MAZARIN AU ROI.

De Cadillac, le 16 juillet 1659[416].

... Quand vous ne m'auriez si précisément ordonné, comme vous l'avez

fait, de vous parler avec toute liberté, quand il y va de votre

service, je ne lairrais[417] pas de le faire en cette conjoncture,

quoique je susse vous devoir être désagréable et de courre[418] risque

de perdre vos bonnes grâces.

J'ai vu ce que la _confidente_ m'écrit touchant votre chagrin et

la manière dont vous en usez avec elle. Mais, comme je sais que

l'affection qu'elle a pour vous est à l'épreuve de tout et que votre

bon naturel, autant que votre devoir, vous donne beaucoup d'inquiétude

dès que vous connaissez[419] de lui avoir déplu, et que vous revenez

aussitôt à lui témoigner la dernière tendresse, cela ne me donnerait

pas grande peine. Mais je vous avoue que je la ressens extrême

d'apprendre, par tous les avis qui se reçoivent généralement de tous

côtés, de quelle manière on parle de vous dans un temps que vous

m'avez fait l'honneur de me déclarer que vous étiez résolu d'avoir une

extraordinaire application aux affaires, et de mettre tout en œuvre

pour devenir en toutes choses le plus grand Roi du monde[420].

Les lettres de Paris, de Flandres et d'autres endroits disent que

vous n'êtes plus connaissable depuis mon départ, et non pas à cause

de moi, mais de quelque chose qui m'appartient, que vous êtes dans

des engagements qui vous empêcheront de donner la paix à toute la

chrétienté et de rendre votre État et vos sujets heureux par le

mariage, et que si, pour éviter un si grand préjudice, vous passez

outre à le faire, la personne que vous épouserez[421] sera très

malheureuse sans être coupable.

On dit (et cela est confirmé par des lettres de la cour à des personnes

qui sont à ma suite),... que vous êtes toujours enfermé à écrire à la

personne que vous aimez[422], et que vous perdez plus de temps à cela

que vous ne faisiez à lui parler quand elle était à la cour.

On y ajoute que j'en suis d'accord et que je m'entends en secret avec

vous, vous poussant à cela[423] pour satisfaire à mon ambition et pour

empêcher la paix.

On dit que vous êtes brouillé avec la Reine, et ceux qui en écrivent en

termes plus doux disent que vous évitez, autant que vous pourrez, de la

voir.

Je vois d'ailleurs que la complaisance que j'ai eue pour vous,

lorsque vous m'avez fait instance de pouvoir mander quelquefois de

vos nouvelles à cette personne et d'en recevoir des siennes, aboutit

à un commerce continuel de longues lettres, c'est-à-dire à lui écrire

chaque jour et en recevoir réponse. Et quand les courriers manquent,

le premier qui part est toujours chargé d'autant de lettres qu'il y a

eu de jours qu'on n'a pu les envoyer, ce qui ne se peut faire qu'avec

scandale, et je puis dire, avec quelque atteinte à la réputation de la

personne et à la mienne.

Ce qu'il y a de pis, c'est que j'ai reconnu, par les réponses que la

même personne m'a faites, lorsque je l'ai voulu cordialement avertir

de son bien[424], et par les avis que j'ai aussi de La Rochelle, que

vous n'oubliez rien tous les jours pour l'engager de plus en plus,

l'assurant que vos intentions sont de faire des choses pour elle

que vous savez bien qui ne se doivent pas[425], et qu'aucun homme

de votre état ne pourrait en être d'avis, et enfin qui sont, par

plusieurs raisons [entièrement] impossibles[426]. Plût à Dieu que, sans

commettre votre réputation, vous puissiez vous ouvrir de vos pensées à

d'autres, car, par ce qui vous serait dit, depuis le premier jusqu'au

dernier de votre royaume, vous seriez au désespoir de les avoir eues,

et je ne me verrais pas dans le plus pitoyable état où j'aie jamais

été, étant accablé de douleur, ne pouvant dormir un seul moment, et,

en un mot, ne sachant ce que je fais; ce qui est à un tel point que,

quand je voudrais passer sur toutes sortes de considérations pour vous

servir, je n'aurais pas l'esprit en l'assiette qu'il faut pour le faire

avec succès, et vous rendre un aussi bon compte de vos affaires comme

je l'ai fait jusqu'à cette heure.

Dieu a établi les Rois (après ce qui regarde la religion, pour le

soutien de laquelle ils doivent faire toutes choses), pour veiller

au bien, à la sûreté et au repos de leurs sujets, et non pas pour

sacrifier ce bien-là et ce repos à leurs passions particulières, et

quand il s'en est trouvé d'assez[427] malheureux qui aient obligé par

leur conduite la Providence divine à les abandonner, les histoires sont

pleines des révolutions et des accablements qu'ils ont attirés sur

leurs personnes et sur leurs États.

C'est pourquoi, je vous le dis hardiment, qu'il n'est plus temps

d'hésiter, et, quoique vous soyez le maître, en certain sens, de

faire ce que bon vous semble, néanmoins vous devez compte à Dieu

de vos actions pour faire votre salut, et au monde pour le soutien

de votre gloire et de votre réputation, car, quelque chose que

vous fassiez[428], il en jugera selon l'occasion que vous lui en

donnerez[429]. Et, bien que vous ayez la bonté de me mander que vous

vous résoudrez, pour cette gloire et cet honneur, de faire tout ce qui

serait nécessaire, vous me permettrez que je vous dise qu'écrivant

en d'autres termes à La Rochelle, je ne sais pas quelles sont vos

véritables intentions, et, dans ce doute, je m'avance à vous[430]

représenter qu'il n'est pas seulement ici question de la gloire et

de l'honneur, car bien souvent, en conservant les États, on a moyen

de relever l'un et l'autre, quand il est arrivé par quelque malheur

qu'ils aient reçu atteinte; mais à présent, si vos sujets et votre État

étaient si malheureux que vous ne prissiez pas la résolution que vous

devez et de la bonne manière, rien au monde ne pourrait les empêcher

de tomber en de plus grands malheurs qu'ils n'ont encore soufferts et

toute la chrétienté avec eux. Et je vous puis assurer, de certaine

science, que le prince de Condé et bien d'autres[431] sont alertes

pour voir tout ce qui arrivera de ceci[432], espérant, si les choses

se passent selon leur souhait, de bien profiter du prétexte plausible

que vous leur pourrez donner, pour lequel ledit prince ne douterait pas

d'avoir favorables tous les parlements, les grands et la noblesse du

royaume, voire tous vos sujets généralement, et l'on ne manquerait pas

encore de faire sonner bien haut que j'aurais été le conseiller et le

solliciteur de toute la conduite que vous auriez tenue[433].

Je suis encore obligé de vous dire avec la même franchise que, si vous

ne changez sans aucun délai de conduite et que vous ne surmontiez la

passion qui présentement vous domine, en sorte que chacun voie que non

seulement le mariage projeté s'exécutera et que vous le faites de bon

cœur et dans l'espérance qu'il devra être heureux, aussi bien que la

personne que vous épouserez, il est impossible qu'en Espagne on n'ait

connaissance de l'aversion que vous y avez et du mauvais traitement

que l'Infante pourrait courre[434] risque de recevoir, ne vous cachant

pas de faire paraître, à la vue de tout le monde, à la veille de votre

mariage, par mille moyens, que toutes vos pensées et vos attachements

vont ailleurs. Et, en ce cas, je tiens pour constant qu'on pourrait

prendre à Madrid les résolutions que nous prendrions nous-mêmes en un

cas pareil à celui-là. C'est pourquoi je vous supplie de considérer

quelle bénédiction vous pourriez attendre de Dieu et des hommes, si,

pour cela, nous devions recommencer la plus sanglante guerre qu'on

ait jamais vue et avec autant de préjudice que nous avons remporté

d'avantages par le passé, que Dieu a favorisé votre cause et les

saintes intentions que vous et la Reine avez toujours eues.

Je vous marque d'autant plus tout ceci que Pimentel, dans le voyage,

m'a dit, deux ou trois fois, que tout le monde disait que vous étiez

trop amoureux pour vous vouloir sitôt marier[435] et que de Flandres

on lui avait écrit la même chose en termes qui lui avaient fait de la

peine.

Je conclus tout ce discours en vous disant que, si je vois, par la

réponse que je vous conjure de me faire en toute diligence, qu'il n'y

ait[436] pas lieu d'espérer que vous vous mettiez de bonne façon et

sans réserve dans le chemin qu'il faut pour votre bien, pour votre

honneur et pour la conservation de votre royaume[437], je n'ai autre

parti à prendre pour vous donner cette dernière marque de ma fidélité

et de mon zèle pour votre service qu'à me sacrifier, et, après vous

avoir remis tous les bienfaits dont il a plu au feu Roi, à vous et à la

Reine de me combler, me mettre[438] dans un vaisseau avec ma famille

pour m'en aller en un coin d'Italie passer le reste de mes jours et

prier Dieu que ce remède, que j'aurai appliqué à votre mal, produise la

guérison que je souhaite plus que toutes choses du monde[439], pouvant

dire, sans exagération, que, sans user des termes de soumission et de

respect que je vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable à celle

que j'ai pour vous et qu'il me serait impossible de ne pas mourir de

regret, si je vous voyais rien faire qui pût noircir votre honneur et

exposer votre personne et votre État.

Je sais que vous me connaissez assez pour croire que tout ce que je

vous écris vient du fond de mon cœur et qu'il n'y a rien qui me puisse

empêcher de rebrousser chemin et d'exécuter la résolution que je viens

de dire, si je ne vois, par la réponse que vous me ferez et par la

conduite que vous tiendrez ensuite, que vous vous êtes rendu maître de

la passion à laquelle vous êtes présentement soumis. Voyez si [ne le

faisant pas][440] vous voulez que les deux personnes, à qui vous faites

l'honneur de témoigner tant d'affection, soient séparées de vous pour

jamais et deviennent les plus malheureuses de la terre[441].

La réponse que vous me ferez me servira aussi d'instruction pour la

manière que je devrai tenir en m'abouchant avec don Louis de Haro sur

le sujet du mariage, car, après tout, votre honneur et votre conscience

ne peuvent pas vous permettre de choisir le plus fidèle de [tous] vos

serviteurs[442] pour assurer le roi d'Espagne des choses que vous ne

voudriez pas tenir.

Je ne mande rien de tout ceci en détail à la _confidente_. Il dépendra

de vous de lui communiquer ce que je vous écris, pouvant bien vous

protester, comme si j'étais devant Dieu, que vous ne sauriez avoir un

conseil plus fidèle que celui de la _confidente_, et qui vous puisse

plus soulager et vous aider, en l'état où vous êtes, à prendre les

résolutions que Dieu et toute la chrétienté vous demandent, car il est

certain que, si elle pouvait donner sa vie pour votre contentement,

elle le ferait avec grande joie, et vous auriez grand tort, si vous

croyiez qu'elle ne vous aime pas, quand elle ne vous flatte pas en

certaines choses qui, étant à présent de votre sens, sont pourtant

éloignées de la raison, et, à dire vrai, il faudrait, par la même

conséquence, que vous crussiez que personne au monde ne vous aime,

puisque personne ne saurait approuver vos pensées.

Louis XIV et Marie Mancini d'après de nouveaux documents · 第 37 / 91 题