A Saint-Jean-de-Luz, le 1er novembre 1659[542].
Je viens de recevoir votre lettre du 28 du passé et je suis au
désespoir de vous avoir donné sujet de me faire un si grand
éclaircissement, lequel, au lieu de me consoler, me donne encore plus
de peine, voyant que l'affection que vous avez pour la personne[543] ne
vous permet pas de croire qu'elle soit capable de faire jamais aucune
faute. Je vous supplie d'avoir la bonté de me pardonner si j'ai pris
la hardiesse de vous en parler, vous promettant de ne le faire de ma
vie et de souffrir avec patience l'enfer que cette personne me fait
éprouver. Je vous dois encore davantage que cela, et, quand je devrais
mourir mille fois, je ne manquerai pas aux obligations infinies que je
vous ai, et, quand je serais assez méchant et ingrat pour le vouloir,
l'amitié que j'ai pour vous, qui ne finira pas même dans le tombeau,
m'en empêcherait.
Je souhaiterais vous pouvoir encore dire davantage, et, s'il m'était
permis de vous envoyer mon cœur, assurément vous y verriez des choses
qui ne vous déplairaient pas et plus dans cet instant que je vous écris
qu'il n'a jamais été, quoique je voie, par la lettre que vous m'avez
écrite, que vous avez oublié ce qu'il vous plût me dire avec tant de
bonté à Paris, lorsque nous parlâmes si à fond sur le sujet de la
même personne, laquelle a toujours été la seule cause de mes plaintes
et du déplaisir que vous en avez témoigné en divers rencontres. Mais
il ne faut pas vous importuner davantage, et je dois me contenter
des assurances que vous me donnez de votre amitié sans prétendre de
vous gehenner (gêner) à n'en avoir pas pour cette personne[544],
puisqu'il vous plaît de nous conserver tous deux à votre service. Je
vous conjure de nouveau à genoux de me pardonner si je vous donne du
chagrin en vous ouvrant mon cœur qui ne vous cachera jamais rien, et je
vous confirme que, si je devais vivre cent ans, je ne vous en dirais
jamais un seul mot et que je serai toujours le même à votre égard,
avec certitude que vous n'aurez pas en aucun temps le moindre sujet
de douter de ma passion extrême pour votre service ni de mon amitié
qui n'aura jamais de semblable, si les Anges[545] me veulent rendre
justice, le croyant ainsi, et je vous supplie de me rendre de bons
offices auprès d'eux, vous protestant, comme si j'étais devant Dieu,
que je les mérite.