De Toulouse, 9 décembre 1659[546].
Je voulais attendre le retour de M. de Fréjus pour savoir de lui les
sentiments de ma nièce et les vôtres sur ce qu'il y avait à faire à
présent pour sa plus grande satisfaction, dans l'impossibilité de la
faire revenir avec ses sœurs à la cour par les raisons qui tombent
aisément dans l'esprit d'un chacun, et qui auront eu sans doute grande
force sur le sien, ayant beaucoup de jugement et la connaissance qu'il
faut pour être persuadée qu'on n'en peut pas user dans la conjoncture
présente d'une autre manière qu'on fait.
Et comme je vois que le séjour de Brouage n'est pas trop agréable
dans la saison où nous sommes, et que mes nièces, ses sœurs, se
plairaient plus en quelques autres endroits, en attendant le retour
de la cour à Paris, je dépêche ce gentilhomme exprès pour vous dire
que, si ma nièce veut aller avec ses sœurs à Poitiers, ou à quelqu'un
des châteaux de l'évêque de ce lieu-là, qui est le frère du maréchal
de Clérembault[547] et qui s'y en ira, s'il sait qu'on prenne cette
résolution, pour les recevoir, et faire tout ce qui dépendra de lui
pour leur divertissement, vous les y pourrez amener; comme, si elles
veulent aller à Amboise ou à Chenonceaux, qui est aussi un beau lieu
appartenant à M. de Mercœur, ou enfin à Fontainebleau, ou à Paris, chez
moi, pour y demeurer et aller de temps en temps à Vincennes, comme il
plaira davantage à ma nièce. Je trouve bon que vous vous conformiez en
cela à ce qu'elle désirera le plus.
Je n'ai jamais songé à séparer Hortense de ma nièce[548]; j'avais
seulement dit à M. de Fréjus qu'en cas qu'il reconnût qu'elle ne
recevrait pas de déplaisir, si Marianne revenait auprès de moi, j'en
eusse été bien aise, parce qu'elle m'aurait diverti quelquefois: mais
je préfère en cela leur contentement au mien, et, si ma nièce et
Hortense sont bien aises que Marianne les accompagne, j'en suis content
aussi.
Au reste, j'ai reçu toutes vos lettres, et j'ai été bien aise de tout
ce que vous m'avez mandé à l'avantage de ma nièce et de la forte
passion que vous reconnaissez de plus en plus en elle de faire les
choses qui me peuvent plaire davantage. Aussi, continuant à faire de la
sorte, elle doit être assurée qu'elle recevra des marques effectives
de mon amitié, et d'une telle manière qu'elle sera heureuse, et ne se
repentira pas d'avoir suivi mes conseils. Vous verrez ce que je lui
écris, ne doutant point qu'elle ne vous le communique; c'est pourquoi
je ne vous répliquerai pas autre chose là-dessus; j'ajouterai seulement
que j'ai été ravi de la lettre que M. le Grand Maître[549] m'a rendue
de sa part en arrivant ici, ayant reconnu qu'elle ne veut avoir rien de
caché pour moi, puisqu'elle m'a ouvert son cœur avec toute sincérité
dans l'occasion que vous savez.
Je vous prie de faire mes recommandations à Hortense et de lui dire de
ma part de se tenir bien droite, d'apprendre bien à danser et de faire
bien la révérence. Vous lui direz aussi et à Marianne que je les salue
avec plaisir, et je vous prie de croire, en votre particulier, qu'il
n'y a personne qui ait plus d'estime et d'amitié pour vous que, etc.