction facilement
acquise, des jeux de toutes sortes!
Mais nous nous habituons si vite aux douceurs de lexistence
que nous napprécions guère ses dons que lorsque nous les
perdons.
Combien de jeunes garçons et de fillettes, comblés de
présents, déjà blasés, sen détournent après y avoir jeté un
coup dil languissant et indifférent, en disant:
"Jen ai déjà tant!"
Oserons-nous ajouter quil y a des enfants dont les armoires
regorgent des jouets les plus nouveaux et les plus amusants,
qui refuseront den donner les plus vieux et les plus abîmés
pour de pauvres petits qui nont peut-être jamais possédé une
poupée ou une toupie?
Hélas! cela se voit, plus souvent sans doute quon ne le
croie.
Mais revenons à la Moucheronne qui, elle aussi, eut cependant
une joie, une courte joie. Ce furent au moins quelques jours
plus roses volés à la somme si lourde de ses jours noirs.
Ce plaisir, qui paraîtrait infime à beaucoup, consistait en un
petit chat, un tout petit chat que Nounou, après une nuit de
maraude, rapporta dans sa gueule. Elle lavait peut-être
trouvé aux abords du village où elle saventurait parfois.
Comment ne lavait-elle pas croqué, elle qui nen eût fait
quune bouchée? On ne sait; par un caprice bizarre ou bien
parce quelle était suffisamment rassasiée. Peut-être aussi
avait-on voulu noyer le pauvre petit que Nounou avait repêché
dans le ruisseau sans lui faire de mal.
Ce fut ainsi que la Moucheronne le rencontra dans le bois,
comme la louve revenait avec son étrange chasse en guise de
gibier.
Grand fut létonnement de la Moucheronne: Elle aimait
dinstinct les animaux; dabord Nounou sa nourrice et sa
compagne, puis les insectes, les oiseaux et les lapins de la
forêt quelle délivrait toujours, au risque dêtre battue,
lorsquils sétaient pris ou englués aux pièges semés par
Favier. Si celui-ci sen apercevait, il châtiait
rigoureusement la coupable que rien ne pouvait guérir de sa
charitable manie.
La Moucheronne neût fait de mal pas même au hideux crapaud
qui venait sauter dans les herbes au bord du ruisseau, pas
plus quau lézard frileux qui venait boire le soleil ou à
laraignée velue tissant sa toile sous le toit de la masure.
Donc, ce jour-là, par bonheur, la fillette demeurée seule à la
maison, venait sinstaller dehors pour raccommoder ses pauvres
vêtements qui tombaient en loques, lorsquelle sarrêta
soudain en apercevant la louve et son fardeau.
"Quest-ce que cela? se demanda lenfant qui navait encore
jamais vu danimal de cette espèce."
Mais, dans son étonnement, elle néprouvait aucune crainte;
elle avait peur des hommes, de Favier, jamais des bêtes.
Elle étendit la main, et Nounou se laissa prendre le minet
qui, terrifié, tremblait de tous ses membres mignons.
"Comme cest joli! sécria la Moucheronne en passant les
doigts sur la fourrure soyeuse et douce; des yeux bleus, un
petit nez rose, et des dents toutes petites, oh! si petites,
surtout à côté de celles de Nounou. Serait-ce une espèce
particulière de lapin? non cependant, ça nest pas conformé de
même; ce nest ni le poil, ni la queue ni la tête. Ca nest
pas méchant, cette petite bête, mais comme elle a peur, mon
Dieu! comme elle a peur!"
En effet, le petit chat, tout épouvanté par la présence de la
louve, se blottissait, frémissant, dans les bras de la
fillette.
Nounou, cependant, ne paraissait pas se préoccuper beaucoup de
sa trouvaille; elle sétait étendue sur la mousse, comme une
bête absolument éreintée, qui a eu beaucoup à faire.
Peu à peu, sous les caresses de lenfant, le minet se rassura
et sendormit, pelotonné sur ses genoux.
Dans la crainte de léveiller ou de leffrayer, la Moucheronne
nosait faire un mouvement et elle demeura ainsi longtemps, se
demandant, songeuse, si son nouvel ami allait rester avec
elle, ou se sauver dans les bois dès quil se verrait libre;
elle se demandait aussi de quelle manière elle le déroberait
aux regards de Favier, car Favier était aussi brutal avec les
animaux quavec elle.
Lorsque la nuit tomba, enveloppant la forêt tout entière dun
voile sombre, Nounou secouant sa paresse retourna à la
maraude; la Moucheronne, loreille toujours au guet dans la
crainte que Favier napparût soudain, rentra dans la cabane,
alluma la chandelle, prépara sur la table du pain, du vin et
de la viande froide pour lheure où le maître rentrerait, et,
comme ils ne soupaient jamais ensemble, elle se coupa à elle-
même un morceau de pain et de viande.
"Et lui?" pensa-t-elle en voyant le petit chat qui miaulait
en dilatant ses narines pour humer lair.
Dans son ignorance, elle alla cueillir un peu dherbe fraîche
et parfumée quelle offrit à son nouvel ami; mais celui-ci,
après lavoir flairée, fit le gros dos et séloignant, trouva
sur son chemin le repas de la Moucheronne: il nattendit
aucune permission pour mordiller le pain et surtout la viande.
"Ah! cest cela que tu manges? dit la fillette, tant mieux,
nous partagerons notre nourriture."
Ainsi eut lieu leur premier dîner en tête à tête. La
Moucheronne fut dabord très intriguée du bruit singulier qui
se produisait dans le gosier de son petit compagnon, mais elle
finit par comprendre que cétait un signe de satisfaction et
elle en conclut que la jolie bête ne se trouvait pas trop
malheureuse de son changement de vie. Lorsque tout fut dévoré
par eux deux, jusqu'à la dernière miette, le chat témoigna sa
joie par mille cabrioles et câlineries qui amusèrent la
fillette.
Cette enfant qui ignorait le rire et même le sourire, eut un
instant de gaieté véritable, et les pauvres murs de la masure
durent sétonner prodigieusement des éclats jeunes et frais
quils recueillirent ce soir-là pour la première fois.
Inquiète, cependant, elle finit par blottir le mignon dans sa
propre couche, et par la porte entrouverte, elle guettait le
retour de Favier; la lune répandait sa lueur argentée sur le
gazon; on y voyait clair au-dehors.
Ce fut Nounou qui revint la première, la gueule sanglante, les
pattes humides; elle avait copieusement soupé dans le bois,
plus copieusement sans doute que sa nourrissonne.
"Je tattendais, lui dit celle-ci en caressant son échine
souple, jai quelque chose à te demander, Nounou.
"Tu vois cette petite bête qui dort là et que je te dois, ce
pourquoi je te remercie, Nounou! Eh bien, je laime beaucoup;
nen sois pas jalouse au moins; tu sais trop que je taime
par-dessus tout toi, mais elle est petite, faible et mignonne,
toi tu es forte et grande, cest à toi quil appartient de la
protéger et de la défendre. Ny touche jamais dans lintention
de lui nuire, nest-ce pas? je ten supplie, ajouta la
Moucheronne en penchant sa tête brune avec prière jusqu'à la
grosse tête noire de la louve."
Nous ne savons si celle-ci comprit le discours; toujours est-
il quelle respecta le petit chat tout le temps quil vécut;
seulement, tandis que la fillette parlait, elle conservait son
air goguenard qui, sans doute voulait dire:
"Certes, je ne toucherai pas ton petit ami, mais il y en a un
autre qui se gênera moins sil le découvre et qui y touchera
avant moi.
" Nous le cacherons aux yeux de Favier, reprit la
Moucheronne qui, ce soir-là navait pas sommeil et était très
excitée; et ce ne sera pas très difficile, car nous sommes
dans la belle saison, et le maître sabsente plus souvent.
Ensuite, il faut chercher un nom pour notre nouveau
compagnon... Mon Dieu! cest que je nen connais pas! Tiens,
appelons-le à peu près comme moi: Moucheron; il est petit et
lon ma nommée Moucheronne parce que je suis fluette et
menue."
Peu après Favier rentra, ivre naturellement; il ne toucha pas
au repas préparé par les soins de la Moucheronne, et se coucha
ou plutôt roula comme une masse sur sa paillasse, endormi dun
sommeil si lourd que douze chats comme Moucheron eussent pu
miauler ensemble toute la nuit sans quil sen aperçût.
Dès que loreille fine de la Moucheronne entendit le
ronflement sonore de livrogne, un soupir de soulagement
souleva sa poitrine, et elle sétendit à son tour sur son lit
de paille auprès du minet.
Si elle avait su prier, elle aurait remercié le ciel de la
consolation qui lui était échue en cette journée; mais elle
ignorait de qui lui venait cette faveur et si, en son cur,
elle était reconnaissante, cétait envers Nounou qui en était
lauteur.
CHAPITRE VII
PAUVRE MOUCHERON!
Favier dormit longtemps, ce qui permit à la Moucheronne
daller de bonne heure déposer son ami dans une sorte de
cavité pratiquée naturellement dans un monceau de roches,
assez éloigné de la maison pour que les miaulements du
prisonnier ne pussent être entendus du braconnier.
Cette caverne en miniature était cependant assez vaste pour
permettre au petit chat dy gambader à laise.
Favier retourna à ses affaires après avoir englouti le repas
quil navait pas touché la veille, affilé son couteau, dressé
des pièges pour les lapins et les oiseaux et battu la
Moucheronne qui, daprès lui, ne travaillait pas assez vite.
Libre enfin, celle-ci courut délivrer son captif qui la bouda
quelques minutes, puis recouvra sa bonne humeur en déjeunant
et en jouant dans lherbe encore humide de rosée, dans
laquelle il avançait en secouant ses pattes de velours dun
air offusqué.
Au bout de quelques jours, il savait accourir à lappel de sa
maîtresse, et se familiarisa tellement avec Nounou quil lui
arrivait souvent de dormir entre les pattes énormes de la
louve, de préférence à la rude paillasse de la Moucheronne.
Favier ne lavait pas aperçu encore, tant la fillette prenait
soin denfermer le lutin à lheure où le braconnier rentrait
ordinairement, ou sortait le matin.
Dans la journée, si elle était délivrée de la présence de son
bourreau, elle travaillait au milieu des parfums de lair et
des rayons du soleil, sarrêtant souvent pour suivre des yeux,
charmée, les jeux espiègles du petit chat qui poursuivait un
insecte, faisait voler une feuille desséchée ou grimpait
lestement aux arbres.
Elle trouvait adorable tout ce quil faisait. Réellement,
lanimal était joli, gracieux et câlin, lorsquil avait bien
joué, éreinté, feignant de nen plus pouvoir pour se faire
caresser, il venait sétendre sans façon sur les genoux de la
Moucheronne avec un ronron formidable, et, les yeux à demi-
clos, il sommeillait ou se reposait pour bondir aussitôt quun
souffle dair jetait sur le sol une branchette morte, ou que
le fil de sa petite maîtresse senroulait à sa moustache
mignonne.
Dautres fois, lenfant et ses deux amis se promenaient
ensemble dans les profondeurs des allées sombres, et la
Moucheronne se disait que jamais encore la vie ne lui avait
été si clémente, et que lhiver ne lui paraîtrait plus aussi
rude tant quelle aurait auprès delle ce gai compagnon.
Et cependant, elle connaissait la grande désolation de la
forêt pendant la froide saison; mais elle ne songeait quaux
longues soirées passées entre Nounou et le petit chat, jouant
tous les trois quand Favier dormirait après avoir bu.
Elle causait avec la folâtre petite bête comme avec Nounou,
croyant naïvement quelles la comprenaient lune et lautre et
leur racontant ses pensées.
Elle les conduisait souvent auprès dun grand chêne, au tronc
moussu et absolument tordu, sur les énormes racines duquel on
sasseyait, et où lon écoutait murmurer la brise dans les
cimes vertes et chanter les cigales.
Le pauvre petit cur gelé de la Moucheronne se dilatait entre
ces deux affections danimaux, les seules, dailleurs, quelle
pût posséder, et ses grands yeux sombres devenaient doux et
pleins de caresses quand ils se portaient sur Nounou et sur
Moucheron.
Lautomne arriva et la fillette trembla, car Favier demeurait
plus fréquemment au logis, et le petit chat, qui croissait en
vigueur et en lutineries, devenait difficile à garder et
surtout à dérober aux yeux du braconnier.
Puis vint lhiver; et, ce sommeil de mort qui pèse sur la
nature et qui dure des mois dans nos contrées, enveloppa la
forêt devenue silencieuse et lugubre.
Ce soir-là, on entendait le vent dhiver gémir autour de la
cabane de planches, et lon frissonnait.
La Moucheronne servait à Favier son souper; elle allait et
venait, légère sur ses pauvres pieds nus, rougis et crevassés
par le froid, et elle tendait loreille de temps en temps,
angoissée, pour écouter si un miaulement du petit chat
nallait pas sélever tout à coup du réduit où elle lavait
laissé endormi dans la mousse sèche, nosant plus lexposer à
lair glacé de sa prison habituelle.
Mais nul bruit ne venait de ce côté; il sommeillait
profondément sans doute; Nounou chassait au loin; la
Moucheronne ne sen inquiétait pas car la brave bête rentrait
au logis quand bon lui semblait, et lon sait que les loups
peuvent impunément supporter la température la moins élevée.
Soudain, Favier saperçut quil avait égaré son couteau: cela
le mit de mauvaise humeur.
"Il nest pas loin dici, dit-il, car je lai encore touché
pour couper des branches sèches au vieux saule. Va jusque-là,
petite brute, ajouta-t-il en montrant la porte à la
Moucheronne, tu as de meilleurs yeux que moi, et dailleurs,
jai assez marché, moi!"
Il se versa un verre de vin et, se renversant sur sa chaise
dépaillée qui craqua sous son poids, il se mit à siffloter,
sans songer que par cette soirée glaciale, lenfant navait
sur le corps que de misérables loques.
La Moucheronne navait quà obéir: elle alluma une chandelle
à celle qui brûlait, fichée dans un trou de la table; et,
protégeant la flamme vacillante de sa petite main maigre, elle
sortit, suivant les traces laissées sur le sol par les gros
souliers ferrés de son maître.
Elle fit ainsi une centaine de mètres, et vit briller à terre
le couteau affilé quelle ramassa avec empressement; puis,
elle se mit à courir, autant pour ne pas faire attendre Favier
que pour se réchauffer, car ses dents claquaient de froid et
ses doigts engourdis ne pouvaient plus tenir la chandelle.
Pendant ce temps, hélas! Moucheron avait fait des siennes:
réveillé tout doucement de son long somme et ayant depuis bien
des heures digéré la soupe de la Moucheronne que, dans son
égoïsme de minet, il avait dévorée presque tout entière, il
avait poussé un miaulement lamentable dans lespoir que sa
petite maîtresse lentendrait et viendrait le délivrer.
Favier, nétant pas encore ivre, possédait ses pleines
facultés, par malheur.
"Il y a une chouette par ici" se dit-il en se dirigeant vers
le réduit de la fillette.
Quel ne fut pas son étonnement en trouvant devant lui un joli
chat qui, à son aspect, se mit à souffler bruyamment en
hérissant son poil.
Favier le saisit par la peau du cou:
"Quelle est cette bête? demanda-t-il à la Moucheronne qui
rentrait."
En ouvrant la porte, la pauvre petite aperçut Favier qui
tenait suspendu entre le pouce et lindex le chat terrifié, se
laissant aller inerte, entre les doigts qui lui tiraient la
peau du cou; elle poussa un cri déchirant.
Sans se retourner, Favier rugit:
" Mille tonnerres! ferme donc la porte, vermine; ça nest
pas la peine de laisser le froid entrer dans la chambre, brute
que tu es!"
Machinalement, la Moucheronne obéit, mais son regard devint
noir et sa voix sétrangla dans sa gorge lorsquelle dit:
" Favier, je vous en prie, ne lui faites pas de mal!
" Quest-ce que cela? demanda de nouveau le méchant homme.
" Ca, cest... cest... Moucheron.
" Qui ta donné ce chat?
" Un chat? cest un chat? répéta la fillette qui, pour la
première fois apprenait à quelle espèce danimaux appartenait
son ami.
" Eh! oui, brute, imbécile, idiote! réponds donc, quand je
tinterroge! doù ça vient-il?
" Doù ca vient?... Je ne sais pas, répliqua lenfant qui
tremblait comme la feuille.
"Ah! tu ne le sais pas? eh! bien, je vais te le dire, moi:
malgré ma défense absolue, pendant que je ny suis pas, tu vas
au village, et...
" Le village? Quest-ce que le village?... Ah! cest le pays
de Rose. Je ny suis jamais allée, vous ne lignorez pas,
Favier.
" Menteuse! Est-ce que tu te figures par hasard que ce chat
a pu venir tout seul ici?
" Cest Nounou qui la apporté un jour dans sa gueule,
sécria la Moucheronne dont le petit cur battait à se rompre.
" Nounou?... Ah! la bonne histoire, me prends-tu donc pour
une buse comme toi pour penser que jajouterai foi à tes
contes.
" Ce nest pas un conte, Favier, reprit la fillette accablée
encore plus quindignée de linjustice. Cest bien Nounou qui
a apporté ce petit chat."
Le misérable eut aux lèvres son rire froid et cruel.
" Cest Nounou, répéta la fillette avec fermeté."
Favier ignorait une chose: cest que quelquefois les animaux
les plus féroces sont, de temps à autre, susceptibles de
pitié, tandis que lui, un être humain, il ne connaissait pas
ce sentiment.
" Te tairas-tu, vermine? grinça-t-il avec rage. Tu oses me
tenir tête, à moi? Pour te punir, tu vas voir ce que je vais
faire de ton chat."
Terrifiée, la pauvre petite écoutait sans comprendre.
" Il ne va pas le tuer, au moins, non il ne va pas le
tuer?... murmuraient ses lèvres décolorées par la terreur."
Favier leva le bras auquel la pauvre bête demeurait toujours
suspendue.
La Moucheronne fit un pas en avant, saisit ce bras en se
haussant sur la pointe de ses petits pieds nus, et dune voix
tellement altérée quelle en devenait rauque:
" Ne faites pas cela, Favier, vous entendez, ne faites pas
cela."
Le misérable se retourna alors et regarda lenfant dont un
étrange rictus crispait la lèvre; un instant il se troubla,
mais son naturel brutal reprit le dessus: eh! quoi! se
laisser effrayer par cette Moucheronne, un avorton, un rien
quil pouvait écraser entre deux doigts!
Dun mouvement violent, il jeta sur le sol le pauvre minet qui
poussa un gémissement horrible et vint saplatir contre le
mur, la tête à moitié broyée, les pattes agitées dans une
convulsion suprême.
Il y eut un silence écrasant...
Au dehors on entendait un grondement qui était celui du vent
dans le bois sec.
Lenfant demeurait immobile dans lombre de la cabane, droite
comme une statuette de bronze, et ses yeux luisaient comme des
yeux de panthère.
Son cur saignait, mais une colère folle, sauvage,
lemplissait en même temps.
Elle considérait tantôt cette petite chose inerte et sanglante
à terre, qui était son chat, son Moucheron, et tantôt son
bourreau.
Son bourreau, ah! si dun regard elle eût pu le poignarder!
Cest que nul ne lui avait appris son catéchisme, à la pauvre
enfant, et elle ignorait le pardon.
Qui donc le lui aurait enseigné? Assurément ce ne pouvait être
ni Rose limbécile, ni Nounou, ni Favier.
Favier, lui, gardait son cynique sourire, son sourire de
diable:
" Voilà bien du bruit pour un misérable chat, dit-il enfin.
Ramasse-moi ça et promptement, ajouta-t-il en repoussant du
pied le petit corps; et ôte-toi de devant mes yeux car tu
mennuies."
Lenfant obéit, renfermant sa douleur farouche; trop faible
pour se révolter, trop fière pour se plaindre, elle se tut,
mais son petit cur chancela dans sa poitrine lorsque, dans
les plis de son jupon en guenilles, elle serra le pauvre
Moucheron.
Puis elle courut senfermer dans létroite ruelle qui lui
servait de chambre.
CHAPITRE VIII
DESESPOIR DENFANT.
Il nétait pas tout à fait mort, et, doucement elle le serra
contre son sein palpitant. Quelques mots de tendresse
flottèrent sur ses lèvres dans un sanglot: "Il faut bien
quil mentende parler, se disait-elle; sil respire encore,
au moins il saura que je suis là."
Puis, quand il fut tout à fait mort et froid, elle le baisa.
Elle passa la nuit ainsi. Nounou navait pas reparu; sans
doute elle avait trouvé du gibier sous bois et attendait
laube pour venir gratter à la porte.
La Moucheronne alla plusieurs fois regarder au dehors: il
faisait nuit noire, noire, sans une étoile au firmament.
Au matin, elle sortit sans bruit et vit la louve couchée en
travers du seuil; elle lui montra le corps raidi du petit chat:
"Vois, dit-elle simplement, vois ce quil a fait de notre
ami."
La louve eut un grondement de colère à ladresse de Favier, en
montrant ses crocs formidables.
La Moucheronne creusa un trou dans la terre et y déposa
Moucheron.
Nounou laccompagnait et lui léchait les mains comme pour lui
demander pardon du crime de lautre.
Ce matin-là, le vent sauta brusquement au midi et la
température sadoucit sensiblement.
Favier dormait toujours, il pouvait dormir ainsi jusqu'à une
ou deux heures de laprès-midi.
Le sommeil de lhomme juste nest pas toujours paisible comme
on le dit; en revanche celui du méchant est souvent calme et
reposant.
Tout était paix et silence dans le bois dépouillé.
"On doit être très heureux quand on est mort" se dit la
Moucheronne en se dirigeant comme machinalement vers un coin
de la forêt quelle affectionnait particulièrement; un coin
qui devenait ombreux et mystérieux aux beaux jours, plein de
chaleur parfumée, où la fillette venait travailler pendant les
heures brûlantes de lété.
Elle sy assit, oubliant sa tâche quotidienne, et songeant,
Nounou à ses pieds; elle avait toujours ce tableau devant les
yeux: son petit chat gisant à terre, la tête fracassée.
Lorsquelle eut ainsi rêvé, elle se leva, secoua ses cheveux
en broussailles, étira ses petits bras maigres, engourdis par
le froid, et se dirigea vers le trou.
Le trou était une sorte de mare peu profonde, sauf un endroit,
aux eaux noires et stagnantes.
Elle se pencha au-dessus, tandis que Nounou la regardait dun
air inquiet.
"Cest froid et cest laid, murmura-t-elle avec un frisson,
mais tant pis!"
Elle assembla dans son pauvre jupon quelques grosses pierres,
et en tint les extrémités afin de ne point laisser glisser les
cailloux... elle pesait si peu, elle avait peur de revenir à
la surface.
Puis, se retournant, elle se baissa et mit un baiser sur la
tête velue de la louve qui répondit par un gémissement à cette
caresse suprême.
"Adieu, Nounou, dit lenfant avec un accent de douceur
infinie; il ny a que toi qui maies aimée, toi et le petit
chat... Manon, elle, est trop loin... Adieu, tu peux te passer
de moi car tu sais te défendre, toi! Tu sais bien que je ne
puis pas faire autrement que de mourir, car la vie est trop
dure."
Elle releva ses grands yeux qui errèrent au loin, au delà de
lombre impénétrable.
"Favier ne me trouvera plus! murmura-t-elle avec une joie
farouche; il naura plus personne à faire souffrir!"
Puis elle descendit doucement dans londe noire et épaisse.
En un certain endroit, leau était assez profonde pour noyer
un enfant de sa taille. Nul ne la vit ni ne lentendit
tomber... il ny eut que la louve qui hurlait sinistrement sur
le bord.
A ce moment, Favier, furieux, cherchait sa petite servante en
rupture de service ce matin-là; il passa près du trou, tendit
loreille, et, sapprochant, vit Nounou qui allait et venait
désespérément, les pattes dans leau. Un soupçon effleura son
esprit; il plongea avec son bâton dans la surface agitée de
frémissements qui se propageaient de cercle en cercle, et
rencontra un obstacle.
Une malédiction aux lèvres, il se courba, entra un peu dans la
mare et en retira la Moucheronne.
Il ne tenait à elle que pour les offices quelle lui rendait
sans lui rien coûter; pas pour autre chose. Qui donc leût
servi ainsi sans exiger aucun salaire?
Il lemporta à la cabane, alluma un feu de bois sec devant
lequel il étendit la petite fille.
La louve les avait suivis.