Je vous laisse à penser, mon père, si je jouai bien cette nuit-là
l'air de Fior d'Aliza et d'Hyeronimo (car c'était ainsi que nous
avions baptisé cette musique).
Vous l'appeliez vous-mêmes ainsi, mon père et ma tante! quand vous
nous disiez à l'un ou à l'autre: «Jouez aux chèvres l'air que vous
avez trouvé à vous deux!» Les chevreaux en bondissaient de plaisir
dans les bruyères; ils s'arrêtaient de brouter, les pieds de devant
contre les rochers et la tête tournée vers nous pour écouter (les
pauvres bêtes!).
Je jouai donc l'air à nous deux, avec autant de mémoire que si nous
venions de le composer, sous la geôle, et avec autant de tremblement
que si notre vie ou notre mort avait dépendu d'une note oubliée sur
les trous d'ivoire du chalumeau; je jetais l'air autant que je pouvais
par la lucarne, pour qu'il descendît bien bas dans la noire profondeur
de la cour et qu'il n'en tombât pas une note sans être recueillie par
une oreille, s'il y avait une oreille ouverte, dans cette nuit et dans
ce silence des loges de la prison.
De temps en temps je m'arrêtais, l'espace d'un soupir seulement, pour
écouter si l'air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient
de la cour comme un abîme de rochers, et pour entendre si aucun autre
bruit que celui de l'écho des notes ne trahissait une respiration
d'homme au fond du silence; puis, n'entendant rien que le vent de la
nuit sifflant dans le gouffre, je menais l'air, de reprise en reprise,
jusqu'au bout; quand j'en fus arrivée à cette espèce de refrain en
soupirs entrecoupés, gais et tristes, par quoi l'air finissait en
laissant l'âme indécise entre la vie et la mort du coeur, je ralentis
encore le mouvement de l'air et je jetai ces trois ou quatre soupirs
de la zampogne, bien séparés par un long intervalle sous mes doigts,
comme une fille à son balcon jette, une à une, tantôt une fleur
blanche détachée de son bouquet, tantôt une fleur sombre, et qui se
penche pour les voir descendre dans la rue et pour voir laquelle
tombera la première sur la tête de son amoureux.