Il porte sa noblesse dans tout son extérieur. Il est né, en effet,
d'une haute race aristocratique dans la Russie orientale; à _Orel_.
Sa famille, après l'avoir élevé dans les champs et dans les neiges du
gouvernement de Toula, l'envoya achever son éducation à Pétersbourg
et à Moscou, puis la raffiner à Berlin parmi ces Allemands distingués
qui ont Goethe pour poëte, Hegel pour philosophe. Il s'y polit et
revint en Russie, déjà poëte et philosophe, pour servir son empereur
dans les corps de la noblesse.
La guerre ne secondant pas alors son ambition et son ardeur militaire,
il franchit l'Allemagne et vint à Paris pour y soigner l'éducation
d'une jeune enfant qu'il appelle sa fille. C'est là qu'il vit, entre
sa fille, ses livres, ses amis très-choisis et ses rares compatriotes,
allant de temps en temps en Russie visiter ses propriétés et raviver
dans son coeur les souvenirs de son heureuse enfance; cosmopolite par
sa résidence, Moscovite par son coeur, homme éminent par tout.
V
Il avait débuté à Pétersbourg, dans un journal littéraire, par des
_Essais_ qui firent une vive impression pendant quelque temps, qui ne
furent point contrariés ni interdits par le gouvernement, mais que
leur tendance plus libérale que le climat lui fit néanmoins suspendre
au bout de quelques mois. Ces Essais en langue russe lui donnèrent la
révélation de son talent. Il les poursuivit à Berlin, après avoir
quitté le service militaire. Il vint enfin en France, pays auquel il
s'attacha par l'attrait du coeur et des arts.
Voilà tout ce que je sais de _Tourgueneff_ jusqu'à ce moment. C'est
le parfait gentilhomme étranger, naturalisé par le génie dans la vraie
patrie des lettres.
Je dis _génie_ et je ne le dis point par politesse.