XIV

Petites Affiches.

Nous suivîmes la voie consulaire et nous arrivâmes à la porte

d'Herculanum. Disons un mot de la voie consulaire et de la porte

d'Herculanum; puis nous ferons un tour dans la ville même de Pompeïa.

La voie consulaire était un rameau de cette fameuse voie Appienne

qui allait de Rome à Naples; elle la joignait au nord à Capoue, et

s'étendait au midi jusqu'à Reggio: c'était la troisième voie romaine

décrite par Strabon, qui passait par le pays des Brutiens, la Lucanie,

le Samnium, la Campanie, où elle rejoignait la voie Appienne.

Ces grands chemins étaient sous l'inspection des censeurs, qui

devaient les tenir en bon état. Tite-Live trace à ces estimables

magistrats les devoirs qu'ils avaient à remplir à cet égard. «Les

censeurs, dit-il, doivent, dans l'intérieur des villes, faire

construire les chemins avec de la pierre de silex; mais, dans la

campagne et hors les murs, c'est avec des cailloux que les routes

et les trottoirs doivent être fabriqués.» Or, qu'étaient-ce que ces

chemins en cailloutis, si ce n'est nos routes ferrées? M. Macadam est

un grand plagiaire d'avoir donné la recette comme de lui, tandis

qu'elle date, ainsi qu'on le voit, d'une vingtaine d'années avant le

Christ.

La ville de Pompeïa est encore aujourd'hui pavée selon les réglemens

de l'époque. Seulement, hors des murs, dans la campagne, les routes se

sont un peu détériorées, et il n'y aurait pas de mal que les censeurs

s'en occupassent.

Quant à la porte d'Herculanum, il n'y faut rien changer, elle est bien

celle qui convient à la nécropole à laquelle elle donne entrée: ruine

qui conduit à des ruines, poterne sans gardes qui mène à une ville

sans habitans.

Sa voûte s'est écroulée, lassée qu'elle était de porter dix-sept

siècles. La herse s'est faite poussière comme la poussière qui la

couvrait; mais les ouvertures latérales, plus étroites et plus basses,

ont conservé leurs voûtes; on voit encore la rainure où glissait la

barrière disparue.

En arrivant sur le seuil de Pompeïa, on s'arrête un instant, on

regarde autour de soi, on regarde devant soi, on plonge les yeux

devant toutes les courbures des rues, dans tous les angles des ruines,

dans tous les plis du terrain; on ne voit pas un être vivant; on

écoute, on n'entend pas un seul bruit.

Alors se présente un escalier aux larges marches; cet escalier conduit

aux murailles publiques, qui furent découvertes de 1811 à 1814,

c'est-à-dire pendant le règne de Murat.

Ces murailles furent bâties, comme celles de Fiesole, de Roselle et de

Volterra, avec de grandes pierres de travertin à leur base, et dans

leur partie supérieure avec des pierres volcaniques posées les unes

sur les autres, sans autre lien que leur propre aplomb, sans autre

ciment que leur seul poids. Trois chars pouvaient y passer de front,

et aujourd'hui l'on peut s'y promener comme aux jours de Sylla et de

Cicéron.

Des lettres osques et étrusques sont gravées sur le revers de chaque

pierre; on suppose que, ces pierres se taillant d'avance dans la

carrière d'où on les tirait, les lettres étaient des signes tracés par

les ouvriers pour reconnaître la position qu'était destinée à occuper

chacune d'elles.

Du haut de cette muraille on plane, comme Asmodée, sur une ville sans

toits.

En descendant de la muraille, on trouve à gauche la maison du

triclinium; un banc recouvert d'une treille lui a fait donner ce nom

gastronomique. Elle avait été mise par son maître sous la garde de la

Fortune, dont on retrouva l'image dans une espèce de petite chapelle.

En face de cette maison est celle de Jules Polybe. Il n'y avait point

à se tromper sur celle-là, le nom de JULIUS POLIBIUS étant écrit sur

la porte en lettres noires.

Maintenant, quelle était sa destination? Les savans veulent, les uns

que ce soit une auberge, les autres un relais de poste. Ils se fondent

sur ce qu'on y a trouvé des ossemens de chevaux et des pièces de fer

qui ne pouvaient être que des essieux.

Après cette maison s'élève un grand pilier dont la nature occupa fort

l'académie d'Herculanum. Elle prétendit d'abord, entre autres choses,

que cette image était un talisman contre la jettatura, et puis elle y

reconnut une enseigne de bijoutier. Comme cette opinion était la moins

plausible, tout le monde s'y rallia.

Il est vrai que les fouilles exécutées dans la maison attenante

produisirent une quantité très grande d'objets pareils en corail, en

or et en argent, lesquels se portaient autrefois, comme se portent

encore aujourd'hui à Naples les mains et les cornes. Il faut dire le

pour et le contre.

Mais ce qui nous frappa surtout, c'est la quantité, c'est la variété

des inscriptions en lettres noires ou rouges, en caractères osques ou

samnites, en latin ou en grec, qui couvrent les murailles. Londres, la

ville des puffs par excellence, où chaque coin de muraille blanche

est loué, où les affiches, après s'être hissées du premier au second

étage, grimpent du second étage au troisième, enjambent le toit et

vont se coller à la cheminée, Londres est, sous ce rapport, bien en

arrière de Pompeïa: qu'est-ce qu'un malheureux lambeau de papier que

le premier vent emporte, que la première pluie décolle, que le premier

gamin arrache, près de cette encre indélébile qui dure depuis dix-huit

cents ans!

Aussi, au lieu d'entrer tout d'abord dans les maisons, nous nous mîmes

à courir les rues le nez en l'air comme de véritables badauds, lisant

les enseignes des boutiques et les affiches des spectacles, exactement

comme ces provinciaux qui se demandent: Achèterons-nous une canne ou

un parapluie? Irons-nous aux Variétés ou à l'Opéra? N'est-ce pas une

chose curieuse en effet, que de voir encore survivre aux habitans,

aux maisons, à la ville, cet intérêt personnel qui, alors comme

aujourd'hui, par les plus humbles prières et par les plus belles

promesses, essayait d'attirer à lui l'attention du public, les faveurs

des puissans, l'argent de tous.

Voulez-vous lire quelques unes de ces inscriptions? Voici les plus

curieuses:

_Marcellinum ædilem lignarii et plaustarii rogant ut faveat_.

Ce qui veut dire:

«Les charpentiers et les charretiers se recommandent à l'édile

Marcellinus.»

Voulez-vous savoir où vous pouviez loger? Tâchez de déchiffrer cet

avis en langue étrusque:

EKSVC· AMVIANVR· EITVNS· ANTER· TIVRRI·

XII· INI· HEIS· ARINV· PVPH· PHAAMAT·

MR· AARIRIIS· V.

Ce qui signifie, au dire des gens qui parlent étrusque, et je prie le

lecteur de ne pas me confondre avec ces messieurs:

«Voyageur, en traversant d'ici à la douzième tour, tu trouveras

Sarinus, fils de Publius, qui tient auberge. Salut!»

Maintenant que vous savez où vous loger, voulez-vous aller au

spectacle? Appelez le garçon et dites-lui d'aller vous louer une

place. Il vous rapportera un billet ainsi conçu:

CAR. II

CUN. III

GRAD. VIII

CASINA

PLAUTI.

Vous voilà tranquille: vous avez la _seconde travée_, dans le

_troisième coin_, sur le _huitième gradin_, et l'on joue la _Casina_

de Plaute.

Au reste, si vous aimez mieux les spectacles du cirque que ceux du

théâtre, si vous préférez la réalité à la fiction, faites mieux, allez

jusqu'au carrefour de la fontaine; c'est là que sont les programmes

des spectacles; il y en a pour tous les goûts. Voyez:

_Glad. paria XXX matutini erunt_.

«Trente paires de gladiateurs combattront au lever du soleil.»

Car, vous le savez, les combats des gladiateurs étaient si appréciés

des Romains, qu'il y avait ordinairement deux combats de ce genre par

jour, l'un le matin, l'autre à midi: il fallait bien faire quelque

chose pour les paresseux.

Aimez-vous mieux une chasse? Vous savez ce que les Romains appelaient

une chasse? On plantait des arbres dans l'amphithéâtre pour simuler

une forêt, puis dans cette forêt, on lâchait deux ou trois lions,

quatre ou cinq tigres, cinq ou six panthères, un rhinocéros, un

éléphant, un boa et un crocodile; puis une dizaine de bestiaires

entraient, et la lutte de l'instinct et du jugement, de la force et de

l'adresse commençait.

Aussi, c'est là que véritablement les Romains se récréaient. Avec les

hommes, nature civilisée, combattans sortis de l'école, meurtriers qui

se poignardaient avec art, tout était à peu près prévu d'avance. On

aurait pu, pour peu qu'on fût un habitué, donner le programme de

l'assaut, dire comment tel maître porterait tel coup, comment tel

autre le parerait. Mais avec les lions, avec les tigres, avec les

panthères, avec les rhinocéros, avec les boas et les crocodiles,

c'était bien différent: là, tout était imprévu. Chaque animal

déployait le courage, la force ou la ruse qui lui était propre.

C'était véritablement un combat, c'était plus qu'un combat, c'était

un carnage. Les duels entre gladiateurs finissaient tous de la même

manière à peu près: le blessé tombait sur un genou, s'avouait vaincu,

tendait la gorge et recevait le coup de la manière la plus gracieuse

qu'il lui était possible. Mais on se lasse de tout, même de voir

mourir avec grâce. Puis, d'ailleurs, ces diables de gladiateurs

s'entendaient entre eux; ils ne se faisaient pas souffrir le moins du

monde: ils coupaient la carodite, et tout était dit. Il y avait si

peu d'agonie, que ce n'était pas la peine d'en parler; tandis que les

animaux, peste! ils n'y mettaient pas de complaisance; ils frappaient

où ils pouvaient et comme ils pouvaient, des dents, des griffes, de la

corne; ils brisaient bras et jambes, faisaient voler des lambeaux de

chair jusqu'au trône de l'empereur, jusqu'à la tribune des vestales et

des chevaliers; ils s'acharnaient sur le moribond, lui fouillaient la

poitrine, lui rongeaient la tête, lui buvaient le sang; il n'y avait

pas moyen de prendre une pose théâtrale, de choisir une attitude

académique: il fallait souffrir, il fallait se débattre, il fallait

crier; cela du moins, c'était amusant à voir, c'était curieux à

étudier! Aussi, l'empereur Claude, de grotesque mémoire, ne s'en

rassasiait-il pas. Il y venait au point du jour, il y restait jusqu'à

midi, et souvent encore, quand le peuple s'en allait pour dîner, il

demeurait seul sur son trône, interrogeait l'inspecteur des jeux sur

l'heure où ils allaient recommencer. Eh bien! je vous le disais,

avez-vous les goûts de l'empereur Claude? Voici votre affaire:

N. Popidi

Rufi · fam. glad. IV · K · nov. Pompeis

Venatione et XII · K · mai.

Mala et vela erunt

O. Procurator, felicitas.

«La troupe des gladiateurs de Numerius Popidius Rufus donnera une

chasse à Pompeïa, le quatrième jour des calendes de novembre et

le douzième jour des calendes de mai. On y déploiera les voiles.

Octavius, procurateur des jeux. Salut!»

Au reste, si vous ne vous sentez pas bien dans l'auberge de M.

Varinus, vous savez que vous pouvez vous loger en ville. Cherchez, il

y a des pancartes d'appartemens à louer de tous côtés. Un second étage

vous va-t-il?

«_Cneus Pompeius Diogenes_ louera aux calendes de juillet l'étage

supérieur de sa maison.»

Ou bien aimez-vous mieux être principal locataire et gagner quelque

chose en détaillant? Il y a une certaine Julia Felix, fille de

Spurius, qui propose de louer, du premier au six des ides d'août,

et pour cinq années consécutives, une partie de son patrimoine, se

composant d'un appartement de bains, d'un venereum et de neuf cents

boutiques et étaux. Seulement vous êtes prévenu que c'est une personne

honnête et qui tient à ce qu'il ne se passe chez elle que des choses

convenables. Autrement le bail sera résilié de plein droit. Voici les

conditions; c'est à prendre ou à laisser:

In praediis Juliae S.P.F. Felicis locantur balneum,

Venereum et nongentum tabernae, pergulae.

Coenacula ex idibus Aug. primis, in id.

Aug. sextas, annos continuos quinque

S·Q·D·L·E·N·C.

Je vous avais bien dit qu'elle était fort sévère; sa dernière

condition n'est indiquée que par des initiales.

Maintenant, si vous n'êtes venu ni pour louer ni pour sous-louer, si

vous ne voulez pas dépenser votre argent au théâtre ou au cirque, si

votre bourse est vide, ce qui peut arriver aux plus honnêtes gens

de la terre, et ce qui arrive même plutôt à ceux-là qu'à d'autres,

attendez jusqu'au jour des calendes de juin: l'édile donne spectacle

gratis.

Vous savez ce que c'est qu'un édile, n'est-ce pas? C'est un homme qui

a mangé le tiers de sa fortune pour arriver où il est, et qui mangera

les deux autres tiers pour devenir préteur. Aussi, quant à la justice

qu'il doit rendre, il ne s'en occupe pas le moins du monde. Jugeât-il

comme l'empereur Claude depuis le matin jusqu'au soir, personne ne lui

en aurait la moindre obligation. Non, son état est d'amuser le peuple;

c'est pour cela que le peuple l'a nommé. Aussi donne-t-il une fête

tous les huit jours, un combat de gladiateurs tous les mois et une

chasse tous les semestres. C'est que les animaux coûtent cher; il faut

les faire venir de l'Atlas, du Nil, de l'Inde. Avec le prix d'un lion

à crinière, on achète huit gladiateurs. Les panthères coûtent six

mille sesterces, et les tigres dix mille. On ne trouve plus de

rhinocéros qu'au delà du lac Natron. Il faut remonter jusqu'à la

troisième cataracte pour pêcher un crocodile de dix pieds, et le

moindre boa est hors de prix.

Aulus Svezius Cerius, qui vous promet une chasse pour le mois de juin,

sera ruiné au mois de septembre; mais qu'importe? Au mois d'octobre se

font les élections, et si l'édile a bien amusé le peuple, il sera élu

préteur, c'est-à-dire roi d'une province, non pas d'une province comme

le Languedoc ou le Berri, la Bretagne ou l'Artois, l'Alsace ou la

Franche-Comte: ce n'est pas de pareils lambeaux que Rome a pour

provinces; les provinces de Rome, c'est l'Afrique, l'Espagne, la

Syrie, l'Égypte, la Grèce, la Cappadoce ou le Pont; c'est mille lieues

carrées de terrain, six cents villes, dix mille villages, vingt

millions d'habitans, non pas à gouverner, non pas à régir, non pas

à civiliser, mais à piller, à voler, à pressurer, car tout est au

préteur; le préteur a pleins pouvoirs, le préteur a droit de vie et

de mort; c'est au préteur les temples et leurs statues, les hommes

et leurs trésors, les femmes et leur honneur. Tous les créanciers de

l'édile ont suivi le préteur comme une meute: la province est leur

curée; chacun en emporte une bribe, une parcelle, un lambeau; la

province épure les comptes, paie les créanciers, enrichit le débiteur.

On donnait à Tibère le conseil de changer les préteurs qu'il avait

envoyés en Grèce, en Judée et en Égypte, attendu, disait-on, qu'ils

dévoraient ces malheureuses provinces que tant d'autres avaient déjà

dévorées avant eux. «Si vous chassez les mouches qui boivent le sang

d'un blessé, répondait Tibère, il en reviendra d'autres à jeun, et,

par conséquent plus affamées.»

Allez donc à la chasse du futur préteur, car il le sera, puisqu'il est

assez riche pour donner le spectacle gratis aux soixante-dix mille

spectateurs que contient le cirque. Voici son affiche:

La famille de gladiateurs d'Aulus Svezius Cerius,

édile, combattra dans Pompéia le dernier

jour des calendes de juin. Il y

aura chasse et velarium.

Le velarium, comme vous le savez, était une tente qui couvrait

l'amphithéâtre. Il y en avait de toutes couleurs, de grises, de

jaunes, de bleues. Néron en avait fait faire une en soie azurée avec

des étoiles d'or, au milieu de laquelle il s'était fait représenter en

Apollon, une lyre à la main et conduisant le char du soleil.

Maintenant, il y a peut-être quelque chose de plus curieux encore pour

l'observateur que ces affiches pour ainsi dire officielles: ce sont

ces lignes grossières, ces sentences de cabaret, ces refrains de

taverne, tracés sur le mur avec la pointe d'un charbon ou l'extrémité

d'un couteau. Allez dans la rue qui longe le petit théâtre, et vous

y lirez les aventures amoureuses de deux soldats, arrivées sous le

consulat de Marcus Messala et de Lucius Lentulus, c'est-à-dire trois

ans avant la naissance du Christ. C'est une chose très plaisante.

Puis, pendant que vous y êtes, entrez dans le cabaret même: c'est une

de ces riches thermopoles où les anciens passaient la nuit à jouer et

à boire. Comme l'établissement de la célèbre commère de l'abbé Dubois,

il avait deux faces: l'une visible, et qui s'ouvrait sur la rue;

l'autre voilée, et qui se cachait sur la cour. On passait de la

boutique dans l'appartement intérieur.

Il n'y a pas à s'y tromper. Par la seule inspection des murailles on

sait où l'on est. Les peintures représentent des hommes qui boivent

et qui jouent. L'un d'eux crie au garçon de lui apporter du vin à la

glace: _Da mihi frigidum pusillum_. A une table voisine, des jeunes

gens boivent avec des dames dont la tête est couverte d'un capuchon.

Le capuchon indique que ce sont des femmes honnêtes. C'est le cucullus

dont Juvénal couvre la tête de Messaline lorsqu'elle déserte le palais

impérial du mont Palatin pour le corps-de-garde de la porte Flaminia.

Aussi, comme vous le comprenez bien, ces dames ne sont point entrées

par la boutique; il y a une petite porte qui donne dans une rue

étroite, solitaire et sombre: c'est par là qu'elles sont venues, c'est

par là qu'elles s'en iront. Allez voir cette porte.

Il y avait encore dans cette chambre d'autres peintures non moins

curieuses que celles-ci et qu'on a enlevées. On les retrouve dans

le Musée de Naples, où on les reconnaît à cette inscription: _Lente

impelle_.

J'ai promis à mes lecteurs de ne pas leur faire faire une trop longue

visite domiciliaire. Je vais donc les conduire maintenant à la maison

du Faune, et tout sera dit sur Pompeïa.

Le corricolo · 第 44 / 61 题