Alors, monsieur, je me mis à préluder doucement, çà et là, par
quelques notes décousues, et puis à me taire pour dire seulement à
ceux qui ne dormaient pas: «Faites attention, voilà un _pifferaro_ qui
va donner une aubade à quelque Madone ou à quelque saint de la
chapelle de la prison.»
Mais pas du tout, mon père et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni
de litanie, ni de sérénade que d'autres musiciens ambulants pouvaient
savoir jouer aussi bien que nous, et qui n'auraient rien appris de lui
et de moi à Hyeronimo.
Je cherchai à me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous
avions composé ensemble, et petit à petit, note après note, dans nos
soirées d'été du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantôt le
roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantôt les
gazouillements argentins des gouttes d'eau tombant de la rigole dans
le bassin du rocher, tantôt les fines haleines du vent de nuit qui se
tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la fontaine,
aiguisées comme le tranchant de la faux de mon père; tantôt le bruit
des envolées subites des couples de merles bleus, quand ils se lèvent
tout à coup du fourré, avec des cris vifs et précipités, moitié peur,
moitié joie, pour aller s'abattre sur le nid où ils s'aiment et où ils
se taisent pour qu'on ne puisse plus les découvrir sous la feuille.
L'air finissait et recommençait par cinq ou six petits soupirs, l'un
triste, l'autre gai, de manière que cela semblait ne rien signifier du
tout, et que cependant cela faisait rêver, pleurer et se taire comme à
l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, après les litanies, à
la chapelle de San-Stefano, dans notre montagne, quand l'orgue joue de
contentement dans le vague de l'air.