Quand le _bargello_ rentra du tribunal et qu'il entendit la zampogne
dans la cour, il vint à moi.
--C'est bien, me dit-il, mon garçon, j'aime que ma prison soit gaie et
que mes prisonniers aient de bons moments que Dieu leur permette de
prendre, même en leur donnant tant de mauvais jours.
Gaie!... Elle ne le sera pas longtemps, ajouta-t-il à voix basse et en
se parlant à lui-même.
Je pâlis sans qu'il s'en aperçût, et je me doutais qu'on avait
peut-être jugé à mort celui qu'ils appelaient le meurtrier. Je n'osai
rien témoigner de mon angoisse, de peur de me révéler, et j'attendis
que le _bargello_ fût ressorti de la prison pour faire parler, si
j'osais, sa bonne femme.
Hélas! je n'eus pas grand'peine à provoquer ces renseignements; dès
que je la rencontrai, en sortant du cloître, dans la cuisine où
j'allais chercher les paniers de provende pour le souper des
prisonniers:
--Tu auras trop tôt une écuelle de moins à leur servir, me dit-elle
avec une vraie compassion.
--Quoi! dis-je avec peine, tant le désespoir me serrait la gorge, le
meurtrier a été jugé?
--À mort! murmura-t-elle en me faisant un signe de silence avec ses
lèvres.
--À mort! m'écriai-je en laissant retomber le panier sur le carreau.
--Pauvre enfant, dit-elle, on voit bien que tu as bon coeur, car tu as
pâli à l'idée du supplice d'un misérable qui ne t'est rien, pas plus
qu'à moi, ajouta-t-elle, et pourtant je n'ai pas pu m'empêcher de
pâlir, de trembler et de pleurer moi-même, tout à l'heure, quand j'ai
entendu l'officier accusateur du conseil de guerre conclure son long
discours par ce mot terrible: «la mort!» sous les balles des sbires,
sur la place des exécutions de Lucques, et son corps livré au
bourreau, comme celui d'un décapité par la hache, et enseveli par les
frères de la Miséricorde dans le coin du _Campo-Santo_ réservé aux
meurtriers, avec la croix rouge sur leur sépulcre. Il ne reste plus
qu'à lui signifier son jugement et à le faire ratifier par monseigneur
le duc.
Mais, me dit-elle, garde-toi de rien dire dans la prison de ce que je
te dis là, mon enfant; les meurtriers même sont des chrétiens, le
repentir leur appartient comme à nous tous pour racheter là-haut le
crime qu'on ne leur peut pas remettre ici-bas. Il ne faut pas les
faire mourir autant de fois qu'il y a de minutes entre le jour où on
les condamne et le jour où on les frappe avec le fer ou avec le plomb.
Quand le duc a signé le jugement, quand il n'y a plus d'appel et plus
de remède à leur sort, on les instruit avec ménagement du supplice qui
les attend; on leur laisse quatre semaines de grâce entre l'arrêt et
l'exécution pour bien se préparer avec leur confesseur à paraître
résignés et purifiés devant Dieu, et pendant tout cet intervalle de
temps, qui s'écoule entre la signification du jugement et la mort, on
les traite non plus comme des criminels qu'on maudit, mais comme des
malheureux déjà innocentés par le supplice qu'ils vont subir.
C'est une belle loi de Lucques, n'est-ce pas, celle-là, c'est une loi
de vrais chrétiens qui donne le temps de revenir à Dieu avant que de
quitter la terre, et qui suppose déjà innocents ceux à qui Dieu
lui-même va pardonner au tribunal de sa miséricorde? On les délivre
alors de leurs chaînes, on les laisse s'entretenir librement dans le
cloître avec leurs parents, leurs amis, leurs femmes, et surtout avec
les prêtres ou les religieux, de quelque couvent que ce soit, qu'ils
demandent pour se préparer au grand passage. Tu pourras alors laisser
le meurtrier, ses membres libres, aller et venir de sa loge dans la
chapelle de la prison, au fond de la cour, sous le cloître, entendre
les offices des morts qu'on lui récitera tous les jours, et jouir
enfin de toutes les douceurs compatibles avec sa réclusion.