XXII

Gasparone.

Je n'avais plus rien à voir dans la ville éternelle que le

représentant éternel de notre religion, le vicaire du Christ, le

successeur de saint Pierre. Depuis que j'étais en Italie, j'entendais

parler de Grégoire XVI comme d'un des plus nobles et des plus saints

caractères qui eussent encore illustré la papauté, et ce concert

général d'éloges me donnait une plus ardente envie de me prosterner à

ses pieds.

Aussi, le lendemain, dès que l'heure d'être reçu fut arrivée, me

présentai-je chez M. de Tallenay, pour le prier de demander pour moi

une audience à Sa Sainteté: M. de Tallenay me répondit qu'il allait

à l'instant même transmettre ma demande au cardinal Fieschi; mais en

même temps il me prévint que, comme l'audience ne me serait jamais

accordée que trois ou quatre jours après la réception de ma demande,

je pouvais, si j'avais quelque course à faire soit dans Rome, soit

dans les environs, profiter de ce petit retard.

Cela m'allait à merveille. A mon premier passage, j'avais visité

toute la campagne orientale de Rome: Tivoli, Frascati, Soubiaco et

Palestrine; mais je n'avais point vu Civitta-Vecchia; Civitta-Vecchia,

au reste, où il n'y aurait rien à voir, si Civitta-Vecchia n'avait

point un bagne et dans ce bagne n'avait point l'honneur de renfermer

le fameux Gasparone.

En effet, je vous ai bien raconté des histoires de bandits, n'est-ce

pas? je vous ai tour à tour parlé du Sicilien Pascal Bruno, du

Calabrais Marco Brandi et de ce fameux comte Horace, ce voleur de

grands chemins aux charmantes manières, aux gants jaunes et à l'habit

taillé par Humann.

Eh bien! tous ces bandits-là ne sont rien près de Gasparone. Il y a

plus, prenez tous les autres bandits, prenez Dieci Nove, prenez Pietro

Mancino, cet habile coquin qui vola un million en or et qui, satisfait

de la somme, s'en alla vivre honnêtement en Dalmatie, faisant, de

là, la nique à la police romaine; prenez Giuseppe Mastrilla, cet

incorrigible voleur, qui, au moment de mourir, ne pouvant plus rien

voler à personne, vola son âme au diable; prenez Gobertineo, le fameux

Gobertineo, que vous ne connaissez pas, vous autres Parisiens,

mais dont le nom est au bord du Tibre l'égal des plus grands noms;

Gobertineo qui tua de sa main neuf cent soixante-dix personnes, dont

six enfans, et qui mourut avec le pieux regret de n'avoir pas atteint

le nombre de mille comme il en avait fait voeu à saint Antoine, et

qui, au moment de la mort, craignait d'être damné surtout pour n'avoir

pas accompli son voeu; prenez Oronzo Albeyna, qui tua son père comme

Oedipe, sa mère comme Oreste, son frère comme Romulus, et sa soeur

comme Horace; prenez les Sondino, les Francatripa, les Calabrese,

les Mezza Pinta; et ils n'iront pas au genou de Gasparone. Quant

à Lacenaire, ce bucolique assassin qui a fait tant d'honneur à la

littérature, il va sans dire que, comme meurtrier et comme poète, il

n'est pas même digne de dénouer les cordons du soulier gauche de son

illustre confrère.

On comprend que je ne pouvais pas aller à Rome et passer par

conséquent à douze lieues de Civitta-Vecchia sans aller voir

Gasparone.

Cette fois, nous partîmes par la diligence, tout simplement.

La diligence, qui n'est même pas trop mauvaise pour une

diligence romaine, se transporte en cinq ou six heures de Rome à

Civitta-Vecchia. Il va sans dire que je m'étais muni d'une carte,

carte du reste fort difficile à obtenir pour visiter le bagne, et

avoir l'honneur d'être présenté à Gasparone. J'étais donc en mesure.

Je ne dirai rien de la campagne de Rome, la description de ce

magnifique désert a sa place ailleurs. Rome est une chose sainte,

qu'il faut visiter à part et religieusement.

En descendant de voiture, nous fîmes, pour éviter tout retard,

prévenir le gouverneur de la forteresse de l'intention où nous étions

de visiter son illustre prisonnier: nous joignîmes notre carte à la

lettre, et nous nous mîmes à table.

Au dessert, nous vîmes entrer le gouverneur, il venait nous chercher

lui-même.

Comme on le pense bien, je m'emparai exclusivement de son excellence,

et tout le long de la route je le questionnai.

Il y avait dix ans que Gasparone habitait la forteresse à la suite

d'une capitulation, dont la principale condition était que lui et ses

compagnons auraient la vie sauve.

On rencontre sur le pavé de Rome une quantité de bons vieillards mis

comme nos paysans de l'Opéra-Comique, et se promenant une canne à la

Dormeuil à la main. Qu'est-ce que ces honnêtes gens? de bons pères, de

bons époux, d'honnêtes citoyens; de véritables mines d'électeurs, de

véritables démarches de gardes nationaux; vous portez la main à votre

chapeau.

Prenez garde, vous allez saluer un bandit qui a capitulé; vous allez

faire une politesse à un gaillard qui, sur la route de Viterbe ou

de Terracine, vous eût, il y a trois ou quatre ans, coupé les deux

oreilles si vous n'aviez pas racheté chacune d'elles mille écus

romains.

Remarquez que les écus romains ne sont pas démonétisés comme les

nôtres et valent toujours six francs.

Il y en a même qui ont stipulé une petite rente, que le gouvernement

leur paie trimestre par trimestre, aussi régulièrement que s'ils

avaient placé leurs fonds sur l'Etat.

Malheureusement pour Gasparone, il s'était fait une de ces réputations

qui ne permettent pas à ceux qui en ont joui de rentrer dans

l'obscurité. On craignit, si on le laissait libre, qu'il ne lui

reprit, un beau matin, quelque velléité de gloire, et que ce Napoléon

de la montagne ne voulût aussi avoir son retour de l'Ile d'Elbe.

Aussi Gasparone et ses vingt-un compagnons furent-ils étroitement

écroués dans la citadelle de Civitta-Vecchia.

Pendant les premiers temps, Gasparone jeta feu et flammes, mordant et

secouant ses barreaux comme un tigre pris au piége, disant qu'il

avait été trahi et que la liberté était une des conditions de la

capitulation; mais le pape Léon XII, d'énergique mémoire, le laissa se

démener tout à son aise, et peu à peu Gasparone se calma.

Tout le long de la route, le gouverneur nous entretint de petites

espiègleries attribuées à Gasparone: il y en a quelques unes qui

émanent d'un esprit assez original pour être racontées.

Gasparone était fils du chef des bergers du prince de L... Jusqu'à

l'âge de seize ans sa conduite fut exemplaire: seulement peut-être

dans son orgueil était-il un peu trop amoureux des beaux habits, des

beaux chevaux et des belles armes qu'il voyait aux jeunes seigneurs

romains. Mais cependant il y avait quelque chose que Gasparone

préférait aux belles armes, aux beaux chevaux et aux beaux habits,

c'était sa belle maîtresse Teresa.

Un dimanche, Gasparone et Teresa étaient chez le prince L..., qui

était fort indulgent pour eux: les filles du prince, dont l'une était

du même âge que Teresa, et l'autre un peu plus jeune, s'amusèrent à

habiller la jeune paysanne avec une de leurs robes et à la couvrir de

leurs bijoux. La jeune fille était coquette, cette riche toilette

sous laquelle elle s'était trouvée un instant plus belle que sous son

costume pittoresque de paysanne lui fit envie: sans doute, si elle eût

demandé la robe et même quelques uns des bijoux aux filles du prince,

celles-ci les eussent donnés; mais Teresa était fière comme une

Romaine, elle eût eu honte devant les jeunes filles d'exprimer un

pareil souhait; elle renferma son désir au plus profond de son coeur,

se laissa dépouiller de sa robe, se laissa reprendre jusqu'à son

dernier bijou. Seulement, à peine fut-elle sortie de la chambre des

jeunes princesses que son beau front se pencha soucieux. Gasparone

s'aperçut de sa préoccupation; mais à toutes les demandes qu'il lui

fit sur ce qu'elle avait, Teresa se contenta de répondre, de ce ton si

significatif de la femme qui désire une chose et qui n'ose dire quelle

chose elle désire:--Que voulez-vous que j'aie?--je n'ai rien.

Le soir, Gasparone entra à l'improviste dans la chambre de Teresa, et

trouva Teresa qui pleurait.

Cette fois, il n'y avait plus à nier le chagrin; tout ce que pouvait

faire Teresa, c'était d'essayer d'en cacher la cause.

Teresa essaya de le faire, mais Gasparone la pressa tellement qu'elle

fut forcée d'avouer que cette belle robe qu'elle avait essayée, que

ces beaux bijoux dont on l'avait couverte, lui faisaient envie, et

qu'elle voudrait les posséder, ne fût-ce que pour s'en parer toute

seule dans sa chambre et devant son miroir.

Gasparone la laissa dire, puis, quand elle eut fini:

--Tu dis donc, demanda-t-il, que tu serais heureuse si tu avais cette

robe et ces bijoux?

--Oh! oui, s'écria Teresa.

--C'est bien, dit Gasparone. Cette nuit tu les auras.

Le même soir, le feu prit à la villa du prince L..., justement dans

la partie du bâtiment qu'habitaient les jeunes princesses. Par

bonheur, Gasparone, qui rôdait dans les environs, vit l'incendie un

des premiers, se précipita au milieu des flammes, et sauva les deux

jeunes filles.

Toute cette partie de la villa fut dévorée par l'incendie et

l'intensité du feu était telle qu'on n'essaya pas même de sauver les

meubles ni les bijoux.

Gasparone seul osa se jeter une troisième fois dans les flammes, mais

il ne reparut plus; on crut qu'il y avait péri, mais on apprit que, ne

pouvant repasser par l'escalier qui s'était abîmé, il avait sauté du

haut d'une fenêtre qui donnait dans la campagne.

Le prince fit chercher Gasparone, et lui offrit une récompense pour le

courage qn'il avait montré, mais le jeune homme refusa fièrement,

et quelques instances que lui fit Son Altesse, il ne voulut rien

accepter.

On approchait de la semaine de Pâques. Gasparone était trop bon

chrétien pour ne pas remplir exactement ses devoirs de religion. Il

alla comme d'habitude se confesser au curé de sa paroisse; mais cette

fois le curé, on ne sait pourquoi, lui refusait l'absolution. Une

discussion, s'établit alors entre le confesseur et le pénitent; et

comme le confesseur persistait dans son refus d'absoudre le jeune

homme, celui-ci, qui ne voulait pas s'en retourner avec une conscience

inquiète, tua le curé d'un coup de couteau.

Gasparone, que tout cela n'empêchait point d'être bon chrétien à sa

manière, alla s'accuser à un autre prêtre, et du crime qui lui avait

valu le refus du premier, et du meurtre de celui-ci. Le nouveau

confesseur, que le sort de son prédécesseur ne laissait pas que

d'inquiéter, refusa tout, juste pour se faire valoir, mais finit par

donner pleine et entière l'absolution que demandait Gasparone.

Sur quoi Gasparone, la coeur satisfait, l'âme tranquille, alla

s'engager comme bandit dans la troupe de Cucumello.

Ce Cucumello était un bandit assez renommé, quoique de second ordre:

d'ailleurs il était petit, roux et louche, fort laid en somme, défaut

capital pour un chef de bande. Cela n'empêchait pas qu'on ne lui

obéît au doigt et à l'oeil. Mais on lui obéissait, voilà tout: sans

entraînement, sans enthousiasme, sans fanatisme.

L'apparition de Gasparone au milieu de la troupe fit grand effet:

Gasparone était grand, beau, fort, adroit et rusé. Gasparone était

poète et musicien, il improvisait des vers comme le Tasse, et des

mélodies comme Paësiello. Gasparone fut considéré tout de suite comme

un sujet qui devait aller loin.

On lui demanda quels étaient ses titres pour se faire brigand, il

répondit qu'il avait mis le feu à la villa du prince L... pour faire

cadeau à sa maîtresse d'une robe, d'un collier et d'un bracelet dont

elle avait eu envie, et que, comme le prêtre de sa paroisse lui

refusait l'absolution de cette peccadille, il l'avait tué pour

l'exemple.

Ce récit parut confirmer la bonne opinion que la vue de Gasparone

avait tout d'abord inspirée aux bandits, et il fut reçu par

acclamation.

Huit jours après, les carabiniers enveloppèrent la bande de Cucumello,

qui, par un ordre imprudent du chef, s'était hasardée sur un terrain

dangereux. Gasparone, qui marchait le premier, se trouva tout à coup

entre deux carabiniers; les deux soldats étendirent en même temps

la main pour le saisir, mais avant qu'ils n'eussent eu le temps de

toucher le collet de son habit, ils étaient tombés tous deux frappés

de son stylet. Chacun alors, comme d'habitude, tira de son côté.

Gasparone s'enfonça dans le makis, poursuivi pour son compte par six

carabiniers; mais, quoique Gasparone fût bon coureur, Gasparone ne

fuyait pas pour fuir: il connaissait son histoire romaine, l'anecdote

des Horaces et des Curiaces lui avait toujours paru des plus

ingénieuses, et sa fuite n'avait d'autre but que de la mettre en

pratique. En effet, quand il vit les six carabiniers éparpillés dans

le makis et égarés à sa poursuite, il revint successivement sur eux,

et, les attaquant chacun à son tour, il les tua tous les six; après

quoi il regagna le rendez-vous que les bandits prennent toujours

précautionnellement pour une expédition quelconque, et où peu à peu

ses compagnons vinrent le rejoindre.

Cependant, la nuit venue, quatre hommes manquaient à l'appel, et au

nombre de ces hommes était Cucumello.

On proposa de tirer au sort pour savoir lequel des bandits irait

savoir à Rome des nouvelles des absens; Gasparone s'offrit comme

messager volontaire, et fut accepté.

En approchant de la porte del Popolo, il aperçut quatre têtes

fraîchement coupées qui, rangées avec symétrie, ornaient sa corniche.

Il s'approcha de ces têtes et reconnut que c'étaient celles de ses

trois compagnons et de leur chef.

Il était inutile d'aller chercher plus loin d'autres nouvelles, celle

qu'il avait à rapporter aux bandits parut suffisante à Gasparone; il

reprit donc le chemin de Tusculum, dans les environs duquel se tenait

la bande.

Les bandits écoutèrent le récit de Gasparone avec une philosophie

remarquable; puis, comme il ressortait clairement de ce récit que

Cucumello était trépassé, on procéda à l'élection d'un autre chef.

Gasparone fut élu à une formidable majorité!--Style du

_Constitutionnel_.

Alors commença cette série d'expéditions hasardeuses, d'aventures

pittoresques et de caprices excentriques qui firent à Gasparone la

réputation européenne dont il a l'honneur de jouir aujourd'hui, et qui

autorise sa femme à lui écrire avec cette suscription dont personne ne

s'étonne:

ALL ILLUSTRISSIMO SIGNORE ANTONIO GASPARONE,

Ai bagni di Civitta-Vecchia.

Et en effet Gasparone mérite bien le titre d'illustrissime, tant

prodigué en Italie, et qui se réhabiliterait bien vite si on ne

l'appliquait qu'à de pareilles célébrités; car, pendant dix ans, de

Sainte-Agathe à Fondi et de Fondi à Spoletto, il ne s'exécuta point

un vol, il ne s'alluma point un incendie, il ne se commit point un

assassinat,--et Dieu sait combien de vols furent exécutés, combien

d'incendies s'allumèrent, combien d'assassinats furent commis,--sans

que vol, incendie ou assassinat ne fût signé du nom de Gasparone.

Comme on le comprend bien, tous ces récits ne faisaient qu'augmenter

singulièrement ma curiosité, qui était portée à son comble lorsque

nous arrivâmes à la porte de la forteresse.

A la vue du gouverneur, qui nous accompagnait, la porte s'ouvrit comme

par enchantement; le custode accourut, s'inclina, puis, sur l'ordre de

son excellence, marcha devant nous.

D'abord nous entrâmes dans une grande cour, toute hérissée de

pyramides de boulets rouillés, et défendue par cinq ou six vieux

canons endormis sur leurs affûts; tout autour de cette cour, pareille

à un cloître, régnait une grille, et sur l'une des quatre faces de

cette grille s'ouvraient vingt-deux portes, dont vingt-une donnaient

dans les cellules des compagnons de Gasparone, et la vingt-deuxième

dans celle de Gasparone lui-même.

A un ordre du gouverneur, chacun des bandits se rangea sur la porte de

sa cellule, comme pour passer une inspection.

Nous nous étions à l'avance, et sur leur réputation, figuré voir des

hommes terribles, au regard farouche et au costume pittoresque: nous

fûmes singulièrement détrompés.

Nous vîmes de bons paysans, toujours comme on en voit à

l'Opéra-Comique, avec des figures bonasses et les regards les plus

bienveillans.

Nous avions nos bandits devant les yeux que, ne pouvant croire que

c'étaient eux, nous les cherchions encore.

Vous rappelez-vous tous les Turcs de l'ambassade ottomane, que nous

trouvions si beaux, si romanesques, si poétiques, sous leurs

robes brodées, sous leurs riches dolimans, sous leurs magnifiques

cachemires, et qui aujourd'hui, avec leur redingote bleue en fourreau

de parapluie et leurs calottes grecques, ont l'air de bouteilles à

cachets rouges?

Eh bien! il en était ainsi de nos brigands.

Nous comptions sur Gasparone pour relever un peu le physique de toute

la bande; il était le dernier de ses compagnons, occupant la première

cellule en retour, debout comme les autres sur le seuil de sa porte,

les deux mains dans les goussets de sa culotte, nous attendant d'un

air patriarcal.

C'était là cet homme qui, pendant dix ans, avait fait trembler les

États romains, qui avait eu une armée, qui avait lutté corps à corps

avec Léon XII, un des trois papes guerriers que les successeurs de

saint Pierre comptent dans leurs rangs; les deux autres sont, comme on

le sait, Jules II et Sixte-Quint.

Il nous invita d'une voix presque caressante à entrer dans sa cellule.

Ainsi, c'était cette voix caressante qui avait donné tant d'ordres

de mort, c'étaient ces yeux bienveillans qui avaient lancé de si

terribles éclairs, c'étaient ces mains inoffensives qui s'étaient si

souvent rougies de sang humain.

C'était à croire qu'on nous avait volé nos voleurs.

Gasparone me renouvela, avec la politesse qui m'avait déjà étonné dans

ses camarades, l'invitation d'entrer dans sa cellule, invitation que

j'acceptai cette fois sans me faire prier. J'espérais qu'à défaut du

lion je trouverais au moins une caverne.

La caverne était une petite chambre assez propre, quoique fort

misérablement meublée.

Parmi ces meubles, qui se composaient du reste d'une table, de deux

chaises et d'un lit, un seul me frappa tout particulièrement.

Quatre rayons de bois cloués au mur simulaient une bibliothèque, et

les rayons de cette bibliothèque à leur tour soutenaient quelques

livres.

Je fus curieux de voir quelles étaient les lectures favorites du

bandit, et lui demandai la permission de jeter un coup d'oeil sur la

partie intéressante de son mobilier.

Il me répondit que les livres, la cellule et son propriétaire étaient

bien à mon service.

Sur quoi je m'approchai des rayons et je reconnus, à mon grand

étonnement: d'abord un _Télémaque_; près du _Télémaque_, un

_Dictionnaire français-italien_, puis, de l'autre côté du

_Dictionnaire français-italien_, une pauvre petite édition de _Paul

et Virginie_, toute fatiguée et toute crasseuse; enfin les _Nouvelles

morales_, de Soane, et les _Animaux parlans_, de Casti.

Puis quelques autres livres qui n'eussent point été déplacés dans une

institution de jeunes demoiselles.

--Est-ce votre propre choix, ou l'ordre du gouverneur qui vous a

composé cette bibliothèque? demandai-je à Gasparone.

--C'est mon propre choix, très illustre seigneur, répondit le bandit;

j'ai toujours eu du goût pour les lectures de ce genre.

--Je vois dans votre collection deux ouvrages de deux compatriotes

à moi, Fénelon et Bernardin de Saint-Pierre; parleriez-vous notre

langue?

--Non; mais je la lis et la comprends.

--Faites-vous cas de ces deux ouvrages?

--Un si grand cas que, dans ce moment-ci, je m'occupe à traduire

_Télémaque_ en italien.

--Ce sera un véritable cadeau que vous ferez à votre patrie que de

faire passer dans la langue du Dante l'un des chefs-d'oeuvre de notre

langue.

--Malheureusement, me répondit Gasparone d'un air modeste, je suis

incapable de transporter d'une langue dans l'autre les beautés du

style; mais au moins les idées resteront.

--Et où en êtes-vous de votre traduction?

--A la fin du premier volume.

Et Gasparone me montra sur sa table une pyramide de papiers couverts

d'une grosse écriture: c'était sa traduction.

J'en lus quelques passages. A part l'orthographe, sur laquelle, comme

M. Marle, Gasparone me parut avoir des idées particulières, ce n'était

pas plus mauvais que les mille traductions qu'on nous donne tous les

jours.

Plusieurs fois je fis des tentatives pour mettre Gasparone sur la voie

de sa vie passée; mais chaque fois il détourna la conversation. Enfin,

sur une allusion plus directe:

--Ne me parlez pas de ce temps, me dit-il, depuis dix ans que j'habite

Civitta-Vecchia, je suis revenu des vanités de ce monde.

Je vis qu'en poussant plus loin mes investigations je serais

indiscret, et qu'en restant plus long-temps je serais importun;

je priai Gasparone d'écrire sur mon album quelques lignes de sa

traduction et de me choisir un passage selon son coeur.

Sans se faire prier, il prit la plume et écrivit les lignes suivantes:

«L'innosenza dei costumi, la buona fede, l'obedienza e l'orrore del

vizio abitano questa terra fortunata. Egli sembia che la dea Astrea,

la quale si dice ritirata nel celo, sia anche costi nacosta fra questi

uomini. Essi non anno bisogno di giudici, giacche la loro propria

coscienza gle ne tiene luogo.

»Civitta Vecchia, li 23 octobre 1835.»

Je remerciai le bandit, et lui demandai s'il n'avait pas besoin de

quelque chose.

A cette demande, il releva fièrement la tête:

--Je n'ai besoin de rien, me dit-il, Sa Sainteté me donne deux pauli

par jour pour mon tabac et mon eau-de-vie; cela me suffit. J'ai pris

quelquefois, mais je n'ai jamais demandé l'aumône.

Je le priai de me pardonner, l'assurant que je lui avais fait cette

demande dans une excellente intention et nullement pour l'offenser.

Il reçut mes excuses avec beaucoup de dignité, et me salua en homme

qui désirait visiblement en rester là de ses relations avec moi.

Je me retirai assez humilié d'avoir manqué mon effet sur Gasparone;

et comme Jadin avait fini le croquis qu'il avait fait de lui à la

dérobée, je rendis son salut à mon hôte et je sortis de sa cellule.

J'ai cru bien long-temps fermement, et je le crois encore un peu, que

c'est un faux Gasparone qu'on m'a fait voir.

Le corricolo · 第 53 / 61 题