CLXVII

Je vous laisse à penser, mon père, si je jouai bien cette nuit-là

l'air de Fior d'Aliza et d'Hyeronimo (car c'était ainsi que nous

avions baptisé cette musique).

Vous l'appeliez vous-mêmes ainsi, mon père et ma tante! quand vous

nous disiez à l'un ou à l'autre: «Jouez aux chèvres l'air que vous

avez trouvé à vous deux!» Les chevreaux en bondissaient de plaisir

dans les bruyères; ils s'arrêtaient de brouter, les pieds de devant

contre les rochers et la tête tournée vers nous pour écouter (les

pauvres bêtes!).

Je jouai donc l'air à nous deux, avec autant de mémoire que si nous

venions de le composer, sous la geôle, et avec autant de tremblement

que si notre vie ou notre mort avait dépendu d'une note oubliée sur

les trous d'ivoire du chalumeau; je jetais l'air autant que je pouvais

par la lucarne, pour qu'il descendît bien bas dans la noire profondeur

de la cour et qu'il n'en tombât pas une note sans être recueillie par

une oreille, s'il y avait une oreille ouverte, dans cette nuit et dans

ce silence des loges de la prison.

De temps en temps je m'arrêtais, l'espace d'un soupir seulement, pour

écouter si l'air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient

de la cour comme un abîme de rochers, et pour entendre si aucun autre

bruit que celui de l'écho des notes ne trahissait une respiration

d'homme au fond du silence; puis, n'entendant rien que le vent de la

nuit sifflant dans le gouffre, je menais l'air, de reprise en reprise,

jusqu'au bout; quand j'en fus arrivée à cette espèce de refrain en

soupirs entrecoupés, gais et tristes, par quoi l'air finissait en

laissant l'âme indécise entre la vie et la mort du coeur, je ralentis

encore le mouvement de l'air et je jetai ces trois ou quatre soupirs

de la zampogne, bien séparés par un long intervalle sous mes doigts,

comme une fille à son balcon jette, une à une, tantôt une fleur

blanche détachée de son bouquet, tantôt une fleur sombre, et qui se

penche pour les voir descendre dans la rue et pour voir laquelle

tombera la première sur la tête de son amoureux.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 30 / 186 题