Je n'avais pas pensé à cela, monsieur, et, tout en déplorant qu'il ne
voulût pas suivre mon idée de le faire sauver, je ne pus m'empêcher
d'avouer qu'il disait trop juste et qu'à sa place j'aurais
certainement dit ainsi moi-même. Mais une pauvre fille des montagnes,
amoureuse et désolée, mon père et ma tante, excusez-moi cela, ne pense
pas à tout à la fois; je ne pensais alors ni à moi, ni à vous, mais au
pauvre Hyeronimo. Si j'ai eu tort, j'en ai été bien punie.
Quand nous eûmes ainsi longtemps parlé bouche à bouche, coeur à coeur,
à travers les froides grilles du cachot, trois coups de marteau de
l'horloge de la cour, résonnant comme un tremblement de l'air, sous
les souterrains, nous apprit que trois heures s'étaient écoulées dans
une minute et qu'il était temps de nous arracher l'un à l'autre, si
nous ne voulions pas être surpris par le retour du _bargello_.
Nous convînmes ensemble que tel ou tel air de ma zampogne, pendant la
nuit, du haut de ma tour, voudrait dire telle ou telle chose: peine,
consolation, espérance, bonne nouvelle, absence ou présence du
_bargello_ et toujours amour! Car le poids du coeur en fait découler
enfin les secrets, ma tante! Et cette fois, malgré notre silence et
notre ignorance de nous-mêmes jusque-là, nous n'avions pas pu nous
cacher que nous nous aimions, non-seulement de naissance, mais
d'amour, et que l'absence ou la mort de l'un serait la mort de
l'autre.
J'avais bien rougi en lui avouant ce que je sentais, sa voix avait
bien tremblé en me confessant pour la première fois que je ne faisais
pas deux avec lui dans son idée et dans ses rêves, et que s'il n'avait
rien osé dire encore à sa mère et à son oncle pour qu'on nous fiançât
ensemble à San Stefano, c'était à cause de mes silences, de mes
tristesses, de mes éloignements de lui depuis quelques mois, qui lui
avaient fait douter s'il ne me causerait pas de la peine en me
demandant pour fiancée à nos parents; il me dit même qu'il ne
regrettait en ce moment ni la prison, ni la mort, puisque son malheur
avait été l'occasion qui avait forcé le secret de mon coeur.
Oh! que nous nous dîmes de douces paroles alors, à travers les
barreaux, ma mère! et que même en ne nous parlant pas, mais en nous
entendant seulement respirer, nous étions contents! Il me semblait que
je buvais du lait par les pores, et qu'une douceur que je n'avais
jamais éprouvée me coulait dans toutes les veines et m'alanguissait
tous les membres, comme si j'allais mourir et que la mort fût à la
fois une mort et une résurrection. Je présume que le paradis sera
quelque chose comme l'éternelle surprise et l'éternel aveu d'un
premier amour, entre ceux qui s'aimaient et qui ne se l'étaient jamais
dit!