Maison du Faune.
La maison du Faune est une des plus charmantes maisons de Pompeïa;
elle est située dans le plus beau quartier de la ville, c'est-à-dire
dans la rue qui s'étend de l'arc de Tibère à la porte d'Isis; elle
fut découverte en 1830 par le savant directeur des fouilles, Charles
Bonnucci, en présence du fils de Goethe, le même qui ne précéda que de
quelques mois son illustre père dans la tombe. Elle reçut son nom de
maison du Faune de la statue d'un de ces demi-dieux, qu'on y retrouva.
En franchissant le seuil de l'atrium, on découvre d'un coup d'oeil
toute la maison. Cet atrium était peint de couleurs vives et variées
et pavé de jaspe rouge, d'agates orientales et d'albâtre fleuri.
Des chambres à coucher, des salles d'audience, des salles à manger
enveloppent cet atrium.
Derrière est un jardin qui devait être tout parsemé de fleurs; au
milieu de ces fleurs et de ce jardin jaillissait une fontaine qui
retombait dans un bassin de marbre. Tout autour s'étendait un portique
soutenu par vingt-quatre colonnes d'ordre ionique, au delà desquelles
on apercevait encore d'autres colonnes et un second jardin, celui-là
planté de platanes et de lauriers, à l'ombre desquels s'élevaient deux
petits temples consacrés aux dieux lares.
Au delà la vue s'étendait jusqu'à la cime du Vésuve, dont on voit
monter au ciel l'éternelle fumée.
Malgré cette vue, les propriétaires de cette belle demeure ne furent
pas prévenus à temps du danger. On retrouva toute chose à sa place:
choses communes comme objets précieux, urnes d'or, coupes d'argent,
vases de terre; les uns dans les armoires, les autres sur les tables
servies. La maîtresse de la maison seule essaya en fuyant d'emporter
quelques bijoux. Peut-être même, pour les aller prendre, perdit-elle
un temps précieux. On reconnut son squelette dans la salle de
réception, et à quelques pas d'elle, dans le gynécée, on trouva deux
bracelets d'or très pesans, deux boucles d'oreilles, sept anneaux d'or
enchâssant de belles pierres gravées, et enfin un monceau de monnaies
d'or, d'argent et de bronze.
Entre le jardin et le bosquet était situé le salon.
Arrêtons-nous au seuil de ce salon, et recueillons-nous. Nous touchons
à un chef-d'oeuvre antique, dont l'exhumation a failli produire une
trente-troisième révolte dans la très fidèle ville de Naples.
Nous voulons parler de la grande mosaïque.
La grande mosaïque a été découverte en 1830, c'était l'année des
révolutions.
Mais notre lutte, à nous, s'est calmée. De loin en loin, quand on
entend dans l'enceinte de la ville quelque coup de fusil qui résonne
en contravention avec les ordres de la police, on tressaille bien
encore, et l'on écoute, inquiet, si l'on n'entendra pas au bout de la
rue battre la générale; mais la générale est muette. Le roulement
des voitures qui passent atteste que pour le moment il n'y a pas de
barricades dans les environs. Tout s'apaise sous la lente et sourde
pression du temps.
Mais il n'en a pas été ainsi à Naples. Les savans forment une race
à part, bien autrement entêtée, bien autrement rancunière, bien
autrement ergoteuse que les autres races. Les haines politiques ne
sont rien auprès des haines archéologiques, et c'est tout simple:
les haines politiques tuent, les haines archéologiques ne font que
blesser.
C'est une terrible chose que la grande mosaïque! La grande mosaïque
sera à l'avenir ce que le Masque de Fer a été au passé. Il y a neuf
systèmes sur le Masque de Fer, et il y en a déjà dix sur la grande
mosaïque, et notez que le Masque de Fer date de 1680, tandis que la
grande mosaïque ne date que de 1830.
Il va sans dire qu'aucun des systèmes inventés sur la grande mosaïque
n'est encore reconnu pour le véritable. On sait ce qu'elle n'est pas,
mais on ne sait pas ce qu'elle est.
Je voudrais bien avoir un pinceau au lieu d'une plume, je vous ferais
un croquis de la grande mosaïque, et de ce croquis il résulterait
peut-être un onzième système qui serait le bon. _Numero deus impare
gaudet_.
A défaut d'un dessin, il faut donc que le lecteur se contente d'une
description.
La grande mosaïque, qui peut avoir seize pieds de large sur huit pieds
de haut, représente une bataille. L'artiste a choisi ce moment suprême
et décisif où la victoire se déclare pour une des deux armées: cette
victoire est amenée par la chute d'un des principaux personnages.
Les deux chefs des deux armées sont en présence; l'un, qui paraît
avoir trente ans à peu près, est monté sur un de ces beaux chevaux
héroïques comme en sculptait Phidias sur la frise du Parthénon; il est
nu-tête, porte les cheveux courts et des favoris qui se joignent sous
le cou, et a pour armes défensives une cuirasse très richement ornée,
avec des manches d'étoffe, et une chlamyde qui, passant par dessus
l'épaule gauche, retombe flottante derrière lui. Ses armes offensives
sont l'épée qu'il porte à son côté et la lance qu'il tient à la main,
et de laquelle il traverse le flanc d'un des généraux ennemis, lequel,
embarrassé par son cheval abattu sous lui, n'a pu éviter le coup, et
se cramponne, en se tordant de douleur, au bois de la lance de son
adversaire. C'est la chute, et surtout la blessure terrible de ce
cavalier, qui paraissent décider de la victoire.
Quant au vainqueur, il occupe le premier plan du côté gauche de la
grande mosaïque. Il a derrière lui trois ou quatre cavaliers
qui, armés comme lui, appartiennent évidemment à la même nation.
D'ailleurs, ils viennent d'où il vient et vont où il va.
L'autre chef est monté sur un char traîné par quatre chevaux, et
occupe le côté opposé du tableau. Il a la tête enveloppé d'une espèce
de chaperon qui, après avoir fait le tour du front, passe sous le
col. Il a une tunique à longues manches et un manteau agrafé sur sa
poitrine et retombant sur ses épaules; il tient de la main gauche un
arc et étend, dans l'attitude de l'intérêt et de la terreur, sa main
droite vers le cavalier blessé. Pendant ce temps, son cocher, qui
tient les rênes de l'attelage de la main gauche, force les chevaux à
se retourner, et presse leur fuite en les fouettant de la main droite.
Un quatrième personnage, placé comme les trois autres sur le premier
plan du tableau, tient en bride un cheval qu'il semble offrir au chef
monté sur le char, car, comprenant sans doute la difficulté que ce
char éprouvera à passer à travers les morts, les blessés et les armes
dont le champ de bataille est jonché, il veut offrir à son chef un
plus sûr moyen de salut.
Le fond du tableau est occupé par les soldats du second chef, dont
l'un porte un étendard, et dont les autres, se sacrifiant pour leur
général, s'élancent entre lui et le général ennemi.
Au dessus de la mêlée s'élève un arbre dépouillé de feuillage.
Il y a en tout vingt-huit combattans et seize chevaux, tous un tiers à
peu près plus petit que nature.
Malheureusement cette belle mosaïque avait été endommagée par le
tremblement de terre de l'an 63, et l'on s'occupait de la réparer lors
de l'éruption de l'an 69.
Or, voyez ce que c'est que le hasard! le dégât a justement frappé les
endroits qui pouvaient renseigner les antiquaires sur l'époque où
avait lieu cette bataille et sur les nations qui se la livraient. Nous
avons parlé d'un étendard. Cet étendard devait porter un lion, un
aigle, un animal quelconque. Alors on eût su a qui l'on avait à
faire: il n'y avait plus de discussion, tout le monde était d'accord,
l'Académie d'Herculanum continuait de vivre dans la concorde. Mais
bast! il ne reste de l'étendard que la pique et le bâton; de l'animal
qu'il portait, pas le moindre vestige, un bout de crête seulement, à
ce que prétendent ceux qui désirent y voir un coq. Quand à moi, je
sais que je n'y ai rien vu.
Mais c'est justement parce qu'on n'y voit rien, que la chose est
devenue si formidablement intéressante. Vous comprendrez, une énigme
scientifique à expliquer, un problème archéologique à résoudre! Quelle
bonne fortune pour les savans!
Aussi, chacun s'est précipité sur la grande mosaïque et y a vu une
bataille différente.
L'opinion générale a prétendu que c'était la bataille d'Issus, entre
Darius et Alexandre.
Il signor Francesco Avellino a prétendu que c'était la bataille du
Granique.
Il signor Antonio Niccolini a prétendu que c'était la bataille
d'Arbelles.
Il signor Carlo Bonnucci a prétendu que c'était la bataille de Platée.