Le comte Ivan Tourgueneff touche à cet âge où l'homme précoce sort de
la première jeunesse pour s'approcher de la maturité. Quelques filets
de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mêlent aux touffes
épaisses et noirâtres de sa vigoureuse chevelure légèrement bouclée.
Son aspect tient du lion-homme de nos vieilles armoiries. Son front
est plane, élevé, lumineux, comme une façade de temple antique, sous
la lisière d'une sombre forêt. Ses yeux sereins et calmes, teintés de
bleu, s'ouvrent à fleur de tête sous une vaste arcade frontale pour
laisser entrer et sortir la pensée haute, fière et douce, sans
obstacle; la bienveillance en tempère la clarté; ils regardent
franchement et se laissent regarder jusqu'au fond, comme des yeux de
jeunes filles qui n'ont rien à cacher. Son nez couvert et large
prolonge la largeur du front; sa bouche, où la fermeté s'unit à la
grâce, a la cordialité d'une nature ouverte qui sourit quelquefois à
sa propre pensée. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes
semblent plutôt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la
plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'énergique enfant
d'une race croissante, qui amuse son oisiveté à des jeux littéraires,
en attendant que son pays l'appelle aux combats. C'est le Russe, le
Russe d'_Alexandre_, civilisé et discipliné par sa force même;
croissant, comme un vaste chêne du Nord, sans changer de place, mais
étouffant par sa croissance naturelle les plantes étiolées qui veulent
faire obstacle à sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en
lui. Héritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du
premier et la flexibilité du second.
Tel est exactement Tourgueneff.