XXIII

Une Visite à sa sainteté le pape Grégoire XVI.

En arrivant à Rome, je trouvai une lettre de M. de Tallenay, mon

audience m'était accordée pour le lendemain.

Il m'invitait donc à me tenir prêt le lendemain à onze heures, et en

uniforme.

Mais là s'élevait une grave difficulté: à cette époque, où j'allais en

Italie pour la première fois, je ne connaissais pas la nécessité de

l'uniforme, et j'avais négligé de m'en faire faire un: je me trouvais

donc tout bonnement possesseur d'un habit noir, encore était-il un peu

bien fripé par quatorze mois de voyage. M. de Tallenay exposa mon

embarras, qui fut exposé à Sa Sainteté, laquelle répondit qu'eu égard

à la recommandation dont je m'étais fait précéder on dérogerait pour

moi aux lois de l'étiquette.

Il est vrai que cette recommandation était une lettre de la main de la

reine. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'était pas seulement comme

venant de la reine qu'il y était fait droit, mais comme venant de la

plus digne, de la plus noble et de la plus sainte des femmes.

Pauvre mère! à qui Dieu enfonça sur la tête la couronne d'épines de

son propre fils!

Le lendemain, à l'heure dite, j'étais à l'ambassade de France; M. de

Tallenay m'attendait, nous partîmes.

J'éprouvais, je l'avoue, l'émotion la plus profonde que j'eusse

éprouvée de ma vie. Je ne sais s'il existe un homme plus accessible

que moi aux impressions religieuses; j'avais déjà été reçu par

quelques uns des rois de ce monde; j'avais vu un empereur qui en

valait bien un autre, et qui s'appelait Napoléon, c'est-à-dire quelque

chose comme Charlemagne ou comme César: mais c'était la première fois

que j'allais me trouver face à face avec la plus sainte des majestés.

Deux fois depuis, j'eus l'honneur d'être reçu par Sa Sainteté, et la

dernière fois même avec une bonté si particulière que j'en garderai

une reconnaissance éternelle; mais chaque fois l'émotion fut la

même, et je ne puis la comparer qu'à celle que j'éprouvai lorsque je

communiai pour la première fois.

A moitié de l'escalier du Vatican, je fus forcé de m'arrêter, tant mes

jambes tremblaient. Je passais au milieu des merveilles des anciens et

des modernes sans les voir. J'étais comme les bergers qui suivaient

l'étoile et qui ne regardaient qu'elle.

On nous introduisit dans une antichambre fort simple, meublée en

bois de chêne. Nous attendîmes un instant, tandis qu'on prévenait Sa

Sainteté. Cet instant fut pour moi presque de l'anxiété, tant mon

émotion était grande; cinq minutes après, la porte s'ouvrit et l'on

nous fit signe que nous pouvions passer.

M. de Tallenay m'avait mis au courant de l'étiquette; le pape reçoit

toujours debout: trois fois celui qu'il daigne recevoir s'agenouille

devant lui--une première fois sur le seuil de la porte--une seconde

fois après être entré dans la chambre--une troisième fois à ses pieds.

Alors il présente sa mule, sur laquelle est une croix brodée, pour que

l'on voie bien que l'hommage rendu à l'homme remonte directement

à Dieu, et que le serviteur des serviteurs du Christ n'est que

l'intermédiaire entre la terre et le ciel.

Le pape ne parle, dans ses audiences, que latin ou italien, mais on

peut lui parler le français qu'il entend parfaitement.

J'arrivai à la porte du cabinet pontifical plus tremblant encore

que je ne l'avais été sur l'escalier: je suivais immédiatement

l'ambassadeur, et entre lui et la porte j'aperçus Sa Sainteté debout

et nous attendant.

C'était un beau et grand vieillard, âgé alors de soixante-sept

ou soixante-huit ans, à la fois simple et digne, avec un air de

paternelle bonté répandu sur toute sa personne: il portait sur la

tête une petite calotte blanche et était vêtu d'une cimarre de même

couleur, boutonnée du haut jusqu'en bas et tombant jusqu'à ses pieds.

L'ambassadeur s'agenouilla et je m'agenouillai près de lui, mais

un peu en arrière: il lui fit signe alors de s'approcher de lui,

indiquant par ce signe qu'il supprimait la seconde génuflexion. Nous

nous avançâmes donc alors de son côté; il fit un pas vers nous,

présenta à M. de Tallenay sa main au lieu de son pied, et son anneau

au lieu de sa mule. M. de Tallenay baisa l'anneau et se releva. Puis

vint mon tour.

Je le répète, j'étais tellement étourdi de me trouver en face de la

représentation vivante de Dieu sur la terre, que je ne savais plus

guère ce que je faisais; aussi, au lieu de faire comme milord Stain

que Louis XIV invitait à monter le premier dans sa voiture, et qui,

calculant que venant de si haut toute invitation est un ordre, y

monta sans répliquer, lorsque le pape, comme il avait fait pour M. de

Tallenay, me présenta son anneau, j'insistai pour baiser le pied: le

pape sourit.

--Soit, puisque vous le voulez, dit-il, et il me présenta sa mule.

--_Tibi et Petro_! balbutiai-je, en appuyant mes lèvres sur la croix.

Le pape sourit à cette allusion, et, me présentant de nouveau la

main, me releva en me demandant, dans la langue de Cicéron, mais avec

l'accent d'Alfieri, quelle cause m'amenait à Rome.

Je priai alors Sa Sainteté de vouloir bien me parler italien, la

langue latine m'étant trop peu familière pour que je pusse comprendre

couramment cette langue, surtout avec l'accent, si différent du nôtre,

que lui ont donné les Italiens modernes. Alors Sa Sainteté me répéta

sa question dans la langue de Dante.

Comme cette langue était celle que je parlais depuis plus d'un an, mon

embarras passa, et je restai avec ma seule émotion.

Les souverains sont comme les femmes, ils éprouvent toujours un

certain plaisir à voir l'effet qu'ils produisent: je ne sais pas si

le pape fut accessible à ce petit sentiment d'orgueil; mais ce que je

sais, c'est que, pendant toute l'audience, je ne vis luire sur son

visage qu'une parfaite sérénité.

Nous parlâmes de toutes choses: du duc d'Orléans, dont il espérait

beaucoup; de la reine, qu'il vénérait comme une sainte; de M. de

Chateaubriand, qu'il aimait comme un ami.

Puis la conversation tomba sur le mouvement qui s'opérait en France.

Grégoire XVI le suivait des yeux, mais ne se trompait point sur son

résultat: il l'envisageait comme un mouvement plus chrétien que

catholique; plus social que religieux.

Puis il me parla des missions dans l'Inde, dans la Chine et le Thibet;

me conduisit devant de grandes cartes géographiques sur lesquelles

étaient marqués, avec des épingles à tête de cire, toute la route

suivie par les missionnaires et les points les plus avancés auxquels

ils étaient parvenus. Il me raconta plusieurs des supplices qu'avaient

subis les modernes martyrs avec non moins de courage et de résignation

que les martyrs antiques. Il me cita tous les noms de ces derniers

apôtres du Christ, noms qui, au milieu de nos tourmentes politiques et

de nos agitations sociales, ne sont pas même parvenus jusqu'à nous.

Or, pour ce coeur plein d'espérance et de foi, la religion, loin de

marcher à sa décadence, n'avait point encore atteint son apogée.

Et, en effet, il est permis de voir ainsi lorsqu'on s'appelle Pie VII

ou Grégoire XVI, et que, du haut d'un trône qui dépasse celui des rois

et des empereurs, on donne au monde l'exemple de toutes les vertus.

Après avoir passé en revue, l'une après l'autre, toutes ces grandes

questions, Sa Sainteté voulut bien revenir à moi.

--Mon fils, me dit-elle, vous venez de me parler en homme qui, tout en

s'écartant parfois de la religion, comme fait un enfant de celle qui

lui a donné son lait le plus pur, n'a point oublié cependant cette

mère universelle et sublime. N'avez-vous donc jamais songé que, dans

un temps comme le nôtre, où toutes les nobles croyances ont besoin

d'être raffermies, le théâtre était une chaire d'où pouvait descendre

aussi la parole de Dieu?

--On dirait que Votre Sainteté lit au plus profond de mon coeur,

répondis-je. Oui, mon intention est bien celle-là. Mais je ne sais

pas si pour notre époque, gangrenée encore par les doctrines de

l'_Encyclopédie_, les orgies de Louis XV et les turpitudes du

Directoire, le temps est arrivé de prononcer de nouveau sur la

scène les paroles sévères et religieuses que firent entendre, au

dix-septième siècle, Corneille dans _Polyeucte_ et Racine dans

_Atholie_. Notre génération les écouterait sans doute; car, chose

étrange, ce sont les jeunes gens qui, chez nous, sont les hommes

graves. Mais ceux-là qui ont applaudi, depuis quarante ans, les

sentences de Voltaire, les concetti de Marivaux et les saillies de

Beaumarchais, ont tout à fait oublié la Bible et se souviennent fort

peu de l'Evangile. Votre Sainteté m'a parlé tout à l'heure de ses

missionnaires. Si je tentais une pareille oeuvre, je pourrais bien

avoir, à Paris, le sort qu'ils ont dans l'Inde, dans la Chine et dans

le Thibet.

--Oui, c'est cela, répondit Sa Sainteté en souriant, et vous ne vous

sentez pas assez fort pour le martyre.

--Si fait; mais, je l'avoue, j'ai besoin d'être encouragé par un mot

de Votre Sainteté.

--Avez-vous déjà votre sujet?

--Depuis long-temps; et le véritable but de mon voyage à Rome et à

Naples était d'étudier l'antiquité, non pas l'antiquité de Tite-Live,

de Tacite et de Virgile, mais celle de Plutarque, de Suétone et de

Juvénal. J'ai vu Pompeïa, et Pompeïa m'a raconté tout ce que je

voulais savoir, c'est-à-dire tous ces détails de la vie privée qu'on

ne trouve dans aucun livre; aussi suis-je prêt.

--Et comment s'appellera votre oeuvre?

--Caligula.

--C'est une belle époque, mais vous ne pourrez pas y placer les

premiers chrétiens: les premiers chrétiens, vous le savez, ne parurent

que postérieurement à la mort de cet empereur.

--Je le sais, Votre Sainteté; mais j'ai trouvé moyen d'aller au devant

de cette objection en adoptant la tradition populaire qui fait mourir

Madeleine à la Sainte-Baume, et faisant remonter la lumière d'Occident

en Orient, au lieu de la faire descendre d'Orient en Occident.

--Faites, mon fils; ce que vous ferez dans ce but pourra ne pas

réussir peut-être aux yeux des hommes, mais aura le mérite de

l'intention à ceux du Seigneur.

--Et si j'ai le sort de vos missionnaires de l'Inde, de la Chine et du

Thibet, Votre Sainteté daignera-t-elle se souvenir de moi?

--Il est du devoir de l'Eglise, répondit en riant Sa Sainteté, de

prier pour tous ses martyrs.

L'audience avait duré une heure. Je m'inclinai.

--Je vais prendre congé de Votre Sainteté, dis-je au pape, mais avec

un regret.

--Lequel!

--C'est de ne rien emporter qui soit bénit par elle; si j'avais su la

trouver si bonne pour moi, j'eusse acheté deux ou trois chapelets, qui

me seraient bien précieux pour ma mère et pour ma soeur.

--Qu'à cela ne tienne, répondit Sa Sainteté. Je comprends votre désir,

et je ne veux pas que vous me quittiez sans qu'il soit accompli.

A ces mots, le pape se dirigea vers une petite armoire qui se trouvait

dans l'angle de son cabinet, et en tira deux ou trois chapelets et

autant de petites croix en bois et en nacre; puis, les ayant bénits,

il me les mit dans la main.

--Tenez, me dit-il, ces chapelets et ces croix viennent directement

de la Terre-Sainte, ils ont été travaillés par les moines du

Saint-Sépulcre et ils ont touché le tombeau du Christ. Je viens en

outre d'y attacher, pour les personnes qui les porteront, toutes les

indulgences dont l'Eglise dispose.

Je me mis à genoux pour les recevoir.

--Que Votre Sainteté accompagne ce précieux cadeau de sa bénédiction,

et je n'aurai plus rien à lui demander que de ne pas me confondre dans

sa mémoire avec la foule de ceux qu'elle daigne recevoir.

Je sentis les deux mains de ce digne et saint vieillard se poser sur

ma tête, je m'inclinai jusqu'à terre et je baisai une seconde fois sa

mule; puis je sortis des larmes plein les yeux et de la foi plein le

coeur.

Deux ans après cette audience _Caligula_ parut: ce que j'avais prévu

arriva, et si Sa Sainteté m'a tenu parole, mon nom doit être inscrit

au Martyrologe.

Le corricolo · 第 54 / 61 题