Le principal mérite de ces Essais russes de _Tourgueneff_ est de nous
faire connaître, classe par classe, homme par homme, les moeurs encore
peu connues de l'immense population de l'empire. Depuis le seigneur de
village jusqu'au _starost_, chargé par lui de la direction des
cultures et du gouvernement des paysans; jusqu'à la dernière catégorie
de ces paysans, hier esclaves, aujourd'hui libres, grâce à la
courageuse initiative de l'empereur, tout entre dans le cadre, tout
s'y meut, tout y parle, tout y agit avec la candeur de la nature.
C'est le daguerréotype de la nature moscovite. On voyagerait dans tous
les villages de l'empire, qu'on s'y reconnaîtrait comme dans son
propre pays. Le paysan bon, doux, soumis; le domestique paresseux,
fier, oppresseur; le maître indolent; sa femme et ses filles lentes et
oisives, un peu vaniteuses; les jeunes gens du voisinage venant passer
leurs semestres dans les familles amies, occupés à faire l'agrément
des jeunes filles, à danser, à monter à cheval, à chasser, à pêcher, à
lire les livres nouveaux arrivés de Paris à Moscou, de Moscou dans
leurs villages: en tout, des caractères extrêmement effacés,
très-doux, très-tristes, plutôt féminins que sauvages.
Tel est l'ensemble des moeurs russes peintes à fresque par
Tourgueneff. Cela est complétement d'accord avec ce que les voyageurs
nous en rapportent. On y sent l'Asie molle et obéissante dans le Nord.
Si le peintre n'était que peintre, cela serait facilement monotone et
fastidieux; mais le peintre est poëte dans l'invention et dans la
description de ses sujets. Il vit, il sent, il palpite, il invente ou
il raconte avec naturel, sympathie, chaleur, finesse. C'est le
romancier des steppes. On les parcourt avec lui sans lassitude et sans
ennui. On les aime, on s'y passionne, on vit de leur vie, on pleure
de leurs larmes. On y devient mélancolique de leur mélancolie, mais on
n'en est jamais saturé. La parfaite vérité, la naïveté touchante des
personnages, la simplicité vraisemblable et probablement vraie des
aventures vous retiennent et vous captivent fortement par le charme
sans prétention de l'auteur.
Son talent, neuf, original et délicat, quoique précis, répand sur ses
descriptions et sur ses récits des formes et des couleurs qu'aucun
artifice de composition n'aurait pu inventer. Tout se tient, tout est
logique, tout est calqué sur nature.
Ces livres ne pouvaient être écrits qu'en Russie et par un Russe. Il
est l'aurore d'une littérature qui s'introduit par le roman dans le
monde.
Parcourons-le et citons-le à grandes pages, le roman de moeurs ne peut
pas se comprendre ou s'admirer autrement. Un poëte peut condenser un
immense génie en quelques vers, un écrivain en prose ne peut donner
une idée de lui que par grands fragments. Ce sera notre excuse et ce
sera le charme du lecteur intelligent.