CCIV

Quand le _bargello_ rentra du tribunal et qu'il entendit la zampogne

dans la cour, il vint à moi.

--C'est bien, me dit-il, mon garçon, j'aime que ma prison soit gaie et

que mes prisonniers aient de bons moments que Dieu leur permette de

prendre, même en leur donnant tant de mauvais jours.

Gaie!... Elle ne le sera pas longtemps, ajouta-t-il à voix basse et en

se parlant à lui-même.

Je pâlis sans qu'il s'en aperçût, et je me doutais qu'on avait

peut-être jugé à mort celui qu'ils appelaient le meurtrier. Je n'osai

rien témoigner de mon angoisse, de peur de me révéler, et j'attendis

que le _bargello_ fût ressorti de la prison pour faire parler, si

j'osais, sa bonne femme.

Hélas! je n'eus pas grand'peine à provoquer ces renseignements; dès

que je la rencontrai, en sortant du cloître, dans la cuisine où

j'allais chercher les paniers de provende pour le souper des

prisonniers:

--Tu auras trop tôt une écuelle de moins à leur servir, me dit-elle

avec une vraie compassion.

--Quoi! dis-je avec peine, tant le désespoir me serrait la gorge, le

meurtrier a été jugé?

--À mort! murmura-t-elle en me faisant un signe de silence avec ses

lèvres.

--À mort! m'écriai-je en laissant retomber le panier sur le carreau.

--Pauvre enfant, dit-elle, on voit bien que tu as bon coeur, car tu as

pâli à l'idée du supplice d'un misérable qui ne t'est rien, pas plus

qu'à moi, ajouta-t-elle, et pourtant je n'ai pas pu m'empêcher de

pâlir, de trembler et de pleurer moi-même, tout à l'heure, quand j'ai

entendu l'officier accusateur du conseil de guerre conclure son long

discours par ce mot terrible: «la mort!» sous les balles des sbires,

sur la place des exécutions de Lucques, et son corps livré au

bourreau, comme celui d'un décapité par la hache, et enseveli par les

frères de la Miséricorde dans le coin du _Campo-Santo_ réservé aux

meurtriers, avec la croix rouge sur leur sépulcre. Il ne reste plus

qu'à lui signifier son jugement et à le faire ratifier par monseigneur

le duc.

Mais, me dit-elle, garde-toi de rien dire dans la prison de ce que je

te dis là, mon enfant; les meurtriers même sont des chrétiens, le

repentir leur appartient comme à nous tous pour racheter là-haut le

crime qu'on ne leur peut pas remettre ici-bas. Il ne faut pas les

faire mourir autant de fois qu'il y a de minutes entre le jour où on

les condamne et le jour où on les frappe avec le fer ou avec le plomb.

Quand le duc a signé le jugement, quand il n'y a plus d'appel et plus

de remède à leur sort, on les instruit avec ménagement du supplice qui

les attend; on leur laisse quatre semaines de grâce entre l'arrêt et

l'exécution pour bien se préparer avec leur confesseur à paraître

résignés et purifiés devant Dieu, et pendant tout cet intervalle de

temps, qui s'écoule entre la signification du jugement et la mort, on

les traite non plus comme des criminels qu'on maudit, mais comme des

malheureux déjà innocentés par le supplice qu'ils vont subir.

C'est une belle loi de Lucques, n'est-ce pas, celle-là, c'est une loi

de vrais chrétiens qui donne le temps de revenir à Dieu avant que de

quitter la terre, et qui suppose déjà innocents ceux à qui Dieu

lui-même va pardonner au tribunal de sa miséricorde? On les délivre

alors de leurs chaînes, on les laisse s'entretenir librement dans le

cloître avec leurs parents, leurs amis, leurs femmes, et surtout avec

les prêtres ou les religieux, de quelque couvent que ce soit, qu'ils

demandent pour se préparer au grand passage. Tu pourras alors laisser

le meurtrier, ses membres libres, aller et venir de sa loge dans la

chapelle de la prison, au fond de la cour, sous le cloître, entendre

les offices des morts qu'on lui récitera tous les jours, et jouir

enfin de toutes les douceurs compatibles avec sa réclusion.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 71 / 186 题