CXLIV

Mais je vis bien vite que je m'étais trompée, quand un beau jeune

paysan de Saltochio, son fiancé ou son frère, détacha de son épaule

une petite gourde de coco suspendue à sa veste par une petite chaîne

d'argent, déboucha la gourde, et, l'appliquant à mes lèvres, en fit

couler doucement quelques gouttes dans ma bouche, pour me relever le

coeur et me rendre la parole.

J'ouvris alors tout à fait les yeux, et qu'est-ce que je vis,

monsieur? Je vis sur le milieu du pont, devant moi, un magnifique

chariot de riches paysans, de la plaine du _Cerchio_, autour de

Lucques, tout chargé de beau monde, en habits de noces, et recouvert

contre le soleil d'un magnifique dais de toile bleue parsemée de

petits bouquets de fleurs d'oeillets, de pavots et de marguerites des

blés, avec de belles tiges d'épis barbus jaunes comme l'or, et des

grappes de raisins mûrs, avec leurs pampres, et bleus comme à la

veille des vendanges. Les roues massives, les ridelles ou balustrades

du chariot étaient tout encerclées de festons de branches en fleurs;

sur le plancher du chariot, grand comme la chambre où nous sommes, il

y avait des chaises, des bancs, des matelas, des oreillers, des

coussins, sur lesquels étaient assis ou couchés, comme des rois,

d'abord les pères et les mères des fiancés, les frères et les soeurs

des deux familles, puis les petits enfants sur les genoux des jeunes

mères, puis les vieilles femmes aux cheveux d'argent qui branlaient la

tête en souriant aux petits garçons et aux petites filles; tout ce

monde se penchait avec un air de curiosité et de bonté vers moi pour

voir si l'éventail de la belle fiancée et les gouttes de _rosolio_ de

son _sposo_ me rendraient l'haleine dans la bouche et la couleur aux

joues.

Deux grands boeufs blancs, aussi luisants que le marbre des statues

qui brillent sur le quai de Pise, étaient attelés au timon du char: un

petit bouvier de quinze ans, avec son aiguillon de roseau à la main,

se tenait debout, arrêté devant les gros boeufs; il leur chassait les

mouches du flanc avec une branche feuillue de saule; leurs cornes

luisantes, leur joug poli, de bois d'érable, étaient enlacés de

sarments de vigne encore verte dont les pampres et les feuilles

balayaient la poussière de la route jusque sur leurs sabots vernis de

cire jaune par le jeune bouvier; ils regardaient à droite et à gauche,

d'un oeil doux et oblique, comme pour demander pourquoi on les avait

arrêtés, et ils poussaient de temps en temps des mugissements

profonds, mais joyeux, comme des zampognes vivantes qui auraient joué

d'elles-mêmes un air de fête.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 8 / 186 题