Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andrée SISSON née LIGEROT, 1859-
1914), Nounou - histoire de la moucheronne, Barbou, 1890
Produit par Daniel FROMONT
NOUNOU
FORMAT GRAND IN-8° Carré.
PROPRIETE DES EDITEURS
NOUNOU
HISTOIRE
DE LA MOUCHERONNE
PAR
ROGER DOMBRE
NOUNOU
HISTOIRE DE LA MOUCHERONNE
PAR
ROGER DOMBRE
CINQUANTE-TROIS GRAVURES DANS LE TEXTE ET HORS-TEXTE
LIMOGES
MARC BARBOU & Cie, IMPRIMEURS-LIBRAIRES
Rue Puy-Vieille-Monnaie
1890
DEDICACE
Dédié à Mme Seymard de la Viste.
Chère Madame,
Permettez-moi de vous dédier cette bluette écrite sous les
ombrages de votre villa riante, en souvenir des heures
charmantes passées au bord de cette Méditerranée si belle et
si aimée où nous nous retrouvons chaque année.
Roger Dombre.
CHAPITRE Ier
SINISTRE NUIT.
Cette histoire a eu lieu en 1840 environ sous le règne de
Louis-Philippe, dans une forêt de la Bourgogne, alors moins
peuplée de cantons et de châteaux, qu'elle ne l'est de nos
jours.
La nuit était sombre; une vilaine nuit d'automne, sans lune,
sans étoiles, avec une bise aigre qui faisait gémir les
branches à demi dépouillées et qui cinglaient désagréablement
le visage.
Au milieu de la route solitaire qui conduit de Saint-Prestat à
Champ-Buf, un homme cheminait en boitillant; il venait de
loin et jurait à chaque caillou que rencontrait son pied
fourbu.
Il portait un paquet qui semblait plus embarrassant que lourd.
De temps en temps il se retournait, et une expression de
terreur pâlissait son visage lorsqu'il croyait voir passer une
ombre à ses côtés.
Il était de taille colossale et robuste; mais en ce moment il
était craintif comme un enfant.
"Pourvu quils aient bien caché le corps! grommelait-il entre
ses dents."
Ils, qui donc était-ce?
Sans doute les misérables que le nocturne voyageur avait
laissés, une heure auparavant, à minuit, au carrefour de la
Croix rouge, sur la route de Saint-Prestat.
Luvre à laquelle se livraient ces bandits consistait à
effacer le plus habilement possible les traces de leur crime.
Car un drame affreux avait eu lieu cette même nuit en cet
endroit: Trois brigands piémontais, experts en ces sortes
daffaires, aidés du braconnier Favier que nous venons de voir
arpenter la route obscure, avaient détroussé (pour employer
leur pittoresque expression) un voyageur qui se rendait, en
simple voiture de louage, au château de Cergnes situé à
quelque distance de là.
Et vraiment, il était bien pressé dy arriver, le pauvre
étranger, car, malgré les représentations de laubergiste chez
lequel il avait soupé, il avait voulu se remettre en chemin le
soir même. Cette obstination se comprenait cependant: Cet
homme, jeune encore, dont la belle et noble figure portait une
profonde expression de tristesse, avait avec lui un petit
enfant, mignonne créature que venait de quitter sa nourrice;
et le pauvre père, à lissue dun long voyage qui allait enfin
avoir un terme, pour la petite fille du moins, apaisait la
faim du bébé avec un biberon, sacquittant dailleurs de ces
soins avec une délicatesse infinie, en dépit de la maladresse
qui les accompagne toujours quand ils sont donnés par un
homme.
Et voilà que, au milieu de la route où trottait le maigre
cheval de louage, quatre bandits sétaient jetés soudain sur
la voiture. Lun avait sauté à la tête de lanimal qui
nétait, dailleurs, nullement tenté de senfuir; un autre
étranglait le malheureux cocher qui appelait à laide hélas!
en vain, et les deux autres soccupaient du voyageur.
Linfortuné essayait vaillamment de se défendre: il luttait
dans lobscurité contre deux adversaires et fut bientôt vaincu:
"Ayez au moins pitié delle! gémit le pauvre père en
recevant le coup mortel." Ce fut sa dernière parole, et il
expira, le cur mordu par une angoisse terrible à la pensée de
lenfant qui allait devenir la proie ou la victime de ses
misérables agresseurs.
Ceux-ci, munis de lanternes sourdes, contemplaient leur uvre
en silence.
"Eh! mes agneaux, il ne sagit pas de nous amuser, dit
soudain Favier, le colosse, qui semblait avoir une certaine
autorité sur les autres; il est sûr que, loin de la ville
comme nous le sommes, nous ne craignons pas la visite de la
police ni même du garde, mais les traces dune expédition
comme celle-ci doivent disparaître au plus tôt; la prudence
est la mère de la sûreté, dit-on.
" Le vieux est judicieux, fit observer lun des Italiens; à
luvre donc! fouillons dabord la voiture et les vêtements du
brave homme qui vient dêtre touché."
Le corps du cocher, dépouillé des pièces de monnaie quil
portait, fut déposé à quelques pas sous les arbres de la forêt
qui bordait le chemin; puis, le cadavre du jeune étranger fut
dévêtu et lon retira de ses poches lor quelles contenaient.
Les bandits furent déçus: ils comptaient sur une forte somme
et ils avaient à peine cinq cent francs à se partager.
" Cétait bien la peine de courir le risque de la guillotine
pour si peu! grommelaient-ils en montrant le poing au mort."
On fouilla la voiture: elle ne contenait quune valise pleine
deffets et un paquet assez volumineux que lon prit pour une
couverture de voyage.
Mais lorsquun des scélérats sen empara, ce paquet rendit un
vagissement étouffé.
" Tiens! la couverture qui crie, à présent! sexclama lun
des cyniques larrons.
" Un enfant! il y a un enfant! sécrièrent-ils. En voilà une
bonne!... Celui-là ne sera au moins pas récalcitrant, ni
difficile à exécuter, on na quà serrer un peu le cou et..."
Un des Piémontais allait saisir la pauvre petite créature et
nouer autour de son cou ses gros doigts calleux, lorsque
Favier intervint.
" Attends, dit-il. Andréino vient de trouver une lettre dans
le portefeuille du défunt; sachons au moins ce que celui-ci
était et sil ne possédait pas plus dargent quil ne semble.
Qui est-ce qui sait lire ici? ajouta-t-il en élevant sa
lanterne sourde dont le rayon blafard éclaira une feuille
blanche que dépliait Andréino.
" Pas moi.
" Ni moi.
" Moi non plus.
" Diable! et moi pas plus que vous, dit le colosse. Comment,
Andréino, tu ne peux pas nous tirer dembarras? Je te croyais
plus érudit?
" Moi foi, mon vieux, je sais un peu défricher limprimé, et
encore litalien, mais ce grimoire-là, je sens que cest pour
moi lettre morte.
" Bah! fit un autre, ça ne nous servirait peut-être à rien,
tout ça cest des sentiments sans doute et pas autre chose. Ce
quil y a de clair, cest que ce satané bourgeois nétait pas
cossu. Nous avons cru dépister un richissime seigneur et cest
nous qui sommes volés. Allons! reste encore à tordre le cou à
la pigeonne. Qui sen charge?
" Donne, dit le braconnier qui demeurait songeur. A présent
que nous avons partagé largent, partageons-nous la tâche:
moi je pars avec la mioche que jarrangerai proprement là-bas
dans quelque trou; Andréino va prendre par la forêt avec le
cheval et la voiture dont vous vous déferez bien à la ville;
je vous les abandonne; vous vendrez lun à la foire, et en
repeignant lautre nul ny verra goutte; vous autres, ajouta-
t-il en désignant les deux Italiens qui semblaient lécouter
avec déférence, enfouissez-moi habilement ces corps dans la
terre.
" Tu nous laisses le plus sale ouvrage, ripostèrent-ils,
mécontents.
" Alors je réclame ma part entière du butin, et croyez-vous
quAndréino ait la besogne la plus commode? Il risque dêtre
rencontré; si on lui demande doù il vient avec sa rosse et sa
voiture!...
" Va bene, va bene!" firent les bandits qui se mirent
aussitôt à creuser la fosse où devaient être ensevelis côte à
côte le voyageur et le cocher.
Sous un arbre, étaient cachés les instruments nécessaires à
leur travail, car les larrons avaient tout prévu, et ce ne
devait être la première fois que pareil ouvrage leur passait
entre les mains.
Pendant ce temps, Andréino disparut sous bois avec le butin,
et Favier séloignait, prenant par la grande toute pour
regagner sa misérable demeure; il allait ainsi, trébuchant
dans la nuit et serrant contre lui la petite fille qui sétait
rendormie paisiblement.
Il réfléchissait.
"Si je la jette à la rivière, se disait-il, cela peut me
compromettre, la rivière coule à deux pas de chez moi; on
retrouverait le petit corps et lon pourrait reconnaître
lenfant du voyageur parti hier soir de lauberge du Coq Bleu;
on ferait des recherches pour savoir ce quest devenu le père,
et alors... bonsoir la sécurité. Tonnerre!... Jaurais dû
laisser la moucheronne avec les autres! Dun côté, cependant,
jai empoché la lettre et ce nest pas une mauvaise idée; je
prierai la vieille Manon de me la lire; elle comprend
lécriture, et cest la seule personne à laquelle je puisse me
fier; elle a des raisons pour ne pas me trahir. Donc
japprendrai quelle est lenfant, si elle na pas quelques
parents riches, et, un peu plus tard, en faisant un peu de
chantage, on pourrait gagner de largent avec ce moineau. Je
combinerai un petit roman dans lequel je mattribuerai un beau
rôle, et... enfin je verrai!"
Lhomme eut un mauvais rire, berça maladroitement dans ses
bras noueux la petite fille qui sétait réveillée et qui
pleurait; elle se rendormit bien vite et Favier continua sa
toute dans cette nuit sinistre. Le ciel était uniformément
gris et bas; une grande tristesse semblait se dégager de
toutes choses, et le vent de minuit séleva tout à coup.
CHAPITRE II
LE LOUVETEAU MORT.
Il connaissait le chemin, par cur, sans doute, même dans la
forêt où il pénétra après une heure et demie de marche et au
centre de laquelle se trouvait son habitation.
Il latteignit enfin: Cétait une cabane de planches, mal
construite et à peine abritée du vent; il en poussa la porte
dun coup de pied; aussitôt on entendit une sorte de hurlement
dans lombre et le bruit dun souffle haletant.
" Paix donc! louve du diable! grommela le braconnier; cest
ton maître, ne le sens-tu donc plus, maintenant?"
Alors le hurlement se changea en un gémissement plaintif.
"Quest-ce quil y a donc, tonnerre!... sécria lhomme en
frottant une allumette contre le bois graisseux dune table.
Il fit de la lumière avec une chandelle de suif dont la lueur
jaunâtre éclaira dun reflet terne le misérable logis.
En effet, bien misérable! le mobilier se composait dune
matelas de feuilles sèches servant de lit, et garni dune
couverture sordide; dune table maculée de taches et tailladée
de coups de couteau; dune chaise boiteuse et dépaillée et
dun mauvais buffet contenant quelque peu de vaisselle
ébréchée; au mur pendaient, accrochées à un clou des hardes
fripées.
Lhomme se débarrassa de son fardeau quil déposa sur le lit
de feuilles sèches; aussitôt, dans lobscurité, de dessous la
table, rampa un long corps velu qui sapprocha de la petite
fille, et une tête noire se dressa à côté de la tête dorée du
pauvre baby. Le même renâclement, entendu à larrivée de
Favier, se fit entendre de nouveau.
Le braconnier se retourna:
"Paix donc encore une fois! Ah! ah! vous avez flairé du
gibier, ma belle? Ma foi! si le cur ten dit, louve du
diable, tu peux en faire ton souper. De fait, ce sera peut-
être un débarras pour moi."
Lanimal qui se dressa alors sur ses quatre pattes était une
louve gigantesque au poil noir et rude, à lil sanglant, aux
dents aiguës et blanches.
Mais, au lieu de profiter de linvitation de son maître, elle
poussa de nouveau un gémissement et se mit à lécher doucement
de sa langue rugueuse le petit visage rose couché sur le
matelas.
Lenfant pleura, sans doute elle avait faim.
"Et ton louveteau, louve du diable? reprit Favier en retirant
du buffet un verre, une bouteille, du pain et du lard."
La pauvre bête gémit plus fort; lhomme se baissa et retira de
dessous la table le corps raidi dun petit loup de quelques
semaines; lanimal était mort; ses yeux étaient vitrés, ses
membres froids.
"Tiens, fit le colosse étonné, je comprends pourquoi tu nous
fais cette mine, mais ne va pas, au moins, geindre toute la
nuit, satanée bête, ça membêterait."
Il prit le cadavre du louveteau quil alla jeter à une
centaine de pas de la cabane dans un trou où samoncelaient
des détritus de toutes sortes.
En rentrant il aperçut la mère allongée près du matelas, sa
tête noire sur ses pattes velues; il la considéra un instant,
puis, comme frappé dune idée subite:
"Tiens, dit-il, essayons; ce serait drôle!"
Et il plaça la petite fille tout contre la bête quelle se mit
à téter avec vigueur.
La louve la laissait faire avec plaisir, et, la voyant à la
fin rassasiée et rendormie, se tient immobile, la réchauffant
de son souffle puissant.
Favier se rapprocha alors de la table où vacillait la flamme
triste de la chandelle de suif, et il commença à manger.
Tout à coup, il saperçut que ses mains étaient rouges de
sang.
"Tiens! fit-il sans sourciller, du sang."
Il se leva en sifflotant et alla se laver. Puis il sinstalla
commodément cette fois et acheva son repas; il alluma ensuite
sa pipe et compta lor quil avait gagné dans sa soirée.
"Cachons cela, dit-il après lavoir serré dans une bourse de
cuir, et joignons-y la lettre trouvée sur la père de la mioche
: je la porterai demain à la Manon qui la lira et je saurai à
quoi men tenir sur la moucheronne."
Titubant, le visage congestionné, le colosse alla vers le coin
le plus reculé de la cabane et y fourragea quelques minutes
dans lombre.
Puis il sétendit sur le matelas, laissant linnocente
créature quil avait faite orpheline, paisiblement endormie
entre les pattes de la louve; la chandelle à bout de mèche
séteignit et la nuit épaisse enveloppa le pauvre logis où
lon nentendit plus que le bruit de trois respirations
différentes: le souffle à peine perceptible de lenfant,
celui puissant et bruyant de la bête et enfin lhaleine
entrecoupée de hoquets de livrogne vautré sur la paille.
CHAPITRE III
LE COUP DE BOTTE.
"Nounou! ici Nounou! cria une voix rude."
Lanimal releva sa tête velue, coucha les oreilles en grondant
et ne bougea pas.
"Moucheronne! ici Moucheronne! ici tout de suite!"
Alors une petite masse confuse sortit de derrière la louve:
cétait une fillette brune et maigre, au teint hâlé, aux
cheveux en broussailles dont les boucles de jais retombaient
jusque sur ses sourcils. Elle pouvait avoir sept ans; son
petit visage mince et bronzé exprimait une profonde terreur.
Mais aussitôt la bête que lhomme appelait Nounou vint se
placer à côté delle et montra une rangée de dents aiguës et
blanches, comme pour défendre lenfant.
"Toi, va-ten, fit le braconnier en lui allongeant un coup de
pied."
Docile, la louve recula en grondant toujours, mais sans
séloigner de la petite fille qui posa sa main maigre et
fluette sur le poil rude de son amie.
"Quas-tu fait hier? demanda lhomme."
Lenfant le regarda avec ses grands yeux noirs farouches.
" Ce que vous mavez ordonné, répondit-elle brièvement.
" Et que tavais-je ordonné? parleras-tu, tonnerre du
diable! est-ce que je vais me souvenir de cela, brute que tu
es! rugit la colosse en levant son énorme poing sur la frêle
fillette."
Un nouveau grondement larrêta. Alors il ouvrit la porte de la
cabane, et, montrant le chemin à la louve:
"En chasse, toi, il ny a rien à souper."
La louve obéit après avoir passé sa grande langue rose sur le
petit bras nu de lenfant.
Alors celle-ci frémit en se voyant face à face avec lhomme
qui la meurtrissait de coups chaque jour, et privée de
lunique défenseur que le ciel lui eût accordé.
Comme pour adoucir le misérable qui la regardait avec colère
et mépris elle sempressa de dire:
" Jai lavé le linge, nettoyé la vaisselle, balayé la
maison, recousu le matelas, fait cuire la soupe, aidé Rose...
" Et tu tes amusée ensuite, naturellement, fainéante,
propre à rien.
" Je nen ai pas eu le temps, murmura la petite fille.
" Je ne te crois pas, tu nouvres la bouche que pour dire
des mensonges."
Lenfant redressa sa taille exiguë, et indignée:
" Je ne mens jamais."
Lhomme se retourna:
" Te tairas-tu, tonnerre du diable! Je crois, ma parole, que
ça se permet de raisonner. Et que fais-tu là à me regarder
avec tes grands yeux idiots.
" Jattends que vous me disiez ce que je dois faire.
" Ce que tu dois faire? je te le dirai tout à lheure; pour
le moment ôte-moi mes bottes; je suis fatigué et elles sont
toutes mouillées. Allons, tire."
Le colosse se laissa tomber sur lunique chaise du logis, qui
craqua sous son poids, et lair goguenard, la pipe aux dents
et les bras croisés, tendit ses deux jambes à "la
Moucheronne."
La Moucheronne sagenouilla sur le sol nu et se mit en devoir
de tirer les bottes; mais, quelques efforts quelle fît, elle
ne put; ses petits doigts navaient pas la vigueur nécessaire
pour ce rude travail, ses ongles séraflaient sur le cuir
maculé de boue et ses bras menus sépuisaient.
Elle y mettait pourtant toute la bonne volonté possible; la
sueur ruisselait sur sa figure, collant ses cheveux aux
tempes, et ses dents blanches senfonçaient dans sa lèvre
rouge tandis que sa petite poitrine haletait.
" Je ne peux pas, murmura-t-elle timidement après quelques
minutes dessais infructueux.
" Ah! tu ne peux pas? Ote-moi mes bottes, dit tranquillement
lhomme sans enlever sa pipe de ses lèvres lippues."
La Moucheronne recommença, redoublant defforts, mais sans
plus de succès.
" Je ne pourrai jamais! répéta-t-elle."
Pour toute réponse Favier, le colosse fort comme un taureau,
lui lança un tel coup de pied dans lestomac que la petite
fille alla rouler à lautre extrémité de la cabane; le sang
lui sortait de la bouche et sa tête porta si rudement contre
le mur quà son front souvrit une large fente. Elle demeura
évanouie.
Lhomme poussa un juron énergique, se leva, éloigna le petit
corps du bout de sa botte, parce quil gênait son passage, et
sortit sans refermer la porte.
Au dehors, il faisait clair et gai; on était au printemps; le
soleil piquait de rayons dor capricieux les ombrages touffus
de la forêt; le ruisseau babillait plus loin; la mousse
fraîche recouvrait le sol; lair était tiède et parfumé; les
oiseaux chantaient, les lièvres et les lapins sébattaient
joyeusement dans la clairière.
Pendant une heure une paix délicieuse, toute faite dharmonies
et de parfums, enveloppa le bois; puis, tout se tut comme par
enchantement; les jolies bêtes effarouchées disparurent en un
clin dil, les oiseaux se cachèrent; sur le velours foncé des
gazons un énorme animal marchait sans bruit; une ombre
gigantesque interceptait par places les rayons du soleil;
cétait la louve qui rentrait, traînant après elle le fruit de
sa chasse ou de sa maraude: une grosse lapine déjà morte et
un mouton à demi égorgé.
Mais avant darriver à la cabane de Favier, elle huma lair,
poussa un sourd grondement, et, lâchant sa proie qui retomba
sur le sol, elle se précipita dans le logis ouvert.
Lenfant y était toujours privée de sentiment. Lanimal gémit
douloureusement, sapprocha delle et lécha la plaie de son
front.
Alors la Moucheronne ouvrit les yeux, de grands yeux pleins
dangoisse et de terreur, mais, apercevant la bête qui lui
prodiguait les caresses et les soins, elle murmura faiblement
:
"Nounou!" Puis, sans se soucier du sang qui coulait sur son
visage, elle passa ses petits bras autour du cou de la louve
et pleura amèrement.
"Nounou, pauvre Nounou, répétait-elle, nous sommes bien
malheureuses, du moins, pas toi, car il nose pas te battre,
tu saurais te défendre; mais moi, dès que tu nes plus là, je
suis rouée de coups, et maintenant jai bien mal là... et là;
fit-elle en portant la main à sa poitrine et à son front."
La louve continuait à lécher tendrement lenfant quelle
aimait et quelle avait nourrie de son lait, paraissant
écouter ces paroles naïves, et comme si elle les eût comprises
et quelle eût pris une résolution soudaine, elle se leva et,
sarc-boutant sur ses quatre jambes, sembla attendre quelque
chose.
Sans doute que la Moucheronne devina sa pensée, car elle se
leva à son tour, mais avec peine, sa faiblesse étant extrême,
et elle sinstalla commodément sur le dos de lintelligent
animal.
Nounou qui était robuste et qui avait sans doute porté souvent
lenfant de cette manière, se mit en marche aussitôt pour
traverser la forêt, allant doucement, car la petite blessée ne
se soutenait quavec peine; la brave bête sarrêta un instant
près du ruisseau et la pauvrette put y étancher sa soif
ardente.
Après trois quarts dheure de marche, environ, on put
apercevoir le toit rustique dune cabane semblable à celle de
Favier; lorsquelle y fut arrivée, la louve gratta à la porte
qui souvrit aussitôt.
Il était temps car la petite fille ne pouvait plus se tenir,
même couchée sur le dos de la bête, et sa tête vacillait de
gauche à droite et de droite à gauche comme si elle eût été
près de défaillir de nouveau.
Celle qui parut alors sur le seuil du logis était une femme
très vieille appuyée sur un bâton; son front était couvert
dun bonnet de laine noire sans ornements, sa robe était
pauvre et usée mais propre; ses pieds chaussés de sabots; son
nez touchait presque son menton; mais quoique son visage,
traversé de mille rides entrecroisées, lui fit donner au moins
quatre-vingts ans, ses yeux étaient vifs et perçants.
" Quoi? Cest Nounou! fit-elle sans paraître sétonner de
voir à sa porte cette bête de taille gigantesque; et voilà une
gentille enfant, ajouta-t-elle en avançant ses mains
tremblantes vers la fillette. Mais, Dieu me pardonne, elle est
malade, elle est blessée même."
Et avec une vigueur quon naurait pas dû attendre de ce vieux
corps recroquevillé, elle porta presque la petite fille qui
navait plus conscience de rien, et, suivie de la louve, elle
entra avec elle dans la cabane.
Là elle sassit sur un escabeau et examina le front de la
blessée.
"Une chute, murmura-t-elle, et encore, que sait-on? Cest la
Moucheronne, la petite à Favier; déjà si grande?... Est-il
possible quil y ait huit ans que le braconnier ma apporté la
lettre... cette fameuse lettre que je nai pas pu lire parce
que je ne lis que le français et quelle était écrite dans une
langue inconnue; langlais peut-être. Quel dommage! je saurais
au moins ce quest lenfant et sil ny aurait pas moyen de la
retirer à cet homme. Car, il ny a pas à dire, ce Favier
nélève pas la petite sur des roses, je le connais... Qui sait
si cette plaie béante nest pas due à la brutalité du
braconnier. Voyons si elle ne serait pas blessée ailleurs."
La vieille femme dégrafa le corsage ou plutôt le haillon qui
servait de robe à la fillette, et découvrit un petit buste
ravissant, taillé merveilleusement comme dans un morceau
divoire, mais sur la peau aux reflets bronzés se voyait çà et
là la trace dune meurtrissure, marques bleues provenant de
coups anciens ou nouveaux; et enfin sur la poitrine
lempreinte rouge dun talon de botte demeurait toute fraîche
imprimée.
"Oh! le brutal, le monstre! murmura la vieille femme
indignée."
Et des larmes montèrent à ses vieux yeux qui avaient pourtant
beaucoup pleuré déjà, car cest toujours chose infiniment
triste quun être faible et sans défense soit maltraité et
rudoyé par un autre être robuste et dominateur.
Manon déposa la fillette sur un lit maigre, mais certainement
plus confortable que la paillasse de Favier, et alla chercher
dans un buffet un flacon rempli dune liqueur jaunâtre dont
elle fit glisser quelques gouttes entre les dents serrées de
la mignonne.
Cela fait, elle retira du bahut un paquet de toile coupée en
bandes et un petit pot donguent dont elle enduisait le front
troué quelle entoura ensuite dun linge blanc.
Lenfant sembla ressentir aussitôt un inexprimable
soulagement; ses grands yeux noirs souvrirent languissamment
et rencontrèrent le visage laid mais bon de la vieille
solitaire.
"Ne dis rien, mignonne, repose-toi, ce ne sera rien."
Mais au lieu dobéir, la fillette murmura faiblement:
" Qui êtes-vous?
" Une amie.
" Quest-ce que cest, une amie? fit la Moucheronne étonnée.
" Quelquun qui taime et qui te veut du bien.
" Quelquun qui maime? reprit lenfant avec un sourire amer
sur ses petites lèvres décolorées; il ny a que Nounou."
Et, à ce souvenir, prise dun vague effroi, elle souleva sa
tête endolorie.
"Nounou! Nounou! Où est-elle?"
A ce cri la louve bondit et vint poser son museau noir et
pointu sur le bord de la couverture en regardant son ex-
nourrissonne avec ses bons yeux danimal fidèle.
" Paix, Nounou! laisse-la en repos. Tu vois bien, petite,
ajouta Manon en sadressant à la malade, tu vois bien quelle
nest pas loin, ta Nounou.
"Quand on pense, ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même,
quand on pense que tous les petits ont un père, une mère ou un
parent pour les dorloter ou les soigner, et que ce pauvre
oiseau du bon Dieu na quune louve pour la protéger! Car je
ne compte pas Rose, la pauvre idiote du village que Favier
prend à la journée pour donner les soins essentiels à lenfant
et faire le gros du ménage. Ca fait peine, oui ça fait peine,
et si ce nétait que tout ce qui vient de là-haut est bien
fait, on se demanderait ce que celle-ci est venue faire dans
la vie."
Pendant ce soliloque de la vieille femme, la fillette la
regardait curieusement; en fait dêtres humains elle navait
jamais vu que Favier et Rose lidiote, car nulle autre
créature queux, la Moucheronne et la louve, ne franchissait
le seuil du pauvre logis caché dans la forêt, et la
Moucheronne ne sen éloignait jamais; Favier avec ses rapines
et Nounou avec sa chasse approvisionnaient seuls le garde-
manger; Rose apportait le pain du village et préparait
grossièrement les repas. Depuis quelle se sentait vivre, la
fillette ne connaissait dautres figures que la face bestiale
du colosse, celle aussi méchante et plus bestiale encore de
Rose, et le museau intelligent de la louve.
Quant à la sienne propre, elle lavait à peine entrevue,
fuyante, insaisissable, dans le cristal du ruisseau,
lorsquune absence plus longue de Favier ou un de ses sommeils
divresse permettait à la pauvrette de jouer un instant sous
bois.
Aussi sa surprise fut-elle grande en apercevant une femme très
vieille, cassée, au menton branlant, à laquelle elle trouva
une vague ressemblance avec Nounou; et encore Nounou ne
parlait pas, elle, mais la Moucheronne la comprenait, tandis
que la femme parlait le même langage que ce méchant Favier et
que Rose lidiote.
" Ecoute, lui dit Manon en caressant de ses mains ridées les
petites mains brunes de lenfant, cest Favier qui ta fait du
mal, nest-ce pas?
" Favier?
" Oui, lhomme chez qui tu vis.
" Cest lui, répondit la fillette avec une sorte de
résignation farouche; il men fait toujours, du mal.
" Toujours?
" Oui, chaque jour il me frappe, excepté une fois, parce
quil nétait pas rentré.
" Et tu supportes cela?"
Lenfant la regarda, si étonnée, que Manon vit quelle ne
comprenait pas sa question. En effet, comment un pauvre être
chétif et misérable comme cette enfant de sept ans, pouvait-il
résister à une brute sauvage comme Favier?
" Pourquoi restes-tu chez lui? reprit la vieille femme.
" Il le faut bien puisque je lui appartiens, répondit la
Moucheronne, toujours avec cette passivité fatale de
limpuissance.
" Il ne ta pas dit quil était ton père, au moins? sécria
Manon.
" Un père, quest-ce que cest?
" Un père est, comme la mère, un défenseur que donne la
nature ou plutôt Dieu qui vous crée; cest celui qui, après ce
Créateur, vous donne la vie, le bien-être, vous protège, vous
nourrit, vous aime.
" Le père, la mère? fit lenfant songeuse, cest tout cela?
Alors cest Nounou."
Et sa petite main maigre toucha instinctivement la grosse tête
de la louve.
" Cest plus que Nounou encore, reprit Manon, parce que
Nounou nest quune bête et que le père est un homme, la mère
une femme, un être comme toi, non seulement fait de chair et
dos mais possédant encore un âme, une intelligence et la
parole."
La petite fille roula sa tête brune avec fatigue sur
loreiller.
" Je ne vous comprends pas, dit-elle lassée, je ne connais
au monde que Nounou qui soit pour moi ce que vous dites. Mais,
reprit-elle aussitôt, qui donc ma amenée ici? Jai eu si mal
que je ne me souviens plus.
" Cest ton amie la louve.
" Et où suis-je?
" Toujours dans la forêt mais loin de chez toi.
" Loin de chez le maître, voulez-vous dire. Ah! que va-t-il
faire lorsquil rentrera et que le feu ne sera pas allumé et
la soupe pas prête? Rose me laisse tout faire.
" Il fera ce quil voudra; il ta à moitié assommée, moi je
veux te soigner et je te garde, voilà tout.
" Mon Dieu! fit la fillette avec un soupir de bien-être, il
me tuera après sil le veut, mais je suis si bien ici!"
Elle considéra de nouveau Manon et dit tout à coup:
" Vous êtes bonne, très bonne, presque aussi bonne que
Nounou; vous lui ressemblez."
Pour elle, la louve représentait lidéal de la bonté et du
dévouement; Manon ne parut point froissée de la comparaison et
un sourire desserra ses lèvres parcheminées.
" A présent, dit-elle en arrangeant la couverture du lit, il
faut dormir, petite, et ne tinquiéter de rien; nous veillons
sur roi, Nounou et moi."
Elle mit un baiser sur le front de lenfant qui, avant de
sendormir, se demanda toute pensive, doù venait que ce
simple geste lui faisait si grand bien au cur.
Nounou aussi lembrassait, mais, à sa manière, dun coup de sa
grande langue rugueuse, et ce nétait plus comme cela.
Est-ce quelle aurait vraiment deux amies à présent? Oh! comme
ce serait bon, alors, et combien peu lui importeraient
désormais les coups et les injures du braconnier si elle se
sentait aimée et soutenue dautre part?
CHAPITRE IV
POURQUOI LA-T-IL LAISSEE VIVRE?
La Moucheronne ne se réveilla que le lendemain matin de bonne
heure; la rosée humide pendait encore aux feuilles des arbres
et perlait aux brins de gazon; les oiseaux gazouillaient leur
prière; les écureuils faisaient leur toilette; le ciel était
bleu teinté de rose et le soleil jetait son premier rayon de
chaleur sur la nature rafraîchie et reposée.
La Moucheronne ouvrit les yeux, elle ne se sentait plus de
mal, rien que de lengourdissement dans la tête et à la
poitrine avec un peu de moiteur à la peau.
Elle avait si bien dormi dans ce lit qui avait été pour elle
le moelleux dun nid de plumes au lieu du varech séché de
Favier; elle y avait eu bien chaud et y avait fait de beaux
rêves; à son réveil, elle navait pas entendu la voix rude du
colosse lui crier: "A louvrage, donc, fainéante! Est-ce que
tu vas te reposer toute la matinée, maintenant?"
Cette cabane, elle ne la connaissait pas; certes, cétait une
pauvre masure, mais elle lui fit leffet dun palais; lair ne
sy glissait pas sous les solives recouvertes de chaume; une
bonne odeur dherbes médicinales remplaçait lodeur fade et
écurante de leau-de-vie et du tabac dont Favier saturait son
taudis; le long du mur salignait la vaisselle, pauvre mais
bien reluisante, formant tout lavoir de Manon.
Manon, elle, dormait dans un vieux fauteuil de cuir, la tête
renversée au dossier, un chapelet de bois entre ses doigts
ridés.
La Moucheronne se demanda ce quétait cette espèce de collier
de perles noires quégrenait la vieille femme en
sassoupissant.
Enfin, accroupie à ses pieds et ne dormant que dun il,
Nounou reposait sa grosse tête noire sur ses longues pattes
velues.
Ce tableau plein de paix et de tranquillité, quoique dépourvu
de luxe et même de bien-être, apparut à la fillette comme
limage de la félicité parfaite, et elle se mit à songer en
attendant le réveil de ses deux gardiennes; ce réveil ne tarda
pas. Nounou sétira et vint souhaiter le bonjour à son
ancienne nourrissonne.
Manon ouvrit les yeux à son tour et sapprocha du lit où elle
donna à la petite malade le baiser du matin, puis, elle
disparut dans un réduit attenant à la maisonnette; on entendit
bêler une chèvre, ce qui fit dresser loreille à Nounou; mais,
en louve bien élevée, elle comprit que la chèvre de la mère
Manon nétait pas une proie pour elle et demeura paisible,
auprès de sa petite amie.
Bientôt la vieille femme reparut tenant à la main un bol de
lait crémeux et nourrissant que la Moucheronne but avidement.
Depuis longtemps elle navait rien goûté daussi bon.
"Je ne puis te nourrir toi, pauvre bête, dit Manon à la louve
dont elle caressa le poil rude."
Mais lexcellent animal savait se plier aux exigences de la
situation, et dailleurs ses pareils peuvent supporter un long
jeûne sans trop en souffrir.
Vers onze heures, la petite fille, quoique faible encore, put
se lever et se promener un peu autour de la cabane avec ses
deux amies. Manon la fit causer et sétonna de son ignorance
profonde quexpliquait cependant le genre de vie que menait
lenfant depuis six années.
De Dieu, de la famille, de lexistence, la Moucheronne navait
aucune idée; par exemple, elle connaissait à fond et par
expérience le froid, la faim, les privations et les mauvais
traitements, toutes souffrances rares heureusement dans un âge
aussi tendre.
Ce quelle connaissait bien aussi, et cétaient là ses seules
consolations avec la tendresse fidèle de Nounou, cétait la
nature avec ses grâces rayonnantes, la forêt avec ses
enchantements; les nuits dété avec leurs beautés sereines, la
neige de lhiver avec ses tristesses mornes mais splendides
aussi; puis, les humbles habitants du bois: les insectes
dorés, les lapereaux peureux, les oiseaux chanteurs, les
rossignols aux suaves mélodies, les scarabées, les papillons
aux ailes bleues, les phalènes du soir, les vers-luisants;
elle distinguait déjà chaque arbre de la forêt, les troncs
moussus, les rameaux desséchés ou les branches jeunes et
pleines de sève; enfin le ruisseau babillard où la lune allait
boire et se baigner, et où elle, la Moucheronne, emplissait
une cruche trop lourde pour ses bras débiles, Rose devenant de
plus en plus nulle. Et puis, elle connaissait le travail, non
le travail intelligent qui élève lâme de lenfant en lui
découvrant peu à peu les choses de cette vie et de lautre,
qui meuble sa mémoire souple et lui enseigne à discerner le
bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux; mais le dur
labeur de chaque jour qui essouffle les poumons, rompt les os
des épaules et des bras, meurtrit les petits pieds nus et
mouille le front de sueur.
Elle ne connaissait que celui-ci, et encore laccomplissait-
elle par habitude, machinalement, comme ces animaux des
cirques auxquels on enseigne des tours adroits à force de
coups.
Quelques efforts quelle fît, quelque patience quelle
montrât, quelque zèle quelle manifestât, jamais on ne
lencourageait par une bonne parole, un sourire, un merci. Des
coups, des injures, et toujours des injures et des coups, cela
ne variait pas. Depuis quelle se souvenait avoir mis sa main
de bébé au travail.
Mais aujourdhui, pour la première fois, elle trouvait du
plaisir à se laisser vivre; lair était si tiède et embaumé,
le soleil si gai, les deux êtres qui lentouraient si bons!
Elle navait pas été battue et se demandait avec anxiété si
elle ne faisait pas un rêve trop beau, comme les rêves de ses
courtes nuits, car Dieu qui est bon père, lui donnait dans le
sommeil ce que la réalité lui refusait; elle se demandait si
Favier, avec sa grosse voix brutale et son poing si lourd,
nallait pas interrompre brusquement ce doux songe.
Mais non, et la journée sécoula trop vite au gré de la
fillette qui, avec sa grâce touchante et naïve, avait conquis
le cur de Manon; Manon qui se disait en la voyant aller et
venir, svelte et jolie comme une statuette de bronze, sous
lombre fraîche des grands arbres:
"Cette petite nest assurément pas une enfant du peuple, mais
quest-elle, et qui sait si, dans quelque coin du monde, sa
mère ne la pleure pas amèrement?"
La nuit se passa encore pour la Moucheronne dans un
enchantement profond; seulement elle obligea sa vieille
bienfaitrice à reprendre son lit et se fit toute petite pour
noccuper quune place étroite de la mince couchette.
Le lendemain, vers midi, comme lenfant jouait avec Nounou,
couchées ensemble au soleil sous les yeux de Manon qui triait
ses herbes, un pas pesant retentit sous bois, et la louve se
leva soudain en grondant, tandis que la petite fille
senfuyait en poussant un cri de détresse.
Ce pas était le pas de Favier, et le colosse apparaissait
maintenant; son visage féroce et couvert de poils dun roux
sale, frémissait dune colère terrible.
"Ah! ah! cria-t-il en apercevant la fillette qui se réfugiait
toute tremblante vers la vieille Manon, ah! ah! ne faut-il pas
à présent que je vienne relancer jusquici cette fainéante?
Approche, vaurienne, approche, gueuse! Viens ici que je te
fasse sentir...
" Favier!... ne la frappez pas! vous entendez? sécria Manon
en arrêtant le bras menaçant levé sur la fillette.
" Arrière! sorcière du diable! fit livrogne exaspéré par
cette résistance; je veux la Moucheronne; je suis bien libre
de la battre, jespère?"
Lenfant recula vers le mur, pâle et frissonnante.
" Favier! reprit Manon dune voix plus haute, car
lindignation doublait ses forces! Favier, écoutez-moi: Cette
petite mest arrivée avant-hier dans un état que je lai crue
prête à mourir; cest vous, malheureux, qui laviez arrangée
ainsi. La louve me la amenée et je lai pansée et soignée de
mon mieux, la pauvre âme, amis ce nétait point chose facile,
car vous ny allez pas de main morte, Favier.
" Et sil me plaît de frapper cette vermine, répéta le
braconnier avec son rire hideux, elle est bien à moi, je
suppose.
" Non, elle nest pas à vous, répondit la vieille femme avec
force, et vous navez pas le droit den faire une martyre
comme vous le faites, après avoir assass...
" Manon! sorcière de lenfer!... hurla Favier en saisissant
les poignets débiles de la pauvre octogénaire avec une telle
brutalité, que la marque de ses doigts demeura imprimée en
rouge sur la parcheminée; si tu dis encore un seul mot, si tu
toccupes de cette satanée Moucheronne, je dénonce ton fils."
A cette menace, pleine de sous-entendus, le visage de Manon
prit une teinte livide et sa tête retomba sur sa poitrine;
elle était vaincue.
Favier desserra son étreinte.
" Après tout, dit-il en reprenant son ton goguenard, la
Moucheronne est bel et bien à moi puisque cest moi qui lui ai
sauvé la vie.
" Vous lui avez sauvé la vie?............"
Manon prononça ces mots dune voix amère et la fillette releva
les yeux avec étonnement sur le braconnier.
" Tiens! reprit lhomme avec son mauvais rire, je pouvais
lui tordre le cou et lenvoyer rejoindre son... enfin... en
faire ce que voulaient les camarades.
" Ah! oui, vous lavez laissée vivre quand vous pouviez la
tuer, mais cétait par calcul et non par pitié; vous vous
attribuez les droits dun maître; lenfant vous est utile pour
tenir votre ménage, pour vous servir et recevoir vos coups
quand vous avez besoin de décharger votre colère sur
quelquun; vous en faites votre esclave, votre souffre-
douleur, votre chien et...
" Manon! cria le braconnier avec un geste terrible."
La vieille femme se tut.
Alors la Moucheronne, se glissant derrière elle, murmura
doucement à son oreille:
" Gardez-moi.
" Je ne le puis, pauvre ange du bon Dieu, répliqua la bonne
créature en se retournant."
Et deux larmes coururent dans les sillons creusés par les
rides, peut-être par les pleurs.
La petite fille courba la tête à son tour, mais elle eut la
force de ne pas pleurer.
" Suis-moi, grogna Favier en brandissant au-dessus de ses
frêles épaules son énorme bâton noueux."
Mais il se sentit aussitôt saisir fortement par sa blouse; il
se retourna, une malédiction aux lèvres, croyant, que cétait
encore la mère Manon qui se plaçait entre lui et sa victime;
il rencontra léchine maigre, les crocs aigus et les yeux
ardents de la louve, et il ne frappa point.
Tous les trois reprirent le chemin de la cabane, laissant la
mère Manon seule et triste chez elle.
Lhomme marchait à grandes enjambées en sifflotant une chanson
obscène entre ses dents; la louve suivait, loreille basse,
comme fâchée de rentrer au logis, et lenfant trottinait aussi
vite que le permettait la petitesse de ses pieds, en
retournant cette pensée dans son cerveau fatigué:
"Pourquoi donc ma-t-il laissée vivre puisquil ne maime
pas? Il valait bien mieux me laisser dans la mort."
CHAPITRE V
LES REVES DE LA MOUCHERONNE.
De ce jour-là, le petit esprit neuf et inculte de la fillette
se mit à travailler: ses mains et son corps seuls se
livrèrent aux dures occupations quotidiennes; elle remplissait
machinalement son devoir et son esprit trottait au loin.
Quelles réflexions sagitaient dans cette petite tête? Dieu
seul pouvait le savoir avec Nounou qui recevait les
confidences de lenfant.
Lorsque vint lété, avec ses journées brûlantes et ses nuits
splendides, Favier sabsenta davantage et son souffre-douleur
eut quelque répit. Rose demeurait à présent au village.
En dehors de la forêt, cétait une fournaise de soleil que
fuyaient les hommes et les bêtes; au dedans, cétait lombre
et la fraîcheur délicieuse.
La Moucheronne rêvait souvent aux paroles de Manon; sans le
savoir, la vieille femme avait éveillé, dans les recoins
obscurs de ce jeune esprit, bien des choses qui y
sommeillaient.
Cette petite fille de sept ans à peine qui avait passé sa vie
entre un homme silencieux et farouche, une servante imbécile
et une louve, était dune ignorance absolue; seulement Dieu
lavait créée intelligente et réfléchie; déjà elle commençait
à se demander le pourquoi de ce qui est. Manon lui avait parlé
du père et la mère, de leurs soins, de leur sollicitude pour
leurs enfants, et la Moucheronne étudia la famille sur les
animaux; elle observa les oiseaux et vit, à la saison des
nids, comment la femelle couvait ses petits avec amour,
comment le père les nourrissait avec vigilance.
Elle vit les jeunes lapins folâtrer dans lherbe tendre autour
de leurs parents; elle chercha à comprendre la nature entière,
jusquà la poussée des plantes les plus infimes; et elle
apprit beaucoup de belles choses qui échappent à de plus
savants.
"Favier na jamais eu denfants, se dit-elle un jour, après
une de ses longues rêveries; Rose non plus; Manon et Nounou en
ont eu, je suis sûre. Et moi, ai-je un père et une mère? Qui
sait? peut-être! Alors comment suis-je en la possession de ce
méchant homme? On nachète pas les petits enfants comme on
achète les objets nécessaires à la vie. Sans doute que mes
parents ont péri comme la famille de chardonnerets dont le
dernier orage a détruit le nid, et jaurai échappé à la mort
comme le petit oiseau presque sans plumes encore que jai
nourri quelques jours."
Il y avait des noms danimaux quelle ignorait absolument,
dautres quelle connaissait pour les avoir entendu prononcer
par Favier; sa mémoire fraîche retenait tout sans peine.
Elle se demandait aussi qui allumait là-haut, dans lazur
foncé de la nuit, ces étoiles dor dont la lueur ruisselait
entre le feuillage.
Souvent, voulant faire partager son admiration à Nounou, elle
lui levait le museau vers le ciel pour lui faire goûter les
beautés du firmament, mais lanimal était blasé sans doute sur
cet éblouissant spectacle, car il se contentait de lécher la
main de la fillette et se remettait à ronger un os ou à
somnoler sur le seuil de la cabane.
Une fois encore la Moucheronne tenta de suivre la louve chez
la mère Manon.
"Reviens chaque fois que tu le pourras lui avait dit la
vieille femme."
Mais Favier sen était aperçu, et après une dure correction,
il cria à la fillette:
" Et à présent souviens-toi que si tu remets les pieds chez
cette sorcière, ça ne sera pas seulement toi que je punirai,
mais elle. Je divulguerai un secret qui la touche et qui lui
fera plus de mal quune volée de coups de poing."
Et la Moucheronne, qui ne voulait porter aucun préjudice à sa
vieille amie, sabstint désormais daller chez Manon.
La louve seule sy rendait quelquefois; en la voyant venir,
Manon comprenait que lenfant était toujours là-bas et quelle
lui gardait un souvenir; elle ne cherchait pas non plus à la
voir de peur dattirer sur linnocente créature la colère de
son maître.
La forêt était grande et profonde; elle appartenait à un riche
marquis des environs qui apparaissait dans le pays à peine une
fois en trois ou quatre ans; non pour y faire une coupe de
bois, car il voulait laisser à ses domaines toute leur beauté
et navait pas besoin dargent, mais pour y chasser à grand
fracas avec les amis dont à ce moment il peuplait son château.
Comme il était bon prince et fort insouciant, il fermait les
oreilles lorsque son garde lui rapportait les méfaits de
certain braconnier des plus mal famés.
"Bah! répondit-il en riant, jai du gibier de reste et pour
quelques lièvres quon occira sur mes terres, je ne mourrai
pas de faim."
Et le garde nosait dresser procès-verbal à ce colosse sauvage
nommé Favier qui menaçait de son arme ceux qui le regardaient
de travers; on avait peur de lui.
De plus, il feignait dignorer lexistence de la mère Manon:
La vieille femme lavait un jour guéri dune blessure avec son
merveilleux onguent, et ce nest pas elle quil eût fait
déloger du bois où elle avait élu domicile.
Enfin disons que ce serviteur, du débonnaire marquis, était
fort paresseux, et, sachant quil avait affaire à un maître
peu exigeant et presque toujours absent, il passait sa vie à
fumer et à pêcher à la ligne, innocentes occupations qui
laissaient toute liberté aux habitants de la forêt.
Favier, lui, pouvait avoir de bons motifs pour fuir le
voisinage des villes, car il était haï et redouté à plusieurs
lieues à la ronde; dailleurs cette vie solitaire convenait
parfaitement au vagabond qui naimait que les rapines et les
expéditions semblables à celle que nous avons dépeinte au
commencement de cette histoire.
Lorsquil sabsentait, cétait pour un travail de ce genre;
voilà pourquoi à son retour, quil eût réussi ou non, il
battait la Moucheronne, se grisait deau-de-vie, et
enfouissait de lor au fond de son taudis.
Mais Manon, la pauvre vieille, ne devait pas avoir les mêmes
motifs pour vivre ainsi séparée du reste des hommes.
Certes, elle navait jamais fait de mal à une mouche; cétait
autrefois une belle et honnête fille qui avait épousé un peu à
létourdi, un mauvais ouvrier de la ville. Cet homme, après
lui avoir mangé tout son petit avoir, était mort, lui laissant
un fils dont elle espéra tirer toute sa consolation; mais le
jeune garçon avait trop du sang paternel: il devint bien vite
joueur et débauché. Un jour, et cela fit grand bruit dans le
pays, les gendarmes vinrent larrêter; il fut condamné à vingt
ans de travaux forcés; il avait alors quarante ans; mais il ne
fit que la moitié de sa peine, car il parvint à séchapper; et
il vivait maintenant on ne savait trop où ni comment.
Deux personnes cependant le savaient: sa mère et Favier;
voilà pourquoi ce dernier menaçait souvent la pauvre vieille
femme de découvrir à la police la retraite du forçat en
rupture de ban.
Manon était venue enfouir sa honte et sa douleur au fond de la
forêt.
Quant à la louve, il y avait longtemps quelle et Favier
avaient lié connaissance. Un matin, le braconnier allait faire
feu sur elle lorsquil saperçut quelle était déjà fort
malade: alors il sabstint de la tuer, non par pitié, mais
par une bizarrerie de sa nature mauvaise; il amena la bête
chez lui, ne la soigna pas et la garda lorsquelle guérit
toute seule, comme cela arrive presque toujours pour les
animaux. Il lui plaisait à lui, lhomme des bois et du
meurtre, de se voir suivi par cette bête énorme à lil
sanglant, au poil hérissé; cela lui donna du relief à ses
propres yeux et à ceux de ses compagnons de rapines.
Ainsi, la Moucheronne navait jamais vu dautres êtres humains
que Favier, Rose et Manon. Si le garde faisait par caprice une
tournée dans les domaines du marquis, il ne saventurait pas
dans les parages de Favier; si quelque touriste attiré par la
beauté de ces lieux passait à travers les allées touffues, il
ne venait jamais jusquau cur même de la forêt.
Enfin, un jour la Moucheronne avait bien entendu une musique
lointaine et étrange faite de sons de cors et mêlée
daboiements de chiens, ce qui avait fait gronder Nounou; mais
tout ce bruit sétait dissipé très promptement.