--Celui qui est là, dit-il plus bas en indiquant de l'oeil le beau
jeune forçat tout triste contre ses barreaux, celui qui est là, et
qui était, comme je te l'ai dit, accouplé par le bras au vieux
galérien, avait ainsi tous les jours l'occasion de voir la fille de
son compagnon de galère et d'admirer, sans rien dire, sa beauté et sa
bonté. Elle, de son côté, sachant que le jeune était plein d'égards et
d'obéissance pour le vieux, soit en portant le plus qu'il pouvait le
poids de la chaîne commune, soit en faisant double tâche pour diminuer
la fatigue du vieillard affaibli par les années, avait conçu
involontairement une vive reconnaissance pour le jeune galérien; elle
le regardait, à cause des soins pour son père, plutôt comme son frère
que comme un criminel réprouvé du monde.
Elle avait souvent l'occasion de lui parler, et toujours avec douceur,
soit pour le remercier de ses attentions à l'égard du vieillard, soit
pour le remercier du double travail qu'il s'imposait pour son
soulagement.
Ces conversations, d'abord rares et courtes, avaient fini par amener,
entre elle et lui, une amitié secrète, puis enfin un amour que ni l'un
ni l'autre ne savaient bien dissimuler. Cet amour éclata en dehors à
la mort du père. Tant qu'il avait vécu, la bonne fille n'avait pas
voulu tenter de délivrer son amant pour ne pas priver son vieux père
des douceurs qu'il trouvait dans son jeune camarade de chaîne, et pour
qu'on ne punît pas le vieillard de l'évasion du jeune homme; mais
quand son père fut mort et que la pauvre enfant pensa qu'on allait
donner je ne sais quel compagnon de lit et de fers à son amant, alors
elle ne put plus tenir à sa douleur, à sa honte, et elle pensa à se
perdre, s'il le fallait, pour le délivrer; un signe, un demi-mot, une
lime cachée dans un morceau de pain blanc rompu du bon côté, malgré le
surveillant, sur le seuil de sa porte; un rendez-vous nocturne,
indiqué à demi-voix pour la nuit suivante, sur la côte à l'embouchure
de l'Arno, furent compris du jeune homme.
Sa liberté et son amante étaient deux mobiles plus que suffisants pour
le décider à l'évasion: ses fers, limés dans la nuit, tombèrent sans
bruit sur la paille; il scia un barreau de la loge où il était seul
encore depuis la mort de son compagnon. Parvenu à l'embouchure de
l'Arno avant le jour, en se glissant d'écueils en écueils, invisible
aux sentinelles de la douane, il y trouva sa maîtresse et un bon moine
qui les maria secrètement; la nuit suivante, ils se procurèrent un
esquif pour les conduire en Corse à force de rames; là, ils
espéraient vivre inconnus dans les montagnes de _Corte_; la tempête
furieuse qui les surprit en pleine mer et qui les rejeta exténués sur
la plage de Montenero, trompa leur innocent amour.
La fille, punie comme complice d'une évasion des galères, est ici dans
un cachot isolé, avec son petit enfant; elle pleure et prie pour celui
qu'elle a perdu en voulant le sauver. Quant à celui-ci, on l'a muré et
scellé pour dix ans dans ce cachot où il ne trouvera ni amante pour
scier ses fers, ni planche pour l'emporter sur les flots. Il n'y a
rien à redire aux juges, ils ont fait selon leur loi, mais la loi de
Dieu et la loi du coeur ne défendent pas d'avoir de la compassion pour
lui.