M. Marchand a prétendu que c'était la bataille de Marathon.

Il signor Luigi Vescorali a prétendu que c'était la défaite des

Gaulois à Delphes.

Il signor Filippo de Romanis a prétendu que c'était la rencontre des

Druses et des Gaulois à Lyon.

Il signor Pascale Ponticelli a prétendu que c'était la défaite de

Ptolémée par César.

Le marquis Arditi prétend que c'est la mort de Sarpédon.

Enfin, il signor Giuseppe Sanchez y voit un combat entre Achille et

Hector.

Voilà de quoi choisir, n'est-ce pas? Eh bien! ce n'est rien de tout

cela.

--Mais enfin pourquoi n'est-ce rien de tout cela?

--Je vais vous le dire. Commençons par l'opinion générale; c'est

toujours, comme on le sait, la plus difficile à détrôner, quoiqu'elle

soit souvent la plus absurde.

«L'opinion générale prétend que la bataille représentée dans la

grande mosaïque est la bataille d'Issus, qui se livra entre Darius et

Alexandre, et par conséquent entre les Perses et les Macédoniens.»

L'opinion générale est une ignorante.

Hérodote dit que les lances des Perses étaient courtes: or, selon

l'opinion générale, les Perses sont les vaincus de la mosaïque, et les

lances des vaincus de la mosaïque sont démesurément longues.

Arrien dit que, les soldats mercenaires tués, les Perses prirent la

fuite, mais que, comme les chevaux se trouvaient alourdis par le

poids de l'armure de leurs cavaliers, ces derniers étaient facilement

rejoints et mis à mort par leurs ennemis. Or, pas un des vaincus de la

mosaïque ne possède visiblement du moins, une cuirasse assez lourde

pour ralentir la course d'un cheval.

Plutarque dit que les Perses traînaient dans leurs combats un grand

nombre de chars ornés d'un grand nombre de faux. Or, il n'y a dans

toute la bataille représentée par la mosaïque qu'un seul char et pas

une seule faux.

Passons des soldats aux chefs.

L'opinion générale prétend que le chef vainqueur est Alexandre.

Dans tous les portraits, dans tous les bustes, dans toutes les

médailles que nous possédons d'Alexandre, Alexandre est représenté

sans barbe, et le chef vainqueur a des favoris.

Alexandre portait, au dire de tous les biographes, la tête inclinée

vers l'épaule gauche, et le chef vainqueur a la tête inclinée sur

l'épaule droite.

Enfin il est connu qu'excepté à la bataille du Granique, Alexandre

combattait toujours sur Bucéphale, lequel était d'un tiers plus grand

que les autres chevaux et avait la tête qui ressemblait à une tête de

boeuf, ressemblance d'où lui venait son nom _bous kephalé_. Or, le

cheval du chef vainqueur est de taille ordinaire et n'a d'aucune façon

cette physionomie bovine que constatent les historiens.

L'opinion générale prétend que le chef vaincu est Darius.

Quinte-Curce dit que le char que montait Darius était tout

resplendissant de pierreries, que sur ce char il y avait deux figures

d'or massif hautes d'une coudée, lesquelles représentaient la Paix et

la Guerre, et qu'au milieu de ces deux figures, un aigle, également

d'or, ouvrait ses ailes et semblait prêt à s'envoler. Or, le char du

chef vaincu est un char fort élégant, mais sur lequel on ne retrouve

aucune trace ni de ces statues de la Paix et de la Guerre, ni de cet

aigle aux ailes déployées.

Quinte-Curce dit que Darius portait une tunique de pourpre lisérée de

blanc, et un manteau frangé d'or que réunissaient sur la poitrine du

roi deux éperviers qui semblaient se becqueter. En outre, Darius avait

une tiare bleue et blanche, son sceptre à la main et sa couronne sur

la tête. Ce furent cette couronne, ce sceptre et cette tiare, symboles

de sa dignité, que Darius jeta en fuyant, et qui tombèrent au pouvoir

d'Alexandre, qui le poursuivait. Or, le manteau du chef vaincu est

retenu par deux serpens et non par deux éperviers et sa tiare est

jaune et non pas bleue; enfin, il ne tient pas un sceptre à la main,

mais un arc.

Hérodote dit que les Perses étaient surtout gênés dans le combat par

les longues robes qui tombaient jusque sur leurs talons; or, le chef

vaincu, vêtu d'habits exactement taillés sur le même modèle que ceux

de ses soldats, porte une tunique qui ne dépasse pas les genoux.

Enfin Oelianus dit que Darius, voyant le combat perdu, monta sur une

jument que lui présenta son frère Artaxerce. Or, la monture qu'offre

à son roi le guerrier qui s'approche du char est un cheval et non une

jument[1]. Sur ce point, il ne peut pas y avoir de discussion.

[1] On se servait particulièrement de jumens pour fuir; car les

jumens allaient plus vite que les chevaux, attirées, qu'elles

étaient par le désir de retrouver leurs petits.

Or, l'opinion générale est donc parfaitement absurde.

Passons au second système.

«Il signor Francesco Avellino prétend que c'est la bataille du

Granique.»

Prouvons que ce n'est pas plus la bataille du Granique que ce n'est la

bataille d'Issus.

La bataille du Granique eut lieu dans les eaux et sur la rive même du

fleuve. Les Macédoniens, armés de lances, et Alexandre à leur tête, se

précipitèrent dans les flots, repoussèrent les Perses, qui voulaient

leur disputer le passage, et s'emparèrent de l'autre bord. Dans cette

lutte, Alexandre, qui donnait par sa témérité l'exemple du courage,

ayant rompu sa lance, demanda à Arêtès, général de sa cavalerie,

de lui prêter la sienne; puis, cette seconde lance rompue comme

la première, il en reprit une troisième des mains de Débatrius de

Corinthe. Ce fut alors que le fils de Philippe attaqua Mithridate,

gendre de Darius, qui poussait son cheval en avant des bataillons

persans, et l'ayant frappé dans le flanc d'un premier coup de lance

qui demeura sans effet, repoussé qu'il fut par sa cuirasse, lui

porta au visage un second coup dont il le renversa. Dans ce moment,

Alexandre était tellement acharné contre l'ennemi qu'il combattait,

qu'il ne vit point Rosacès qui levait une hache au dessus de sa tête,

et qu'il ne put parer le coup, qui ouvrit son casque et lui fit une

légère blessure au front. Mais en se sentant frappé, Alexandre se

retourna vers lui et lui traversa la poitrine d'un coup d'épée. Outre

cette blessure à la tête, Alexandre en avait une seconde que lui avait

faite le javelot de Mithridate, et par laquelle il perdait beaucoup de

sang. Enfin, Spiridate, qui s'était glissé jusqu'à la croupe de

son cheval, levait sa masse et lui en préparait une troisième,

probablement plus terrible que les deux autres, lorsque le bras qui

allait frapper fut abattu par Clitus. En ce moment, les Macédoniens

restés en arrière rejoignirent leur chef, et les Perses, ne pouvant

résister aux quarante guerriers d'élite qu'Alexandre appelait ses

compagnons, et à la phalange macédonienne, qui les suivait, prirent la

fuite, et, avec la victoire, abandonnèrent à Alexandre la possession

de l'Ionie, de la Carie, de la Phrygie et des autres portions de

l'Asie qui formaient auparavant la puissante monarchie des Lydiens.

Voilà la bataille du Granique telle qu'elle est racontée dans Diodore

de Sicile, dans Quinte-Curce et dans Plutarque.

Procédons par ordre.

La bataille du Granique conserva le nom du fleuve, parce qu'elle fut

livrée, comme nous l'avons dit, moitié dans l'eau, moitié sur le

rivage. Or, il n'y a pas dans la grande mosaïque trace du plus petit

ruisseau.

Le guerrier vaincu ne peut être Mithridate, puisque le premier coup

que lui porta Alexandre dans le flanc demeura sans effet, et que ce ne

fut que du second coup que le héros macédonien lui traversa le visage.

Or le cavalier moribond jouit, au contraire, d'un visage parfaitement

sain, mais éprouve le désagrément d'avoir le flanc percé de part en

part.

Au moment où Alexandre frappait Mithridate, Rosacès, comme nous

l'avons dit, s'apprêtait à le frapper lui-même. Or, dans la grande

mosaïque, le chef vainqueur est suivi de ses soldats, et parmi ces

soldats il n'y a pas plus de Rosacès que de Granique. D'ailleurs, dit

l'historien, le coup de hache s'amortit sur le casque d'Alexandre, et

le chef vainqueur est nu-tête.

Alexandre, si on se le rappelle, avait deux blessures: celle que lui

avait faite Rosacès et celle que lui avait faite Mithridate. Or,

le chef vainqueur est au contraire parfaitement invulnéré, et

l'on n'aperçoit aucune trace de sang sur ses habits. La cuirasse

d'Alexandre, raconte Diodore de Sicile, était ouverte en deux

endroits. Or, la cuirasse du chef vainqueur est parfaitement intacte.

Enfin, le même historien dit que le bouclier d'Alexandre, le même

bouclier qu'il avait enlevé au temple de Minerve, était marqué de

trois coups terribles qu'Alexandre avait reçus dans la mêlée. Or, le

chef vainqueur n'a pas même de bouclier.

Ce n'est donc pas la bataille du Granique.

Le corricolo · 第 46 / 61 题