CCLIII

Enfin elle passa; je n'osai pas, par mauvaise honte, m'approcher

beaucoup de la loge où Hyeronimo attendait, sans vouloir m'appeler, la

tête en ses deux mains, appuyé sur la grille du cachot, me regardant à

travers les mèches de ses cheveux rabattus sur sa tête; et moi, du

haut de ma fenêtre, plongeant mes regards furtifs sur sa figure

immobile dans la demi-ombre de sa loge.

Je ne sentais ni la faim ni la soif, monsieur, et je dis à la femme du

_bargello_ que j'étais malade, pour me dispenser de m'asseoir à table

avec ces braves gens. Je ne dormis pas non plus, mais je priai pendant

la nuit tout entière pour que mon bon ange et ma patronne

intercédassent auprès de Dieu, et pour que le jour suivant me fît sa

_sposa_, et pour qu'ils me donnassent le surlendemain, jour fixé pour

sa mort, la force et l'adresse de mourir pour lui.

Bien longtemps avant que le jour blanchît les montagnes de Lucques, je

lavai sur mon visage la trace de mes larmes, je peignai mes blonds

cheveux et je me regardai au miroir à la lueur de ma lampe, pour que

ce jour-là, du moins, je fusse un peu belle pour l'amour de mon mari;

puis je mis ma chemise blanche de femme ornée d'une gorgère de

dentelle sous ma veste d'homme, dont je laissai passer la broderie

entre les boutons de mon gilet, afin que quelque chose au moins

rappelât en moi la femme et m'embellît aux yeux de mon fiancé.

Il faut compatir, ma tante, à la vanité des femmes; même quand elles

vont mourir, elles veulent, malgré tout, laisser une image d'elles

avenante, dans l'oeil de celui qu'elles aiment.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 129 / 186 题