A Bidache, le 23 juillet 1659[448].
Je vous demande très humblement pardon si j'ai demeuré six jours sans
vous écrire, les douleurs que j'ai souffertes depuis ce temps ne me
l'ayant pu permettre. J'avais même défendu que personne ne mandât des
nouvelles de mon mal, parce que je croyais que ce ne serait rien, mais,
continuant toujours, je suis forcé à vous l'écrire et vous représenter
que celui qui m'afflige le plus n'est pas la goutte, vous protestant
devant Dieu que si le _confident_ n'est pas capable de changer de
conduite dans une affaire où il y va du tout pour lui et pour ses bons
serviteurs, j'aime mille fois mieux mourir, et, de la manière que je
le souhaite, j'en viendrai aisément à bout, et il me sera bien plus
avantageux que de voir mon maître, pour qui j'ai la tendresse que vous
savez, échouer dans un temps que tout le monde attend de lui quelque
chose de grand, et mon honneur taché, après avoir donné toute ma vie
mes plus grands soins pour en acquérir. Mais vous verrez confidemment
que rien n'est capable d'empêcher l'exécution de ce que j'ai résolu,
s'il ne change réellement, quoique j'espère que la mort me secourra
plus tôt. L'on me mande que le _confident_ y ferait un voyage[449];
si cela arrive, j'en serai au désespoir, et tout le monde en fera
le jugement qui en sera juste. Je vous conjure d'empêcher cela, ne
sachant pas seulement comme on y peut songer, puisqu'il faudrait se
détourner[450] de quarante-cinq grandes lieues à aller et revenir.
Enfin, je vous déclare que je ne puis être à l'épreuve de cela. Vos
deux lettres du 12 et du 13, que j'ai reçues par l'ordinaire et par
Meré, me consolent fort, voyant la continuation de vos bontés, et je
suis marri de n'être plus en état d'y répondre comme je devrais. Soyez
seulement persuadée que j'ai les sentiments que je dois et que je ne
vous saurais jamais manquer. Le Maréchal de Grammont m'a reçu ici le
mieux du monde, mais, dans l'état où je suis, rien ne me touche. Vous
souffrirez de furieuses incommodités si vous ne prenez la résolution
de marcher à la fraîcheur. Je vous conjure donc d'y songer, car il n'y
a rien de si précieux que votre santé et celle du _confident_. Je vous
demande la permission de renouveler à Monsieur dans cette lettre les
assurances de mes très humbles respects.