PREMIÈRE JOURNÉE

La vue d'une vaste forêt de sapins, la vue des grands bois,

rappelle celle de l'Océan. Elle éveille les mêmes

impressions; c'est la même plénitude intacte et primitive,

qui se déroule à l'oeil du spectateur dans sa royale

majesté. Du sein des forêts séculaires, comme du sein de

l'onde immortelle, s'élève la même voix: «Je n'ai pas

affaire à toi, dit la nature à l'homme; je règne, et toi,

tâche de ne pas mourir.» Mais la forêt est plus triste et

plus monotone que la mer, surtout la forêt de sapins.

Toujours la même en toute saison, elle, est d'habitude

silencieuse. La mer caresse et menace; elle prend toutes les

nuances, elle parle toutes les voix, elle reflète le ciel,

ce ciel d'où nous vient aussi un souffle d'éternité qui ne

nous semble pas étrangère, tandis qu'à l'aspect de la sombre

et morne forêt, avec son lugubre silence ou ses sourds et

longs gémissements, l'homme sent plus irrésistiblement

pénétrer dans son coeur la conscience de son néant. Il est

difficile à cet être éphémère, né d'hier et condamné à

mourir demain, de soutenir le regard froid et indifférent de

l'éternelle Isis. Ce ne sont pas seulement les espérances

audacieuses et les confiantes rêveries de sa jeunesse qui

s'humilient et s'éteignent au souffle glacial des puissances

élémentaires; toute son âme se resserre et se rapetisse: il

sent bien que le dernier de ses frères pourrait disparaître

de la face de la terre, sans qu'une seule feuille s'agitât

sur sa branche; il sent son isolement, sa faiblesse, le

hasard de son existence, et il se hâte, avec une terreur

secrète, de revenir aux soucis mesquins et aux petits

travaux de sa vie. Il se trouve plus à l'aise dans ce monde

qu'il s'est créé; là il est chez lui, là il peut croire

encore à sa force et à son importance.

Ce furent les idées qui me vinrent à l'esprit, il y a

quelques années, lorsque, debout sur le perron d'une petite

auberge bâtie aux bords marécageux de la Resseta, j'aperçus

pour la première fois de ma vie les Grands-Bois. Comme en

gradins d'amphithéâtre, et à perte de vue, s'étendait devant

moi l'interminable forêt de sapins, où, sur un fond

bleuâtre, se détachaient en vert frais et pâle des bouquets

de bouleaux. Nulle part une blanche église, nulle part une

plaine aux champs dorés; partout les cimes dentelées des

arbres, partout l'éternelle brume qui les enveloppe dans

cette contrée. Ce que je voyais ne respirait pas la paresse,

cette immobilité de la vie; non, quoique grandiose, c'était

la mort. Une chaude journée d'été tenait la terre endormie,

et de grands nuages blancs passaient très-haut avec lenteur.

L'eau rougeâtre de la Resseta glissait sans bruit à travers

d'épais roseaux; des mamelons de sombre mousse se voyaient

confusément au fond, et les bords de la rivière semblaient

se fondre, tantôt en marécages, tantôt en amas de sable

crayeux.

Un chemin fréquenté passait devant l'auberge. Auprès du

perron se tenait une _telega_ remplie de caisses et de

boîtes de différentes grandeurs. Son maître, petit homme

sec, au nez d'épervier et aux yeux de souris, le dos voûté

et la jambe boiteuse, attelait un petit cheval aussi boiteux

que lui. C'était un marchand de pains d'épices qui se

rendait à la foire de Karatcheff. Tout à coup, sur le même

chemin, parurent quelques hommes bientôt suivis d'un plus

grand nombre, et finalement d'une foule entière. Tous

portaient de longs bâtons à la main et des havre-sacs sur le

dos. À leur démarche fatiguée et chancelante, à leur teint

hâlé, on pouvait reconnaître qu'ils venaient de loin.

C'étaient des puisatiers de Youknoff qui retournaient au

pays. Un vieillard aux cheveux blancs comme la neige

semblait être leur chef. Il s'arrêtait de temps à autre, et

d'une voix tranquille stimulait les traînards. Tous

marchaient en silence, dans une sorte de grave

recueillement. L'un d'eux, homme trapu et de mine

renfrognée, le _touloup_ entr'ouvert et un bonnet de peau de

mouton enfoncé jusqu'aux yeux, s'approcha du marchand

forain, et lui dit brusquement: «À combien le pain d'épices,

imbécile?--C'est selon ce que tu prendras, homme aimable,

répondit d'une voix grêle le marchand surpris et fâché; il y

a du pain d'épices à deux kopecks, à trois kopecks; et toi,

en as-tu un seulement dans ta poche?--Ce manger de bourgeois

est fade pour un ventre de paysan,» répliqua en s'éloignant

le paysan au _touloup_. «Enfants, enfants, suivez la route;

il faut arriver avant l'étoile du soir,» fit entendre la

voix du vieux chef; et toute la horde s'écoula rapidement,

sans qu'aucun d'eux pensât à soulever son bonnet en passant

devant moi. Le vieillard seul me fit un grave salut, tout en

souriant sous ses blanches moustaches. «Gens peu civilisés,

dit le marchand en me jetant un regard de côté, ce n'est pas

pour eux, certes, qu'est mon pain d'épices.» Et achevant

d'atteler sa rosse, il descendit vers la rivière où se

voyait une espèce de bac en troncs d'arbres liés ensemble.

Un paysan, coiffé du bonnet en feutre blanc particulier à

cette contrée, sortit d'une hutte, et le passa sur l'autre

rive. La petite _telega_ se mit à ramper dans un chemin

raboteux, faisant gémir à chaque tour une de ses roues.

Quand mes chevaux eurent mangé, je passai sur l'autre rive.

Après avoir marché l'espace de deux verstes dans une plaine

marécageuse, j'entrai dans la trouée percée au milieu de la

forêt. Mon _tarantass_ commença à danser sur les rondins qui

servaient à paver cette route. Je mis pied à terre, et

suivis la voiture. Les chevaux marchaient d'un pas égal,

soufflant avec force et agitant la tête pour chasser les

mouches. Bientôt les Grands-Bois nous reçurent dans leur

sein. Non loin de la lisière poussaient des bouleaux, des

trembles, des tilleuls et quelques chênes; puis parut comme

un mur de sapins épais, auxquels succédèrent les troncs

rougeâtres et moins serrés des pins communs en Écosse; puis,

de nouveau, un bois mélangé, garni par en bas de noisetiers,

de sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes à tiges hautes

et dures. Les rayons du soleil éclairaient vivement les

cimes des arbres, s'éparpillaient dans les branches, et

n'arrivaient jusqu'à terre qu'en minces et pâles filets. On

n'entendait presque point d'oiseaux: ils n'aiment pas les

forêts profondes; seulement, de temps à autre, le cri

plaintif et trois fois répété de la huppe, ou bien l'aigre

miaulement du geai; quelquefois un rollier, toujours

solitaire et silencieux, traversait la trouée en y faisant

luire son plumage d'or et d'azur. De loin en loin, les

arbres étaient plus espacés, une éclaircie se montrait, et

le _tarantass_ entrait dans une petite plaine sablonneuse,

nouvellement défrichée. Du seigle chétif y croissait par

longues bandes et agitait sans bruit ses maigres tiges. Une

petite chapelle noircie, avec sa croix inclinée, se voyait

au-dessus d'un puits, et un invisible ruisseau babillait

d'un bruit faible et sourd comme s'il fût entré dans le

goulot d'une bouteille vide. Un bouleau, abattu par le vent,

interceptait tout à coup la route. En d'autres endroits,

elle était cachée sous une couche d'eau stagnante; des deux

côtés, un marécage étendait sa nappe verdâtre, couverte de

joncs et d'aunes rabougris. Des canards sauvages s'élevaient

par couples, et l'oeil suivait avec surprise leur vol

inusité à travers les troncs des grands sapins.

«Ah! ah! ah! ah!» criait tout à coup un pâtre qui poussait

devant lui son troupeau de bétail à demi sauvage. Une vache

au poil roux, aux cornes courtes et affilées, traversait

bruyamment les broussailles, et, comme pétrifiée, s'arrêtait

au bord de la trouée, en fixant ses grands yeux sombres sur

le chien qui courait devant moi. Le vent apportait

fréquemment une odeur de bois brûlé, et une petite fumée

circulait en mince spirale dans l'air bleuâtre de la forêt.

C'était sans doute un paysan qui se procurait à peu de frais

du charbon pour quelque fabrique de verre ou de soude des

environs. Plus nous avancions, plus autour de nous tout

devenait sourd et silencieux. Une forêt de sapins est

toujours silencieuse; seulement, là-haut, bien au-dessus de

la tête, s'entend un long murmure, et comme une plainte

vague et contenue qui court dans la cime des arbres. On va,

on va, et cette incessante voix de la forêt ne cesse point

de gémir; et le coeur commence à gémir lui-même, et l'on

désire arriver plus vite à l'espace et à la lumière. On

désire respirer à pleine poitrine un air pur et léger, et

non cet air étouffant à force de parfums et d'humidité.

Pendant quinze verstes, nous allâmes au pas, rarement au

petit trot. Je voulais atteindre avant la nuit le petit

village de Sviatoïé, situé au coeur de la forêt. Plusieurs

fois, j'avais rencontré des paysans portant sur leurs

telegas de longues poutres ou des écorces de tilleul. «Y

a-t-il loin d'ici à Sviatoïé? demandai-je à l'un d'eux.

--Non, pas loin: trois verstes environ.»

Deux heures se passent; nous marchions toujours. Enfin

j'entends le grincement des roues d'un telega. Un paysan

paraît, marchant à côté de son petit cheval: «Frère, combien

y a-t-il d'ici à Sviatoïé?

--Qu'est-ce?

--D'ici à Sviatoïé?

--Huit verstes.»

Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et

j'aperçus devant moi un petit village. Une vingtaine

d'_isbas_ se pressaient autour d'une vieille église en bois

à coupole unique et à toiture verte, dont les petites

fenêtres s'enflammaient au soleil couchant. C'était

Sviatoïé. Ce village avait jadis appartenu à un monastère,

et son église possédait une petite image miraculeuse, à

l'influence de laquelle les habitants attribuaient leur

bonne fortune d'être restés libres, au beau milieu des

possessions d'un puissant seigneur. De là, le village avait

conservé son nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun

dépassa mon _tarantass_ en courant au milieu d'un tourbillon

de poussière, avec des beuglements, des bêlements, des

grognements tels que si une troupe de loups se fût mise à

leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules à

la main, couraient avec de grands cris à la rencontre de

leurs vaches; les jeunes garçons, aux cheveux de chanvre,

poursuivaient les cochons indociles qui s'échappaient de

tous côtés; et ce fut au milieu de cet infernal brouhaha que

je fis mon entrée dans le village de Sviatoïé.

Je mis pied à terre chez le _starosta_, Poléka fin et rusé,

de cette race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient à

plusieurs archines sous terre. Le lendemain, de bonne heure,

je partis dans un telega à deux chevaux du pays, ornés de

gros ventres, avec le fils du starosta et un autre paysan du

nom de Yégor, dans l'intention de chasser le grand tétras ou

coq de bruyère. À l'horizon, tout alentour, la forêt

étendait ses cercles bleuâtres; il n'y avait pas plus de

deux cents déciatines de terres défrichées autour du

village. Mais il fallait faire sept verstes pour arriver aux

bons endroits. Le fils du starosta, qui se nommait Kondrate,

était un jeune gars aux cheveux châtains, aux joues

vermeilles, à l'expression franche et ouverte; il était

serviable et bavard. Il menait les chevaux. Yégor était

assis près de moi. Il faut que je dise deux mots de

celui-ci. Il était réputé pour le meilleur chasseur de tout

le district. Il avait battu le pays dans toutes les

directions, à cinquante verstes de distance. Rarement il

tirait un coup de fusil, car il avait fort peu de poudre et

de plomb. Mais il se contentait d'avoir fait répondre une

gélinotte à l'appeau, ou bien d'avoir trouvé l'endroit où

les mâles des doubles bécassines se rassemblent et se

battent. Yégor avait la réputation d'homme véridique et

d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas à parler et

n'exagérait point le nombre de gibier qu'il avait découvert,

chose rare chez un chasseur de profession. Il était de

taille moyenne, maigre, le visage long et pâle, avec des

grands yeux aux regards honnêtes et calmes. Tous ses traits,

et surtout ses lèvres toujours immobiles, respiraient une

tranquillité inaltérable; les rares paroles qu'il laissait

tomber s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait

plaisir à voir. Il ne buvait jamais d'eau-de-vie et

travaillait assidûment. Mais il n'avait pas de chance; sa

femme était toujours malade, ses enfants mouraient, et,

comme tout paysan russe tombé dans la misère, il ne trouvait

plus moyen de revenir sur l'eau. Il faut avouer d'ailleurs

que la passion de la chasse ne sied guère à un paysan.

Était-ce une disposition naturelle de son âme? Était-ce le

résultat de sa vie incessamment passée dans les forêts face

à face avec la triste et sévère nature de ces déserts? Le

fait est que, dans tous les mouvements de Yégor, il y avait

une sorte de gravité modeste qui n'avait rien de rêveur, la

gravité d'un grand cerf des bois. Il avait tué sept ours

dans le cours de sa vie, en les attendant à l'affût près des

avoines. Il ne s'était décidé que la quatrième nuit à tirer

le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait jamais assez

bien placé pour le tuer sûrement, et qu'il n'avait qu'une

seule balle à mettre dans son fusil. Yégor l'avait tué la

veille de mon arrivée. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je

le trouvai dans la petite cour de la maison, accroupi devant

l'énorme animal. Il le dépeçait avec un méchant couteau,

mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui devait

plus tard oindre les cheveux de quelque élégant.

«Comment as-tu tué ce monstre?» lui dis-je.

Yégor leva la tête, me jeta un regard, et considéra

attentivement mon chien.

«Si vous êtes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs

de bruyère à Mochnoï, quatre couvées, et sept de

gélinottes.»

Puis il se remit à l'ouvrage.

C'est avec ce Yégor que nous partîmes le lendemain pour la

chasse.

Nous traversâmes rapidement la plaine qui entoure Sviatoïé;

mais, une fois dans la forêt, il fallut nous remettre au

pas. «Tiens, Yégor, voilà un ramier, s'écria Kondrate en le

poussant du coude; tire-lui dessus.» Yégor jeta un regard de

côté, et ne bougea point. Il y avait plus de cent pas de

nous à l'oiseau. Kondrate fit encore quelques remarques à

haute voix; mais l'éternel silence de la forêt finit par

tomber sur lui-même, et le fit taire aussi. Sans échanger

d'autres paroles, et écoutant seulement le souffle des

chevaux, nous arrivâmes à Mochnoï. C'était le nom qu'on

donnait à une partie du bois composée de pins immenses.

Yégor et moi, nous descendîmes du telega, que Kondrate

poussa dans un épais massif, pour mettre les chevaux à

l'abri d'énormes cousins à aigrette. Yégor examina les

platines de son fusil, puis fit un grand signe de croix.

C'est par là qu'il commençait toute chose. L'endroit de la

forêt où nous entrâmes était d'une extrême vieillesse. Je ne

sais si les Tatares l'avaient traversé pendant leurs

invasions; mais certes les Polonais et les rebelles russes,

du temps des faux Démétrius, avaient pu chercher asile dans

ses impénétrables profondeurs. À longue distance l'une de

l'autre, s'élevaient en colonnes d'un jaune pâle des arbres

immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serrées

leurs tiges sveltes. Une mousse verdâtre, toute parsemée

d'épingles de pin, couvrait la terre. La _golonbiker_ aux

baies bleuâtres croissait en grande abondance, et sa forte

odeur, pareille à celle du musc, oppressait la respiration.

Le soleil ne pouvait pénétrer à travers l'entrelacement des

branches; et pourtant il ne faisait pas sombre dans la

forêt. L'air immobile, sans lumière et sans ombre, brûlait

le visage. De lourdes gouttes de résine transparente

sortaient comme des gouttes de sueur de la rugueuse écorce

des arbres, et descendaient lentement.

Tout se taisait; on n'entendait pas même le bruit de nos

pas; nous marchions sur la mousse comme sur un tapis. Yégor

surtout se mouvait comme une ombre; il ne faisait pas crier

une feuille sèche en posant le pied dessus. Il marchait sans

se hâter, et sifflait de temps à autre dans son appeau. Une

gélinotte répondit bientôt, et je la vis se jeter dans un

épais sapin. Mais Yégor eut beau me l'indiquer; j'eus beau

faire tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la

découvrir, et ce fut Yégor qui dut l'abattre. Nous trouvâmes

aussi deux couvées de grands tétras. Mais ces puissants

oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas lourd et

retentissant. Nous ne pûmes en tuer que trois jeunes. Yégor

s'arrêta tout à coup près d'un _maïdane_, et m'appela par un

geste. «Un ours est venu chercher de l'eau, me dit-il en me

montrant une large et fraîche écorchure sur la surface de

la mousse qui tapissait un trou.--C'est sa patte? lui

dis-je.--Oui, mais il n'y a plus d'eau. Sur ce pin-là, il y

a aussi sa trace. Il est allé y chercher du miel. Voilà des

entailles comme faites au couteau.»

Nous continuâmes à nous enfoncer dans la forêt. Yégor

marchait avec une assurance calme, et se contentait de jeter

des regards en haut, dans les rares éclaircies qui

laissaient voir le ciel. J'aperçus une élévation circulaire,

entourée d'un fossé presque comblé par le temps. «Est-ce

encore un _maïdane_? demandai-je.--Non; ç'a été un fort de

brigands. Il y a longtemps; nos grands-pères en avaient déjà

oublié l'époque. Il y a un trésor enfoui là-dessous; mais,

pour l'avoir, il faut avoir versé du sang humain.» Yégor fit

un nouveau signe de croix. La chaleur m'accablait; je me

plaignis de la soif. «Attendez un peu, me dit-il, je connais

une bonne source.» Et, avant que j'eusse le temps de

répondre, il avait disparu...

Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux;

puis, après un long intervalle, je relevai la tête et jetai

un long regard autour de moi. Oh! comme tout était morne et

triste! pas seulement triste, mais muet et menaçant. Si du

moins le moindre son, le plus petit frôlement, eût retenti

dans le profond abîme de la forêt! Mon coeur se resserra;

dans cet instant, à cette place, je sentis presque le

souffle de la mort. Je touchai en quelque sorte son

incessante présence. Je baissai la tête sous une secrète

terreur, comme si j'avais jeté un regard dans un endroit où

il est défendu à l'homme de regarder. Je fermai les yeux

avec la main, et tout à coup, comme obéissant à un ordre

intérieur, je me rappelai toute ma vie passée.

Voilà que je revis mon enfance bruyante et tranquille,

querelleuse et bonne, avec ses joies hâtives et ses rapides

chagrins; puis ma jeunesse confuse, étrange, bizarre, pleine

d'amour-propre, avec toutes ses fautes et ses aspirations,

son travail désordonné et son inaction agitée. Vous me

vîntes aussi à la mémoire, vous, mes amis de vingt ans,

compagnons de mes premiers essais dans la vie. Puis, comme

un éclair dans la nuit, apparurent quelques souvenirs

lumineux. Puis des ombres s'avancèrent et grossirent de tous

côtés; les années se déroulaient devant moi plus sombres et

plus lourdes, et la tristesse me tomba sur le coeur comme

une pierre. Assis, immobile, je regardais comme si le

rouleau de ma vie se fût déroulé devant moi. «Oh! qu'ai-je

fait? murmuraient amèrement mes lèvres. Oh! ma vie, comment

as-tu glissé de mes mains sans laisser de traces? Est-ce toi

qui m'as trompé? Est-ce moi qui n'ai pas su profiter de tes

dons? Ce rien, cette pincée de cendre et de poussière, voilà

tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid,

d'inerte et d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois?

Comment! Mon âme désirait un bonheur si plein! Elle

repoussait avec tant de mépris tout ce qui lui semblait

incomplet! Elle se disait: «Voilà le bonheur; il va fondre

sur moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a

seulement touché mes lèvres! Ou bien peut-être que le

bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a passé tout près de

moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai pas su

le reconnaître. Ou bien il s'est assis à mon chevet, et je

l'ai oublié comme un rêve. Comme un rêve,» répétai-je

tristement. Des formes confuses, des images insaisissables

glissaient dans mon âme en y excitant des sentiments où se

mêlaient la compassion sur moi-même, les regrets, la

désespérance et la résignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai

pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donné des sons qu'en

vous brisant. Et vous, ombres chères, ombres si connues,

vous qui m'entourez ici dans cette morne solitude, pourquoi

êtes-vous vous-mêmes si tristement et si profondément

silencieuses? Sortez-vous de l'abîme? Comment

comprendrais-je vos regards muets? Me dites-vous encore

adieu, ou me saluez-vous comme un ami au retour? Pourquoi

coulez-vous de mes yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon

coeur, à quoi bon des regrets? Tâche d'oublier, si tu veux

être calme; habitue-toi aux résignations des séparations

éternelles, à ces mots amers; «Adieu pour toujours.» Ne

retourne pas en arrière; ne te ressouviens pas; ne t'élance

pas là-bas où il fait clair et serein, où rit la jeunesse,

où l'espérance se couronne des fleurs du printemps, où la

joie agite ses ailes de colombe, où l'amour, comme la rosée

à l'aurore, brille tout humide des larmes de la volupté.

Non, ne t'élance pas là-bas où est la félicité, la foi, la

force, la puissance. Là n'est pas notre place.

«Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu,» prononça

derrière moi la voix mâle d'Yégor. Je tressaillis

involontairement; cette parole vivante ébranla joyeusement

tout mon être. C'était comme si je fusse tombé dans un

sombre abîme où tout se taisait autour de moi, où l'on

n'entendait plus que le long et continuel gémissement d'une

douleur sans fin, et que tout à coup, d'une seule secousse,

une puissante main d'ami m'eût ramené à la lumière du bon

Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que je revis devant moi la

calme et loyale figure de mon guide. Il était là, dans sa

pose assurée, et me tendait, avec son charmant sourire, une

petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente.

«Allons, dis-je en me levant et en lui serrant la main avec

une sorte d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis.» Il

sourit de nouveau, et se remit en marche.

Nous continuâmes à parcourir la forêt jusqu'au soir. Le

froid et l'ombre succédèrent si rapidement à la chaleur et à

la lumière, qu'il fallut battre en retraite: «Retirez-vous,

inquiets vivants,» semblait dire de derrière chaque arbre

une voix farouche.

Au sortir du bois, nous ne retrouvâmes plus Kondrate. En

vain nous criions pour l'appeler, il ne répondait pas. Tout

à coup nous l'entendîmes au fond d'un ravin, près de nous,

qui parlait doucement à ses chevaux. Un vent subit avait

soufflé rapidement et s'était calmé aussi vite, sans laisser

d'autre trace de son passage que des feuilles mises à

l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect

bigarré. Ce souffle imperceptible avait suffi pour empêcher

Kondrate d'entendre nos cris. Nous montâmes dans le telega,

et partîmes pour le village. Courbé sur moi-même et aspirant

l'air humide du soir, je sentis toutes mes rêveries de la

journée se fondre en un seul sentiment, celui de la

lassitude et du sommeil, en un seul désir, celui de

retourner bien vite sous un toit humain, de boire une tasse

de thé à la crème, de m'enfoncer dans du foin odorant, et de

m'endormir avec délices.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 175 / 186 题