Le lendemain, de bonne heure, nous nous remîmes tous trois
en marche pour la _Gary_. Dix années auparavant, plusieurs
milliers de déciatines avaient brûlé dans les Grands-Bois.
Les arbres n'avaient pas repoussé. On ne voyait sur ce vaste
emplacement que de tout petits sapins. Le sol était couvert
de mousse et de cendre, à travers lesquelles croissaient une
multitude d'arbustes à fruits sauvages, fraises, framboises,
airelles et canneberges, dont les coqs de bruyère sont
très-friands. Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en
quantité prodigieuse. Nous avancions en silence, quand tout
à coup Kondrate se redressa: «Eh! dit-il, n'est-ce pas
Ephrem que je vois là? En effet, c'est bien lui. Bonjour,
Alexandritch,» ajouta-t-il en élevant la voix et en ôtant
son bonnet.
Un paysan de petite taille, vêtu d'un court _armiak_ noir,
et les reins ceints d'une corde, parut de derrière un arbre,
et s'approcha de notre telega.
«On t'a relâché? demanda Kondrate.
--Je le crois bien, répondit l'homme en montrant ses dents:
il ne fait pas bon de me tenir sous clef.
--Tiens! et moi qui croyais, je te l'avoue, Alexandritch,
que cette fois-ci l'oie n'avait plus qu'à se mettre sur le
gril!
--Si tu l'as cru, tu es un nigaud.
--Et le _Stanovoï_?...
--Bah! le _Stanovoï_.... ça veut être un loup, et ça a une
queue de chien. Tu vas à la chasse, barine? ajouta-t-il en
jetant sur moi un regard de ses petits yeux clignotants.
--À la chasse, dis-je.
--À la _Gary_, ajouta Kondrate.
--Dans la cendre tu pourrais trouver du feu, dit le paysan
continuant à ricaner; j'y ai vu beaucoup de coqs de bruyère.
Mais vous n'arriverez pas jusque-là; il y a vingt verstes à
vol d'oiseau à travers le bois. Yégor lui-même, qui est dans
la forêt comme dans sa basse-cour, ne parviendrait pas à y
arriver. Bonjour, âme de Dieu, ce qui veut dire peu,» dit-il
à Yégor en lui frappant sur le bras.
Yégor le regarda gravement, et lui fit un léger signe de
tête.
De longtemps je n'avais vu une figure aussi étrange que
celle de cet Ephrem. Il avait le nez long, aigu, de larges
lèvres, une barbe courte et rare, et ses yeux bleus
couraient perpétuellement çà et là. Il se tenait crânement,
les mains sur la hanche, et son bonnet enfoncé jusqu'aux
sourcils.
«Tu reviens passer quelques jours chez toi? reprit Kondrate.
--Quelques jours; il fait beau maintenant, frère. Mon
sentier est devenu un grand chemin. Je puis rester couché
sur mon poêle jusqu'à l'hiver; aucun chien à collet rouge
n'aboiera sur moi. Le maréchal m'a dit dans la ville:
«Décampe, Alexandritch, sors de notre district; nous te
donnerons un passe-port de première qualité.» Mais vous
autres, gens de Sviatoïé, j'ai eu pitié de vous; vous ne
trouveriez plus un aussi fin voleur.
--Allons, tu es toujours farceur, notre oncle, dit Kondrate
en riant, et il frappa de ses rênes les chevaux qui se
mirent en marche.
--Prrr! fit Ephrem, et les chevaux s'arrêtèrent.
--Veux-tu finir? dit Kondrate; tu vois bien que nous allons
avec un seigneur, il se fâchera.
--Mais, gros canard, de quoi se fâcherait-il? c'est un bon
seigneur. Tu vas voir qu'il me donnera pour boire un coup.
Eh! barine, donne au pauvre vagabond de quoi s'acheter une
bouteille d'eau-de-vie. Comme je l'écraserais en ton
honneur!» ajouta-t-il en soulevant le coude jusqu'à
l'épaule, et en grinçant des dents.»
Je lui donnai un _grivnik_, et je dis à Kondrate de
fouetter.
«Très-content de Votre Seigneurie, cria Ephrem à la façon
des soldats. Et toi, Kondrate, sache dorénavant chez qui tu
dois prendre leçon. As-tu peur, tu es perdu; as-tu du
courage, tu dévores tout. Écoute, quand tu reviendras au
pays, viens me voir; la bombance durera trois jours chez
moi. Nous casserons bien des goulots de bouteilles. Ma femme
est une joyeuse commère, ma maison ouverte à tout venant.
Saute, ami Ephrem, saute, alerte pie, avant qu'on ne t'ait
arraché la queue.»
Et, poussant un sifflement aigu, il disparut dans les
broussailles.
«Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je à Kondrate, qui
ne cessait de secouer la tête comme s'il se fût parlé à
lui-même.
--Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y
en a pas à cent verstes à la ronde; un voleur fini. Rien que
voir le bien d'autrui lui fait cligner de l'oeil. Fuyez-le
en vous cachant dans la terre, il vous déterrera. Et quant à
l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il vous l'ôtera de
dessous vous.
--Il me paraît bien hardi.
--Hardi! il ne craint pas le diable, c'est tout dire. On ne
peut rien lui faire. Combien de fois l'a-t-on mené à la
ville, et mis en prison? Dépenses inutiles. On se met à le
lier, et lui vous dit: «Que n'attachez-vous cette jambe-là?
Attachez-la plus fort pendant que je dormirai, et je serai à
la maison avant mon escorte.» Et en effet, à peine parti, on
le revoit au pays.
--D'où est-il? de chez vous?
--Oui, de Sviatoïé. C'est un homme.... Voyez seulement son
nez, sa physionomie (Kondrate avait été une fois à la ville,
et, depuis ce temps, employait des termes ambitieux). Nous
autres Polékas, nous connaissons bien la forêt depuis notre
enfance; mais aucun de nous ne peut se comparer à lui. Une
nuit, il est venu tout droit ici d'Altonkino; il y a
quarante verstes, et personne n'avait jamais fait ce chemin.
C'est aussi le premier homme du monde pour voler le miel;
les abeilles ne le piquent point. Il a ruiné tous les
éleveurs de ruches.
--Il ne doit pas épargner non plus les _borts_?
--Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne
lui a trouvé ce péché. Le _bort_ est chose sacrée chez nous.
Une ruche est faite de main d'homme, et gardée par des
hommes. Si tu réussis à la voler, tant mieux pour toi; mais
les abeilles sont à la garde de Dieu; il n'y a que l'ours
qui touche à leur miel.
--Aussi l'ours est-il un animal privé de raison, remarqua
Yégor.
--Ephrem a-t-il de la famille? demandai-je.
--Certainement, il a un fils; et quel voleur ce sera avec le
temps! c'est le père tout craché. Ephrem commence à
l'enseigner. Un de ces derniers jours, il a rapporté un pot
rempli de vieux sous, et il l'a enterré dans une petite
éclaircie, puis il a envoyé son fils au bois, en lui disant
que, tant qu'il n'aurait pas trouvé le pot, il ne lui
donnerait rien à manger, et ne le laisserait pas même
rentrer dans la maison. Le fils est resté au bois tout un
jour avec sa nuit, et il a fini par déterrer le pot. Oui,
c'est un homme bien singulier que cet Ephrem; tant qu'il est
dans sa maison, c'est le meilleur vivant du monde, il donne
à tout le monde à boire et à manger. On ne fait que danser
chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une
assemblée d'anciens, personne ne donne un meilleur conseil
que lui. Il s'approche du cercle par derrière, écoute un
moment, vous dit le mot juste comme s'il donnait un coup de
hache au bon endroit, et s'en va en riant. Mais du moment
qu'il part pour la forêt, c'est alors qu'il est dangereux.
Du reste, il faut le dire, il ne touche à nous autres de
Sviatoïé que quand il ne peut pas faire autrement.
D'ordinaire, s'il rencontre l'un de nous, il nous crie de
loin: «Au large, frère! l'esprit de la forêt a soufflé sur
moi.»
--Comment! dis-je, vous êtes une commune entière, et vous ne
pouvez venir à bout d'un seul homme?
--Mais apparemment.
--Le tenez-vous donc pour un sorcier?
--Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est
entré dans le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre
faisait le guet lui-même; il l'empoigna dans les ténèbres,
et le rossa. Quand il lui eut donné sa volée, Ephrem lui
dit: «Sais-tu qui tu as battu?» Dès que le sous-diacre eut
reconnu sa voix, il se sentit glacé de terreur; et se jeta à
ses pieds: «Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.--Non,
reprit l'autre, je te prendrai ce que je voudrai, à mon
heure et à mon goût; mais sache que tu n'en seras pas
quitte.» Depuis ce temps, le sous-diacre semble un échaudé;
il erre comme une ombre. «Le coeur me fond dans la
poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-là m'a jeté
quelques mots bien cruels.»
--Votre sous-diacre doit être bien bête.
--Ah! vous croyez? Eh bien! écoutez-moi. Un jour, arrive de
l'autorité l'ordre de s'emparer d'Ephrem à tout prix. Le
_Stanovoï_ était tout neuf à son poste, il voulait se
signaler. Voilà qu'une dizaine de paysans vont à la forêt à
la recherche d'Ephrem, et, à peine étaient-ils arrivés,
qu'il vient à leur rencontre. «Prenez-le! liez-le!» crie
l'un d'eux. Pour Ephrem, il entre tranquillement dans le
bois, se taille un bâton de trois doigts d'épaisseur, et, ce
bâton à la main, il bondit tout à coup sur la route, la face
hideuse: «À genoux!» cria-t-il, comme un tzar à la parade;
et tous se mirent à genoux. «Qui de vous, continua Ephrem, a
dit qu'on me lie? Est-ce toi, Séroga?» Séroga, qui l'entend,
se lève d'un seul bond et s'enfuit comme un lièvre. Ephrem
se mit à sa poursuite, et pendant toute une verste lui
caressa le dos avec son bâton. «C'est dommage, dit-il après,
que je ne l'aie pas empêché de manger gras,» car l'affaire
se passait à la fin du carême de saint Philippe. Quant au
_Stanovoï_, il fut bientôt renvoyé, et tout fut dit.
--Il vous a tous terrifiés, et il vous mène comme de petits
enfants.
--Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme
ingénieux! c'est à le baiser. Un jour, je le rencontrai dans
la forêt; il tombait une grosse pluie. Dès que je l'aperçus,
je voulus décamper; mais il me fit un petit signe de la
main, et me dit: «Approche, Kondrate, ne crains rien, je
suis miséricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi
comme on vit dans la forêt, comme on sait rester sec pendant
la pluie. Je m'approchai: il était assis sous un sapin; il
avait fait un petit feu de bois vert; une épaisse fumée
blanche était entrée dans les branches de sapin, et
empêchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit:
«Dieu dit à la pluie: _Tombe et mouille_; et Ephrem dit: _Tu
ne mouilleras pas_.» Mais son tour le plus fameux (et ici
Kondrate éclata de rire), je vais vous le conter. On avait
battu de l'avoine au fléau, mais on n'avait pas eu le temps
de ramasser le dernier tas avant la nuit. On y mit pour la
garde deux jeunes gars qui n'étaient pas trop éveillés. Les
voilà donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et
Ephrem, qui avait tout observé, ne s'avise-t-il pas d'emplir
de paille les jambes de son pantalon, bien attachées par le
bout, et de se les mettre sur la tête! Le voilà qui arrive
en rampant derrière une haie, et qui montre petit à petit le
bout de ses cornes. L'un des gars dit à l'autre: «Vois-tu?»
l'autre dit: «Je vois,» et bientôt on n'entendit plus que le
bruit des haies qu'ils franchissaient en courant l'un après
l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac
et l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint
tout raconter à l'assemblée, et les pauvres garçons furent
bafoués. Pourtant, tous les autres en eussent fait autant
qu'eux.»
Et Kondrate partit d'un éclat de rire.
Le grave Yégor ne put s'empêcher de sourire aussi.
«Oui, on n'entendait que les haies craquer,» reprit
Kondrate... Et s'interrompant tout à coup: «Bon Dieu!
dit-il, c'est un incendie.
--Un incendie! où cela? m'écriai-je.
--Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophétisé.
C'est peut-être lui qui a mis le feu, et pas pour la
première fois. C'est sa besogne, âme damnée qu'il est.»
Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En
effet, à deux ou trois verstes devant nous, une grosse
colonne de fumée grisâtre s'élevait en ondoyant avec lenteur
et en s'élargissant par le sommet. D'autres colonnes de
fumée, plus petites et plus blanches, se voyaient à droite
et à gauche.
Un paysan, la face rouge, inondée de sueur, et les cheveux
hérissés, arriva sur nous au grand galop, et arrêta avec
peine son cheval qui n'était pas bridé.
«Frères, s'écria-t-il, avez-vous vu les gardes de forêt?
--Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brûle?
--Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernière fois,
on nous a menacés..., il faut rassembler le monde, car si la
flamme se jette du côté de Trosni...» Il talonna vivement sa
monture, et partit à toutes jambes.
Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur
la fumée, qui s'étendait de plus en plus. Par endroits, elle
devenait tout à coup noire, et s'élançait en longues gerbes.
Plus nous avancions, plus les contours de la fumée
devenaient indistincts. Tout l'air fut troublé, une forte
odeur de brûlé nous prit à la gorge, et voilà que, s'agitant
d'une étrange façon à la lumière du jour, parurent d'un
rouge pâle, derrière de petits flocons de fumée
très-blanche, les premières langues de la flamme.
«Ah! grâce à Dieu s'écria Kondrate, l'incendie est
surterrain.
--Comment dis-tu?
--Surterrain; c'est-à-dire que l'incendie court seulement
sur la terre. Avec l'incendie souterrain, il est difficile
de lutter. Que voulez-vous faire quand la terre elle-même
brûle à plus d'une archine de profondeur? Il n'y a qu'un
seul moyen de salut: c'est de creuser des fossés: est-ce
facile? Quant à l'incendie surterrain, il ne fait que manger
l'herbe et les feuilles sèches; la forêt ne s'en porte que
mieux. Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes
s'élancent.»
Nous approchâmes jusqu'auprès de la ligne de l'incendie. Je
mis pied à terre, et marchai à sa rencontre. Ce n'était ni
difficile ni dangereux; le feu courait à travers un bois de
pins, peu serré et contre le vent. Il s'avançait en lignes
ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en petites
murailles dentelées, formées de langues de feu rejetées en
arrière par le vent qui emportait la fumée. Kondrate avait
dit juste. Cet incendie ne faisait que raser l'herbe, et
marchait rapidement, ne laissant derrière lui qu'une trace
noire et fumante où se voyaient à peine quelques étincelles.
Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par hasard quelque
trou rempli de feuilles sèches et de bois mort, le feu
s'élançait tout à coup en longues mèches qui se tordaient
avec fureur, faisant entendre une sorte de mugissement
sinistre; mais il retombait bientôt au niveau ordinaire, et
reprenait sa course en pétillant. Je remarquai même plus
d'une fois qu'un buisson de chênes, tout desséchés, restait
intact, bien qu'envahi par l'incendie; les seules feuilles
d'en bas noircissaient un peu. J'avoue que je ne pouvais
comprendre comment ces buissons ne s'enflammaient pas.
Kondrate avait beau me répéter que l'incendie était
surterrain, et dès lors pas méchant.
«C'est pourtant le même feu, lui disais-je.--Mais puisque je
vous dis, répétait-il, que c'est un incendie surterrain.»
Cependant, l'incendie ne laissait pas de produire ses
effets. Les lièvres couraient tout effarés et revenaient
sans raison se rejeter sur le feu; des oiseaux qui étaient
entrés dans la fumée se mettaient à tournoyer; les chevaux
frissonnaient et regardaient avec inquiétude de côté et
d'autre. La forêt, alentour, semblait elle-même gronder, et
l'homme ne pouvait se défendre d'un sentiment d'effroi en
sentant les bouffées de chaleur le frapper tout à coup au
visage.
«Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous à regarder?
dit Yégor; partons.
--Par où passer? dit Kondrate.
--Toujours en avant, reprit Yégor; c'est le moyen de passer
partout.»
Nous suivîmes son conseil, et nous parvînmes à la _Gary_,
bien que les chevaux eussent eu souvent à poser le nez
contre terre. Là, nous passâmes une journée entière, et nous
y fîmes une bien belle chasse. Vers le soir, avant que le
crépuscule eût rougi le ciel, les ombres des arbres
s'étendaient déjà longues et droites, et l'on sentait cette
légère fraîcheur qui précède la rosée. Je m'assis par terre
sur la route, près de la telega auquel Kondrate attelait les
chevaux, et me rappelai mes sombres rêveries de la veille.
Tout était aussi tranquille autour de moi; mais il n'y avait
plus cette pesante sensation de la forêt. Sur la mousse
desséchée, sur les bruyères en fleurs, sur la fine poussière
de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes
des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumière
du soleil abaissé à l'horizon. Tout reposait, plongé dans
une fraîcheur tranquille; rien ne dormait encore, mais tout
se préparait déjà au salutaire apaisement de la nuit. Tout
semblait dire à l'homme: «Repose-toi aussi, notre frère;
respire allègrement, et ne te fais pas d'inutiles soucis
avant d'entrer dans le sein du sommeil.» En ce moment, je
soulevai la tête, et j'aperçus à la pointe d'une branche une
de ces grandes mouches à la tête d'émeraude, au corps
effilé, et portant quatre ailes de gaze, que les élégants
Français ont appelées demoiselles. Longtemps je ne la
quittai point du regard; toute saturée de soleil, elle se
bornait, sans bouger, à secouer quelquefois la tête et à
faire frémir ses ailes soulevées. À force de la regarder, il
me sembla que je comprenais le sens de la vie de la nature;
une animation tranquille et lente, une absence de hâte, rien
de trop, l'équilibre de toutes les sensations. Voilà la loi
fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau, soit au-dessus
soit au-dessous, est rejeté par la nature. Un animal malade
s'enfonce dans un fourré pour y mourir seul; il sent qu'il
n'a plus le droit de vivre avec ses égaux. Beaucoup
d'insectes périssent au moment même où ils ressentent les
joies de l'amour, ces joies qui rompent l'équilibre; et
quant à l'homme qui, par sa faute ou par celle d'autrui, est
jeté hors des voies communes, il doit au moins savoir ne pas
se plaindre et se résigner.
«Allons, Yégor! s'écria Kondrate, qui, pendant ces belles
réflexions, s'était installé sur le banc de la telega, viens
t'asseoir ici. À quoi rêves-tu? est-ce à ta vache?
--À sa vache? répétai-je, en levant les yeux sur le grave et
placide visage d'Yégor; il semblait rêver, en effet, et
regardait au loin dans la campagne qui commençait à
s'assombrir.
--Hélas! oui, continua Kondrate; il a perdu cette nuit sa
dernière vache. Ah! c'est bien vrai, il n'a pas de chance.»
Yégor s'assit sans mot dire sur le siége, et nous partîmes;
il savait, lui, ne pas se plaindre.