II

Cependant l'immense talent et l'immense succès des essais littéraires

de Tourgueneff lui inspiraient la pensée de développer ce talent en

romans _plus humains_, plus vastes et plus complets d'une seule pièce.

Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'était au fond

qu'une étude des classes plus élevées de la Russie. Les touches de son

pinceau y brillèrent aussi fines, aussi sensibles, aussi délicates,

mais la conception entière manqua au livre, ce fut encore ce que les

Anglais appellent un _essayiste_, il ne fut pas dans ces ouvrages un

vrai romancier. Quoiqu'écrivain supérieur à Balzac dans la perfection

des détails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il

n'atteignit pas du premier coup la grandeur de son cadre, il ne sut

pas ramener comme nos romanciers la diversité des caractères à l'unité

dramatique. Les grands romans furent manqués, mais les épisodes furent

parfaits, plus parfaits que dans la plupart des aurores modernes de la

France ou de l'Angleterre, et l'étrangeté des sujets et des moeurs

donna à Tourgueneff un intérêt et un charme de plus.

Celui de ses ouvrages publiés jusqu'ici où éclatent le plus ses

qualités et ses défaillances, a paru tout récemment, sous le titre

d'une _Nichée de gentilshommes_; c'est évidemment une peinture des

moeurs de la classe élégante supérieure à la bourgeoisie et au commun

dans l'empire. Ce livre est plus historique que romanesque. Il a des

parties admirables et des parties stériles comme des mémoires où l'art

manque de temps en temps, mais où la vérité éclate toujours. Nous

allons l'extraire pour vous.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 177 / 186 题