La Rue des Tombeaux.
La première, la seule maison même, je crois, de la rue des Tombeaux
qui soit découverte, est celle de l'affranchi Arrius Diomède; vaste
tombeau elle-même, car, dans sa galerie souterraine, où l'on descend
par le jardin, on retrouva vingt squelettes.
Arrius Diomède ne démentait pas le proverbe: Riche comme un affranchi.
Sa maison est comme celle d'un millionnaire. A défaut de gravure,
essayons de faire comprendre par la description ce que c'était que la
maison d'un millionnaire romain.
Quand nous disons que celle-ci appartenait à Arrius Diomède, il
ne faut pas prendre à la lettre ce que nous disons: depuis qu'un
Florentin a fait contre moi un volume parce que j'avais écrit _Corso_
Donati au lieu de _Cocco_ dei Donati, et _Jacob_ de Pazzi au lieu de
_Jacques_ de Pazzi, je deviens méticuleux en diable en matière de
noms, et je mets plutôt deux points sur un _i_ que de n'en pas mettre
du tout.
Ce qui a fait donner à la belle villa que nous allons décrire
l'appellation sous laquelle elle est connue, c'est que le tombeau le
plus voisin d'elle est consacré à la famille de l'affranchi
Diomède. Cette fois, il n'y avait pas à s'y tromper, car il portait
l'inscription suivante:
M. ARRIUS. I. L. DIOMEDES
SIBI. SUIS. MEMORIÆ
MAGISTER. PAG. AUG. FELIC. SUB. URB.
Ce qui voulait dire: «Marcus Arrius Diomède, affranchi de Julia,
maître du bourg Augustus Félix, près de la ville, a élevé ce tombeau à
sa mémoire et à celle des siens.»
Or, après que la maison avait donné un nom au tombeau, le tombeau à
son tour en donna un à la maison.
Non seulement c'était une maison de la plus suprême élégance, et bâtie
à une des plus heureuses époques de l'art romain, c'est-à-dire sous
le règne d'Auguste; mais encore c'était un des plus grands édifices
particuliers de Pompeïa: deux étages restent debout; le troisième
manque.
On monte quelques degrés, puis on entre par une petite porte dans
une cour ouverte, environnée de quatorze colonnes: cette cour, comme
toutes les cours antiques, avait la forme d'un cloître; ces colonnes
soutenaient un toit dont l'inclinaison intérieure versait les eaux
dans un petit canal; aussi cette cour s'appelait-elle l'impluvium.
C'est en côtoyant cette cour et en se promenant à l'abri de ce toit,
lorsqu'ils n'étaient pas au forum ou lorsqu'il pleuvait, que les
Romains, ces éternels promeneurs, passaient leur vie. Les murs de ces
portiques étaient élégamment peints à fresque, ressemblance qu'ils
avaient de plus avec les cloîtres des riches couvent de Saint-Marc, à
Florence.
Cette cour faisait ordinairement le centre des maisons romaines;
toute les portes des différens appartemens, depuis celles des esclaves
jusqu'à celle du maître de la maison, s'ouvraient sous ces portiques.
Le patron, en s'y promenant, voyait à peu près tout ce qui se passait
chez lui.
Un petit jardin, qui devait être plein de fleurs, était au milieu
de cette cour, traversée par le canal dont nous avons parlé, lequel
recevait l'eau de pluie et la conduisait à deux citernes. Ces citernes
avaient des margelles de pierres volcaniques, et dans une de ces
pierres on retrouva la cannelure qui fixait la corde à l'aide de
laquelle on tirait l'eau. Tout ce qui ne devait pas être planté était
pavé avec des morceaux de mosaïque maintenus par un enduit de tuile
pilée. Au dehors et sous le portique était une niche contenant une
petite statue de Minerve.
A droite étaient les chambres pour les esclaves; au milieu de ces
chambres, il y avait un petit escalier qui conduisait à l'étage
supérieur. On retrouva dans cet étage, qui était probablement un
grenier, de la paille et de l'orge. A côté de l'escalier étaient les
amphores et une armoire; à gauche se trouvaient les bains. Les bains
faisaient chez les Romains la jouissance suprême de la vie intérieure.
Aussi, au contraire de chez nous, où l'on possède à grand'peine un
simple cabinet de toilette, les bains, dans une maison romaine,
occupaient-ils en général le sixième de l'appartement.
C'est que c'était une très grande affaire que de prendre un bain sous
le règne des douze Césars.
Chez nous, on se blottit dans une baignoire plus ou moins courte.
Heureux ceux qui ont de petites jambes ou de grandes baignoires!
Puis, après une demi-heure passée à se tourner et à se retourner pour
éviter les crampes, on sonne, on s'essuie avec du linge froid ou
brûlant, on se rhabille et l'on sort.
Chez les Romains, c'était tout autre chose. Voyez plutôt les bains de
l'affranchi Arrius Diomède.
Il y avait d'abord une première chambre. Dans cette première chambre,
on trouva un bassin pour le bain froid. Ce bassin était entouré d'un
joli petit portique avec des colonnes octogones, au fond duquel était
un fourneau; sur ce fourneau étaient un chaudron et une poêle à deux
anses encore noircis par la fumée, un gril de fer, plusieurs pots de
terre et une casserole.
Il paraît que, comme nous, les Romains se faisaient quelquefois servir
à déjeûner dans leurs bains froids.
Il y avait ensuite une seconde chambre: c'était celle où ceux qui
voulaient prendre les bains chauds se déshabillaient; on l'appelait
_apodyterium_. Puis il y avait une troisième chambre: c'était celle où
étaient à la fois le bain chaud et la fournaise. La fournaise était
une construction de brique pareille à un poêle; seulement sa forme
était longue au lieu d'être élevée. Trois vases de cuivre contenaient
de l'eau portée à des degrés différens: l'eau froide, l'eau tiède et
l'eau chaude. Des tuyaux de plomb, qui servaient de conducteurs à
cette eau, s'ouvraient par des robinets à peu près pareils aux nôtres,
et permettaient au baigneur de hausser ou diminuer la température de
son bain.
Alors on quittait le rez-de-chaussée et l'on montait au premier étage.
Là, exactement au dessus de l'autre, se trouvait une petite chambre
que l'on appelait l'étuve. On y pénétrait après avoir traversé une
autre chambre, où l'on déposait les vêtemens dont on s'était couvert
pour monter du rez-de-chaussée au premier étage. De cette première
chambre, on traversait le tepidarium, où l'on ne s'arrêtait qu'au
retour, et l'on entrait dans l'étuve. C'est dans cette étuve, située,
comme nous l'avons dit, au dessus de la fournaise, qu'on prenait le
bain de vapeur.
Une fenêtre s'ouvrant sur la petite cour servait à donner de l'air au
baigneur quand il était sur le point d'étouffer. Une lampe était
posée dans une niche qui donnait à la fois dans l'étuve et dans le
tepidarium, et qui, lorsqu'on voulait prendre des bains le soir,
éclairait les deux appartemens.
Aujourd'hui que les bains russes sont à la mode, il est inutile de
décrire cette douleur graduée dont les anciens s'étaient fait une
jouissance. Lorsqu'ils avaient passé dans l'étuve le temps qu'ils
voulaient consacrer à fondre, ils repassaient dans le tepidarium. Là,
un esclave attendait le baigneur; il tenait d'une main une fiole et
de l'autre un frottoir. Le frottoir était composé de petites lames
d'ivoire, d'argent ou d'or, pareilles, moins les dents, à celles d'une
étrille, et s'appelait _strigilis_. La petite fiole contenait une
huile parfumée et se nommait _guttum_. D'abord, l'esclave grattait le
baigneur avec le strigilis, puis il inclinait au dessus de sa tête et
de ses épaules le guttum, en laissait tomber quelques gouttes d'huile
odorante qu'il lui étendait par tout le corps avec la main. Le
tepidarium, comme l'étuve, avait une fenêtre; mais cette fenêtre
l'emporte fort en célébrité sur la fenêtre sa voisine. Cela tient à ce
que, dans ses châssis de bois réduits en cendre, on retrouva quatre
carreaux de vitre.
Or, au moment où on les retrouva, un savant italien venait de prouver,
dans un ouvrage en quatre volumes in-quarto, que les anciens ne
connaissaient pas le verre.
Le libraire qui avait imprimé l'ouvrage fut ruiné, mais l'auteur n'en
resta pas moins un savantissime.
Outre cette fenêtre, on retrouva dans le tepidarium des siéges en
bois, et à terre, à côté de l'un d'eux, le fond d'un panier.
De cette chambre, où se terminait l'opération du bain, on repassait
dans l'apodyterium, où l'on se rhabillait avec les vêtemens que les
esclaves avaient montés, et tout était fini.
L'empereur Commode prenait par jour sept bains dans le genre de
celui-ci. Il devait lui rester, comme on le voit, pour les soins de
son empire, encore moins de temps qu'il n'en restait à Orosmane,
lequel, s'il faut en croire M. de Voltaire, n'y donnait cependant
qu'une heure.
Des bains nous passâmes dans une espèce de dépense attenante aux
chambres à coucher. Dans cette dépense, on trouva à terre, et au pied
d'une table de marbre soutenue par la statue d'une jeune prêtresse,
plusieurs vases de cuisine.
Dans les chambres à coucher, on ne retrouva rien que des peintures
encore fraîche, des mosaïques et des marbres. Au reste, toutes ces
chambres à coucher, éclairées par la porte seulement, étaient petites
et devaient être fort peu confortables.
Au milieu de ces chambres était une salle à manger, bâtie en forme
d'hémicycle, et dans laquelle on voit encore la place de la table. On
y retrouva des vases de terre et de bronze, des moules à pâtisserie
de la forme des nôtres, deux petits trépieds destinés à soutenir les
lampes quand on dînait ou soupait à la lumière; deux petits bassins à
laver les mains; deux candélabres, dont l'un avait la forme d'un tronc
d'arbre; deux couteaux avec des manches d'os; enfin, des anneaux
avec de petites plaques pour les armoires. Tout autour des murailles
étaient peintes des fresques représentant des poissons de toute forme
et de toute couleur, lesquelles, outre la porte, étaient éclairées par
trois fenêtres donnant sur la campagne, et s'ouvrant à l'orient et au
midi.
Dans l'autre face du portique s'ouvrait l'_exedra_, ou le salon de
réception. Quelques cabinets aboutissaient à ce salon; dans l'un d'eux
on retrouva une table ronde en marbre blanc, ornée de deux têtes
de tigre, dont chacune faisait jaillir l'eau par sa bouche; des
médaillons de marbre représentant Vulcain près de son enclume; une
femme ailée, tenant d'une main un papillon et de l'autre un flambeau
qu'elle approche d'un autel, auquel elle va mettre le feu; un Hercule
appuyé sur sa massue avec une peau de lion, un carquois et des
flèches; des faunes avec un vase et un thyrse dans les mains; cinq
petits masques troués à la place des yeux et de la bouche; enfin un
lièvre qui grignote des fruits.
Puis, des étages supérieurs étaient tombés, dans ce salon et dans les
cabinets voisins, des vases d'argent sculptés, un vase de cuisine en
bronze, des pièces de monnaie, dont une était de Naples antique,
c'est à-dire avait déjà près de cinq cents ans à cette époque; enfin,
différens morceaux d'ivoire détachés d'une petite statue qu'ils
recouvraient, et qui servaient d'ornement à un meuble.
De l'exedra on passe sur une terrasse; cette terrasse dominait le
quartier des esclaves. Dans ce quartier on trouva une bouteille
suspendue à un clou, des vases de terre cuite, une lampe, quatre
bêches et un râteau de fer; un couteau à manche d'os, des vases de
verre et des monnaies de bronze: c'était l'ameublement et la richesse
de la pauvre petite colonie.
Près d'une porte étaient un squelette d'homme et un squelette de
brebis: la brebis avait encore sa clochette.
Outre les pièces que nous avons décrites, il y avait encore un
appartement d'été; on descendait dans cet appartement par un petit
escalier; les pièces en étaient voûtées, ornées de fresques et pavées
en mosaïque. Les peintures qui couvraient les murailles de la plus
grande de ces pièces représentaient une Uranie, une Melpomène, une
Minerve, un pédagogue assis, tenant un bâton à la main et ayant un
coffre plein de papyrus à ses pieds; des génies et des bacchantes qui
dansent en pinçant de la sambuca, ce qui fit croire que cette chambre
était une bibliothèque. Un reste de tapis en couvrait le pavé.
De cette chambre, et en traversant le jardin, on descend dans une
galerie souterraine; c'est dans celle galerie que s'étaient réfugiés
les habitans de la maison. On y retrouva vingt squelettes appuyés au
mur: deux de ces squelettes appartenaient à des enfans; un troisième
était, selon toute probabilité, celui de la maîtresse de la maison,
car on lui trouva au bras deux bracelets et aux doigts quatre anneaux.
Tous avaient été étouffés par la cendre; et comme à cette cendre
avaient succédé des torrens d'eau, elle avait été changée en un limon
qui s'était séché lentement, enveloppant les cadavres comme un moule.
Aussi, lorsqu'on les trouva, ces cadavres étaient-ils parfaitement
conservés; mais à peine les toucha-t-on du bout du doigt qu'ils
tombèrent réduits en poudre, et ne laissèrent debout que leurs
ossemens. Le limon qui les emboîtait demeura plus solide, et l'on
conserve au musée de Naples un fragment de cette terre dans lequel est
empreint un magnifique sein de femme à la surface duquel on distingue
les plis d'une robe de mousseline. Un second fragment garde le moule
de deux épaules; un troisième, le contour d'un bras; tout cela jeune
et arrondi, tout cela magnifique de forme.
En outre, on trouva à terre deux colliers d'or, dont l'un est orné de
neuf plaques d'émeraudes, et dont l'autre portait une chaînette au
bout de laquelle pendaient deux feuilles de pampre; deux anneaux
d'argent, une grosse épingle, un candélabre dont le pied était formé
par trois jambes d'homme, un paquet de clés, deux améthystes, sur
l'une desquelles était gravée une Vénus Anadyomène, dans la même pose
que la Vénus de Médicis; enfin trente-une pièces de monnaie presque
toutes consulaires et quarante-quatre autres presque toutes
impériales, parmi lesquelles étaient plusieurs Galba et plusieurs
Vespasien.
Mais dans cette galerie funèbre n'étaient point renfermés tous les
cadavres. Un autre squelette fut retrouvé près de la porte qui donnait
du côté de la mer; celui-là, sans doute, était le squelette du maître
de la maison, car il tenait dans une main une clé et dans l'autre
une bague et un rouleau de dix pièces d'or à l'effigie de Néron et
d'Agrippine, de Vitellius, de Vespasien et de Titus, quatre-vingt-huit
pièces d'argent impériales et consulaires au nombre desquelles étaient
un Marc-Antoine et une Cléopâtre, et enfin quelques sous en bronze à
l'effigie d'Auguste et de Claude. A quelques pas du cadavre de cet
homme, on trouva encore deux autres squelettes auprès desquels étaient
cinq médailles de bronze; puis, hors de la porte et en s'avançant vers
la mer, neuf autres squelettes encore, appartenant probablement à la
famille d'Arrius Diomède. On sait que les anciens entendaient par
famille cette innombrable troupe d'esclaves et de chiens attachée à
toute riche maison.
Aux angles de ces appartemens inférieurs étaient deux cabinets, dans
l'un desquels on trouva un squelette ayant au poignet un bracelet de
bronze, au doigt un anneau d'argent, à la main une faucille de fer.
Près de ces cabinets étaient deux enclos, qui, selon toute apparence,
avaient été recouverts d'un treillage garni de vigne et qui devait
servir de jeu de boules. Enfin, hors de la maison et s'étendant du
côté de la mer, on retrouva un champ labouré à sillons, près duquel
était une aire pour battre le blé.
Une vaste enceinte séparait du côté opposé la maison de la rue; elle
était entourée d'un mur solide, appuyé à un terre-plain percé de
tuyaux. Cette enceinte était le cimetière des esclaves. En la
fouillant, on y trouva une grande quantité d'os humains, et les
coquilles des limaçons qu'on avait l'habitude de manger aux repas
mortuaires.
Quant au tombeau préparé par le maître de la maison pour lui et les
siens, et dans lequel reposaient son frère aîné et Arria, sa huitième
fille, nous avons déjà dit qu'il s'élevait sur la rue, et que cette
demeure des morts rivalisait d'élégance et de richesse avec la demeure
des vivans.
Parmi ces tombeaux qui bordent les deux côtés de la voie consulaire,
les plus remarquables après celui de la famille Diomède sont les
tombeaux des deux Tyché, et le cénotaphe de Calventius.
Le premier que l'on rencontre est celui de Nevoleïa Tyché, découvert
en 1813. C'est un large piédestal formé par cinq rangs de longues
pierres volcaniques que surmontent deux degrés soutenant un autel de
marbre. Sur cet autel est placé le buste de Nevoleïa. Au dessous du
buste on lit une inscription latine de laquelle nous nous contentons
de donner une traduction: «Nevoleïa Tyché, affranchie de Julie,
à elle-même, et à Caïus Munatius Faustus Augustal qui, avec le
consentement du peuple, reçut des décurions le bisellium pour ses
mérites.--Nevoleïa Tyché, de son vivant, a élevé ce monument à ses
affranchis et affranchies et à ceux de Caïus Munatius Faustus.»
Ce tombeau est orné de trois bas-reliefs, tous trois assez curieux.
Le premier qui s'offre à la vue du côté de Naples est un navire qui
entre dans le port. De petits génie en carguent les voiles; un homme
est au gouvernail: la tête de Minerve orne la proue.
Dans un pays où, comme du temps de Figaro, on ne peut écrire sur rien
qui touche au gouvernement, à la politique, à l'administration, à la
littérature, ni à quelque chose que ce soit, on comprend combien l'on
a écrit de volumes sur cette sculpture. Cette sculpture, c'était une
bonne fortune. Les savans n'auraient donné pour rien au monde cette
sculpture, c'était leur pain quotidien. Il a peut-être paru cinquante
volumes sur cette bienheureuse sculpture. Dieu fasse paix à ceux qui
les ont écrits! Dieu fasse miséricorde à ceux qui les ont lus!
Les uns y ont vu une allégorie, les autres une réalité.
Ceux qui ont vu une allégorie se sont extasiés sur la pensée qu'elle
représentait. Le navire de la Vie, conduit par la Sagesse, touche au
port de la Tombe, après avoir traversé les écueils des Passions.
Ceux-là se sont appuyés sur un passage de Pope, qui est venu seize
siècles plus tard; mais cela ne fait rien: les grandes vérités sont de
tous les temps.
Le passage disait: «Nous faisons voile de différentes manières sur
le vaste océan de la vie. La Raison est la carte; la Passion est le
vent.» Cela rappelle de la science rétrospective.
Ceux qui y ont vu une réalité ont dit tout bonnement que, comme
Munatius exerçait le commerce maritime, ce bas-relief n'était rien
autre chose que le prospectus posthume de sa profession. Ceux-ci se
sont appuyés sur ce passage de Pétrone, où Trimalcyon, qui était
marchand, dit à Albine: «Je te prie aussi que les navires que tu
sculpteras sur mon tombeau aillent à pleines voiles, et que je sois
assis au tribunal avec ma toge, avec cinq anneaux d'or et avec un
sac rempli d'argent pour le jeter au peuple.» Ceci est de la science
prospective; que les savans me permettent de risquer le mot.
On comprend que la question était grave. Aussi la lutte, commencée
en 1813, existait-elle encore en 1815, plus acharnée que jamais.
Positivistes et allégoristes en appelaient à toutes les académies
italiennes, depuis celle de Naples jusqu'à celle de Saint-Marin. L'un
d'eux, plus exaspéré que les autres, allait partir pour Paris afin de
soumettre cette énigme à l'Institut. Il était venu, trois jours
avant son départ, me proposer sérieusement de faire en français la
traduction des deux volumes qu'il avait écrits sur cette question
européenne. Je mis ce monsieur à la porte.
Le bas-relief opposé, c'est-à-dire celui qui regarde Pompeïa,
représente le bisellium dont il est question dans l'épitaphe. Vous ne
savez peut-être pas ce que c'est que le bisellium; je vais vous le
dire. Depuis que j'habite l'Italie, je deviens savant à mon tour.
Pardonnez-moi mes offenses comme je les pardonne à ceux qui m'ont
offensé.
Le bisellium, dont la forme serait encore inconnue sans le précieux
bas-relief que nous a conservé la tombe de Nevoleïa, est un banc
oblong garni d'un coussin, orné de franges, avec un tabouret au
dessous. Le citoyen qui avait eu le bonheur d'obtenir le bisellium
avait le droit de s'asseoir tout seul dans les assemblées publiques
sur ce siége où cependant on pouvait tenir à deux. Ces honneurs du
bisellium étaient fort enviés des Pompéïens, qui, à ce qu'il paraît,
aimaient par dessus toute chose à avoir les coudées franches. Cela
ressemblait beaucoup aux gens vertueux de Saint-Just, à qui le jeune
conventionnel voulait qu'on accordât le privilége de se promener le
dimanche avec un habit gris-perle et un bouquet de roses au côté.
Quant au bas-relief du milieu, c'est-à-dire quant à celui qui donne
sur la rue, il représente le sacrifice qui eut lieu aux funérailles
mêmes de Munatius Faustus. Un jeune prêtre pose l'urne sur l'autel,
tandis qu'un enfant l'assiste. A droite sont les décurions, les
officiers du municipium et les _sexviri augustales_, dont Munatius
avait l'honneur de faire partie, et qui viennent rendre leurs derniers
devoirs à leur collègue. A gauche, un groupe d'hommes et de femmes
s'avance vers l'autel et présente des offrandes. Parmi ces dernières,
une jeune fille se renverse accablée de douleur. Les savans, de
leur autorité privée, ont décidé que ce personnage était Nevoleïa
elle-même. Je n'ai absolument rien à dire contre cette opinion.
Après avoir fait le tour de ce magnifique tombeau, et tandis que Jadin
en faisait un croquis, je descendis dans le colombarium. C'était une
petite chambre de six ou huit pieds carrés; une niche pratiquée dans
la muraille contenait une grande urne d'argile, pleine de cendres et
d'os. Les mêmes savans ont décidé que c'étaient les restes de Nevoleïa
et de Munatius, sentimentalement réunis les uns aux autres pour
l'éternité. D'autres urnes contenaient d'autres ossemens, et de plus
les pièces de monnaie destinées à Caron. L'Académie de Naples s'occupe
à décider en ce moment si ce n'est pas de cette coutume antique que
vient l'habitude de payer un sou en traversant le pont des Arts.
En outre, on trouva sur le sol trois vases de terre renfermés dans
trois vases de plomb; un de ces vases contenait de l'eau; les autres,
de l'eau, du vin et de l'huile sur laquelle surnageaient des ossemens.
Au fond, il y avait un précipité de cendres et de substances animales.
C'étaient les restes des libations et des essences qu'on répandait
d'ordinaire sur les reliques des morts, lorsqu'on les déposait dans le
sépulcre après les avoir recueillis du bûcher.
Le sépulcre de la seconde Tyché n'était pas moins curieux que celui de
la première. C'est un cénotaphe de la même forme à peu près que celui
que nous venons de décrire, surmonté par un cyppe que couronne une
tête humaine vue de face, portant des cheveux réunis en tresses
et noués derrière le cou. Sur cette tête est gravée l'inscription
suivante qui a donné force tablature aux savans, et qui cependant me
paraît on ne peut plus simple:
JUNONI
TYCHES JULIÆ
AUGUSTAE VENER.
On voit que les anciens, sous le rapport de la courtisanerie, étaient
encore plus avancés que nous. Tout titre qui les rapprochait des
princes les honorait, quel que fût ce titre. Ouvrez Tacite, et vous
verrez que Pétrone remplissait glorieusement près de Néron l'emploi
que Tyché avait accepté près de Julie. Bref, après avoir gagné
sa retraite, Tyché se retira à Pompeïa, où probablement elle fit
pénitence pour sa vie passée, puisqu'en mourant elle se recommandait à
Junon, la plus rogue de toutes les déesses. Il est vrai que les savans
expliquent cette anomalie, en disant que les divinités protectrices
des femmes s'appelaient _junons_, et celles des hommes _génies_; mais
alors il me semble qu'il y aurait un pluriel au lieu d'un singulier,
et qu'on lirait sur l'épitaphe _Junonibus_ et non _Junoni_. Je soumets
cette observation à MM. les archéologues avec toute l'humilité d'un
néophyte.
Le tombeau de Calventius, découvert en 1813, est, comme celui des deux
Tychés, du beau temps de l'architecture romaine. Aussi, comme pour le
défendre des injures des passans, est-il environné de murailles sans
ouverture. Sa matière est de marbre blanc, ses ornemens sont d'un beau
style, et il se termine par deux enroulemens de palmes avec des têtes
de béliers. C'était, comme Munatius Faustus, un augustal; comme
Munatius Faustus, il jouissait des honneurs du bisellium.
Voici son épitaphe:
«A Caïus Calventius Quietus Augustal. L'honneur du bisellium lui a
été décerné par le décret des décurions, et avec le consentement du
peuple, à cause de sa magnificence.»
Le cénotaphe de Calventius est massif, c'est-à-dire que c'est un
tombeau honorifique. Le mur qui l'entoure et le protége avait fait
croire qu'en pénétrant dans l'intérieur, on y trouverait quelque
trésor caché. En conséquence, on brisa le monument du côté qui regarde
l'ouest. Mais alors on s'aperçut que l'on venait de commettre un
sacrilége inutile.
Deux couronnes de chêne indiquent qu'à l'honneur du bisellium
Calventius joignait l'honneur plus insigne encore d'avoir reçu la
couronne civique.
Outre les quatre tombeaux que nous venons de décrire, il y en a une
soixantaine d'autres devant lesquels nous nous contentons de faire
passer le lecteur, comme Ruy Gomez de Sylva fait passer Charles-Quint
devant une partie de ses aïeux. Seulement, nous le prévenons, comme le
fait le respectable tuteur de dona Sol, que nous en passons, et des
meilleurs, afin d'arriver plus vite à la porte de Pompeïa.