MAZARIN AU ROI.

De Saint-Jean-de-Luz, le 29 juillet 1659.

Vous me faites bien l'honneur de me dire[443] que vous êtes persuadé

que je ne désire que votre gloire et le bien de votre État, et qu'ainsi

vous êtes résolu plus que jamais de suivre mes avis; mais, dans le

même temps, vous ne le faites pas. Je vous avais supplié de n'écrire

pas à La Rochelle et vous m'avez répondu que cela vous serait trop dur

et que la _confidente_ avait approuvé vos raisons, de manière qu'il

faut conclure que j'aurai grand crédit dans votre esprit et que vous

aurez la bonté de suivre mes avis pourvu qu'ils soient conformes à vos

sentiments.

Vous ne parlez à présent que de suivre ceux de la _confidente_, parce

qu'ils s'accordent en quelque façon avec les vôtres, et, sans vous

expliquer davantage, dans la réponse qu'il vous a plu me faire à la

lettre que je vous écrivis de Cadillac, vous m'assurez bien avec excès

de votre bienveillance et de vouloir déférer à mes conseils, mais

sans me mander rien de précis de vos volontés à l'égard de ce que je

dois traiter avec don Louis d'Haro. Vous concluez que vous ne sauriez

pas faillir à suivre les sentiments de la _confidente_ et que vous ne

doutez pas que je l'approuve. Cela s'appelle en bon français éviter

la question et donner le change[444]. Vous êtes le maître de votre

conduite, mais non pas de m'obliger à l'approuver lorsque je sais, de

certaine science[445], qu'elle est préjudiciable à votre honneur, à

la gloire et au bien de votre État, et au repos de vos sujets. Enfin,

croyant que je ne saurais commettre un plus grand crime à votre égard

que de vous déguiser les choses importantes à votre service, je vous

déclare que je ne puis être en repos ni satisfait, si je ne vois,

par les effets, que vous vous rendiez maître de vous-même et que

vous m'accordiez la grâce que je vous ai demandée, après avoir connu

visiblement que, sans cela, tout est perdu, et que le seul remède qui

[me] reste à pratiquer est celui de me retirer et emmener avec moi la

cause des malheurs qu'on est à la veille de voir arriver[446].

J'ai l'ambition que doit avoir un honnête homme, et peut-être j'en

passe les bornes en certaines choses. J'aime fort ma nièce, mais, sans

exagération, je vous aime encore davantage et je m'intéresse plus en

votre gloire et en la conservation de votre État qu'en toutes les

choses du monde. C'est pourquoi je ne vous puis que répliquer les mêmes

choses que je me suis donné l'honneur de vous écrire de Cadillac, et,

quoiqu'elles ne vous soient pas à présent agréables, je suis assuré que

vous m'en aimerez bien un jour et que vous aurez la bonté d'avouer que

je ne vous ai jamais rendu un plus important service que celui-ci. La

_confidente_ vous aime avec la dernière tendresse, et il ne lui peut

être possible de n'avoir de la complaisance pour vous, bien qu'elle

connaisse que vos désirs ne s'accordent pas souvent avec la raison, et

elle se laisse aller, n'étant pas à l'épreuve de vous voir souffrir.

Pour moi, je crois d'avoir la même tendresse qu'a la _confidente_;

mais cette même tendresse me rend plus dur et plus ferme à m'opposer à

ce qui est absolument contre votre réputation et service, car, si je

faisais autrement, je vous aiderais à vous perdre.

Vous prenez la peine de me dire que vous vouliez bien croire ce que je

vous mandais qu'on disait sur votre personne et sur le commerce que

vous aviez à La Rochelle; mais que ni vous ni la _confidente_ n'en

aviez pas entendu parler. Cela n'est pas étrange que personne [ne]

vous entretienne sur cette matière, et, pour la _confidente_, elle ne

peut pas savoir ce que je sais; mais, assurément, elle ne vous dit pas

beaucoup de choses qu'elle sait, crainte de vous déplaire. Je voudrais

bien que M. de Turenne eût osé vous dire les discours qui se tiennent

sur votre sujet et vous auriez vu que je n'avance rien. Enfin je vous

réplique que toute l'Europe s'entretient sur la passion que vous avez

et chacun en parle avec une liberté qui vous est préjudiciable. A

Madrid même l'affaire a éclaté, car on n'a pas manqué de l'écrire de

Flandres et de Paris avec intention de brouiller et, rompant le projet

d'alliance qui est sur le tapis, empêcher aussi l'exécution de la paix.

Lorsque j'aurai l'honneur de vous voir, je vous montrerai des papiers

qui vous feront connaître beaucoup plus que je ne vous ai écrit sur

cette matière, et, si vous n'y remédiez sans aucun délai, l'affaire

empirera tous les jours de plus en plus et elle deviendra incurable.

Je me dois encore plaindre de ce que vous prenez grand soin de mander

ponctuellement à La Rochelle ce que je vous écris. Jugez, je vous

supplie, si cela est bon, s'il est obligeant pour moi, s'il est

avantageux à votre bien et s'il peut faire un bon effet et contribuer à

la guérison de la personne à qui vous écrivez.

Pour les nouvelles que j'ai à vous donner, je me remets à M. Le

Tellier, et, au surplus, vous me ferez justice si vous croyez que je

n'oublierai rien ici pour vous bien servir, nonobstant les inquiétudes

dans lesquelles je suis et les grandes difficultés que je prévois bien

qu'il faudra surmonter.

Louis XIV et Marie Mancini d'après de nouveaux documents · 第 38 / 91 题