VIII

Le principal mérite de ces Essais russes de _Tourgueneff_ est de nous

faire connaître, classe par classe, homme par homme, les moeurs encore

peu connues de l'immense population de l'empire. Depuis le seigneur de

village jusqu'au _starost_, chargé par lui de la direction des

cultures et du gouvernement des paysans; jusqu'à la dernière catégorie

de ces paysans, hier esclaves, aujourd'hui libres, grâce à la

courageuse initiative de l'empereur, tout entre dans le cadre, tout

s'y meut, tout y parle, tout y agit avec la candeur de la nature.

C'est le daguerréotype de la nature moscovite. On voyagerait dans tous

les villages de l'empire, qu'on s'y reconnaîtrait comme dans son

propre pays. Le paysan bon, doux, soumis; le domestique paresseux,

fier, oppresseur; le maître indolent; sa femme et ses filles lentes et

oisives, un peu vaniteuses; les jeunes gens du voisinage venant passer

leurs semestres dans les familles amies, occupés à faire l'agrément

des jeunes filles, à danser, à monter à cheval, à chasser, à pêcher, à

lire les livres nouveaux arrivés de Paris à Moscou, de Moscou dans

leurs villages: en tout, des caractères extrêmement effacés,

très-doux, très-tristes, plutôt féminins que sauvages.

Tel est l'ensemble des moeurs russes peintes à fresque par

Tourgueneff. Cela est complétement d'accord avec ce que les voyageurs

nous en rapportent. On y sent l'Asie molle et obéissante dans le Nord.

Si le peintre n'était que peintre, cela serait facilement monotone et

fastidieux; mais le peintre est poëte dans l'invention et dans la

description de ses sujets. Il vit, il sent, il palpite, il invente ou

il raconte avec naturel, sympathie, chaleur, finesse. C'est le

romancier des steppes. On les parcourt avec lui sans lassitude et sans

ennui. On les aime, on s'y passionne, on vit de leur vie, on pleure

de leurs larmes. On y devient mélancolique de leur mélancolie, mais on

n'en est jamais saturé. La parfaite vérité, la naïveté touchante des

personnages, la simplicité vraisemblable et probablement vraie des

aventures vous retiennent et vous captivent fortement par le charme

sans prétention de l'auteur.

Son talent, neuf, original et délicat, quoique précis, répand sur ses

descriptions et sur ses récits des formes et des couleurs qu'aucun

artifice de composition n'aurait pu inventer. Tout se tient, tout est

logique, tout est calqué sur nature.

Ces livres ne pouvaient être écrits qu'en Russie et par un Russe. Il

est l'aurore d'une littérature qui s'introduit par le roman dans le

monde.

Parcourons-le et citons-le à grandes pages, le roman de moeurs ne peut

pas se comprendre ou s'admirer autrement. Un poëte peut condenser un

immense génie en quelques vers, un écrivain en prose ne peut donner

une idée de lui que par grands fragments. Ce sera notre excuse et ce

sera le charme du lecteur intelligent.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 161 / 186 题