XV

Maison du Faune.

La maison du Faune est une des plus charmantes maisons de Pompeïa;

elle est située dans le plus beau quartier de la ville, c'est-à-dire

dans la rue qui s'étend de l'arc de Tibère à la porte d'Isis; elle

fut découverte en 1830 par le savant directeur des fouilles, Charles

Bonnucci, en présence du fils de Goethe, le même qui ne précéda que de

quelques mois son illustre père dans la tombe. Elle reçut son nom de

maison du Faune de la statue d'un de ces demi-dieux, qu'on y retrouva.

En franchissant le seuil de l'atrium, on découvre d'un coup d'oeil

toute la maison. Cet atrium était peint de couleurs vives et variées

et pavé de jaspe rouge, d'agates orientales et d'albâtre fleuri.

Des chambres à coucher, des salles d'audience, des salles à manger

enveloppent cet atrium.

Derrière est un jardin qui devait être tout parsemé de fleurs; au

milieu de ces fleurs et de ce jardin jaillissait une fontaine qui

retombait dans un bassin de marbre. Tout autour s'étendait un portique

soutenu par vingt-quatre colonnes d'ordre ionique, au delà desquelles

on apercevait encore d'autres colonnes et un second jardin, celui-là

planté de platanes et de lauriers, à l'ombre desquels s'élevaient deux

petits temples consacrés aux dieux lares.

Au delà la vue s'étendait jusqu'à la cime du Vésuve, dont on voit

monter au ciel l'éternelle fumée.

Malgré cette vue, les propriétaires de cette belle demeure ne furent

pas prévenus à temps du danger. On retrouva toute chose à sa place:

choses communes comme objets précieux, urnes d'or, coupes d'argent,

vases de terre; les uns dans les armoires, les autres sur les tables

servies. La maîtresse de la maison seule essaya en fuyant d'emporter

quelques bijoux. Peut-être même, pour les aller prendre, perdit-elle

un temps précieux. On reconnut son squelette dans la salle de

réception, et à quelques pas d'elle, dans le gynécée, on trouva deux

bracelets d'or très pesans, deux boucles d'oreilles, sept anneaux d'or

enchâssant de belles pierres gravées, et enfin un monceau de monnaies

d'or, d'argent et de bronze.

Entre le jardin et le bosquet était situé le salon.

Arrêtons-nous au seuil de ce salon, et recueillons-nous. Nous touchons

à un chef-d'oeuvre antique, dont l'exhumation a failli produire une

trente-troisième révolte dans la très fidèle ville de Naples.

Nous voulons parler de la grande mosaïque.

La grande mosaïque a été découverte en 1830, c'était l'année des

révolutions.

Mais notre lutte, à nous, s'est calmée. De loin en loin, quand on

entend dans l'enceinte de la ville quelque coup de fusil qui résonne

en contravention avec les ordres de la police, on tressaille bien

encore, et l'on écoute, inquiet, si l'on n'entendra pas au bout de la

rue battre la générale; mais la générale est muette. Le roulement

des voitures qui passent atteste que pour le moment il n'y a pas de

barricades dans les environs. Tout s'apaise sous la lente et sourde

pression du temps.

Mais il n'en a pas été ainsi à Naples. Les savans forment une race

à part, bien autrement entêtée, bien autrement rancunière, bien

autrement ergoteuse que les autres races. Les haines politiques ne

sont rien auprès des haines archéologiques, et c'est tout simple:

les haines politiques tuent, les haines archéologiques ne font que

blesser.

C'est une terrible chose que la grande mosaïque! La grande mosaïque

sera à l'avenir ce que le Masque de Fer a été au passé. Il y a neuf

systèmes sur le Masque de Fer, et il y en a déjà dix sur la grande

mosaïque, et notez que le Masque de Fer date de 1680, tandis que la

grande mosaïque ne date que de 1830.

Il va sans dire qu'aucun des systèmes inventés sur la grande mosaïque

n'est encore reconnu pour le véritable. On sait ce qu'elle n'est pas,

mais on ne sait pas ce qu'elle est.

Je voudrais bien avoir un pinceau au lieu d'une plume, je vous ferais

un croquis de la grande mosaïque, et de ce croquis il résulterait

peut-être un onzième système qui serait le bon. _Numero deus impare

gaudet_.

A défaut d'un dessin, il faut donc que le lecteur se contente d'une

description.

La grande mosaïque, qui peut avoir seize pieds de large sur huit pieds

de haut, représente une bataille. L'artiste a choisi ce moment suprême

et décisif où la victoire se déclare pour une des deux armées: cette

victoire est amenée par la chute d'un des principaux personnages.

Les deux chefs des deux armées sont en présence; l'un, qui paraît

avoir trente ans à peu près, est monté sur un de ces beaux chevaux

héroïques comme en sculptait Phidias sur la frise du Parthénon; il est

nu-tête, porte les cheveux courts et des favoris qui se joignent sous

le cou, et a pour armes défensives une cuirasse très richement ornée,

avec des manches d'étoffe, et une chlamyde qui, passant par dessus

l'épaule gauche, retombe flottante derrière lui. Ses armes offensives

sont l'épée qu'il porte à son côté et la lance qu'il tient à la main,

et de laquelle il traverse le flanc d'un des généraux ennemis, lequel,

embarrassé par son cheval abattu sous lui, n'a pu éviter le coup, et

se cramponne, en se tordant de douleur, au bois de la lance de son

adversaire. C'est la chute, et surtout la blessure terrible de ce

cavalier, qui paraissent décider de la victoire.

Quant au vainqueur, il occupe le premier plan du côté gauche de la

grande mosaïque. Il a derrière lui trois ou quatre cavaliers

qui, armés comme lui, appartiennent évidemment à la même nation.

D'ailleurs, ils viennent d'où il vient et vont où il va.

L'autre chef est monté sur un char traîné par quatre chevaux, et

occupe le côté opposé du tableau. Il a la tête enveloppé d'une espèce

de chaperon qui, après avoir fait le tour du front, passe sous le

col. Il a une tunique à longues manches et un manteau agrafé sur sa

poitrine et retombant sur ses épaules; il tient de la main gauche un

arc et étend, dans l'attitude de l'intérêt et de la terreur, sa main

droite vers le cavalier blessé. Pendant ce temps, son cocher, qui

tient les rênes de l'attelage de la main gauche, force les chevaux à

se retourner, et presse leur fuite en les fouettant de la main droite.

Un quatrième personnage, placé comme les trois autres sur le premier

plan du tableau, tient en bride un cheval qu'il semble offrir au chef

monté sur le char, car, comprenant sans doute la difficulté que ce

char éprouvera à passer à travers les morts, les blessés et les armes

dont le champ de bataille est jonché, il veut offrir à son chef un

plus sûr moyen de salut.

Le fond du tableau est occupé par les soldats du second chef, dont

l'un porte un étendard, et dont les autres, se sacrifiant pour leur

général, s'élancent entre lui et le général ennemi.

Au dessus de la mêlée s'élève un arbre dépouillé de feuillage.

Il y a en tout vingt-huit combattans et seize chevaux, tous un tiers à

peu près plus petit que nature.

Malheureusement cette belle mosaïque avait été endommagée par le

tremblement de terre de l'an 63, et l'on s'occupait de la réparer lors

de l'éruption de l'an 69.

Or, voyez ce que c'est que le hasard! le dégât a justement frappé les

endroits qui pouvaient renseigner les antiquaires sur l'époque où

avait lieu cette bataille et sur les nations qui se la livraient. Nous

avons parlé d'un étendard. Cet étendard devait porter un lion, un

aigle, un animal quelconque. Alors on eût su a qui l'on avait à

faire: il n'y avait plus de discussion, tout le monde était d'accord,

l'Académie d'Herculanum continuait de vivre dans la concorde. Mais

bast! il ne reste de l'étendard que la pique et le bâton; de l'animal

qu'il portait, pas le moindre vestige, un bout de crête seulement, à

ce que prétendent ceux qui désirent y voir un coq. Quand à moi, je

sais que je n'y ai rien vu.

Mais c'est justement parce qu'on n'y voit rien, que la chose est

devenue si formidablement intéressante. Vous comprendrez, une énigme

scientifique à expliquer, un problème archéologique à résoudre! Quelle

bonne fortune pour les savans!

Aussi, chacun s'est précipité sur la grande mosaïque et y a vu une

bataille différente.

L'opinion générale a prétendu que c'était la bataille d'Issus, entre

Darius et Alexandre.

Il signor Francesco Avellino a prétendu que c'était la bataille du

Granique.

Il signor Antonio Niccolini a prétendu que c'était la bataille

d'Arbelles.

Il signor Carlo Bonnucci a prétendu que c'était la bataille de Platée.

Le corricolo · 第 45 / 61 题