Ce jour-là, le châtelain donnait en effet une fête, mais on

n’avait pas sonné l’hallali, et les habits rouges des piqueurs

ne s’étaient pas montrés entre les troncs moussus; un accident

avait interrompu la chasse dès le début; et depuis, le marquis

n’avait plus reparu au pays.

CHAPITRE VI

UN COMPAGNON.

Ainsi vivait la Moucheronne. A l’âge où le plus pauvre des

enfants a des jouets, des friandises et surtout les caresses

et les baisers de ses parents, elle n’avait ni une joie, ni

une consolation, ni un ami.

Comme ils devraient apprécier leur félicité ceux qui sont

pourvus de tout ce qui lui manquait, ceux qui ont la vie

douce, des frères et sœurs aimants, une instruction facilement

acquise, des jeux de toutes sortes!

Mais nous nous habituons si vite aux douceurs de l’existence

que nous n’apprécions guère ses dons que lorsque nous les

perdons.

Combien de jeunes garçons et de fillettes, comblés de

présents, déjà blasés, s’en détournent après y avoir jeté un

coup d’œil languissant et indifférent, en disant:

"J’en ai déjà tant!"

Oserons-nous ajouter qu’il y a des enfants dont les armoires

regorgent des jouets les plus nouveaux et les plus amusants,

qui refuseront d’en donner les plus vieux et les plus abîmés

pour de pauvres petits qui n’ont peut-être jamais possédé une

poupée ou une toupie?

Hélas! cela se voit, plus souvent sans doute qu’on ne le

croie.

Mais revenons à la Moucheronne qui, elle aussi, eut cependant

une joie, une courte joie. Ce furent au moins quelques jours

plus roses volés à la somme si lourde de ses jours noirs.

Ce plaisir, qui paraîtrait infime à beaucoup, consistait en un

petit chat, un tout petit chat que Nounou, après une nuit de

maraude, rapporta dans sa gueule. Elle l’avait peut-être

trouvé aux abords du village où elle s’aventurait parfois.

Comment ne l’avait-elle pas croqué, elle qui n’en eût fait

qu’une bouchée? On ne sait; par un caprice bizarre ou bien

parce qu’elle était suffisamment rassasiée. Peut-être aussi

avait-on voulu noyer le pauvre petit que Nounou avait repêché

dans le ruisseau sans lui faire de mal.

Ce fut ainsi que la Moucheronne le rencontra dans le bois,

comme la louve revenait avec son étrange chasse en guise de

gibier.

Grand fut l’étonnement de la Moucheronne: Elle aimait

d’instinct les animaux; d’abord Nounou sa nourrice et sa

compagne, puis les insectes, les oiseaux et les lapins de la

forêt qu’elle délivrait toujours, au risque d’être battue,

lorsqu’ils s’étaient pris ou englués aux pièges semés par

Favier. Si celui-ci s’en apercevait, il châtiait

rigoureusement la coupable que rien ne pouvait guérir de sa

charitable manie.

La Moucheronne n’eût fait de mal pas même au hideux crapaud

qui venait sauter dans les herbes au bord du ruisseau, pas

plus qu’au lézard frileux qui venait boire le soleil ou à

l’araignée velue tissant sa toile sous le toit de la masure.

Donc, ce jour-là, par bonheur, la fillette demeurée seule à la

maison, venait s’installer dehors pour raccommoder ses pauvres

vêtements qui tombaient en loques, lorsqu’elle s’arrêta

soudain en apercevant la louve et son fardeau.

"Qu’est-ce que cela? se demanda l’enfant qui n’avait encore

jamais vu d’animal de cette espèce."

Mais, dans son étonnement, elle n’éprouvait aucune crainte;

elle avait peur des hommes, de Favier, jamais des bêtes.

Elle étendit la main, et Nounou se laissa prendre le minet

qui, terrifié, tremblait de tous ses membres mignons.

"Comme c’est joli! s’écria la Moucheronne en passant les

doigts sur la fourrure soyeuse et douce; des yeux bleus, un

petit nez rose, et des dents toutes petites, oh! si petites,

surtout à côté de celles de Nounou. Serait-ce une espèce

particulière de lapin? non cependant, ça n’est pas conformé de

même; ce n’est ni le poil, ni la queue ni la tête. Ca n’est

pas méchant, cette petite bête, mais comme elle a peur, mon

Dieu! comme elle a peur!"

En effet, le petit chat, tout épouvanté par la présence de la

louve, se blottissait, frémissant, dans les bras de la

fillette.

Nounou, cependant, ne paraissait pas se préoccuper beaucoup de

sa trouvaille; elle s’était étendue sur la mousse, comme une

bête absolument éreintée, qui a eu beaucoup à faire.

Peu à peu, sous les caresses de l’enfant, le minet se rassura

et s’endormit, pelotonné sur ses genoux.

Dans la crainte de l’éveiller ou de l’effrayer, la Moucheronne

n’osait faire un mouvement et elle demeura ainsi longtemps, se

demandant, songeuse, si son nouvel ami allait rester avec

elle, ou se sauver dans les bois dès qu’il se verrait libre;

elle se demandait aussi de quelle manière elle le déroberait

aux regards de Favier, car Favier était aussi brutal avec les

animaux qu’avec elle.

Lorsque la nuit tomba, enveloppant la forêt tout entière d’un

voile sombre, Nounou secouant sa paresse retourna à la

maraude; la Moucheronne, l’oreille toujours au guet dans la

crainte que Favier n’apparût soudain, rentra dans la cabane,

alluma la chandelle, prépara sur la table du pain, du vin et

de la viande froide pour l’heure où le maître rentrerait, et,

comme ils ne soupaient jamais ensemble, elle se coupa à elle-

même un morceau de pain et de viande.

"Et lui?" pensa-t-elle en voyant le petit chat qui miaulait

en dilatant ses narines pour humer l’air.

Dans son ignorance, elle alla cueillir un peu d’herbe fraîche

et parfumée qu’elle offrit à son nouvel ami; mais celui-ci,

après l’avoir flairée, fit le gros dos et s’éloignant, trouva

sur son chemin le repas de la Moucheronne: il n’attendit

aucune permission pour mordiller le pain et surtout la viande.

"Ah! c’est cela que tu manges? dit la fillette, tant mieux,

nous partagerons notre nourriture."

Ainsi eut lieu leur premier dîner en tête à tête. La

Moucheronne fut d’abord très intriguée du bruit singulier qui

se produisait dans le gosier de son petit compagnon, mais elle

finit par comprendre que c’était un signe de satisfaction et

elle en conclut que la jolie bête ne se trouvait pas trop

malheureuse de son changement de vie. Lorsque tout fut dévoré

par eux deux, jusqu'à la dernière miette, le chat témoigna sa

joie par mille cabrioles et câlineries qui amusèrent la

fillette.

Cette enfant qui ignorait le rire et même le sourire, eut un

instant de gaieté véritable, et les pauvres murs de la masure

durent s’étonner prodigieusement des éclats jeunes et frais

qu’ils recueillirent ce soir-là pour la première fois.

Inquiète, cependant, elle finit par blottir le mignon dans sa

propre couche, et par la porte entr’ouverte, elle guettait le

retour de Favier; la lune répandait sa lueur argentée sur le

gazon; on y voyait clair au-dehors.

Ce fut Nounou qui revint la première, la gueule sanglante, les

pattes humides; elle avait copieusement soupé dans le bois,

plus copieusement sans doute que sa nourrissonne.

"Je t’attendais, lui dit celle-ci en caressant son échine

souple, j’ai quelque chose à te demander, Nounou.

"Tu vois cette petite bête qui dort là et que je te dois, ce

pourquoi je te remercie, Nounou! Eh bien, je l’aime beaucoup;

n’en sois pas jalouse au moins; tu sais trop que je t’aime

par-dessus tout toi, mais elle est petite, faible et mignonne,

toi tu es forte et grande, c’est à toi qu’il appartient de la

protéger et de la défendre. N’y touche jamais dans l’intention

de lui nuire, n’est-ce pas? je t’en supplie, ajouta la

Moucheronne en penchant sa tête brune avec prière jusqu'à la

grosse tête noire de la louve."

Nous ne savons si celle-ci comprit le discours; toujours est-

il qu’elle respecta le petit chat tout le temps qu’il vécut;

seulement, tandis que la fillette parlait, elle conservait son

air goguenard qui, sans doute voulait dire:

"Certes, je ne toucherai pas ton petit ami, mais il y en a un

autre qui se gênera moins s’il le découvre et qui y touchera

avant moi.

"— Nous le cacherons aux yeux de Favier, reprit la

Moucheronne qui, ce soir-là n’avait pas sommeil et était très

excitée; et ce ne sera pas très difficile, car nous sommes

dans la belle saison, et le maître s’absente plus souvent.

Ensuite, il faut chercher un nom pour notre nouveau

compagnon... Mon Dieu! c’est que je n’en connais pas! Tiens,

appelons-le à peu près comme moi: Moucheron; il est petit et

l’on m’a nommée Moucheronne parce que je suis fluette et

menue."

Peu après Favier rentra, ivre naturellement; il ne toucha pas

au repas préparé par les soins de la Moucheronne, et se coucha

ou plutôt roula comme une masse sur sa paillasse, endormi d‘un

sommeil si lourd que douze chats comme Moucheron eussent pu

miauler ensemble toute la nuit sans qu’il s’en aperçût.

Dès que l’oreille fine de la Moucheronne entendit le

ronflement sonore de l’ivrogne, un soupir de soulagement

souleva sa poitrine, et elle s’étendit à son tour sur son lit

de paille auprès du minet.

Si elle avait su prier, elle aurait remercié le ciel de la

consolation qui lui était échue en cette journée; mais elle

ignorait de qui lui venait cette faveur et si, en son cœur,

elle était reconnaissante, c’était envers Nounou qui en était

l’auteur.

CHAPITRE VII

PAUVRE MOUCHERON!

Favier dormit longtemps, ce qui permit à la Moucheronne

d’aller de bonne heure déposer son ami dans une sorte de

cavité pratiquée naturellement dans un monceau de roches,

assez éloigné de la maison pour que les miaulements du

prisonnier ne pussent être entendus du braconnier.

Cette caverne en miniature était cependant assez vaste pour

permettre au petit chat d’y gambader à l’aise.

Favier retourna à ses affaires après avoir englouti le repas

qu’il n’avait pas touché la veille, affilé son couteau, dressé

des pièges pour les lapins et les oiseaux et battu la

Moucheronne qui, d’après lui, ne travaillait pas assez vite.

Libre enfin, celle-ci courut délivrer son captif qui la bouda

quelques minutes, puis recouvra sa bonne humeur en déjeunant

et en jouant dans l’herbe encore humide de rosée, dans

laquelle il avançait en secouant ses pattes de velours d’un

air offusqué.

Au bout de quelques jours, il savait accourir à l’appel de sa

maîtresse, et se familiarisa tellement avec Nounou qu’il lui

arrivait souvent de dormir entre les pattes énormes de la

louve, de préférence à la rude paillasse de la Moucheronne.

Favier ne l’avait pas aperçu encore, tant la fillette prenait

soin d’enfermer le lutin à l’heure où le braconnier rentrait

ordinairement, ou sortait le matin.

Dans la journée, si elle était délivrée de la présence de son

bourreau, elle travaillait au milieu des parfums de l’air et

des rayons du soleil, s’arrêtant souvent pour suivre des yeux,

charmée, les jeux espiègles du petit chat qui poursuivait un

insecte, faisait voler une feuille desséchée ou grimpait

lestement aux arbres.

Elle trouvait adorable tout ce qu’il faisait. Réellement,

l’animal était joli, gracieux et câlin, lorsqu’il avait bien

joué, éreinté, feignant de n’en plus pouvoir pour se faire

caresser, il venait s’étendre sans façon sur les genoux de la

Moucheronne avec un ronron formidable, et, les yeux à demi-

clos, il sommeillait ou se reposait pour bondir aussitôt qu’un

souffle d’air jetait sur le sol une branchette morte, ou que

le fil de sa petite maîtresse s’enroulait à sa moustache

mignonne.

D’autres fois, l’enfant et ses deux amis se promenaient

ensemble dans les profondeurs des allées sombres, et la

Moucheronne se disait que jamais encore la vie ne lui avait

été si clémente, et que l’hiver ne lui paraîtrait plus aussi

rude tant qu’elle aurait auprès d’elle ce gai compagnon.

Et cependant, elle connaissait la grande désolation de la

forêt pendant la froide saison; mais elle ne songeait qu’aux

longues soirées passées entre Nounou et le petit chat, jouant

tous les trois quand Favier dormirait après avoir bu.

Elle causait avec la folâtre petite bête comme avec Nounou,

croyant naïvement qu’elles la comprenaient l’une et l’autre et

leur racontant ses pensées.

Elle les conduisait souvent auprès d’un grand chêne, au tronc

moussu et absolument tordu, sur les énormes racines duquel on

s’asseyait, et où l’on écoutait murmurer la brise dans les

cimes vertes et chanter les cigales.

Le pauvre petit cœur gelé de la Moucheronne se dilatait entre

ces deux affections d’animaux, les seules, d’ailleurs, qu’elle

pût posséder, et ses grands yeux sombres devenaient doux et

pleins de caresses quand ils se portaient sur Nounou et sur

Moucheron.

L’automne arriva et la fillette trembla, car Favier demeurait

plus fréquemment au logis, et le petit chat, qui croissait en

vigueur et en lutineries, devenait difficile à garder et

surtout à dérober aux yeux du braconnier.

Puis vint l’hiver; et, ce sommeil de mort qui pèse sur la

nature et qui dure des mois dans nos contrées, enveloppa la

forêt devenue silencieuse et lugubre.

Ce soir-là, on entendait le vent d’hiver gémir autour de la

cabane de planches, et l’on frissonnait.

La Moucheronne servait à Favier son souper; elle allait et

venait, légère sur ses pauvres pieds nus, rougis et crevassés

par le froid, et elle tendait l’oreille de temps en temps,

angoissée, pour écouter si un miaulement du petit chat

n’allait pas s’élever tout à coup du réduit où elle l’avait

laissé endormi dans la mousse sèche, n’osant plus l’exposer à

l’air glacé de sa prison habituelle.

Mais nul bruit ne venait de ce côté; il sommeillait

profondément sans doute; Nounou chassait au loin; la

Moucheronne ne s’en inquiétait pas car la brave bête rentrait

au logis quand bon lui semblait, et l’on sait que les loups

peuvent impunément supporter la température la moins élevée.

Soudain, Favier s’aperçut qu’il avait égaré son couteau: cela

le mit de mauvaise humeur.

"Il n’est pas loin d’ici, dit-il, car je l’ai encore touché

pour couper des branches sèches au vieux saule. Va jusque-là,

petite brute, ajouta-t-il en montrant la porte à la

Moucheronne, tu as de meilleurs yeux que moi, et d’ailleurs,

j’ai assez marché, moi!"

Il se versa un verre de vin et, se renversant sur sa chaise

dépaillée qui craqua sous son poids, il se mit à siffloter,

sans songer que par cette soirée glaciale, l’enfant n’avait

sur le corps que de misérables loques.

La Moucheronne n’avait qu’à obéir: elle alluma une chandelle

à celle qui brûlait, fichée dans un trou de la table; et,

protégeant la flamme vacillante de sa petite main maigre, elle

sortit, suivant les traces laissées sur le sol par les gros

souliers ferrés de son maître.

Elle fit ainsi une centaine de mètres, et vit briller à terre

le couteau affilé qu’elle ramassa avec empressement; puis,

elle se mit à courir, autant pour ne pas faire attendre Favier

que pour se réchauffer, car ses dents claquaient de froid et

ses doigts engourdis ne pouvaient plus tenir la chandelle.

Pendant ce temps, hélas! Moucheron avait fait des siennes:

réveillé tout doucement de son long somme et ayant depuis bien

des heures digéré la soupe de la Moucheronne que, dans son

égoïsme de minet, il avait dévorée presque tout entière, il

avait poussé un miaulement lamentable dans l’espoir que sa

petite maîtresse l’entendrait et viendrait le délivrer.

Favier, n’étant pas encore ivre, possédait ses pleines

facultés, par malheur.

"Il y a une chouette par ici" se dit-il en se dirigeant vers

le réduit de la fillette.

Quel ne fut pas son étonnement en trouvant devant lui un joli

chat qui, à son aspect, se mit à souffler bruyamment en

hérissant son poil.

Favier le saisit par la peau du cou:

"Quelle est cette bête? demanda-t-il à la Moucheronne qui

rentrait."

En ouvrant la porte, la pauvre petite aperçut Favier qui

tenait suspendu entre le pouce et l’index le chat terrifié, se

laissant aller inerte, entre les doigts qui lui tiraient la

peau du cou; elle poussa un cri déchirant.

Sans se retourner, Favier rugit:

"— Mille tonnerres! ferme donc la porte, vermine; ça n’est

pas la peine de laisser le froid entrer dans la chambre, brute

que tu es!"

Machinalement, la Moucheronne obéit, mais son regard devint

noir et sa voix s’étrangla dans sa gorge lorsqu’elle dit:

"— Favier, je vous en prie, ne lui faites pas de mal!

"— Qu’est-ce que cela? demanda de nouveau le méchant homme.

"— Ca, c’est... c’est... Moucheron.

"— Qui t’a donné ce chat?

"— Un chat? c’est un chat? répéta la fillette qui, pour la

première fois apprenait à quelle espèce d’animaux appartenait

son ami.

"— Eh! oui, brute, imbécile, idiote! réponds donc, quand je

t’interroge! d’où ça vient-il?

"— D’où ca vient?... Je ne sais pas, répliqua l’enfant qui

tremblait comme la feuille.

"—Ah! tu ne le sais pas? eh! bien, je vais te le dire, moi:

malgré ma défense absolue, pendant que je n’y suis pas, tu vas

au village, et...

"— Le village? Qu’est-ce que le village?... Ah! c’est le pays

de Rose. Je n’y suis jamais allée, vous ne l’ignorez pas,

Favier.

"— Menteuse! Est-ce que tu te figures par hasard que ce chat

a pu venir tout seul ici?

"— C’est Nounou qui l’a apporté un jour dans sa gueule,

s’écria la Moucheronne dont le petit cœur battait à se rompre.

"— Nounou?... Ah! la bonne histoire, me prends-tu donc pour

une buse comme toi pour penser que j’ajouterai foi à tes

contes.

"— Ce n’est pas un conte, Favier, reprit la fillette accablée

encore plus qu’indignée de l’injustice. C’est bien Nounou qui

a apporté ce petit chat."

Le misérable eut aux lèvres son rire froid et cruel.

"— C’est Nounou, répéta la fillette avec fermeté."

Favier ignorait une chose: c’est que quelquefois les animaux

les plus féroces sont, de temps à autre, susceptibles de

pitié, tandis que lui, un être humain, il ne connaissait pas

ce sentiment.

"— Te tairas-tu, vermine? grinça-t-il avec rage. Tu oses me

tenir tête, à moi? Pour te punir, tu vas voir ce que je vais

faire de ton chat."

Terrifiée, la pauvre petite écoutait sans comprendre.

"— Il ne va pas le tuer, au moins, non il ne va pas le

tuer?... murmuraient ses lèvres décolorées par la terreur."

Favier leva le bras auquel la pauvre bête demeurait toujours

suspendue.

La Moucheronne fit un pas en avant, saisit ce bras en se

haussant sur la pointe de ses petits pieds nus, et d’une voix

tellement altérée qu’elle en devenait rauque:

"— Ne faites pas cela, Favier, vous entendez, ne faites pas

cela."

Le misérable se retourna alors et regarda l’enfant dont un

étrange rictus crispait la lèvre; un instant il se troubla,

mais son naturel brutal reprit le dessus: eh! quoi! se

laisser effrayer par cette Moucheronne, un avorton, un rien

qu’il pouvait écraser entre deux doigts!

D’un mouvement violent, il jeta sur le sol le pauvre minet qui

poussa un gémissement horrible et vint s’aplatir contre le

mur, la tête à moitié broyée, les pattes agitées dans une

convulsion suprême.

Il y eut un silence écrasant...

Au dehors on entendait un grondement qui était celui du vent

dans le bois sec.

L’enfant demeurait immobile dans l’ombre de la cabane, droite

comme une statuette de bronze, et ses yeux luisaient comme des

yeux de panthère.

Son cœur saignait, mais une colère folle, sauvage,

l’emplissait en même temps.

Elle considérait tantôt cette petite chose inerte et sanglante

à terre, qui était son chat, son Moucheron, et tantôt son

bourreau.

Son bourreau, ah! si d’un regard elle eût pu le poignarder!

C’est que nul ne lui avait appris son catéchisme, à la pauvre

enfant, et elle ignorait le pardon.

Qui donc le lui aurait enseigné? Assurément ce ne pouvait être

ni Rose l’imbécile, ni Nounou, ni Favier.

Favier, lui, gardait son cynique sourire, son sourire de

diable:

"— Voilà bien du bruit pour un misérable chat, dit-il enfin.

Ramasse-moi ça et promptement, ajouta-t-il en repoussant du

pied le petit corps; et ôte-toi de devant mes yeux car tu

m’ennuies."

L’enfant obéit, renfermant sa douleur farouche; trop faible

pour se révolter, trop fière pour se plaindre, elle se tut,

mais son petit cœur chancela dans sa poitrine lorsque, dans

les plis de son jupon en guenilles, elle serra le pauvre

Moucheron.

Puis elle courut s’enfermer dans l’étroite ruelle qui lui

servait de chambre.

CHAPITRE VIII

DESESPOIR D‘ENFANT.

Il n’était pas tout à fait mort, et, doucement elle le serra

contre son sein palpitant. Quelques mots de tendresse

flottèrent sur ses lèvres dans un sanglot: "Il faut bien

qu’il m’entende parler, se disait-elle; s’il respire encore,

au moins il saura que je suis là."

Puis, quand il fut tout à fait mort et froid, elle le baisa.

Elle passa la nuit ainsi. Nounou n’avait pas reparu; sans

doute elle avait trouvé du gibier sous bois et attendait

l’aube pour venir gratter à la porte.

La Moucheronne alla plusieurs fois regarder au dehors: il

faisait nuit noire, noire, sans une étoile au firmament.

Au matin, elle sortit sans bruit et vit la louve couchée en

travers du seuil; elle lui montra le corps raidi du petit chat:

"Vois, dit-elle simplement, vois ce qu’il a fait de notre

ami."

La louve eut un grondement de colère à l’adresse de Favier, en

montrant ses crocs formidables.

La Moucheronne creusa un trou dans la terre et y déposa

Moucheron.

Nounou l’accompagnait et lui léchait les mains comme pour lui

demander pardon du crime de l’autre.

Ce matin-là, le vent sauta brusquement au midi et la

température s’adoucit sensiblement.

Favier dormait toujours, il pouvait dormir ainsi jusqu'à une

ou deux heures de l’après-midi.

Le sommeil de l’homme juste n’est pas toujours paisible comme

on le dit; en revanche celui du méchant est souvent calme et

reposant.

Tout était paix et silence dans le bois dépouillé.

"On doit être très heureux quand on est mort" se dit la

Moucheronne en se dirigeant comme machinalement vers un coin

de la forêt qu’elle affectionnait particulièrement; un coin

qui devenait ombreux et mystérieux aux beaux jours, plein de

chaleur parfumée, où la fillette venait travailler pendant les

heures brûlantes de l’été.

Elle s’y assit, oubliant sa tâche quotidienne, et songeant,

Nounou à ses pieds; elle avait toujours ce tableau devant les

yeux: son petit chat gisant à terre, la tête fracassée.

Lorsqu’elle eut ainsi rêvé, elle se leva, secoua ses cheveux

en broussailles, étira ses petits bras maigres, engourdis par

le froid, et se dirigea vers le trou.

Le trou était une sorte de mare peu profonde, sauf un endroit,

aux eaux noires et stagnantes.

Elle se pencha au-dessus, tandis que Nounou la regardait d’un

air inquiet.

"C’est froid et c’est laid, murmura-t-elle avec un frisson,

mais tant pis!"

Elle assembla dans son pauvre jupon quelques grosses pierres,

et en tint les extrémités afin de ne point laisser glisser les

cailloux... elle pesait si peu, elle avait peur de revenir à

la surface.

Puis, se retournant, elle se baissa et mit un baiser sur la

tête velue de la louve qui répondit par un gémissement à cette

caresse suprême.

"Adieu, Nounou, dit l’enfant avec un accent de douceur

infinie; il n’y a que toi qui m’aies aimée, toi et le petit

chat... Manon, elle, est trop loin... Adieu, tu peux te passer

de moi car tu sais te défendre, toi! Tu sais bien que je ne

puis pas faire autrement que de mourir, car la vie est trop

dure."

Elle releva ses grands yeux qui errèrent au loin, au delà de

l’ombre impénétrable.

"Favier ne me trouvera plus! murmura-t-elle avec une joie

farouche; il n’aura plus personne à faire souffrir!"

Puis elle descendit doucement dans l’onde noire et épaisse.

En un certain endroit, l’eau était assez profonde pour noyer

un enfant de sa taille. Nul ne la vit ni ne l’entendit

tomber... il n’y eut que la louve qui hurlait sinistrement sur

le bord.

A ce moment, Favier, furieux, cherchait sa petite servante en

rupture de service ce matin-là; il passa près du trou, tendit

l‘oreille, et, s’approchant, vit Nounou qui allait et venait

désespérément, les pattes dans l’eau. Un soupçon effleura son

esprit; il plongea avec son bâton dans la surface agitée de

frémissements qui se propageaient de cercle en cercle, et

rencontra un obstacle.

Une malédiction aux lèvres, il se courba, entra un peu dans la

mare et en retira la Moucheronne.

Il ne tenait à elle que pour les offices qu’elle lui rendait

sans lui rien coûter; pas pour autre chose. Qui donc l’eût

servi ainsi sans exiger aucun salaire?

Il l’emporta à la cabane, alluma un feu de bois sec devant

lequel il étendit la petite fille.

La louve les avait suivis.

Nounou: Histoire de la Moucheronne · 第 2 / 9 段