CLXVI

Alors, monsieur, je me mis à préluder doucement, çà et là, par

quelques notes décousues, et puis à me taire pour dire seulement à

ceux qui ne dormaient pas: «Faites attention, voilà un _pifferaro_ qui

va donner une aubade à quelque Madone ou à quelque saint de la

chapelle de la prison.»

Mais pas du tout, mon père et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni

de litanie, ni de sérénade que d'autres musiciens ambulants pouvaient

savoir jouer aussi bien que nous, et qui n'auraient rien appris de lui

et de moi à Hyeronimo.

Je cherchai à me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous

avions composé ensemble, et petit à petit, note après note, dans nos

soirées d'été du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantôt le

roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantôt les

gazouillements argentins des gouttes d'eau tombant de la rigole dans

le bassin du rocher, tantôt les fines haleines du vent de nuit qui se

tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la fontaine,

aiguisées comme le tranchant de la faux de mon père; tantôt le bruit

des envolées subites des couples de merles bleus, quand ils se lèvent

tout à coup du fourré, avec des cris vifs et précipités, moitié peur,

moitié joie, pour aller s'abattre sur le nid où ils s'aiment et où ils

se taisent pour qu'on ne puisse plus les découvrir sous la feuille.

L'air finissait et recommençait par cinq ou six petits soupirs, l'un

triste, l'autre gai, de manière que cela semblait ne rien signifier du

tout, et que cependant cela faisait rêver, pleurer et se taire comme à

l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, après les litanies, à

la chapelle de San-Stefano, dans notre montagne, quand l'orgue joue de

contentement dans le vague de l'air.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 29 / 186 题