Quand il fut sorti, j'entrai dans le cachot sous l'apparence de mon
service.
Hyeronimo me dit à son aise que le moine ne m'avait pas blâmée de ma
ruse, qu'il ne la trahirait pas jusqu'après sa mort; qu'il avait un
faible espoir d'obtenir, non sa liberté, mais sa vie de monseigneur le
duc, si ce prince, qui était à Vienne en Autriche, revenait à Lucques
avant le jour marqué dans le jugement pour l'exécution; mais que si,
malheureusement, retardait son retour dans ses États, personne autre
que le souverain ne possédait le droit de grâce, et qu'il n'y avait
qu'à accepter la mort de Dieu, comme il en avait accepté la vie; que,
dans cette éventualité terrible, le père Hilario le confesserait au
dernier moment, lui donnerait le sacrement et ne le quitterait pas
même sur l'échafaud, jusqu'à ce qu'il l'eût remis pardonné, sanctifié
et sans tache entre les mains de Dieu.
Hyeronimo, en me racontant cela sans pleurer, me dit qu'une seule
chose lui coûtait trop pour qu'il pût jamais se résigner à mourir sans
désespoir et sans soif de vengeance contre le chef des sbires, son
véritable assassin, et que cette chose (ici il hésita et il fallut
pour ainsi dire l'arracher parole par parole de ses lèvres), c'était
de mourir sans que nous eussions été, lui et moi, mariés ou tout au
moins, ne fût-ce qu'un jour, fiancés sur la terre, puisque, selon la
croyance de notre religion et selon la parole des moines de la
montagne, les âmes qui avaient été unies indissolublement ici-bas par
la bénédiction des fiançailles ou du mariage, étaient à jamais unies
et inséparables dans le ciel comme sur la terre, dans l'éternité comme
dans le temps!
En disant cela, il se cachait le visage entre ses deux mains, et on
voyait de grosses larmes glisser entre ses doigts et tomber sur la
paille comme des gouttes de pluie.
Je ne pus pas y tenir, ma tante, et je collai mes lèvres sur ses
doigts qui me cachaient son visage.
--Je ne savais pas cela, mon cousin, lui dis-je, enfin, en lui
desserrant ses doigts mouillés du visage pour voir ses yeux; je ne
croyais pas que, quand on s'aimait dans ce monde, on pouvait jamais
cesser de s'aimer dans l'autre, lui dis-je en pleurant à mon tour;
est-ce qu'on a donc deux âmes? une pour la terre, une pour le ciel?
une pour le temps, une pour l'éternité? Quant à moi, je ne m'en sens
qu'une, et elle a toujours été autant dans ta poitrine que dans la
mienne: l'idée de voir, de penser, de respirer seulement sans toi,
ici ou là ne m'est jamais venue.
Il me serra encore plus étroitement contre lui-même.
--Mais, puisque c'est ainsi et que tu le crois, toi qui es plus savant
que moi, je le veux autant que toi, repris-je, plus que toi encore,
car toi tu pourrais bien peut-être vivre ici ou dans le paradis sans
moi, mais moi je ne pourrais ni respirer seulement dans ce monde, ni
sentir le paradis dans l'autre, si j'étais séparée de toi! Ainsi, ne
vivons pas, ô mon frère! ne mourons pas sans avoir échangé deux
anneaux de fiançailles ou de mariage que nous nous rendrons après la
mort pour nous reconnaître entre toutes ces âmes qui habitent là-haut,
dans le bleu, au-dessus des montagnes. Oh! Dieu, que deviendrions-nous
si nous venions à nous perdre dans cet infini où tu me chercherais
éternellement, comme dit l'histoire de Francesca de Rimini.