A ce cri la louve bondit et vint poser son museau noir et

Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andrée SISSON née LIGEROT, 1859-

1914), Nounou - histoire de la moucheronne, Barbou, 1890

Produit par Daniel FROMONT

NOUNOU

FORMAT GRAND IN-8° Carré.

PROPRIETE DES EDITEURS

NOUNOU

HISTOIRE

DE LA MOUCHERONNE

PAR

ROGER DOMBRE

NOUNOU

HISTOIRE DE LA MOUCHERONNE

PAR

ROGER DOMBRE

CINQUANTE-TROIS GRAVURES DANS LE TEXTE ET HORS-TEXTE

LIMOGES

MARC BARBOU & Cie, IMPRIMEURS-LIBRAIRES

Rue Puy-Vieille-Monnaie

1890

DEDICACE

Dédié à Mme Seymard de la Viste.

Chère Madame,

Permettez-moi de vous dédier cette bluette écrite sous les

ombrages de votre villa riante, en souvenir des heures

charmantes passées au bord de cette Méditerranée si belle et

si aimée où nous nous retrouvons chaque année.

Roger Dombre.

CHAPITRE Ier

SINISTRE NUIT.

Cette histoire a eu lieu en 1840 environ sous le règne de

Louis-Philippe, dans une forêt de la Bourgogne, alors moins

peuplée de cantons et de châteaux, qu'elle ne l'est de nos

jours.

La nuit était sombre; une vilaine nuit d'automne, sans lune,

sans étoiles, avec une bise aigre qui faisait gémir les

branches à demi dépouillées et qui cinglaient désagréablement

le visage.

Au milieu de la route solitaire qui conduit de Saint-Prestat à

Champ-Bœuf, un homme cheminait en boitillant; il venait de

loin et jurait à chaque caillou que rencontrait son pied

fourbu.

Il portait un paquet qui semblait plus embarrassant que lourd.

De temps en temps il se retournait, et une expression de

terreur pâlissait son visage lorsqu'il croyait voir passer une

ombre à ses côtés.

Il était de taille colossale et robuste; mais en ce moment il

était craintif comme un enfant.

"Pourvu qu’ils aient bien caché le corps! grommelait-il entre

ses dents."

Ils, qui donc était-ce?

Sans doute les misérables que le nocturne voyageur avait

laissés, une heure auparavant, à minuit, au carrefour de la

Croix rouge, sur la route de Saint-Prestat.

L’œuvre à laquelle se livraient ces bandits consistait à

effacer le plus habilement possible les traces de leur crime.

Car un drame affreux avait eu lieu cette même nuit en cet

endroit: Trois brigands piémontais, experts en ces sortes

d’affaires, aidés du braconnier Favier que nous venons de voir

arpenter la route obscure, avaient détroussé (pour employer

leur pittoresque expression) un voyageur qui se rendait, en

simple voiture de louage, au château de Cergnes situé à

quelque distance de là.

Et vraiment, il était bien pressé d’y arriver, le pauvre

étranger, car, malgré les représentations de l’aubergiste chez

lequel il avait soupé, il avait voulu se remettre en chemin le

soir même. Cette obstination se comprenait cependant: Cet

homme, jeune encore, dont la belle et noble figure portait une

profonde expression de tristesse, avait avec lui un petit

enfant, mignonne créature que venait de quitter sa nourrice;

et le pauvre père, à l’issue d’un long voyage qui allait enfin

avoir un terme, pour la petite fille du moins, apaisait la

faim du bébé avec un biberon, s’acquittant d’ailleurs de ces

soins avec une délicatesse infinie, en dépit de la maladresse

qui les accompagne toujours quand ils sont donnés par un

homme.

Et voilà que, au milieu de la route où trottait le maigre

cheval de louage, quatre bandits s’étaient jetés soudain sur

la voiture. L’un avait sauté à la tête de l’animal qui

n’était, d’ailleurs, nullement tenté de s’enfuir; un autre

étranglait le malheureux cocher qui appelait à l’aide hélas!

en vain, et les deux autres s’occupaient du voyageur.

L’infortuné essayait vaillamment de se défendre: il luttait

dans l’obscurité contre deux adversaires et fut bientôt vaincu:

"Ayez au moins pitié d’elle! gémit le pauvre père en

recevant le coup mortel." Ce fut sa dernière parole, et il

expira, le cœur mordu par une angoisse terrible à la pensée de

l’enfant qui allait devenir la proie ou la victime de ses

misérables agresseurs.

Ceux-ci, munis de lanternes sourdes, contemplaient leur œuvre

en silence.

"Eh! mes agneaux, il ne s’agit pas de nous amuser, dit

soudain Favier, le colosse, qui semblait avoir une certaine

autorité sur les autres; il est sûr que, loin de la ville

comme nous le sommes, nous ne craignons pas la visite de la

police ni même du garde, mais les traces d’une expédition

comme celle-ci doivent disparaître au plus tôt; la prudence

est la mère de la sûreté, dit-on.

"— Le vieux est judicieux, fit observer l’un des Italiens; à

l’œuvre donc! fouillons d’abord la voiture et les vêtements du

brave homme qui vient d’être touché."

Le corps du cocher, dépouillé des pièces de monnaie qu’il

portait, fut déposé à quelques pas sous les arbres de la forêt

qui bordait le chemin; puis, le cadavre du jeune étranger fut

dévêtu et l’on retira de ses poches l’or qu’elles contenaient.

Les bandits furent déçus: ils comptaient sur une forte somme

et ils avaient à peine cinq cent francs à se partager.

"— C’était bien la peine de courir le risque de la guillotine

pour si peu! grommelaient-ils en montrant le poing au mort."

On fouilla la voiture: elle ne contenait qu’une valise pleine

d’effets et un paquet assez volumineux que l’on prit pour une

couverture de voyage.

Mais lorsqu’un des scélérats s’en empara, ce paquet rendit un

vagissement étouffé.

"— Tiens! la couverture qui crie, à présent! s’exclama l’un

des cyniques larrons.

"— Un enfant! il y a un enfant! s’écrièrent-ils. En voilà une

bonne!... Celui-là ne sera au moins pas récalcitrant, ni

difficile à exécuter, on n’a qu’à serrer un peu le cou et..."

Un des Piémontais allait saisir la pauvre petite créature et

nouer autour de son cou ses gros doigts calleux, lorsque

Favier intervint.

"— Attends, dit-il. Andréino vient de trouver une lettre dans

le portefeuille du défunt; sachons au moins ce que celui-ci

était et s’il ne possédait pas plus d’argent qu’il ne semble.

Qui est-ce qui sait lire ici? ajouta-t-il en élevant sa

lanterne sourde dont le rayon blafard éclaira une feuille

blanche que dépliait Andréino.

"— Pas moi.

"— Ni moi.

"— Moi non plus.

"— Diable! et moi pas plus que vous, dit le colosse. Comment,

Andréino, tu ne peux pas nous tirer d’embarras? Je te croyais

plus érudit?

"— Moi foi, mon vieux, je sais un peu défricher l’imprimé, et

encore l’italien, mais ce grimoire-là, je sens que c’est pour

moi lettre morte.

"— Bah! fit un autre, ça ne nous servirait peut-être à rien,

tout ça c’est des sentiments sans doute et pas autre chose. Ce

qu’il y a de clair, c’est que ce satané bourgeois n’était pas

cossu. Nous avons cru dépister un richissime seigneur et c’est

nous qui sommes volés. Allons! reste encore à tordre le cou à

la pigeonne. Qui s’en charge?

"— Donne, dit le braconnier qui demeurait songeur. A présent

que nous avons partagé l’argent, partageons-nous la tâche:

moi je pars avec la mioche que j’arrangerai proprement là-bas

dans quelque trou; Andréino va prendre par la forêt avec le

cheval et la voiture dont vous vous déferez bien à la ville;

je vous les abandonne; vous vendrez l’un à la foire, et en

repeignant l’autre nul n’y verra goutte; vous autres, ajouta-

t-il en désignant les deux Italiens qui semblaient l’écouter

avec déférence, enfouissez-moi habilement ces corps dans la

terre.

"— Tu nous laisses le plus sale ouvrage, ripostèrent-ils,

mécontents.

"— Alors je réclame ma part entière du butin, et croyez-vous

qu’Andréino ait la besogne la plus commode? Il risque d’être

rencontré; si on lui demande d’où il vient avec sa rosse et sa

voiture!...

"— Va bene, va bene!" firent les bandits qui se mirent

aussitôt à creuser la fosse où devaient être ensevelis côte à

côte le voyageur et le cocher.

Sous un arbre, étaient cachés les instruments nécessaires à

leur travail, car les larrons avaient tout prévu, et ce ne

devait être la première fois que pareil ouvrage leur passait

entre les mains.

Pendant ce temps, Andréino disparut sous bois avec le butin,

et Favier s’éloignait, prenant par la grande toute pour

regagner sa misérable demeure; il allait ainsi, trébuchant

dans la nuit et serrant contre lui la petite fille qui s’était

rendormie paisiblement.

Il réfléchissait.

"Si je la jette à la rivière, se disait-il, cela peut me

compromettre, la rivière coule à deux pas de chez moi; on

retrouverait le petit corps et l’on pourrait reconnaître

l’enfant du voyageur parti hier soir de l’auberge du Coq Bleu;

on ferait des recherches pour savoir ce qu’est devenu le père,

et alors... bonsoir la sécurité. Tonnerre!... J’aurais dû

laisser la moucheronne avec les autres! D’un côté, cependant,

j’ai empoché la lettre et ce n’est pas une mauvaise idée; je

prierai la vieille Manon de me la lire; elle comprend

l’écriture, et c’est la seule personne à laquelle je puisse me

fier; elle a des raisons pour ne pas me trahir. Donc

j’apprendrai quelle est l’enfant, si elle n’a pas quelques

parents riches, et, un peu plus tard, en faisant un peu de

chantage, on pourrait gagner de l’argent avec ce moineau. Je

combinerai un petit roman dans lequel je m’attribuerai un beau

rôle, et... enfin je verrai!"

L’homme eut un mauvais rire, berça maladroitement dans ses

bras noueux la petite fille qui s’était réveillée et qui

pleurait; elle se rendormit bien vite et Favier continua sa

toute dans cette nuit sinistre. Le ciel était uniformément

gris et bas; une grande tristesse semblait se dégager de

toutes choses, et le vent de minuit s’éleva tout à coup.

CHAPITRE II

LE LOUVETEAU MORT.

Il connaissait le chemin, par cœur, sans doute, même dans la

forêt où il pénétra après une heure et demie de marche et au

centre de laquelle se trouvait son habitation.

Il l’atteignit enfin: C’était une cabane de planches, mal

construite et à peine abritée du vent; il en poussa la porte

d’un coup de pied; aussitôt on entendit une sorte de hurlement

dans l’ombre et le bruit d’un souffle haletant.

"— Paix donc! louve du diable! grommela le braconnier; c’est

ton maître, ne le sens-tu donc plus, maintenant?"

Alors le hurlement se changea en un gémissement plaintif.

"Qu’est-ce qu’il y a donc, tonnerre!... s’écria l’homme en

frottant une allumette contre le bois graisseux d’une table.

Il fit de la lumière avec une chandelle de suif dont la lueur

jaunâtre éclaira d’un reflet terne le misérable logis.

En effet, bien misérable! le mobilier se composait d’une

matelas de feuilles sèches servant de lit, et garni d’une

couverture sordide; d’une table maculée de taches et tailladée

de coups de couteau; d’une chaise boiteuse et dépaillée et

d’un mauvais buffet contenant quelque peu de vaisselle

ébréchée; au mur pendaient, accrochées à un clou des hardes

fripées.

L’homme se débarrassa de son fardeau qu’il déposa sur le lit

de feuilles sèches; aussitôt, dans l’obscurité, de dessous la

table, rampa un long corps velu qui s’approcha de la petite

fille, et une tête noire se dressa à côté de la tête dorée du

pauvre baby. Le même renâclement, entendu à l’arrivée de

Favier, se fit entendre de nouveau.

Le braconnier se retourna:

"Paix donc encore une fois! Ah! ah! vous avez flairé du

gibier, ma belle? Ma foi! si le cœur t’en dit, louve du

diable, tu peux en faire ton souper. De fait, ce sera peut-

être un débarras pour moi."

L’animal qui se dressa alors sur ses quatre pattes était une

louve gigantesque au poil noir et rude, à l’œil sanglant, aux

dents aiguës et blanches.

Mais, au lieu de profiter de l’invitation de son maître, elle

poussa de nouveau un gémissement et se mit à lécher doucement

de sa langue rugueuse le petit visage rose couché sur le

matelas.

L’enfant pleura, sans doute elle avait faim.

"Et ton louveteau, louve du diable? reprit Favier en retirant

du buffet un verre, une bouteille, du pain et du lard."

La pauvre bête gémit plus fort; l’homme se baissa et retira de

dessous la table le corps raidi d’un petit loup de quelques

semaines; l’animal était mort; ses yeux étaient vitrés, ses

membres froids.

"Tiens, fit le colosse étonné, je comprends pourquoi tu nous

fais cette mine, mais ne va pas, au moins, geindre toute la

nuit, satanée bête, ça m’embêterait."

Il prit le cadavre du louveteau qu’il alla jeter à une

centaine de pas de la cabane dans un trou où s’amoncelaient

des détritus de toutes sortes.

En rentrant il aperçut la mère allongée près du matelas, sa

tête noire sur ses pattes velues; il la considéra un instant,

puis, comme frappé d‘une idée subite:

"Tiens, dit-il, essayons; ce serait drôle!"

Et il plaça la petite fille tout contre la bête qu’elle se mit

à téter avec vigueur.

La louve la laissait faire avec plaisir, et, la voyant à la

fin rassasiée et rendormie, se tient immobile, la réchauffant

de son souffle puissant.

Favier se rapprocha alors de la table où vacillait la flamme

triste de la chandelle de suif, et il commença à manger.

Tout à coup, il s’aperçut que ses mains étaient rouges de

sang.

"Tiens! fit-il sans sourciller, du sang."

Il se leva en sifflotant et alla se laver. Puis il s’installa

commodément cette fois et acheva son repas; il alluma ensuite

sa pipe et compta l’or qu’il avait gagné dans sa soirée.

"Cachons cela, dit-il après l’avoir serré dans une bourse de

cuir, et joignons-y la lettre trouvée sur la père de la mioche

: je la porterai demain à la Manon qui la lira et je saurai à

quoi m’en tenir sur la moucheronne."

Titubant, le visage congestionné, le colosse alla vers le coin

le plus reculé de la cabane et y fourragea quelques minutes

dans l’ombre.

Puis il s’étendit sur le matelas, laissant l’innocente

créature qu’il avait faite orpheline, paisiblement endormie

entre les pattes de la louve; la chandelle à bout de mèche

s’éteignit et la nuit épaisse enveloppa le pauvre logis où

l’on n’entendit plus que le bruit de trois respirations

différentes: le souffle à peine perceptible de l’enfant,

celui puissant et bruyant de la bête et enfin l’haleine

entrecoupée de hoquets de l’ivrogne vautré sur la paille.

CHAPITRE III

LE COUP DE BOTTE.

"Nounou! ici Nounou! cria une voix rude."

L‘animal releva sa tête velue, coucha les oreilles en grondant

et ne bougea pas.

"Moucheronne! ici Moucheronne! ici tout de suite!"

Alors une petite masse confuse sortit de derrière la louve:

c’était une fillette brune et maigre, au teint hâlé, aux

cheveux en broussailles dont les boucles de jais retombaient

jusque sur ses sourcils. Elle pouvait avoir sept ans; son

petit visage mince et bronzé exprimait une profonde terreur.

Mais aussitôt la bête que l’homme appelait Nounou vint se

placer à côté d’elle et montra une rangée de dents aiguës et

blanches, comme pour défendre l’enfant.

"Toi, va-t’en, fit le braconnier en lui allongeant un coup de

pied."

Docile, la louve recula en grondant toujours, mais sans

s’éloigner de la petite fille qui posa sa main maigre et

fluette sur le poil rude de son amie.

"Qu’as-tu fait hier? demanda l’homme."

L’enfant le regarda avec ses grands yeux noirs farouches.

"— Ce que vous m’avez ordonné, répondit-elle brièvement.

"— Et que t’avais-je ordonné? parleras-tu, tonnerre du

diable! est-ce que je vais me souvenir de cela, brute que tu

es! rugit la colosse en levant son énorme poing sur la frêle

fillette."

Un nouveau grondement l’arrêta. Alors il ouvrit la porte de la

cabane, et, montrant le chemin à la louve:

"En chasse, toi, il n’y a rien à souper."

La louve obéit après avoir passé sa grande langue rose sur le

petit bras nu de l’enfant.

Alors celle-ci frémit en se voyant face à face avec l’homme

qui la meurtrissait de coups chaque jour, et privée de

l’unique défenseur que le ciel lui eût accordé.

Comme pour adoucir le misérable qui la regardait avec colère

et mépris elle s’empressa de dire:

"— J’ai lavé le linge, nettoyé la vaisselle, balayé la

maison, recousu le matelas, fait cuire la soupe, aidé Rose...

"— Et tu t’es amusée ensuite, naturellement, fainéante,

propre à rien.

"— Je n’en ai pas eu le temps, murmura la petite fille.

"— Je ne te crois pas, tu n’ouvres la bouche que pour dire

des mensonges."

L’enfant redressa sa taille exiguë, et indignée:

"— Je ne mens jamais."

L’homme se retourna:

"— Te tairas-tu, tonnerre du diable! Je crois, ma parole, que

ça se permet de raisonner. Et que fais-tu là à me regarder

avec tes grands yeux idiots.

"— J’attends que vous me disiez ce que je dois faire.

"— Ce que tu dois faire? je te le dirai tout à l’heure; pour

le moment ôte-moi mes bottes; je suis fatigué et elles sont

toutes mouillées. Allons, tire."

Le colosse se laissa tomber sur l’unique chaise du logis, qui

craqua sous son poids, et l’air goguenard, la pipe aux dents

et les bras croisés, tendit ses deux jambes à "la

Moucheronne."

La Moucheronne s’agenouilla sur le sol nu et se mit en devoir

de tirer les bottes; mais, quelques efforts qu’elle fît, elle

ne put; ses petits doigts n’avaient pas la vigueur nécessaire

pour ce rude travail, ses ongles s’éraflaient sur le cuir

maculé de boue et ses bras menus s’épuisaient.

Elle y mettait pourtant toute la bonne volonté possible; la

sueur ruisselait sur sa figure, collant ses cheveux aux

tempes, et ses dents blanches s’enfonçaient dans sa lèvre

rouge tandis que sa petite poitrine haletait.

"— Je ne peux pas, murmura-t-elle timidement après quelques

minutes d’essais infructueux.

"— Ah! tu ne peux pas? Ote-moi mes bottes, dit tranquillement

l’homme sans enlever sa pipe de ses lèvres lippues."

La Moucheronne recommença, redoublant d’efforts, mais sans

plus de succès.

"— Je ne pourrai jamais! répéta-t-elle."

Pour toute réponse Favier, le colosse fort comme un taureau,

lui lança un tel coup de pied dans l’estomac que la petite

fille alla rouler à l’autre extrémité de la cabane; le sang

lui sortait de la bouche et sa tête porta si rudement contre

le mur qu’à son front s’ouvrit une large fente. Elle demeura

évanouie.

L’homme poussa un juron énergique, se leva, éloigna le petit

corps du bout de sa botte, parce qu’il gênait son passage, et

sortit sans refermer la porte.

Au dehors, il faisait clair et gai; on était au printemps; le

soleil piquait de rayons d’or capricieux les ombrages touffus

de la forêt; le ruisseau babillait plus loin; la mousse

fraîche recouvrait le sol; l’air était tiède et parfumé; les

oiseaux chantaient, les lièvres et les lapins s’ébattaient

joyeusement dans la clairière.

Pendant une heure une paix délicieuse, toute faite d’harmonies

et de parfums, enveloppa le bois; puis, tout se tut comme par

enchantement; les jolies bêtes effarouchées disparurent en un

clin d’œil, les oiseaux se cachèrent; sur le velours foncé des

gazons un énorme animal marchait sans bruit; une ombre

gigantesque interceptait par places les rayons du soleil;

c’était la louve qui rentrait, traînant après elle le fruit de

sa chasse ou de sa maraude: une grosse lapine déjà morte et

un mouton à demi égorgé.

Mais avant d’arriver à la cabane de Favier, elle huma l’air,

poussa un sourd grondement, et, lâchant sa proie qui retomba

sur le sol, elle se précipita dans le logis ouvert.

L’enfant y était toujours privée de sentiment. L’animal gémit

douloureusement, s’approcha d’elle et lécha la plaie de son

front.

Alors la Moucheronne ouvrit les yeux, de grands yeux pleins

d’angoisse et de terreur, mais, apercevant la bête qui lui

prodiguait les caresses et les soins, elle murmura faiblement

:

"Nounou!" Puis, sans se soucier du sang qui coulait sur son

visage, elle passa ses petits bras autour du cou de la louve

et pleura amèrement.

"Nounou, pauvre Nounou, répétait-elle, nous sommes bien

malheureuses, du moins, pas toi, car il n’ose pas te battre,

tu saurais te défendre; mais moi, dès que tu n’es plus là, je

suis rouée de coups, et maintenant j’ai bien mal là... et là;

fit-elle en portant la main à sa poitrine et à son front."

La louve continuait à lécher tendrement l’enfant qu’elle

aimait et qu’elle avait nourrie de son lait, paraissant

écouter ces paroles naïves, et comme si elle les eût comprises

et qu’elle eût pris une résolution soudaine, elle se leva et,

s’arc-boutant sur ses quatre jambes, sembla attendre quelque

chose.

Sans doute que la Moucheronne devina sa pensée, car elle se

leva à son tour, mais avec peine, sa faiblesse étant extrême,

et elle s’installa commodément sur le dos de l’intelligent

animal.

Nounou qui était robuste et qui avait sans doute porté souvent

l’enfant de cette manière, se mit en marche aussitôt pour

traverser la forêt, allant doucement, car la petite blessée ne

se soutenait qu’avec peine; la brave bête s’arrêta un instant

près du ruisseau et la pauvrette put y étancher sa soif

ardente.

Après trois quarts d’heure de marche, environ, on put

apercevoir le toit rustique d’une cabane semblable à celle de

Favier; lorsqu’elle y fut arrivée, la louve gratta à la porte

qui s’ouvrit aussitôt.

Il était temps car la petite fille ne pouvait plus se tenir,

même couchée sur le dos de la bête, et sa tête vacillait de

gauche à droite et de droite à gauche comme si elle eût été

près de défaillir de nouveau.

Celle qui parut alors sur le seuil du logis était une femme

très vieille appuyée sur un bâton; son front était couvert

d’un bonnet de laine noire sans ornements, sa robe était

pauvre et usée mais propre; ses pieds chaussés de sabots; son

nez touchait presque son menton; mais quoique son visage,

traversé de mille rides entrecroisées, lui fit donner au moins

quatre-vingts ans, ses yeux étaient vifs et perçants.

"— Quoi? C’est Nounou! fit-elle sans paraître s’étonner de

voir à sa porte cette bête de taille gigantesque; et voilà une

gentille enfant, ajouta-t-elle en avançant ses mains

tremblantes vers la fillette. Mais, Dieu me pardonne, elle est

malade, elle est blessée même."

Et avec une vigueur qu’on n’aurait pas dû attendre de ce vieux

corps recroquevillé, elle porta presque la petite fille qui

n’avait plus conscience de rien, et, suivie de la louve, elle

entra avec elle dans la cabane.

Là elle s’assit sur un escabeau et examina le front de la

blessée.

"Une chute, murmura-t-elle, et encore, que sait-on? C’est la

Moucheronne, la petite à Favier; déjà si grande?... Est-il

possible qu’il y ait huit ans que le braconnier m’a apporté la

lettre... cette fameuse lettre que je n’ai pas pu lire parce

que je ne lis que le français et qu’elle était écrite dans une

langue inconnue; l’anglais peut-être. Quel dommage! je saurais

au moins ce qu’est l’enfant et s’il n’y aurait pas moyen de la

retirer à cet homme. Car, il n’y a pas à dire, ce Favier

n’élève pas la petite sur des roses, je le connais... Qui sait

si cette plaie béante n’est pas due à la brutalité du

braconnier. Voyons si elle ne serait pas blessée ailleurs."

La vieille femme dégrafa le corsage ou plutôt le haillon qui

servait de robe à la fillette, et découvrit un petit buste

ravissant, taillé merveilleusement comme dans un morceau

d’ivoire, mais sur la peau aux reflets bronzés se voyait çà et

là la trace d’une meurtrissure, marques bleues provenant de

coups anciens ou nouveaux; et enfin sur la poitrine

l’empreinte rouge d’un talon de botte demeurait toute fraîche

imprimée.

"Oh! le brutal, le monstre! murmura la vieille femme

indignée."

Et des larmes montèrent à ses vieux yeux qui avaient pourtant

beaucoup pleuré déjà, car c’est toujours chose infiniment

triste qu’un être faible et sans défense soit maltraité et

rudoyé par un autre être robuste et dominateur.

Manon déposa la fillette sur un lit maigre, mais certainement

plus confortable que la paillasse de Favier, et alla chercher

dans un buffet un flacon rempli d’une liqueur jaunâtre dont

elle fit glisser quelques gouttes entre les dents serrées de

la mignonne.

Cela fait, elle retira du bahut un paquet de toile coupée en

bandes et un petit pot d’onguent dont elle enduisait le front

troué qu’elle entoura ensuite d’un linge blanc.

L’enfant sembla ressentir aussitôt un inexprimable

soulagement; ses grands yeux noirs s’ouvrirent languissamment

et rencontrèrent le visage laid mais bon de la vieille

solitaire.

"Ne dis rien, mignonne, repose-toi, ce ne sera rien."

Mais au lieu d’obéir, la fillette murmura faiblement:

"— Qui êtes-vous?

"— Une amie.

"— Qu’est-ce que c’est, une amie? fit la Moucheronne étonnée.

"— Quelqu’un qui t’aime et qui te veut du bien.

"— Quelqu’un qui m’aime? reprit l’enfant avec un sourire amer

sur ses petites lèvres décolorées; il n’y a que Nounou."

Et, à ce souvenir, prise d’un vague effroi, elle souleva sa

tête endolorie.

"Nounou! Nounou! Où est-elle?"

A ce cri la louve bondit et vint poser son museau noir et

pointu sur le bord de la couverture en regardant son ex-

nourrissonne avec ses bons yeux d’animal fidèle.

"— Paix, Nounou! laisse-la en repos. Tu vois bien, petite,

ajouta Manon en s’adressant à la malade, tu vois bien qu’elle

n’est pas loin, ta Nounou.

"Quand on pense, ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même,

quand on pense que tous les petits ont un père, une mère ou un

parent pour les dorloter ou les soigner, et que ce pauvre

oiseau du bon Dieu n’a qu’une louve pour la protéger! Car je

ne compte pas Rose, la pauvre idiote du village que Favier

prend à la journée pour donner les soins essentiels à l’enfant

et faire le gros du ménage. Ca fait peine, oui ça fait peine,

et si ce n’était que tout ce qui vient de là-haut est bien

fait, on se demanderait ce que celle-ci est venue faire dans

la vie."

Pendant ce soliloque de la vieille femme, la fillette la

regardait curieusement; en fait d’êtres humains elle n’avait

jamais vu que Favier et Rose l’idiote, car nulle autre

créature qu’eux, la Moucheronne et la louve, ne franchissait

le seuil du pauvre logis caché dans la forêt, et la

Moucheronne ne s’en éloignait jamais; Favier avec ses rapines

et Nounou avec sa chasse approvisionnaient seuls le garde-

manger; Rose apportait le pain du village et préparait

grossièrement les repas. Depuis qu’elle se sentait vivre, la

fillette ne connaissait d’autres figures que la face bestiale

du colosse, celle aussi méchante et plus bestiale encore de

Rose, et le museau intelligent de la louve.

Quant à la sienne propre, elle l’avait à peine entrevue,

fuyante, insaisissable, dans le cristal du ruisseau,

lorsqu’une absence plus longue de Favier ou un de ses sommeils

d‘ivresse permettait à la pauvrette de jouer un instant sous

bois.

Aussi sa surprise fut-elle grande en apercevant une femme très

vieille, cassée, au menton branlant, à laquelle elle trouva

une vague ressemblance avec Nounou; et encore Nounou ne

parlait pas, elle, mais la Moucheronne la comprenait, tandis

que la femme parlait le même langage que ce méchant Favier et

que Rose l’idiote.

"— Ecoute, lui dit Manon en caressant de ses mains ridées les

petites mains brunes de l’enfant, c’est Favier qui t’a fait du

mal, n’est-ce pas?

"— Favier?

"— Oui, l’homme chez qui tu vis.

"— C’est lui, répondit la fillette avec une sorte de

résignation farouche; il m’en fait toujours, du mal.

"— Toujours?

"— Oui, chaque jour il me frappe, excepté une fois, parce

qu’il n’était pas rentré.

"— Et tu supportes cela?"

L’enfant la regarda, si étonnée, que Manon vit qu’elle ne

comprenait pas sa question. En effet, comment un pauvre être

chétif et misérable comme cette enfant de sept ans, pouvait-il

résister à une brute sauvage comme Favier?

"— Pourquoi restes-tu chez lui? reprit la vieille femme.

"— Il le faut bien puisque je lui appartiens, répondit la

Moucheronne, toujours avec cette passivité fatale de

l’impuissance.

"— Il ne t’a pas dit qu’il était ton père, au moins? s’écria

Manon.

"— Un père, qu’est-ce que c’est?

"— Un père est, comme la mère, un défenseur que donne la

nature ou plutôt Dieu qui vous crée; c’est celui qui, après ce

Créateur, vous donne la vie, le bien-être, vous protège, vous

nourrit, vous aime.

"— Le père, la mère? fit l’enfant songeuse, c’est tout cela?

Alors c’est Nounou."

Et sa petite main maigre toucha instinctivement la grosse tête

de la louve.

"— C’est plus que Nounou encore, reprit Manon, parce que

Nounou n’est qu’une bête et que le père est un homme, la mère

une femme, un être comme toi, non seulement fait de chair et

d’os mais possédant encore un âme, une intelligence et la

parole."

La petite fille roula sa tête brune avec fatigue sur

l’oreiller.

"— Je ne vous comprends pas, dit-elle lassée, je ne connais

au monde que Nounou qui soit pour moi ce que vous dites. Mais,

reprit-elle aussitôt, qui donc m’a amenée ici? J’ai eu si mal

que je ne me souviens plus.

"— C’est ton amie la louve.

"— Et où suis-je?

"— Toujours dans la forêt mais loin de chez toi.

"— Loin de chez le maître, voulez-vous dire. Ah! que va-t-il

faire lorsqu’il rentrera et que le feu ne sera pas allumé et

la soupe pas prête? Rose me laisse tout faire.

"— Il fera ce qu’il voudra; il t’a à moitié assommée, moi je

veux te soigner et je te garde, voilà tout.

"— Mon Dieu! fit la fillette avec un soupir de bien-être, il

me tuera après s’il le veut, mais je suis si bien ici!"

Elle considéra de nouveau Manon et dit tout à coup:

"— Vous êtes bonne, très bonne, presque aussi bonne que

Nounou; vous lui ressemblez."

Pour elle, la louve représentait l’idéal de la bonté et du

dévouement; Manon ne parut point froissée de la comparaison et

un sourire desserra ses lèvres parcheminées.

"— A présent, dit-elle en arrangeant la couverture du lit, il

faut dormir, petite, et ne t’inquiéter de rien; nous veillons

sur roi, Nounou et moi."

Elle mit un baiser sur le front de l’enfant qui, avant de

s’endormir, se demanda toute pensive, d’où venait que ce

simple geste lui faisait si grand bien au cœur.

Nounou aussi l’embrassait, mais, à sa manière, d’un coup de sa

grande langue rugueuse, et ce n’était plus comme cela.

Est-ce qu’elle aurait vraiment deux amies à présent? Oh! comme

ce serait bon, alors, et combien peu lui importeraient

désormais les coups et les injures du braconnier si elle se

sentait aimée et soutenue d’autre part?

CHAPITRE IV

POURQUOI L’A-T-IL LAISSEE VIVRE?

La Moucheronne ne se réveilla que le lendemain matin de bonne

heure; la rosée humide pendait encore aux feuilles des arbres

et perlait aux brins de gazon; les oiseaux gazouillaient leur

prière; les écureuils faisaient leur toilette; le ciel était

bleu teinté de rose et le soleil jetait son premier rayon de

chaleur sur la nature rafraîchie et reposée.

La Moucheronne ouvrit les yeux, elle ne se sentait plus de

mal, rien que de l’engourdissement dans la tête et à la

poitrine avec un peu de moiteur à la peau.

Elle avait si bien dormi dans ce lit qui avait été pour elle

le moelleux d’un nid de plumes au lieu du varech séché de

Favier; elle y avait eu bien chaud et y avait fait de beaux

rêves; à son réveil, elle n’avait pas entendu la voix rude du

colosse lui crier: "A l’ouvrage, donc, fainéante! Est-ce que

tu vas te reposer toute la matinée, maintenant?"

Cette cabane, elle ne la connaissait pas; certes, c’était une

pauvre masure, mais elle lui fit l’effet d’un palais; l’air ne

s’y glissait pas sous les solives recouvertes de chaume; une

bonne odeur d’herbes médicinales remplaçait l’odeur fade et

écœurante de l’eau-de-vie et du tabac dont Favier saturait son

taudis; le long du mur s’alignait la vaisselle, pauvre mais

bien reluisante, formant tout l’avoir de Manon.

Manon, elle, dormait dans un vieux fauteuil de cuir, la tête

renversée au dossier, un chapelet de bois entre ses doigts

ridés.

La Moucheronne se demanda ce qu’était cette espèce de collier

de perles noires qu’égrenait la vieille femme en

s’assoupissant.

Enfin, accroupie à ses pieds et ne dormant que d’un œil,

Nounou reposait sa grosse tête noire sur ses longues pattes

velues.

Ce tableau plein de paix et de tranquillité, quoique dépourvu

de luxe et même de bien-être, apparut à la fillette comme

l’image de la félicité parfaite, et elle se mit à songer en

attendant le réveil de ses deux gardiennes; ce réveil ne tarda

pas. Nounou s’étira et vint souhaiter le bonjour à son

ancienne nourrissonne.

Manon ouvrit les yeux à son tour et s’approcha du lit où elle

donna à la petite malade le baiser du matin, puis, elle

disparut dans un réduit attenant à la maisonnette; on entendit

bêler une chèvre, ce qui fit dresser l’oreille à Nounou; mais,

en louve bien élevée, elle comprit que la chèvre de la mère

Manon n’était pas une proie pour elle et demeura paisible,

auprès de sa petite amie.

Bientôt la vieille femme reparut tenant à la main un bol de

lait crémeux et nourrissant que la Moucheronne but avidement.

Depuis longtemps elle n’avait rien goûté d’aussi bon.

"Je ne puis te nourrir toi, pauvre bête, dit Manon à la louve

dont elle caressa le poil rude."

Mais l’excellent animal savait se plier aux exigences de la

situation, et d’ailleurs ses pareils peuvent supporter un long

jeûne sans trop en souffrir.

Vers onze heures, la petite fille, quoique faible encore, put

se lever et se promener un peu autour de la cabane avec ses

deux amies. Manon la fit causer et s’étonna de son ignorance

profonde qu’expliquait cependant le genre de vie que menait

l‘enfant depuis six années.

De Dieu, de la famille, de l’existence, la Moucheronne n’avait

aucune idée; par exemple, elle connaissait à fond et par

expérience le froid, la faim, les privations et les mauvais

traitements, toutes souffrances rares heureusement dans un âge

aussi tendre.

Ce qu’elle connaissait bien aussi, et c’étaient là ses seules

consolations avec la tendresse fidèle de Nounou, c’était la

nature avec ses grâces rayonnantes, la forêt avec ses

enchantements; les nuits d’été avec leurs beautés sereines, la

neige de l’hiver avec ses tristesses mornes mais splendides

aussi; puis, les humbles habitants du bois: les insectes

dorés, les lapereaux peureux, les oiseaux chanteurs, les

rossignols aux suaves mélodies, les scarabées, les papillons

aux ailes bleues, les phalènes du soir, les vers-luisants;

elle distinguait déjà chaque arbre de la forêt, les troncs

moussus, les rameaux desséchés ou les branches jeunes et

pleines de sève; enfin le ruisseau babillard où la lune allait

boire et se baigner, et où elle, la Moucheronne, emplissait

une cruche trop lourde pour ses bras débiles, Rose devenant de

plus en plus nulle. Et puis, elle connaissait le travail, non

le travail intelligent qui élève l’âme de l’enfant en lui

découvrant peu à peu les choses de cette vie et de l’autre,

qui meuble sa mémoire souple et lui enseigne à discerner le

bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux; mais le dur

labeur de chaque jour qui essouffle les poumons, rompt les os

des épaules et des bras, meurtrit les petits pieds nus et

mouille le front de sueur.

Elle ne connaissait que celui-ci, et encore l’accomplissait-

elle par habitude, machinalement, comme ces animaux des

cirques auxquels on enseigne des tours adroits à force de

coups.

Quelques efforts qu’elle fît, quelque patience qu’elle

montrât, quelque zèle qu’elle manifestât, jamais on ne

l’encourageait par une bonne parole, un sourire, un merci. Des

coups, des injures, et toujours des injures et des coups, cela

ne variait pas. Depuis qu’elle se souvenait avoir mis sa main

de bébé au travail.

Mais aujourd’hui, pour la première fois, elle trouvait du

plaisir à se laisser vivre; l’air était si tiède et embaumé,

le soleil si gai, les deux êtres qui l’entouraient si bons!

Elle n’avait pas été battue et se demandait avec anxiété si

elle ne faisait pas un rêve trop beau, comme les rêves de ses

courtes nuits, car Dieu qui est bon père, lui donnait dans le

sommeil ce que la réalité lui refusait; elle se demandait si

Favier, avec sa grosse voix brutale et son poing si lourd,

n’allait pas interrompre brusquement ce doux songe.

Mais non, et la journée s’écoula trop vite au gré de la

fillette qui, avec sa grâce touchante et naïve, avait conquis

le cœur de Manon; Manon qui se disait en la voyant aller et

venir, svelte et jolie comme une statuette de bronze, sous

l’ombre fraîche des grands arbres:

"Cette petite n’est assurément pas une enfant du peuple, mais

qu’est-elle, et qui sait si, dans quelque coin du monde, sa

mère ne la pleure pas amèrement?"

La nuit se passa encore pour la Moucheronne dans un

enchantement profond; seulement elle obligea sa vieille

bienfaitrice à reprendre son lit et se fit toute petite pour

n’occuper qu’une place étroite de la mince couchette.

Le lendemain, vers midi, comme l’enfant jouait avec Nounou,

couchées ensemble au soleil sous les yeux de Manon qui triait

ses herbes, un pas pesant retentit sous bois, et la louve se

leva soudain en grondant, tandis que la petite fille

s’enfuyait en poussant un cri de détresse.

Ce pas était le pas de Favier, et le colosse apparaissait

maintenant; son visage féroce et couvert de poils d’un roux

sale, frémissait d’une colère terrible.

"Ah! ah! cria-t-il en apercevant la fillette qui se réfugiait

toute tremblante vers la vieille Manon, ah! ah! ne faut-il pas

à présent que je vienne relancer jusqu’ici cette fainéante?

Approche, vaurienne, approche, gueuse! Viens ici que je te

fasse sentir...

"— Favier!... ne la frappez pas! vous entendez? s’écria Manon

en arrêtant le bras menaçant levé sur la fillette.

"— Arrière! sorcière du diable! fit l’ivrogne exaspéré par

cette résistance; je veux la Moucheronne; je suis bien libre

de la battre, j’espère?"

L’enfant recula vers le mur, pâle et frissonnante.

"— Favier! reprit Manon d’une voix plus haute, car

l’indignation doublait ses forces! Favier, écoutez-moi: Cette

petite m’est arrivée avant-hier dans un état que je l’ai crue

prête à mourir; c’est vous, malheureux, qui l’aviez arrangée

ainsi. La louve me l’a amenée et je l’ai pansée et soignée de

mon mieux, la pauvre âme, amis ce n’était point chose facile,

car vous n’y allez pas de main morte, Favier.

"— Et s’il me plaît de frapper cette vermine, répéta le

braconnier avec son rire hideux, elle est bien à moi, je

suppose.

"— Non, elle n’est pas à vous, répondit la vieille femme avec

force, et vous n’avez pas le droit d’en faire une martyre

comme vous le faites, après avoir assass...

"— Manon! sorcière de l’enfer!... hurla Favier en saisissant

les poignets débiles de la pauvre octogénaire avec une telle

brutalité, que la marque de ses doigts demeura imprimée en

rouge sur la parcheminée; si tu dis encore un seul mot, si tu

t’occupes de cette satanée Moucheronne, je dénonce ton fils."

A cette menace, pleine de sous-entendus, le visage de Manon

prit une teinte livide et sa tête retomba sur sa poitrine;

elle était vaincue.

Favier desserra son étreinte.

"— Après tout, dit-il en reprenant son ton goguenard, la

Moucheronne est bel et bien à moi puisque c’est moi qui lui ai

sauvé la vie.

"— Vous lui avez sauvé la vie?............"

Manon prononça ces mots d’une voix amère et la fillette releva

les yeux avec étonnement sur le braconnier.

"— Tiens! reprit l’homme avec son mauvais rire, je pouvais

lui tordre le cou et l’envoyer rejoindre son... enfin... en

faire ce que voulaient les camarades.

"— Ah! oui, vous l’avez laissée vivre quand vous pouviez la

tuer, mais c’était par calcul et non par pitié; vous vous

attribuez les droits d’un maître; l’enfant vous est utile pour

tenir votre ménage, pour vous servir et recevoir vos coups

quand vous avez besoin de décharger votre colère sur

quelqu’un; vous en faites votre esclave, votre souffre-

douleur, votre chien et...

"— Manon! cria le braconnier avec un geste terrible."

La vieille femme se tut.

Alors la Moucheronne, se glissant derrière elle, murmura

doucement à son oreille:

"— Gardez-moi.

"— Je ne le puis, pauvre ange du bon Dieu, répliqua la bonne

créature en se retournant."

Et deux larmes coururent dans les sillons creusés par les

rides, peut-être par les pleurs.

La petite fille courba la tête à son tour, mais elle eut la

force de ne pas pleurer.

"— Suis-moi, grogna Favier en brandissant au-dessus de ses

frêles épaules son énorme bâton noueux."

Mais il se sentit aussitôt saisir fortement par sa blouse; il

se retourna, une malédiction aux lèvres, croyant, que c’était

encore la mère Manon qui se plaçait entre lui et sa victime;

il rencontra l’échine maigre, les crocs aigus et les yeux

ardents de la louve, et il ne frappa point.

Tous les trois reprirent le chemin de la cabane, laissant la

mère Manon seule et triste chez elle.

L’homme marchait à grandes enjambées en sifflotant une chanson

obscène entre ses dents; la louve suivait, l’oreille basse,

comme fâchée de rentrer au logis, et l’enfant trottinait aussi

vite que le permettait la petitesse de ses pieds, en

retournant cette pensée dans son cerveau fatigué:

"Pourquoi donc m’a-t-il laissée vivre puisqu’il ne m’aime

pas? Il valait bien mieux me laisser dans la mort."

CHAPITRE V

LES REVES DE LA MOUCHERONNE.

De ce jour-là, le petit esprit neuf et inculte de la fillette

se mit à travailler: ses mains et son corps seuls se

livrèrent aux dures occupations quotidiennes; elle remplissait

machinalement son devoir et son esprit trottait au loin.

Quelles réflexions s’agitaient dans cette petite tête? Dieu

seul pouvait le savoir avec Nounou qui recevait les

confidences de l’enfant.

Lorsque vint l’été, avec ses journées brûlantes et ses nuits

splendides, Favier s’absenta davantage et son souffre-douleur

eut quelque répit. Rose demeurait à présent au village.

En dehors de la forêt, c’était une fournaise de soleil que

fuyaient les hommes et les bêtes; au dedans, c’était l’ombre

et la fraîcheur délicieuse.

La Moucheronne rêvait souvent aux paroles de Manon; sans le

savoir, la vieille femme avait éveillé, dans les recoins

obscurs de ce jeune esprit, bien des choses qui y

sommeillaient.

Cette petite fille de sept ans à peine qui avait passé sa vie

entre un homme silencieux et farouche, une servante imbécile

et une louve, était d’une ignorance absolue; seulement Dieu

l’avait créée intelligente et réfléchie; déjà elle commençait

à se demander le pourquoi de ce qui est. Manon lui avait parlé

du père et la mère, de leurs soins, de leur sollicitude pour

leurs enfants, et la Moucheronne étudia la famille sur les

animaux; elle observa les oiseaux et vit, à la saison des

nids, comment la femelle couvait ses petits avec amour,

comment le père les nourrissait avec vigilance.

Elle vit les jeunes lapins folâtrer dans l’herbe tendre autour

de leurs parents; elle chercha à comprendre la nature entière,

jusqu’à la poussée des plantes les plus infimes; et elle

apprit beaucoup de belles choses qui échappent à de plus

savants.

"Favier n’a jamais eu d’enfants, se dit-elle un jour, après

une de ses longues rêveries; Rose non plus; Manon et Nounou en

ont eu, je suis sûre. Et moi, ai-je un père et une mère? Qui

sait? peut-être! Alors comment suis-je en la possession de ce

méchant homme? On n’achète pas les petits enfants comme on

achète les objets nécessaires à la vie. Sans doute que mes

parents ont péri comme la famille de chardonnerets dont le

dernier orage a détruit le nid, et j’aurai échappé à la mort

comme le petit oiseau presque sans plumes encore que j’ai

nourri quelques jours."

Il y avait des noms d’animaux qu’elle ignorait absolument,

d’autres qu’elle connaissait pour les avoir entendu prononcer

par Favier; sa mémoire fraîche retenait tout sans peine.

Elle se demandait aussi qui allumait là-haut, dans l’azur

foncé de la nuit, ces étoiles d’or dont la lueur ruisselait

entre le feuillage.

Souvent, voulant faire partager son admiration à Nounou, elle

lui levait le museau vers le ciel pour lui faire goûter les

beautés du firmament, mais l’animal était blasé sans doute sur

cet éblouissant spectacle, car il se contentait de lécher la

main de la fillette et se remettait à ronger un os ou à

somnoler sur le seuil de la cabane.

Une fois encore la Moucheronne tenta de suivre la louve chez

la mère Manon.

"Reviens chaque fois que tu le pourras lui avait dit la

vieille femme."

Mais Favier s’en était aperçu, et après une dure correction,

il cria à la fillette:

"— Et à présent souviens-toi que si tu remets les pieds chez

cette sorcière, ça ne sera pas seulement toi que je punirai,

mais elle. Je divulguerai un secret qui la touche et qui lui

fera plus de mal qu’une volée de coups de poing."

Et la Moucheronne, qui ne voulait porter aucun préjudice à sa

vieille amie, s’abstint désormais d’aller chez Manon.

La louve seule s’y rendait quelquefois; en la voyant venir,

Manon comprenait que l’enfant était toujours là-bas et qu’elle

lui gardait un souvenir; elle ne cherchait pas non plus à la

voir de peur d’attirer sur l’innocente créature la colère de

son maître.

La forêt était grande et profonde; elle appartenait à un riche

marquis des environs qui apparaissait dans le pays à peine une

fois en trois ou quatre ans; non pour y faire une coupe de

bois, car il voulait laisser à ses domaines toute leur beauté

et n’avait pas besoin d’argent, mais pour y chasser à grand

fracas avec les amis dont à ce moment il peuplait son château.

Comme il était bon prince et fort insouciant, il fermait les

oreilles lorsque son garde lui rapportait les méfaits de

certain braconnier des plus mal famés.

"Bah! répondit-il en riant, j’ai du gibier de reste et pour

quelques lièvres qu’on occira sur mes terres, je ne mourrai

pas de faim."

Et le garde n’osait dresser procès-verbal à ce colosse sauvage

nommé Favier qui menaçait de son arme ceux qui le regardaient

de travers; on avait peur de lui.

De plus, il feignait d’ignorer l’existence de la mère Manon:

La vieille femme l’avait un jour guéri d’une blessure avec son

merveilleux onguent, et ce n’est pas elle qu’il eût fait

déloger du bois où elle avait élu domicile.

Enfin disons que ce serviteur, du débonnaire marquis, était

fort paresseux, et, sachant qu’il avait affaire à un maître

peu exigeant et presque toujours absent, il passait sa vie à

fumer et à pêcher à la ligne, innocentes occupations qui

laissaient toute liberté aux habitants de la forêt.

Favier, lui, pouvait avoir de bons motifs pour fuir le

voisinage des villes, car il était haï et redouté à plusieurs

lieues à la ronde; d’ailleurs cette vie solitaire convenait

parfaitement au vagabond qui n’aimait que les rapines et les

expéditions semblables à celle que nous avons dépeinte au

commencement de cette histoire.

Lorsqu’il s’absentait, c’était pour un travail de ce genre;

voilà pourquoi à son retour, — qu’il eût réussi ou non, — il

battait la Moucheronne, se grisait d’eau-de-vie, et

enfouissait de l’or au fond de son taudis.

Mais Manon, la pauvre vieille, ne devait pas avoir les mêmes

motifs pour vivre ainsi séparée du reste des hommes.

Certes, elle n’avait jamais fait de mal à une mouche; c’était

autrefois une belle et honnête fille qui avait épousé un peu à

l’étourdi, un mauvais ouvrier de la ville. Cet homme, après

lui avoir mangé tout son petit avoir, était mort, lui laissant

un fils dont elle espéra tirer toute sa consolation; mais le

jeune garçon avait trop du sang paternel: il devint bien vite

joueur et débauché. Un jour, et cela fit grand bruit dans le

pays, les gendarmes vinrent l’arrêter; il fut condamné à vingt

ans de travaux forcés; il avait alors quarante ans; mais il ne

fit que la moitié de sa peine, car il parvint à s’échapper; et

il vivait maintenant on ne savait trop où ni comment.

Deux personnes cependant le savaient: sa mère et Favier;

voilà pourquoi ce dernier menaçait souvent la pauvre vieille

femme de découvrir à la police la retraite du forçat en

rupture de ban.

Manon était venue enfouir sa honte et sa douleur au fond de la

forêt.

Quant à la louve, il y avait longtemps qu’elle et Favier

avaient lié connaissance. Un matin, le braconnier allait faire

feu sur elle lorsqu’il s’aperçut qu’elle était déjà fort

malade: alors il s’abstint de la tuer, non par pitié, mais

par une bizarrerie de sa nature mauvaise; il amena la bête

chez lui, ne la soigna pas et la garda lorsqu’elle guérit

toute seule, comme cela arrive presque toujours pour les

animaux. Il lui plaisait à lui, l’homme des bois et du

meurtre, de se voir suivi par cette bête énorme à l’œil

sanglant, au poil hérissé; cela lui donna du relief à ses

propres yeux et à ceux de ses compagnons de rapines.

Ainsi, la Moucheronne n’avait jamais vu d’autres êtres humains

que Favier, Rose et Manon. Si le garde faisait par caprice une

tournée dans les domaines du marquis, il ne s’aventurait pas

dans les parages de Favier; si quelque touriste attiré par la

beauté de ces lieux passait à travers les allées touffues, il

ne venait jamais jusqu’au cœur même de la forêt.

Enfin, un jour la Moucheronne avait bien entendu une musique

lointaine et étrange faite de sons de cors et mêlée

d’aboiements de chiens, ce qui avait fait gronder Nounou; mais

tout ce bruit s’était dissipé très promptement.

Nounou: Histoire de la Moucheronne · 第 1 / 9 段