Les sbires entrèrent. Les cloches de tous les clochers retentirent. Je
me sentais toute froide, mais ferme encore sur mes jambes; je me remis
dans leurs mains comme un agneau qu'on mène à la boucherie; ils me
firent sortir au milieu des sanglots du _piccinino_, du _bargello_ et
de sa femme; je leur serrai la main comme pour les remercier de leur
service et de leur douleur.
Les rudes mains des sbires me séparèrent violemment et me poussèrent
dans la rue. Elle était pleine de monde en deuil que les cloches,
annonçant le supplice, et la prière des morts, avaient réveillé et
rassemblé dès le matin; un cordon de sbires les tenait à distance; les
pénitents, en longues files, m'entouraient et me suivaient: un petit
enfant, à côté du père Hilario, marchait devant moi et tendait une
bourse aux spectateurs pour les parents du meurtrier.
On marchait lentement, à cause du vieux moine mon confesseur, qui me
faisait des exhortations à l'oreille que je n'entendais pas, et qui
s'arrêtait de moment en moment pour me faire baiser le crucifix. Je
promenais, du fond de mon capuchon, mes yeux sur cette foule, ne
craignant qu'une chose, d'y rencontrer mon père aveugle et ma tante,
et de me trahir en tombant d'émotion devant eux, avant d'être arrivée
à la place de l'exécution.
Mais je ne vis rien que les visages irrités des sbires et les visages
attendris et pieux de la foule. Plus nous approchions et plus elle
était épaisse. En passant sur la grande place, devant la façade du
palais du duc, voisin des remparts où j'allais mourir, je vis une
femme, une belle femme, qui tenait un mouchoir sur ses yeux,
agenouillée sur son balcon, et qui rentra précipitamment dans l'ombre
de son palais, comme pour ne pas voir le meurtrier pour lequel elle
priait Dieu. Mais, en l'absence de son mari, elle n'avait pas le droit
de faire grâce!