MAZARIN AU ROI.

A Bidache, le 23 juillet 1659[447].

La goutte qui m'a attaqué depuis six jours avec des douleurs assez

grandes m'a empêché de vous écrire, et quoique je sois encore fort mal,

n'ayant pas voulu laisser de marcher, je ne puis plus retarder à vous

dire que j'ai reçu au même temps deux de vos lettres du 13e, l'une

que M. Le Tellier m'a envoyée par l'ordinaire et l'autre que Meré m'a

rendue. Je vous suis très obligé des bontés que vous me témoignez,

mais je voudrais en recevoir des effets dans la chose du monde qui

me touche le plus pour votre bien, pour le salut de votre État, pour

votre honneur et pour le mien. Je vous ai écrit assez précisément

mes sentiments là-dessus par un courrier que je dépêchai exprès de

Cadillac, et j'attends avec impatience la réponse qui réglera la

conduite que j'aurai à tenir pour vous bien servir d'une manière ou

d'autre. Je n'ai donc rien à ajouter, mais à vous confirmer ce que je

me suis donné l'honneur de vous écrire, et vous [supplie] de me faire

la justice d'être bien persuadé que, si j'avais moins d'amour et de

tendresse pour vous, je ne me conduirais comme je fais, étant résolu,

quoi qu'il puisse arriver, de me perdre mille fois plutôt que de

manquer à vous représenter les choses qui regardent votre réputation et

le bien de vos sujets.

Je me sens aussi obligé de vous confirmer que les avis qui viennent

de toutes parts et que je conserve pour vous les faire voir, parlent

fort à votre préjudice, et je suis au désespoir que cela arrive lorsque

vous témoignez être le plus résolu à vous appliquer aux affaires

pour devenir le plus grand [Roi] de ce siècle en toutes choses. Au

reste, je crois que Dieu m'a envoyé le mal que j'ai pour me donner

lieu d'attendre la réponse que je vous ai demandée, car, de conférer

avec don Louis et d'être assuré que je le tromperais en ce que je

lui déclarerais de vos intentions sur le désir que vous avez de voir

achever le mariage projeté, je ne m'y puis résoudre; et d'ailleurs

je sais que, dans l'état où vous êtes, et duquel il ne me paraît pas

jusqu'à présent que vous ayez envie de sortir, quand la personne que

vous devez épouser serait un ange, [elle] ne vous agréerait pas: voilà

tout ce que j'ai à vous dire, priant Dieu de vous inspirer et vous

assister afin que vous preniez généreusement les résolutions que vous

devez par toutes les raisons divines et humaines. J'écris à M. Le

Tellier les nouvelles que j'ai d'Espagne et de don Louis.

Louis XIV et Marie Mancini d'après de nouveaux documents · 第 39 / 91 题