CCXXVIII

Quand il fut sorti, j'entrai dans le cachot sous l'apparence de mon

service.

Hyeronimo me dit à son aise que le moine ne m'avait pas blâmée de ma

ruse, qu'il ne la trahirait pas jusqu'après sa mort; qu'il avait un

faible espoir d'obtenir, non sa liberté, mais sa vie de monseigneur le

duc, si ce prince, qui était à Vienne en Autriche, revenait à Lucques

avant le jour marqué dans le jugement pour l'exécution; mais que si,

malheureusement, retardait son retour dans ses États, personne autre

que le souverain ne possédait le droit de grâce, et qu'il n'y avait

qu'à accepter la mort de Dieu, comme il en avait accepté la vie; que,

dans cette éventualité terrible, le père Hilario le confesserait au

dernier moment, lui donnerait le sacrement et ne le quitterait pas

même sur l'échafaud, jusqu'à ce qu'il l'eût remis pardonné, sanctifié

et sans tache entre les mains de Dieu.

Hyeronimo, en me racontant cela sans pleurer, me dit qu'une seule

chose lui coûtait trop pour qu'il pût jamais se résigner à mourir sans

désespoir et sans soif de vengeance contre le chef des sbires, son

véritable assassin, et que cette chose (ici il hésita et il fallut

pour ainsi dire l'arracher parole par parole de ses lèvres), c'était

de mourir sans que nous eussions été, lui et moi, mariés ou tout au

moins, ne fût-ce qu'un jour, fiancés sur la terre, puisque, selon la

croyance de notre religion et selon la parole des moines de la

montagne, les âmes qui avaient été unies indissolublement ici-bas par

la bénédiction des fiançailles ou du mariage, étaient à jamais unies

et inséparables dans le ciel comme sur la terre, dans l'éternité comme

dans le temps!

En disant cela, il se cachait le visage entre ses deux mains, et on

voyait de grosses larmes glisser entre ses doigts et tomber sur la

paille comme des gouttes de pluie.

Je ne pus pas y tenir, ma tante, et je collai mes lèvres sur ses

doigts qui me cachaient son visage.

--Je ne savais pas cela, mon cousin, lui dis-je, enfin, en lui

desserrant ses doigts mouillés du visage pour voir ses yeux; je ne

croyais pas que, quand on s'aimait dans ce monde, on pouvait jamais

cesser de s'aimer dans l'autre, lui dis-je en pleurant à mon tour;

est-ce qu'on a donc deux âmes? une pour la terre, une pour le ciel?

une pour le temps, une pour l'éternité? Quant à moi, je ne m'en sens

qu'une, et elle a toujours été autant dans ta poitrine que dans la

mienne: l'idée de voir, de penser, de respirer seulement sans toi,

ici ou là ne m'est jamais venue.

Il me serra encore plus étroitement contre lui-même.

--Mais, puisque c'est ainsi et que tu le crois, toi qui es plus savant

que moi, je le veux autant que toi, repris-je, plus que toi encore,

car toi tu pourrais bien peut-être vivre ici ou dans le paradis sans

moi, mais moi je ne pourrais ni respirer seulement dans ce monde, ni

sentir le paradis dans l'autre, si j'étais séparée de toi! Ainsi, ne

vivons pas, ô mon frère! ne mourons pas sans avoir échangé deux

anneaux de fiançailles ou de mariage que nous nous rendrons après la

mort pour nous reconnaître entre toutes ces âmes qui habitent là-haut,

dans le bleu, au-dessus des montagnes. Oh! Dieu, que deviendrions-nous

si nous venions à nous perdre dans cet infini où tu me chercherais

éternellement, comme dit l'histoire de Francesca de Rimini.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 100 / 186 题