CXLV

Voilà ce que je vis devant moi, monsieur, en rouvrant les yeux à la

lumière.

Les deux fiancés m'avaient adossée sur mon séant contre le parapet du

pont, à l'ombre, et ils me regardaient doucement avec de belle eau

dans les yeux; on voyait qu'ils attendaient, pour questionner, que je

leur parlasse moi-même la première; mais je n'osais pas seulement

lever un regard sur tout ce beau monde pour lui dire le remercîment

que je me sentais dans le coeur.

--C'est la faim, disait le fiancé, et il m'offrait un morceau de

gâteau bénit que le prêtre du village voisin venait de leur distribuer

à la messe des noces; mais je n'avais pas faim, et je détournais la

tête en repoussant sa politesse.

--C'est la soif, disait le petit bouvier, en m'apportant une gorgée

d'eau du Cerchio dans une feuille de muguet.

--C'est le soleil, disait la belle _sposa_, en continuant à remuer

plus vite, pour faire plus de vent, son large éventail de noces sur

mes cheveux baignés de sueur.

Hélas! je n'osais pas leur dire: Ce n'est ni la faim de la bouche, ni

la soif des lèvres, ni la chaleur du front, c'est le chagrin. Que leur

aurait fait mon chagrin jeté tout au travers de leur joie, comme une

ortie dans une guirlande de roses?

--N'est-ce pas que c'est la chaleur et la poussière du jour qui t'ont

surpris sur le chemin, pauvre bel enfant, me dit enfin la fiancée, et

qu'à présent que l'ombre du mur et le vent de l'éventail t'ont

rafraîchi, tu ne te sens plus de mal? On le voit bien aux fraîches

couleurs qui te refleurissent sur la joue.

--Oui, _sposa_, répondis-je d'une voix timide; c'était la chaleur, et

le long chemin, et la poussière, et la fatigue de jouer tant d'airs à

midi devant les niches des Madones, sur la route de Lucques.

--Je vous le disais bien, reprit-elle, en se retournant avec un air

de contentement vers son fiancé et vers ses vieux et jeunes parents

qui regardaient tout émus du haut du char.

--L'enfant est fatigué, dit tout le monde; il faut lui faire place à

l'ombre de la toile sur le plancher du chariot. Il est bien mince et

les boeufs sont bien forts et bien nourris; il n'y a pas de risque que

son poids les fatigue; puisqu'il va à Lucques et que nous y allons

aussi, que nous en coûtera-t-il de le déposer sous la voûte du

rempart?

--Monte, mon enfant, dit la fiancée, c'est une bénédiction du bon Dieu

que de trouver une occasion de charité à la porte de la ville, un jour

de noce et de joie, comme est ce beau jour pour nous.

--Monte, mon garçon, dit le fiancé en me soulevant dans ses bras forts

et en me tendant à son père, qui m'attira du haut du timon et qui me

fit passer par-dessus les ridelles.

--Monte, jeune _pifferaro_, dirent-ils tous en me faisant place, il ne

nous manquait qu'un ménétrier, dont nous n'avons point au village,

pour jouer de la zampogne sur le devant du char de noces en rentrant

en ville et en nous promenant dans les rues aux yeux ravis de la

foule, tu nous en serviras quand tu seras rafraîchi; et puis, à la

nuit tombée, tu feras danser la noce chez la mère de la mariée, si tu

sais aussi des airs de _tarentelle_, comme tu sais si bien des airs

d'église.

Car ils m'avaient entendue, en s'approchant aux pas lents des boeufs,

pendant que je jouais les dernières notes de ma litanie de douleur et

d'amour, toute seule devant la niche du pont.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 9 / 186 题