De Saint-Jean de Luz, le 28 août 1659[461].
Je vous supplie d'être persuadé, une fois pour toutes, que je ne vous
saurais rendre un plus grand et plus important service, que de vous
parler avec la liberté que vous avez eu la bonté de me permettre
lorsqu'il s'agit de votre service et particulièrement en des choses de
considération et d'éclat[462], dans lesquelles assurément vous n'avez
aucun serviteur qui puisse discourir si à fond et avec le zèle que je
ferai. Je commencerai par vous dire, sur le point de votre lettre du
23e, qui regarde les bons sentiments que la personne a pour moi et
toutes les autres choses qu'il vous a plu de me mander à son avantage:
Que je ne suis pas surpris de la manière dont vous m'en parlez, puisque
c'est la passion que vous avez pour elle qui vous empêche (comme il
arrive ordinairement à ceux qui en ont comme vous) de connaître ce qui
en est; et je vous réponds que, sans cette passion, vous tomberiez
d'accord avec moi, que cette personne n'a nulle amitié pour moi,
qu'elle a au contraire beaucoup d'aversion[463] parce que je ne flatte
pas ses folies; qu'elle a une ambition démesurée, un esprit de travers
et emporté, un mépris pour tout le monde, nulle retenue en sa conduite
et prête à faire toute sorte d'extravagances; qu'elle est plus folle
qu'elle n'a jamais été depuis qu'elle a eu l'honneur de vous voir à
Saint-Jean d'Angely, et que, au lieu de recevoir de vos lettres deux
fois la semaine, elle[464] les reçoit à présent tous les jours; vous
verrez enfin comme moi qu'elle a mille défauts et pas une qualité qui
la rende digne de l'honneur de votre bienveillance.
Vous témoignez en cette lettre de croire que l'opinion que j'ai d'elle
procède des mauvais offices qu'on lui rend.
Est-il possible que vous soyez persuadé que je sois si pénétrant et si
habile dans les grandes affaires, et que je ne voie goutte dans celles
de ma famille, et que je puisse douter des intentions de cette personne
à mon égard, voyant qu'elle n'oublie rien pour faire en toutes choses
le contraire de ce que je veux, qu'elle met en ridicule les conseils
que je lui donne pour sa conduite, qu'elle fait vanité de ce qui, à
la vue de tout le monde, préjudicie à son honneur et au mien, qu'elle
veut faire la maîtresse et changer tous les ordres que je donne dans
la maison, et qu'enfin[465], méprisant toutes les diligences que j'ai
faites avec tant d'amour, d'application et d'adresse pour la mettre
dans le bon chemin et la rendre sage, elle persiste opiniâtrément dans
ses folies et veuille ainsi être exposée à la risée de tout le monde,
qui en fait des continuelles comédies; ce qu'il vous sera aisé de
voir dans les papiers que je garde, et dans lesquels vous verrez le
sentiment universel de tous ceux qui discourent sur cette matière, qui
est à présent l'entretien des meilleurs esprits de toutes les nations.
Si la mauvaise conduite de cette personne ne préjudiciait qu'à elle
et même à moi[466], je pourrais dissimuler; mais allant plus avant
et continuant à faire un tort irréparable à la gloire et au repos de
mon bon maître, il m'est impossible de le souffrir; et je serai à la
fin[467] contraint de prendre des résolutions par lesquelles chacun
se confirme dans la croyance que, lorsqu'il s'agit de votre service,
je sacrifie tout. Et si je suis si malheureux que la passion que vous
avez vous empêche de connaître et estimer la chose comme elle le
mérite, il ne me restera qu'à exécuter le dessein que je vous écrivis
de Cadillac[468], car enfin il n'y a puissance qui me puisse ôter la
libre disposition que Dieu et les lois me donnent sur ma famille, et
vous serez un jour le premier à me donner des éloges du service que
je vous aurai rendu, qui sera assurément le plus grand, puisque, par
ma résolution, je vous aurais rendu le repos et mis en état d'être
heureux et le plus glorieux et accompli roi de la terre. Outre que mon
honneur (que Jésus-Christ qui était l'exemple de l'humilité, disait
qu'il ne donnerait à personne, _honorem meum nemini dabo_) m'oblige à
ne différer davantage à faire ce qu'il faut pour sa conservation.
Je retourne à la personne, laquelle se tient plus assurée qu'elle n'a
jamais été[469] de pouvoir disposer entièrement de votre affection,
après les nouvelles promesses que vous lui avez faites à Saint-Jean
d'Angely, et je sais que, si vous êtes obligé à vous marier, elle
prétend de rendre, pour toute sa vie, malheureuse la princesse qui vous
épousera, ce qui ne pourra arriver sans que vous ne le soyez aussi,
et sans vous exposer à mille inconvénients qui en arriveront, car vous
ne pourrez avec raison prétendre la bénédiction du ciel, puisque vous
n'aurez rien fait de votre côté pour la mériter.
Vous avez recommencé, depuis la dernière visite (que j'avais toujours
cru qui serait fatale, et, par cette raison, j'avais tâché de
l'empêcher), à lui écrire tous les jours non pas des lettres, mais des
volumes entiers, lui donnant part des moindres choses qui se passent,
et ayant en elle [surtout[470]] la dernière confiance à l'exclusion de
tout le monde. Ainsi tout votre temps est employé à lire ses lettres et
à faire les vôtres. Et ce qui est incompréhensible, vous en usez de la
sorte et vous pratiquez tous les expédients imaginables pour échauffer
votre passion, lorsque vous êtes à la veille de vous marier. Ainsi,
vous travaillez vous-même à vous rendre[471] le plus malheureux de
tous les hommes; car il n'y a rien d'égal pour cela que de se marier à
contre-cœur. Je vous demande comme aussi, au sujet de votre passion,
quel personnage prétend-elle de faire après que vous serez marié?
A-t-elle oublié son devoir à ce point de croire que, quand je serais
assez malhonnête homme, ou pour mieux dire infâme, pour le trouver
bon, elle pourra faire un métier qui la déshonore? Peut-être qu'elle
imagine[472] d'en pouvoir user ainsi, sans appréhender que personne en
murmure, ayant gagné le cœur[473] à tout le monde, quoiqu'il n'y ait
rien de si vrai que sa manière d'agir a tellement donné de l'aversion
contre elle à tous ceux qui la connaissent, que je serais[474] fort
empêché de nommer une seule personne qui ait de l'estime et de la
bonne volonté pour elle, hors et excepté Hortense, qui est un enfant
et qu'elle a gagnée, la flattant mal à propos en certaines choses, et
lui donnant de l'argent et d'autres présents, ayant trouvé, à ce que
je crois, des trésors, puisqu'elle a refusé de prendre de l'argent que
j'avais ordonné à madame[475] de Venel de lui faire donner par du Teron
en la quantité qu'elle voudrait, lorsqu'elle alla à La Rochelle.
Le plus grand bonheur que cette personne puisse avoir est que je ne
diffère davantage à mettre ordre si je ne la puis rendre sage, comme je
le crois impossible, au moins ses folies ne paraissent pas devant le
monde, car autrement elle courrait grand risque d'être déchirée.
Vous entendrez tout ceci avec étonnement, parce que l'affection que
vous avez pour elle ne vous donne pas lieu de voir clair en ce qui
la regarde. Mais, pour moi, qui ne suis pas préoccupé[476], et qui,
à quelque prix que ce soit, vous veux servir[477] en ce rencontre,
qui est le plus important de votre vie, quand il m'en devrait coûter
la mienne, je vois la vérité comme elle est, et je ne souffrirai pas
que vous en receviez du préjudice, car autrement je commettrais une
espèce de trahison. Et, au surplus, il en arrivera ce que pourra, ne me
souciant pas de mourir en faisant mon devoir et vous servant, comme je
suis obligé particulièrement en cette occasion, dans laquelle personne
ne le saurait faire que moi.
J'avais oublié de vous dire, pour vous faire connaître de plus en
plus l'amitié que cette personne a pour moi, qu'elle ne m'a jamais
fait l'honneur de m'écrire, qu'une fois, deux seuls mots, forcée à le
faire par madame[478] de Venel; et, après vous avoir vu à Saint-Jean
d'Angely, une autre lettre que j'ai reconnue pour un effet de ce que
vous lui avez dit, étant fort assuré[479] que, dans la bonté que vous
avez pour moi, vous n'oubliez rien pour l'obliger à me rendre toute
sorte de respect et de marques d'amitié. Mais, quelque pouvoir que
vous ayez sur son esprit, il ne vous réussira pas de la gagner sur ce
point, et à présent je vous déclare qu'il ne servirait plus de rien; et
d'ailleurs comment voudriez-vous prétendre qu'elle eût de la déférence
et de l'amitié pour moi, que j'ai[480] des pensées toutes contraires
aux siennes, c'est-à-dire qu'elle, voulant être une libertine et
extravagante, je veux au contraire qu'elle soit modérée et sage?
Je ne doute pas qu'elle ne sache tout ce que je me donne l'honneur de
vous mander; mais tant s'en faut que je l'appréhende, je le souhaite
avec passion. Et plût à Dieu que je la crusse capable de vous répondre
pertinemment sur les affaires dont vous prenez le soin de lui donner
part, car volontiers je la prierais de me délivrer de cette peine;
mais, à la vérité, que, à l'âge où je suis, accablé de tant et si
importantes occupations que j'ai pour votre service, et dans lesquelles
il me semble d'être assez heureux pour vous bien servir, et avec
réputation et avantage pour votre État, il est insupportable de me
voir inquiété par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se
devrait mettre en pièces pour me soulager[481]. Et ce qui m'afflige
au dernier point c'est de voir qu'au lieu de m'assister pour me
délivrer[482] de ce chagrin et d'une si juste inquiétude[483], vous y
contribuiez, donnant à cette personne, par l'extrême[484] passion que
vous lui témoignez, le courage et la résolution de vivre comme elle
fait.
J'étais tout à fait remis par ce que vous aviez pris la peine de
m'écrire, et par la conduite que vous aviez commencé de tenir depuis ma
dépêche de Cadillac, et j'avais cru que vous ne songiez qu'à préparer
les voies pour être heureux dans votre mariage, ce qui ne pouvait[485]
être qu'en venant à bout de la passion qui s'était rendue la maîtresse
de votre esprit. Mais j'ai vu avec un sensible déplaisir que, après
cette malheureuse visite, que j'eusse voulu empêcher en répandant la
moitié de mon sang, tout est retombé en pire état qu'il n'était[486]
auparavant; et il ne faut pas, s'il vous plaît, que vous m'expliquiez
la chose autrement, car je la sais à n'en pas douter[487], et, je puis
dire, aussi bien que vous et cette personne. Songez, je vous supplie,
après cela, en quel état je puis être, et s'il y a un plus malheureux
au monde que moi, qui ai toujours songé avec la dernière application à
employer[488] tous les moments à relever votre réputation et prouver,
par toutes sortes de voies, même les plus pénibles, la gloire de vos
armes, le repos de vos sujets et le bien de votre État[489] et que je
vois à présent qu'une personne qui m'appartient est sur le point de
renverser tout et causer votre malheur, si vous continuez à lâcher[490]
la bride à la passion que vous avez pour elle.
Lorsque je repassais dans ma mémoire ce que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire que, en vous pouvant expliquer de vive voix, j'aurais une
entière satisfaction de l'assiette de votre esprit, étant résolu de
faire sans réserve tout ce que je vous dirais être nécessaire pour
votre gloire, pour être heureux et pour le bien de votre service,
j'étais au désespoir de voir trop durer cette négociation, puisque
cela m'empêchait de me rendre auprès de vous, et travailler sous vos
ordres à calmer votre esprit et vous mettre en état[491] d'être le plus
heureux et le plus grand roi du monde; mais à présent j'appréhende
qu'elle finisse, ne sachant pas comme vous approcher, ayant sujet de
croire que ni vous ni moi n'aurons rien[492] à dire qui vous contente.
Car comme quoi me pourrais-je empêcher de vous représenter, sans
blesser la fidélité que je vous dois et trahir mes obligations, que
vous prenez un chemin tout contraire à la bienséance et au bonheur
auquel vous devez aspirer, vous donnant en proie à la passion pour
cette personne plus que vous n'avez fait[493], lorsque vous êtes à la
veille de vous marier, étant impossible, quelque pouvoir que vous ayez
sur vous, et quelque progrès que vous ayez fait par le conseil de cette
personne dans l'art de dissimuler, que votre aversion ne paraisse à ce
mariage[494], quoiqu'il soit le plus utile, le plus grand et le plus
glorieux que vous puissiez faire?
Comme pourrai-je vous taire que vous préjudiciez au bien de vos
affaires, que vous vous attirez les reproches de tout le monde, et
que vous vous exposez à recevoir des marques de la colère de Dieu, si
vous allez vous marier haïssant la princesse que vous épouserez, et
ayant intention de mal vivre avec elle, ainsi que l'autre personne
vous a promis de faire avec celui qui l'épousera? Croyez-vous que Dieu
puisse bénir un tel concert? et que, en usant ainsi, vous ne courriez
un risque évident de recevoir autant, voire de plus grands effets de
son indignation, que vous en avez jusques à cette heure ressenti de sa
bonté?
Comme pourrais-je passer sous silence, sans vous tromper, la conduite
que vous tenez et le soin que vous prenez de pratiquer tous les
moyens imaginables[495] pour vous rendre malheureux; puisque, au
lieu de rompre tout doucement, comme vous aviez commencé de faire,
un commerce, qui est le plus grand obstacle à la satisfaction que
d'ailleurs vous recevriez du mariage qui vous attend, vous l'avez
rétabli plus que jamais, et avec plus de chaleur, sans considérer que
vous allez épouser la plus grande et la plus vertueuse princesse qui
soit au monde, qu'elle a eu de l'inclination pour vous du berceau[496],
qu'il n'y a rien de si avantageux dans la conjoncture présente pour le
bien de vos affaires, qu'elle est fort bien faite et que la beauté de
l'esprit ne doit rien à celle du corps?
C'est en cet endroit qu'étant auprès de vous, je vous conjurerais
de me dire s'il n'y aurait pas de quoi vous satisfaire dans la
possession de cette princesse, laquelle sans doute vous adorera,
ayant, comme vous avez, des qualités qui ne pourront pas lui donner
lieu de s'en dispenser, si ce n'était qu'une autre passion, que vous
cultivez soigneusement, vous tient[497], quoiqu'il soit vrai de dire
que la personne qui en est cause est bien éloignée[498] d'avoir la
beauté, l'esprit et les agréments de la princesse qui doit être votre
épouse[499], si ce n'est que peut-être elle lui puisse être comparée
dans la qualité et dans la naissance[500].
Pourrais-je vous cacher, étant auprès de vous, ce que vous avez pris
la peine de dire en plusieurs rencontres, à l'occasion du mariage du
marquis de Richelieu[501], qu'il n'y avait rien de si étrange, et
qui méritât plus de reproches que de se mésallier, et laisser de vous
représenter, avec le respect que je vous dois, que les pensées que vous
avez eues, et que la personne prétend qui ne sont[502] pas effacées
dans votre esprit, sont bien contraires à celles que vous témoigniez à
l'égard de Richelieu, et que vous-même, par la décision que vous avez
donnée sur son sujet, vous vous seriez jugé vous même? Et il ne faut
pas alléguer, comme vous avez eu la bonté de faire plusieurs fois sur
cette matière, même en présence de la reine, que la pensée d'épouser
ladite personne avait pour principal motif de faire une action à la vue
de tout le monde, qui témoignât que, ne pouvant récompenser assez mes
services, vous l'aviez voulu faire par ce moyen; car il n'y eût eu qui
que ce soit qui n'eût donné une semblable résolution à un excès d'amour
et non pas à mes services. Mais quand il serait vrai que ce seul motif
vous y eût plus porté que la passion, était-il juste que je m'oubliasse
au point d'y consentir, et que, charmé d'une proposition si éclatante
et si avantageuse pour moi, je pusse, pour mon intérêt particulier et
pour relever ma réputation, y donner les mains aux dépens de la vôtre?
En vérité, mon ambition ne va pas à exécuter seulement rien en ma
vie[503] qui ne soit glorieux pour vous, et je le dois d'autant plus
que, outre mon devoir, vos grandes bontés m'y obligent.
Enfin j'appréhende mon retour à Bordeaux; car, assurément, je ne vous
pourrais entretenir à votre gré, et ne vous dire pas avec beaucoup de
force ce que dessus et d'autres choses encore plus fortes sur la même
matière.
Je me trouve donc fort embarrassé de ce que je deviendrai, et bien
plus de donner la dernière main à ce qui regarde votre mariage; car
il me semble que je promets ce qui n'est pas, et que je contribue
à l'établissement d'une chose qui rendra malheureuse une innocente
qui mérite votre affection, et vous, parce que le voulez ainsi, et
travaillez pour l'être[504] avec la dernière fermeté.
Il est temps de vous résoudre et déclarer votre volonté sans aucun
déguisement; car il vaut mille fois mieux de tout rompre et continuer
la guerre sans se mettre en peine des misères de la chrétienté et des
préjudices que cet état et vos sujets en recevront, que d'effectuer
ce mariage, s'il n'a à produire que votre malheur, et ensuite
nécessairement celui de ce royaume. Et quoique je continue à faire ce
qu'il faut pour avancer la chose, cela n'empêchera pas que je n'exécute
ce qu'il vous plaira me commander là-dessus. J'avoue pourtant que je
le ferai à regret et avec un sensible déplaisir, si je ne vois au même
temps que vous fassiez[505] ce qui est nécessaire pour trouver de la
joie dans l'exécution du mariage; et ce sera alors que je ferai ce que
Dieu m'inspirera pour votre bien, afin de ne manquer à rien de ce qui
peut dépendre de moi, pour contribuer à la satisfaction que je vous
dois souhaiter dans ce mariage: ce qui ne peut être autre chose, que ce
que je me donnai l'honneur de vous écrire de Cadillac fort précisément
et après avoir bien examiné et résolu ce que je vous mandais. Je veux
encore ajouter, pour vous faire mieux connaître que la passion que vous
avez, vous empêche de prendre le plaisir, que d'ailleurs vous auriez
très grand, d'épouser une si belle princesse, si grande, si spirituelle
et si accomplie, que vous étiez fort résolu, ou pour mieux dire vous
souhaitiez à Lyon, d'épouser la princesse Marguerite, dont la qualité
et la beauté ne sont pas comparables à celle[506] de l'Infante, et vous
vous souviendrez, s'il vous plaît, que vous étiez fâché de ce que la
reine et d'autres vous disaient pour vous en dégoûter.
Voilà tout ce que la passion, la fidélité et le zèle que j'ai
pour votre service et pour votre bonheur, me contraignent de vous
représenter avec la liberté que doit un vieux serviteur[507], qui ne
respire que votre gloire, et qui a plus d'intérêt et d'obligations
qu'aucun autre à ne vous dire pas seulement, mais à sacrifier sa vie
pour le service d'un si bon maître comme vous.
Au surplus, je vous proteste[508] que rien n'est capable de m'empêcher
de mourir de déplaisir, si je vois qu'une personne qui m'appartient
de si près, vous cause plus de malheurs et de préjudice en un moment
que je ne vous ai rendu de services, et procuré d'avantages et de
gloire[509] à votre personne et à votre État, du premier jour que j'ai
commencé à servir.
Je vous dirai aussi que j'ai entre les mains des grandes affaires[510];
mais que, assurément, il n'y en a aucune si importante comme celle-ci
et qui demande avec plus d'empressement d'être finie. C'est pourquoi,
s'il en était besoin, j'oublierais toutes les autres, et je ne
travaillerais qu'à celle-ci.
Je vous conjure de me faire l'honneur de vouloir lire et bien
considérer cette lettre, et de vouloir prendre la peine de me déclarer
vos intentions sans aucune réserve[511], afin que je puisse prendre les
résolutions que j'estimerai à propos[512] pour votre service.