De Cadillac, le 16 juillet 1659.
J'ai reçu par l'ordinaire votre lettre du 9e, de laquelle je vous ai
mandé que j'étais en peine, mais ce qu'elle contient m'en donne encore
davantage et à un tel point que j'ai été sur le penchant de prendre
la poste et de m'en retourner, et je crois que je l'eusse exécuté
sans le bruit et les conséquences qu'une résolution de tant d'éclat
aurait produits dans la présente conjoncture. Mais je ne me suis pas
pu empêcher d'écrire une longue lettre au _confident_, avec la liberté
qu'il m'a permise et que doit un bon serviteur qui n'a autre but que
son bien et que sa gloire, et qu'il se conserve l'amour de ses sujets.
Ce n'est pas votre lettre seule qui m'a obligé à cela, mais les avis
qui viennent généralement de tous les endroits et particulièrement de
la cour, de Paris et de Flandres, et par ce qui m'a été écrit de La
Rochelle. Je ne sais pas s'il vous montrera la lettre, comme je le
conseille de faire et que je le voudrais; mais ce que je vous puis dire
est qu'il ne me reste rien dans le cœur de ce que j'ai cru pouvoir
servir à sa guérison, et que, s'il ne fait ce qu'il doit et de la bonne
manière, finissant un commerce qui lui est si dangereux, quelque chose
qui puisse arriver, je suis résolu, sans retarder un seul moment,
d'exécuter ce que je lui mande, espérant que peut-être, par ce moyen,
je serais assez heureux pour le guérir. Au moins j'aurai cet avantage
que toute la terre verra que j'ai pratiqué jusqu'à mon sacrifice pour
servir un maître dans une rencontre où il y va de tout pour lui.
Je crains de perdre l'esprit, car je ne mange ni ne dors, et je suis
accablé de peine et d'inquiétude dans un temps que j'aurais besoin
d'être soulagé. Vos lettres m'assistent fort en cela et me donnent
une grande consolation. J'en suis touché au dernier point et je vous
supplie de croire que rien au monde ne peut empêcher que je ne sois
[jusqu'au] dernier moment de ma vie le plus véritable de tous vos
serviteurs. Je vous prie d'assister, autant que vous pourrez, le
_confident_ en cette occasion, qui est très délicate pour lui, et de
vouloir lui témoigner la dernière tendresse, si vous voyez que cela
puisse servir à le retirer du mauvais pas où il est.