Mais je vis bien vite que je m'étais trompée, quand un beau jeune
paysan de Saltochio, son fiancé ou son frère, détacha de son épaule
une petite gourde de coco suspendue à sa veste par une petite chaîne
d'argent, déboucha la gourde, et, l'appliquant à mes lèvres, en fit
couler doucement quelques gouttes dans ma bouche, pour me relever le
coeur et me rendre la parole.
J'ouvris alors tout à fait les yeux, et qu'est-ce que je vis,
monsieur? Je vis sur le milieu du pont, devant moi, un magnifique
chariot de riches paysans, de la plaine du _Cerchio_, autour de
Lucques, tout chargé de beau monde, en habits de noces, et recouvert
contre le soleil d'un magnifique dais de toile bleue parsemée de
petits bouquets de fleurs d'oeillets, de pavots et de marguerites des
blés, avec de belles tiges d'épis barbus jaunes comme l'or, et des
grappes de raisins mûrs, avec leurs pampres, et bleus comme à la
veille des vendanges. Les roues massives, les ridelles ou balustrades
du chariot étaient tout encerclées de festons de branches en fleurs;
sur le plancher du chariot, grand comme la chambre où nous sommes, il
y avait des chaises, des bancs, des matelas, des oreillers, des
coussins, sur lesquels étaient assis ou couchés, comme des rois,
d'abord les pères et les mères des fiancés, les frères et les soeurs
des deux familles, puis les petits enfants sur les genoux des jeunes
mères, puis les vieilles femmes aux cheveux d'argent qui branlaient la
tête en souriant aux petits garçons et aux petites filles; tout ce
monde se penchait avec un air de curiosité et de bonté vers moi pour
voir si l'éventail de la belle fiancée et les gouttes de _rosolio_ de
son _sposo_ me rendraient l'haleine dans la bouche et la couleur aux
joues.
Deux grands boeufs blancs, aussi luisants que le marbre des statues
qui brillent sur le quai de Pise, étaient attelés au timon du char: un
petit bouvier de quinze ans, avec son aiguillon de roseau à la main,
se tenait debout, arrêté devant les gros boeufs; il leur chassait les
mouches du flanc avec une branche feuillue de saule; leurs cornes
luisantes, leur joug poli, de bois d'érable, étaient enlacés de
sarments de vigne encore verte dont les pampres et les feuilles
balayaient la poussière de la route jusque sur leurs sabots vernis de
cire jaune par le jeune bouvier; ils regardaient à droite et à gauche,
d'un oeil doux et oblique, comme pour demander pourquoi on les avait
arrêtés, et ils poussaient de temps en temps des mugissements
profonds, mais joyeux, comme des zampognes vivantes qui auraient joué
d'elles-mêmes un air de fête.