CCII

Au second battement de marteau de l'horloge qui nous avertissait, je

m'en allai à contre-coeur en reculant, en revenant, en reculant

encore, comme si nous ne nous étions pas tout dit; mais le danger

pressait: je refermai la grille sur lui, je ramassai ma zampogne et je

revins m'asseoir sur les marches du cloître et de la cour, vis-à-vis

du puits des colombes, et, pour que personne ne se doutât de rien

parmi les prisonniers et les prisonnières, j'eus l'air de m'être

endormie pour la sieste, au pied d'un pilier, et je me mis à jouer des

airs de zampogne comme pour passer le temps.

Ah! mes airs cette fois n'étaient pas tristes, allez! Je ne sais pas

où je les prenais, mais le bonheur de savoir qu'il m'aimait et le

soulagement que j'éprouvais de lui avoir osé dire enfin: «Je t'aime!»

l'emportaient sur tout, prison, grilles, chaînes, échafaud même; la

zampogne semblait plutôt délirer que jouer sous mes doigts, et les

notes qui s'échappaient criaient de joie, insensées, comme les eaux de

la grotte, amassées dans le bassin et longtemps retenues, quand nous

ouvrons les rigoles, s'élancent en cascades en se précipitant en écume

et en bondissant au lieu de couler, et je me disais: «Il m'entend, et

ce délire est un langage à son oreille qui lui apprend ce que ma

bouche n'a pas achevé de lui confesser.»

Les prisonniers se pressaient aux lucarnes et croyaient peut-être que

j'étais tombée en folie. Les colombes mêmes battaient des ailes comme

de plaisir à m'entendre, ces jolies bêtes se regardaient, se

becquetaient, se lissaient les plumes et semblaient se dire: «Tiens!

en voilà une qui est donc aussi amoureuse que nous!»

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 69 / 186 题