Tout en marchant çà et là dans la tour, je ne sais comment cela se
fit, mais je posai par hasard le pied sur ma zampogne, qui avait
glissé du lit sur le plancher, au moment où je m'étais levée en
sursaut pour aller écouter à la lucarne.
La zampogne n'était pas encore tout à fait désenflée du vent de la
noce; elle rendit sous mon pied un reste d'air ni joyeux ni triste,
mais clair et perçant, semblable au reproche d'un chien qu'on écrase,
en marchant par mégarde sur sa patte endormie.
Ce cri me fendit le coeur, mais il m'inspira aussitôt une idée qui ne
me serait jamais venue, à moi toute seule, sans elle.
Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, comme si je lui
avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied; je
l'embrassai, je la serrai sous mon bras comme une personne vivante et
sentante; je lui parlai, je lui dis en pleurant: Veux-tu servir ceux
qui t'ont faite? Tu as été le gagne-pain du père, sois le salut de sa
malheureuse fille.
On eût dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme
d'elle-même au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se
trouva, sans que j'y eusse seulement pensé, sous mes doigts.
Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: Là où ma voix ne
parviendrait jamais ou bien où elle ne pourrait parvenir sans trahir
qui je suis aux oreilles du _bargello_ et de ses prisonniers, le son
délié de la zampogne parviendra de soi-même et ira dire à Hyeronimo,
s'il est là et s'il reconnaît l'air que lui et moi nous avons inventé
et joué seuls: «C'est Fior d'Aliza! ce ne peut être un autre! On
veille donc sur toi là-haut, là-haut dans la tour ou dans quelque
étoile du firmament.»