Il est difficile de caractériser par aucun de ces grands noms
séculaires la littérature russe. Elle n'est pas arrivée encore à l'âge
fait, où les noms d'hommes servent à signifier les nations. Elle est
jeune, timide, imitative, diverse, comme les enfants. Elle s'essaye et
elle s'applaudit quand elle parvient à bien ressembler aux Allemands
de l'époque de _Goethe_ et de _Schiller_, aux Anglais de l'époque de
_Shakspeare_, de _Byron_, de _Walter Scott_, aux Français de l'époque
de _Voltaire_, ou de l'époque indécise de l'émigration, les deux _de
Maistre_.
Il est même impossible de méconnaître dans _Tourgueneff_ une certaine
ressemblance avec l'auteur du _Lépreux de la vallée d'Aoste_, le plus
jeune et le plus original des deux _de Maistre_, surtout dans la
touchante histoire de _Mou-Mou_ et du _Sourd-Muet_.
On ne peut dire quel est le plus pathétique des deux écrivains, dans
la description et dans la mort de ce pauvre chien, seul ami et seul
consolateur de l'homme. Les larmes qu'on répand ont le même goût, la
sensibilité est la même, le récit est aussi parfait, la main aussi
délicate. Deux frères ne se ressembleraient pas davantage: jumeaux du
génie qui ont sucé le même lait.
Mais à cela près, _Tourgueneff_ est très-supérieur à _de Maistre_,
l'auteur du _Lépreux_. De Maistre est une source cachée dans un recoin
des Alpes; Tourgueneff est intarissable, grand, fécond, varié comme un
fleuve de la Moscovie roulant ses grandes eaux à la Crimée ou à la
Baltique, à travers les plaines de la Russie. Son seul malheur est de
n'avoir pas encore trouvé ou inventé, comme Balzac ou madame Sand, un
de ces vastes sujets humains où l'écrivain, réunissant à un centre
commun tous les fils de son imagination, compose un tableau qui saisit
tout l'homme, au lieu de faire des portraits à bordures trop étroites.
Mais il est jeune; et le monde, qu'il voit maintenant d'un point de
vue plus général, lui fournira peut-être des conceptions idéales,
égales à son splendide talent. On ne sent nulle part chez lui les
bornes de son imagination. On sent qu'il s'arrête parce qu'il veut
s'arrêter, mais que sa brièveté vient de sa volonté et non de son
impuissance.