Une visite à Herculanum et à Pompeïa.
Un des malheurs auxquels est exposée cette classe de voyageurs que
Sterne désigne sous le nom de voyageurs curieux, c'est qu'en général
on ne peut être transporté sans transition d'un lieu à un autre. Si
l'on avait la faculté de bondir de Paris à Florence, de Florence à
Venise, de Venise à Naples, ou de fermer au moins les yeux tout le
long de la route, l'Italie présenterait des sensations tranchées,
inouïes, ineffaçables; mais au lieu de cela, malgré la rapidité des
malles-postes, malgré l'agilité des bateaux à vapeur, il faut
bien traverser un paysage, il faut bien aborder dans un port; les
préparations détruisent alors les sensations. Marseille révèle Naples;
la Maison-Carrée et le pont du Gard dénoncent le Panthéon et le
Colisée. Toute impression perd alors son inattendu, et par conséquent
sa force.
Ainsi est-il de Pompeïa: on commence par visiter le musée de Naples,
on s'appesantit sur toutes ces merveilles d'art ou de forme retrouvées
depuis deux cents ans que durent les fouilles; bronzes et peintures,
on se fait raconter l'histoire de chaque chose, comment et quand elle
a été retrouvée, à quel usage elle servait, en quel lieu elle était
placée; puis, lorsqu'on s'est bien blasé sur les bijoux, vient le tour
de l'écrin.
Nous évitâmes ce premier piége, mais nous ne pûmes en faire autant
d'un second: échappés aux Studi, nous retombâmes dans Herculanum.
Herculanum et Pompeïa périrent dans la même catastrophe, et cependant
d'une façon toute différente. Herculanum fut enveloppée, étreinte, et
enfin recouverte par la lave, sur la route de laquelle elle se trouva;
Pompeïa, plus éloignée, fut ensevelie sous cette pluie de cendres et
de pierres ponces que raconte Pline le jeune, et dont fut victime
Pline l'ancien. Il en résulte qu'à Herculanum tout ce qui pouvait
subir l'action du feu fut dévoré par le feu; que le fer, le bronze et
l'argent résistèrent seuls; tandis qu'à Pompeïa, au contraire, tout
fut garanti, conservé, entretenu, si on peut le dire, par cette molle
couche de cendres dont le volcan avait recouvert la ville, on pourrait
presque le croire, dans un simple but d'art et d'archéologie, afin de
conserver aux siècles à venir un vivant échantillon de ce qu'était une
ville romaine pendant la première année du règne de Titus.
Au moment où l'on retrouva Herculanum et Pompeïa, elles étaient à peu
près aussi perdues que le sont aujourd'hui Stabie, Oplonte et Rétine.
Pour Herculanum, la chose n'était pas étonnante: il fallait presque un
miracle pour la retrouver; Herculanum dormait au fond d'une tombe
de lave profonde de cinquante ou soixante pieds. La pauvre ville
d'Hercule semblait bien morte et ensevelie à tout jamais. Mais il n'en
était point ainsi de Pompeïa.
Pompeïa n'était point morte, Pompeïa n'était point ensevelie, Pompeia
semblait dormir. Seulement ce qu'on prenait pour le drap de sa couche
était le linceul de son tombeau. Pompeïa, couverte seulement à la
hauteur de quinze ou vingt pieds, élançait hors de la cendre, qui
n'avait pu la couvrir entièrement, les chapiteaux de ses colonnes, les
extrémités de ses portiques, les toits de ses maisons; Pompeïa enfin
demandait incessamment secours, et criait jour et nuit du fond de ton
sépulcre, où elle n'était ensevelie qu'à moitié: «Fouillez! je suis
là!» Il y a plus: quelques uns prétendent que cette éruption dont
parle Pline ne fut pas celle qui détruisit Pompeïa. Selon Ignarra et
Laporte-Dutheil, Pompeïa, à moitié ensevelie, aurait pour cette
fois secoué sa couche de sable, et, l'écartant, comme la Ginevra de
Florence, serait reparue à la lueur du jour, son voile mortuaire à la
main et réclamant son nom trop tôt rayé de la liste des villes; si
bien que, selon eux, la ville ressuscitée aurait encore vécu jusqu'en
l'an 471, époque à laquelle le tremblement de terre décrit par
Marcellin l'aurait définitivement engloutie. Ceux-ci se fondent sur
ce que Pompeïa se trouve encore indiquée sur la carte de Peutinger,
qui est postérieure au règne de Constantin, et ne disparaît
entièrement de la surface du sol que dans l'itinéraire d'Antonin.
Rien de plus possible, au bout du compte; et nous ne sommes pas
disposé à chicaner Pompeïa sur quatre siècles de plus ou de moins.
Mais cependant il y a un fait incontestable qui s'oppose à la
reconnaissance pleine et entière de cette résurrection: c'est
qu'aucune monnaie de cuivre, d'argent ou d'or n'a été retrouvée, à
Pompeïa, postérieure à l'an 79, quoique incontestablement encore
les empereurs aient continué à faire frapper monnaie, cette haute
prérogative du rang suprême à laquelle les souverains tiennent tant.
Or, supposez Saint-Cloud enseveli à notre époque et exhumé dans deux
mille ans: je suis convaincu qu'on retrouverait dans les fouilles de
Saint-Cloud infiniment plus de pièces de cinq, de vingt et de quarante
francs à l'effigie de Napoléon, de Louis XVIII, de Charles X et de
Louis-Philippe, que de sous parisis et de deniers d'or et d'argent au
millésime du quatorzième siècle.
Ce qui est probable, c'est que la cendre, en engloutissant la ville
tout entière, avait laissé échapper les trois quarts de la population;
que cette population, soit dans l'espoir de mettre à découvert un
jour ses anciennes demeures, soit par cet amour du sol si fortement
enraciné dans le coeur les habitans de là Campanie, n'aura pas voulu
s'éloigner de l'emplacement qu'elle avait déjà habité; qu'elle aura
élevé un village près de la ville; que le nouveau bourg aura pris le
nom de l'ancienne cité, et que les géographes, en retrouvant ce nom
sur la carte de Peutinger, auront pris la fille pour la mère, et
auront confondu la tombe avec le berceau.
Cela est si vrai que l'on retrouva entre Bosco-Real et Bosco-Trecase
cette nouvelle Pompeïa, laquelle gardait aussi des bronzes magnifiques
et des statues du meilleur temps, vieux débris arrachés sans doute à
son ancienne splendeur. Mais les maisons qui renfermaient ces bronzes
et ces statues étaient, comme architecture et comme peinture, d'une
époque de décadence tellement en désaccord avec les chefs-d'oeuvre de
l'art, qu'on peut croire qu'il y avait plusieurs siècles de différence
entre les uns et les autres. Cependant, il faut le dire, la
distribution intérieure des appartemens était absolument la même,
quoique, selon toute probabilité, cette seconde Pompeïa eût été
engloutie quatre siècles après l'ancienne.
Ainsi, comme nous le disions, la renommée de la ville grecque a
long-temps survécu à elle-même pour s'éteindre juste au moment où elle
allait reparaître plus brillante que jamais.
D'abord un grand nombre des habitans de Pompeïa retournèrent, la hache
et la pioche à la main, fouiller plus d'une fois cette vaste tombe où
était restée enfouie la plus grande partie de leurs richesses. Les
antiquaires appellent cela une profanation; il est évident qu'ils
ne se seraient pas entendus sur le mot avec les anciens habitans de
Pompeïa.
Alexandre Sévère fit fouiller Pompeïa; il en tira une grande quantité
de marbres, de colonnes et de statues d'un très beau travail, qu'il
employa dans les constructions nouvelles qu'il faisait faire à Rome,
et parmi lesquelles on les reconnaît comme on reconnaîtrait un
fragment de la renaissance au milieu de l'architecture napoléonienne.
Puis vint le flot de la barbarie, qui, comme une nouvelle lave,
couvrit non seulement les villes mortes, mais encore les villes
vivantes. Que devinrent alors Pompeïa et le village qu'elle tenait par
la main comme une mère tient son enfant? Il n'en est plus question,
nul ne sait plus rien. Sans doute tout ce qui dépassait cette couche
de cendres qui montait, comme nous l'avons dit, plus haut que
le premier étage fut abattu. Chapiteaux, frontons, terrasses se
nivelèrent. Quelque temps encore les ruines indiquèrent la place des
tombeaux, puis les ruines elles-mêmes devinrent de la poudre; la
poussière se mêla à la poussière; quelques maigres gazons, quelques
arbres rares poussèrent sur cette terre stérile, et tout fut dit:
Pompeïa avait disparu; on chercha vainement où avait été Pompeïa.
Pompeïa avait été oubliée!
Dix siècles se passèrent.
Un jour, c'était en 1592, l'architecte Dominique Fontana fut appelé
par Mutius Cuttavilla, comte de Sarno. Il s'agissait de creuser un
aqueduc pour porter de l'eau à la Torre. Fontana se mit à l'oeuvre; et
comme la ligne qu'il avait tracée traversait tout le plan de Pompeïa,
ses ouvriers allèrent bientôt se heurter contre des fondations de
maisons, des bases de colonnes et des degrés de temples. On vint
prévenir l'architecte de ce qui se passait ainsi sous terre; il
descendit dans les fouilles, une torche à la main; reconnut des
marbres, des bronzes, des peintures; traversa des rues, des théâtres,
des portiques; puis, stupéfait de ce qu'il avait vu dans cette
nécropole, remonta pour demander au duc de Sarno ce qu'il devait
faire. Le comte lui répondit qu'il devait continuer son aqueduc.
Fontana n'était pas assez riche pour entretenir des fouilles à ses
frais: il se contenta donc, en artiste pieux qu'il était, de continuer
les excavations en réparant à mesure ce qu'il était forcé de détruire;
il passa ainsi sous le temple d'Isis sans le renverser, et aujourd'hui
encore on peut suivre sa marche par les soupiraux du canal qu'il
traça.
Pendant ce temps Herculanum dormait, plus tranquille que sa soeur en
infortune, car sa tombe à elle était plus sûre et plus profonde;
mais, comme si une loi de ce monde était qu'il n'y aura pas de repos
éternel, même pour les morts, l'heure de sa résurrection sonna avant
même qu'eut sonné celle de Pompeïa.
Ce fut un prince d'Elbeuf, de la maison de Lorraine, qui comprit le
premier quel était le trésor que seize siècles avaient dédaigneusement
foulé aux pieds. Marié à une fille du prince de Salsa, et désirant
embellir une maison de campagne qu'il avait achetée aux environs de
Portici, il commença d'acheter aux paysans des environs tous les
fragmens d'antiquités qu'ils lui apportèrent. D'abord il prit tout ce
qu'on lui apporta; puis, comme avec l'abondance son goût devint plus
difficile, il exigea que les choses eussent une certaine valeur pour
en faire l'acquisition. Enfin, voyant qu'on lui apportait chaque jour
de nouvelles richesses, il résolut de remonter lui-même à cette source
et fit venir un architecte. L'architecte demanda des renseignemens aux
paysans, reconnut des localités, et prit si bien ses mesures que dès
sa première fouille, exécutée vers l'an 1720, on retrouva deux
statues d'Hercule, on découvrit un temple circulaire, soutenu
par quarante-huit colonnes d'albâtre, vingt-quatre extérieures,
vingt-quatre intérieures; et enfin on mit au jour sept nouvelles
statues grecques, que le libéral prince d'Elbeuf donna en pur don au
prince Eugène de Savoie.
Mais, comme on le comprend, la chose fit grand bruit: on exagéra
encore les merveilles de la ville souterraine; le gouvernement
intervint et ordonna au prince d'Elbeuf d'interrompre ses excavations.
Les fouilles restèrent quelque temps suspendues.
Enfin, le jeune prince des Asturies, don Carlos, monta sur le trône de
Naples sous le nom de Charles III, fit bâtir le Palais de Portici, et,
achetant la maison du prince d'Elbeuf avec tout ce qu'elle contenait,
reprit les fouilles et les fit continuer jusqu'à quatre-vingts pieds
de profondeur. Ce ne fut plus alors un monument solitaire ou un temple
isolé que l'on rencontra: ce fut une ville tout entière disparue sous
la lave, gisante entre Portici et Resina, et que sa position d'abord,
puis des inscriptions, les unes grecques, les autres latines, firent
reconnaître pour l'ancienne ville d'Herculanum.
Mais l'extraction de cette cité n'était point facile; la cité était
emboîtée dans son moule de lave; il fallait briser le bronze pour
arriver à la pierre; on s'aperçut bientôt des frais énormes que
nécessitait ce travail inconnu, et après quelques années on y renonça.
Ces quelques années avaient cependant produit des trésors.
Il faut dire aussi que l'attention fut tout à coup détournée
d'Herculanum et se reporta sur Pompeïa. Déjà, vers la fin du siècle
précédent, on avait trouvé dans des ruines, sur les bords du fleuve
Sarno, un trépied et un petit Priape en bronze; puis d'autres objets
précieux avaient été le résultat d'une fouille particulière faite en
1689, à environ un mille de la mer, sur le flanc oriental du Vésuve;
enfin, en 1748, des paysans creusent un fossé, quelque chose leur
résiste; ils redoublent d'efforts, découvrent des monumens, des
maisons, des statues; la ville ensevelie revoit le jour, la cité
perdue est retrouvée; Pompeïa sort de son tombeau, morte il est vrai,
mais belle encore, comme au jour où elle y est descendue. Jusqu'à
cette heure on a évoqué l'ombre des hommes: de ce moment on va évoquer
le spectre d'une ville. L'antiquité, racontée par les historiens,
chantée par les poètes, rêvée par les savans, a pris tout à coup un
corps: le passé se fait visible pour l'avenir.
Malheureusement, comme nous l'avons dit, une sensation peut être
détruite, du moins en partie, par la progression. Ainsi est-il
généralement de Pompeïa, qui, pour son malheur, a Herculanum sur son
chemin. En effet, Herculanum, au lieu d'irriter la curiosité, la
fatigue: on descend dans les fouilles d'Herculanum comme dans une
mine, par une espèce de puits: ensuite viennent des corridors
souterrains où l'on ne pénètre qu'avec des torches; corridors noircis
par la fumée, qui de temps en temps laissent entrevoir, comme par la
déchirure d'un voile, le coin d'une maison, le péristyle d'un temple,
les degrés d'un théâtre; tout cela incomplet, mutilé, sombre, sans
suite, sans ensemble, et par conséquent sans effet. Aussi, au bout
d'une heure passée dans ces souterrains, le plus terrible antiquaire,
l'archéologue le plus obstiné, le plus infatigable curieux,
n'éprouvent-ils qu'un besoin, celui de respirer l'air du ciel, ne
ressentent-ils qu'un désir, celui de revoir la clarté du jour. Ce fut
ce qui nous arriva.
Nous nous remîmes en route après avoir visité cette momie de ville,
et nous reprîmes la route qui conduit de Naples à Salerne. A une
demi-lieue de la tour de l'Annonciation, une route s'offrit tracée sur
le sable, s'enfonçant vers la gauche, et présentant à son entrée un
poteau avec cette inscription: _Via di Pompei_. Nous la prîmes, et au
bout d'une demi-heure de marche nous rencontrâmes une barrière qui
s'ouvrit devant nous, et nous nous trouvâmes à cent pas de la maison
de Diomède, et par conséquent à l'extrémité de la rue des Tombeaux.
Là, il faut le dire, malgré le tort qu'Herculanum fait à Pompeïa,
l'impression est vive, profonde, durable; cette rue des Tombeaux est
un magnifique péristyle pour entrer dans une ville morte; puis, tous
ces monumens funèbres placés aux deux côtés de la route consulaire au
bout de laquelle s'ouvre béante la porte de Pompeïa, ne dépassant pas
la couche de sable qui les recouvrait, se sont conservés intacts comme
au jour où ils sont sortis des mains de l'artiste: seulement le temps
a déposé sur eux en passant cette belle teinte sombre, ce vernis des
siècles, qui est la suprême beauté de toute architecture.
Joignez à cela la solitude, cette poétique gardienne des sépulcres et
des ruines.
Que serait-ce donc, je le répète, si l'on n'avait point passé par
Herculanum! Qu'on se figure, sous un soleil ardent, ou, si l'on aime
mieux, sous un pâle rayon de la lune, une rue large de vingt pas,
longue de cinq cents, toute sillonnée encore par les roues des chars
antiques, toute garnie de trottoirs pareils aux nôtres, toute bordée,
à droite et à gauche, par des monumens funéraires, au dessus
desquels se balancent quelques maigres et tristes arbustes poussés
à grand'peine dans cette cendre; offrant à son extrémité, comme une
grande arche à travers laquelle on ne voit que le ciel, cette porte,
par laquelle on allait de la ville des morts à la ville des vivans;
qu'on entoure tout cela de silence, de solitude, de recueillement, et
l'on aura une idée, bien incomplète encore, de l'aspect merveilleux
que présente le faubourg de Pompeïa, appelé par les anciens le bourg
d'Augustus Félix, et par les modernes la _rue des Tombeaux_.
Nous nous arrêtâmes, ne songeant plus à ce soleil de trente degrés qui
tombait d'aplomb sur nos têtes, moi, pour prendre le nom de tous ces
monumens, Jadin, pour faire un croquis de cette vue. On eût dit que
nous avions peur de voir disparaître tout ce panorama d'un autre âge,
et que nous voulions le fixer sur le papier avant qu'il s'envolât
comme un songe ou qu'il s'évanouît comme une vision.
Au commencement de la rue s'ouvre la première maison déterrée. Par un
hasard étrange, c'est une des plus complètes: cette maison était celle
de l'affranchi Arrius Diomède.
Que notre lecteur se tranquillise, nous ne comptons pas l'entraîner
dans une excursion domiciliaire. Nous visiterons trois ou quatre
des maisons les plus importantes, nous entrerons dans une ou deux
boutiques, nous passerons devant un temple, nous traverserons le
Forum, nous ferons le tour d'un théâtre, nous lirons quelques
inscriptions, et ce sera tout.