XII

Une visite à Herculanum et à Pompeïa.

Un des malheurs auxquels est exposée cette classe de voyageurs que

Sterne désigne sous le nom de voyageurs curieux, c'est qu'en général

on ne peut être transporté sans transition d'un lieu à un autre. Si

l'on avait la faculté de bondir de Paris à Florence, de Florence à

Venise, de Venise à Naples, ou de fermer au moins les yeux tout le

long de la route, l'Italie présenterait des sensations tranchées,

inouïes, ineffaçables; mais au lieu de cela, malgré la rapidité des

malles-postes, malgré l'agilité des bateaux à vapeur, il faut

bien traverser un paysage, il faut bien aborder dans un port; les

préparations détruisent alors les sensations. Marseille révèle Naples;

la Maison-Carrée et le pont du Gard dénoncent le Panthéon et le

Colisée. Toute impression perd alors son inattendu, et par conséquent

sa force.

Ainsi est-il de Pompeïa: on commence par visiter le musée de Naples,

on s'appesantit sur toutes ces merveilles d'art ou de forme retrouvées

depuis deux cents ans que durent les fouilles; bronzes et peintures,

on se fait raconter l'histoire de chaque chose, comment et quand elle

a été retrouvée, à quel usage elle servait, en quel lieu elle était

placée; puis, lorsqu'on s'est bien blasé sur les bijoux, vient le tour

de l'écrin.

Nous évitâmes ce premier piége, mais nous ne pûmes en faire autant

d'un second: échappés aux Studi, nous retombâmes dans Herculanum.

Herculanum et Pompeïa périrent dans la même catastrophe, et cependant

d'une façon toute différente. Herculanum fut enveloppée, étreinte, et

enfin recouverte par la lave, sur la route de laquelle elle se trouva;

Pompeïa, plus éloignée, fut ensevelie sous cette pluie de cendres et

de pierres ponces que raconte Pline le jeune, et dont fut victime

Pline l'ancien. Il en résulte qu'à Herculanum tout ce qui pouvait

subir l'action du feu fut dévoré par le feu; que le fer, le bronze et

l'argent résistèrent seuls; tandis qu'à Pompeïa, au contraire, tout

fut garanti, conservé, entretenu, si on peut le dire, par cette molle

couche de cendres dont le volcan avait recouvert la ville, on pourrait

presque le croire, dans un simple but d'art et d'archéologie, afin de

conserver aux siècles à venir un vivant échantillon de ce qu'était une

ville romaine pendant la première année du règne de Titus.

Au moment où l'on retrouva Herculanum et Pompeïa, elles étaient à peu

près aussi perdues que le sont aujourd'hui Stabie, Oplonte et Rétine.

Pour Herculanum, la chose n'était pas étonnante: il fallait presque un

miracle pour la retrouver; Herculanum dormait au fond d'une tombe

de lave profonde de cinquante ou soixante pieds. La pauvre ville

d'Hercule semblait bien morte et ensevelie à tout jamais. Mais il n'en

était point ainsi de Pompeïa.

Pompeïa n'était point morte, Pompeïa n'était point ensevelie, Pompeia

semblait dormir. Seulement ce qu'on prenait pour le drap de sa couche

était le linceul de son tombeau. Pompeïa, couverte seulement à la

hauteur de quinze ou vingt pieds, élançait hors de la cendre, qui

n'avait pu la couvrir entièrement, les chapiteaux de ses colonnes, les

extrémités de ses portiques, les toits de ses maisons; Pompeïa enfin

demandait incessamment secours, et criait jour et nuit du fond de ton

sépulcre, où elle n'était ensevelie qu'à moitié: «Fouillez! je suis

là!» Il y a plus: quelques uns prétendent que cette éruption dont

parle Pline ne fut pas celle qui détruisit Pompeïa. Selon Ignarra et

Laporte-Dutheil, Pompeïa, à moitié ensevelie, aurait pour cette

fois secoué sa couche de sable, et, l'écartant, comme la Ginevra de

Florence, serait reparue à la lueur du jour, son voile mortuaire à la

main et réclamant son nom trop tôt rayé de la liste des villes; si

bien que, selon eux, la ville ressuscitée aurait encore vécu jusqu'en

l'an 471, époque à laquelle le tremblement de terre décrit par

Marcellin l'aurait définitivement engloutie. Ceux-ci se fondent sur

ce que Pompeïa se trouve encore indiquée sur la carte de Peutinger,

qui est postérieure au règne de Constantin, et ne disparaît

entièrement de la surface du sol que dans l'itinéraire d'Antonin.

Rien de plus possible, au bout du compte; et nous ne sommes pas

disposé à chicaner Pompeïa sur quatre siècles de plus ou de moins.

Mais cependant il y a un fait incontestable qui s'oppose à la

reconnaissance pleine et entière de cette résurrection: c'est

qu'aucune monnaie de cuivre, d'argent ou d'or n'a été retrouvée, à

Pompeïa, postérieure à l'an 79, quoique incontestablement encore

les empereurs aient continué à faire frapper monnaie, cette haute

prérogative du rang suprême à laquelle les souverains tiennent tant.

Or, supposez Saint-Cloud enseveli à notre époque et exhumé dans deux

mille ans: je suis convaincu qu'on retrouverait dans les fouilles de

Saint-Cloud infiniment plus de pièces de cinq, de vingt et de quarante

francs à l'effigie de Napoléon, de Louis XVIII, de Charles X et de

Louis-Philippe, que de sous parisis et de deniers d'or et d'argent au

millésime du quatorzième siècle.

Ce qui est probable, c'est que la cendre, en engloutissant la ville

tout entière, avait laissé échapper les trois quarts de la population;

que cette population, soit dans l'espoir de mettre à découvert un

jour ses anciennes demeures, soit par cet amour du sol si fortement

enraciné dans le coeur les habitans de là Campanie, n'aura pas voulu

s'éloigner de l'emplacement qu'elle avait déjà habité; qu'elle aura

élevé un village près de la ville; que le nouveau bourg aura pris le

nom de l'ancienne cité, et que les géographes, en retrouvant ce nom

sur la carte de Peutinger, auront pris la fille pour la mère, et

auront confondu la tombe avec le berceau.

Cela est si vrai que l'on retrouva entre Bosco-Real et Bosco-Trecase

cette nouvelle Pompeïa, laquelle gardait aussi des bronzes magnifiques

et des statues du meilleur temps, vieux débris arrachés sans doute à

son ancienne splendeur. Mais les maisons qui renfermaient ces bronzes

et ces statues étaient, comme architecture et comme peinture, d'une

époque de décadence tellement en désaccord avec les chefs-d'oeuvre de

l'art, qu'on peut croire qu'il y avait plusieurs siècles de différence

entre les uns et les autres. Cependant, il faut le dire, la

distribution intérieure des appartemens était absolument la même,

quoique, selon toute probabilité, cette seconde Pompeïa eût été

engloutie quatre siècles après l'ancienne.

Ainsi, comme nous le disions, la renommée de la ville grecque a

long-temps survécu à elle-même pour s'éteindre juste au moment où elle

allait reparaître plus brillante que jamais.

D'abord un grand nombre des habitans de Pompeïa retournèrent, la hache

et la pioche à la main, fouiller plus d'une fois cette vaste tombe où

était restée enfouie la plus grande partie de leurs richesses. Les

antiquaires appellent cela une profanation; il est évident qu'ils

ne se seraient pas entendus sur le mot avec les anciens habitans de

Pompeïa.

Alexandre Sévère fit fouiller Pompeïa; il en tira une grande quantité

de marbres, de colonnes et de statues d'un très beau travail, qu'il

employa dans les constructions nouvelles qu'il faisait faire à Rome,

et parmi lesquelles on les reconnaît comme on reconnaîtrait un

fragment de la renaissance au milieu de l'architecture napoléonienne.

Puis vint le flot de la barbarie, qui, comme une nouvelle lave,

couvrit non seulement les villes mortes, mais encore les villes

vivantes. Que devinrent alors Pompeïa et le village qu'elle tenait par

la main comme une mère tient son enfant? Il n'en est plus question,

nul ne sait plus rien. Sans doute tout ce qui dépassait cette couche

de cendres qui montait, comme nous l'avons dit, plus haut que

le premier étage fut abattu. Chapiteaux, frontons, terrasses se

nivelèrent. Quelque temps encore les ruines indiquèrent la place des

tombeaux, puis les ruines elles-mêmes devinrent de la poudre; la

poussière se mêla à la poussière; quelques maigres gazons, quelques

arbres rares poussèrent sur cette terre stérile, et tout fut dit:

Pompeïa avait disparu; on chercha vainement où avait été Pompeïa.

Pompeïa avait été oubliée!

Dix siècles se passèrent.

Un jour, c'était en 1592, l'architecte Dominique Fontana fut appelé

par Mutius Cuttavilla, comte de Sarno. Il s'agissait de creuser un

aqueduc pour porter de l'eau à la Torre. Fontana se mit à l'oeuvre; et

comme la ligne qu'il avait tracée traversait tout le plan de Pompeïa,

ses ouvriers allèrent bientôt se heurter contre des fondations de

maisons, des bases de colonnes et des degrés de temples. On vint

prévenir l'architecte de ce qui se passait ainsi sous terre; il

descendit dans les fouilles, une torche à la main; reconnut des

marbres, des bronzes, des peintures; traversa des rues, des théâtres,

des portiques; puis, stupéfait de ce qu'il avait vu dans cette

nécropole, remonta pour demander au duc de Sarno ce qu'il devait

faire. Le comte lui répondit qu'il devait continuer son aqueduc.

Fontana n'était pas assez riche pour entretenir des fouilles à ses

frais: il se contenta donc, en artiste pieux qu'il était, de continuer

les excavations en réparant à mesure ce qu'il était forcé de détruire;

il passa ainsi sous le temple d'Isis sans le renverser, et aujourd'hui

encore on peut suivre sa marche par les soupiraux du canal qu'il

traça.

Pendant ce temps Herculanum dormait, plus tranquille que sa soeur en

infortune, car sa tombe à elle était plus sûre et plus profonde;

mais, comme si une loi de ce monde était qu'il n'y aura pas de repos

éternel, même pour les morts, l'heure de sa résurrection sonna avant

même qu'eut sonné celle de Pompeïa.

Ce fut un prince d'Elbeuf, de la maison de Lorraine, qui comprit le

premier quel était le trésor que seize siècles avaient dédaigneusement

foulé aux pieds. Marié à une fille du prince de Salsa, et désirant

embellir une maison de campagne qu'il avait achetée aux environs de

Portici, il commença d'acheter aux paysans des environs tous les

fragmens d'antiquités qu'ils lui apportèrent. D'abord il prit tout ce

qu'on lui apporta; puis, comme avec l'abondance son goût devint plus

difficile, il exigea que les choses eussent une certaine valeur pour

en faire l'acquisition. Enfin, voyant qu'on lui apportait chaque jour

de nouvelles richesses, il résolut de remonter lui-même à cette source

et fit venir un architecte. L'architecte demanda des renseignemens aux

paysans, reconnut des localités, et prit si bien ses mesures que dès

sa première fouille, exécutée vers l'an 1720, on retrouva deux

statues d'Hercule, on découvrit un temple circulaire, soutenu

par quarante-huit colonnes d'albâtre, vingt-quatre extérieures,

vingt-quatre intérieures; et enfin on mit au jour sept nouvelles

statues grecques, que le libéral prince d'Elbeuf donna en pur don au

prince Eugène de Savoie.

Mais, comme on le comprend, la chose fit grand bruit: on exagéra

encore les merveilles de la ville souterraine; le gouvernement

intervint et ordonna au prince d'Elbeuf d'interrompre ses excavations.

Les fouilles restèrent quelque temps suspendues.

Enfin, le jeune prince des Asturies, don Carlos, monta sur le trône de

Naples sous le nom de Charles III, fit bâtir le Palais de Portici, et,

achetant la maison du prince d'Elbeuf avec tout ce qu'elle contenait,

reprit les fouilles et les fit continuer jusqu'à quatre-vingts pieds

de profondeur. Ce ne fut plus alors un monument solitaire ou un temple

isolé que l'on rencontra: ce fut une ville tout entière disparue sous

la lave, gisante entre Portici et Resina, et que sa position d'abord,

puis des inscriptions, les unes grecques, les autres latines, firent

reconnaître pour l'ancienne ville d'Herculanum.

Mais l'extraction de cette cité n'était point facile; la cité était

emboîtée dans son moule de lave; il fallait briser le bronze pour

arriver à la pierre; on s'aperçut bientôt des frais énormes que

nécessitait ce travail inconnu, et après quelques années on y renonça.

Ces quelques années avaient cependant produit des trésors.

Il faut dire aussi que l'attention fut tout à coup détournée

d'Herculanum et se reporta sur Pompeïa. Déjà, vers la fin du siècle

précédent, on avait trouvé dans des ruines, sur les bords du fleuve

Sarno, un trépied et un petit Priape en bronze; puis d'autres objets

précieux avaient été le résultat d'une fouille particulière faite en

1689, à environ un mille de la mer, sur le flanc oriental du Vésuve;

enfin, en 1748, des paysans creusent un fossé, quelque chose leur

résiste; ils redoublent d'efforts, découvrent des monumens, des

maisons, des statues; la ville ensevelie revoit le jour, la cité

perdue est retrouvée; Pompeïa sort de son tombeau, morte il est vrai,

mais belle encore, comme au jour où elle y est descendue. Jusqu'à

cette heure on a évoqué l'ombre des hommes: de ce moment on va évoquer

le spectre d'une ville. L'antiquité, racontée par les historiens,

chantée par les poètes, rêvée par les savans, a pris tout à coup un

corps: le passé se fait visible pour l'avenir.

Malheureusement, comme nous l'avons dit, une sensation peut être

détruite, du moins en partie, par la progression. Ainsi est-il

généralement de Pompeïa, qui, pour son malheur, a Herculanum sur son

chemin. En effet, Herculanum, au lieu d'irriter la curiosité, la

fatigue: on descend dans les fouilles d'Herculanum comme dans une

mine, par une espèce de puits: ensuite viennent des corridors

souterrains où l'on ne pénètre qu'avec des torches; corridors noircis

par la fumée, qui de temps en temps laissent entrevoir, comme par la

déchirure d'un voile, le coin d'une maison, le péristyle d'un temple,

les degrés d'un théâtre; tout cela incomplet, mutilé, sombre, sans

suite, sans ensemble, et par conséquent sans effet. Aussi, au bout

d'une heure passée dans ces souterrains, le plus terrible antiquaire,

l'archéologue le plus obstiné, le plus infatigable curieux,

n'éprouvent-ils qu'un besoin, celui de respirer l'air du ciel, ne

ressentent-ils qu'un désir, celui de revoir la clarté du jour. Ce fut

ce qui nous arriva.

Nous nous remîmes en route après avoir visité cette momie de ville,

et nous reprîmes la route qui conduit de Naples à Salerne. A une

demi-lieue de la tour de l'Annonciation, une route s'offrit tracée sur

le sable, s'enfonçant vers la gauche, et présentant à son entrée un

poteau avec cette inscription: _Via di Pompei_. Nous la prîmes, et au

bout d'une demi-heure de marche nous rencontrâmes une barrière qui

s'ouvrit devant nous, et nous nous trouvâmes à cent pas de la maison

de Diomède, et par conséquent à l'extrémité de la rue des Tombeaux.

Là, il faut le dire, malgré le tort qu'Herculanum fait à Pompeïa,

l'impression est vive, profonde, durable; cette rue des Tombeaux est

un magnifique péristyle pour entrer dans une ville morte; puis, tous

ces monumens funèbres placés aux deux côtés de la route consulaire au

bout de laquelle s'ouvre béante la porte de Pompeïa, ne dépassant pas

la couche de sable qui les recouvrait, se sont conservés intacts comme

au jour où ils sont sortis des mains de l'artiste: seulement le temps

a déposé sur eux en passant cette belle teinte sombre, ce vernis des

siècles, qui est la suprême beauté de toute architecture.

Joignez à cela la solitude, cette poétique gardienne des sépulcres et

des ruines.

Que serait-ce donc, je le répète, si l'on n'avait point passé par

Herculanum! Qu'on se figure, sous un soleil ardent, ou, si l'on aime

mieux, sous un pâle rayon de la lune, une rue large de vingt pas,

longue de cinq cents, toute sillonnée encore par les roues des chars

antiques, toute garnie de trottoirs pareils aux nôtres, toute bordée,

à droite et à gauche, par des monumens funéraires, au dessus

desquels se balancent quelques maigres et tristes arbustes poussés

à grand'peine dans cette cendre; offrant à son extrémité, comme une

grande arche à travers laquelle on ne voit que le ciel, cette porte,

par laquelle on allait de la ville des morts à la ville des vivans;

qu'on entoure tout cela de silence, de solitude, de recueillement, et

l'on aura une idée, bien incomplète encore, de l'aspect merveilleux

que présente le faubourg de Pompeïa, appelé par les anciens le bourg

d'Augustus Félix, et par les modernes la _rue des Tombeaux_.

Nous nous arrêtâmes, ne songeant plus à ce soleil de trente degrés qui

tombait d'aplomb sur nos têtes, moi, pour prendre le nom de tous ces

monumens, Jadin, pour faire un croquis de cette vue. On eût dit que

nous avions peur de voir disparaître tout ce panorama d'un autre âge,

et que nous voulions le fixer sur le papier avant qu'il s'envolât

comme un songe ou qu'il s'évanouît comme une vision.

Au commencement de la rue s'ouvre la première maison déterrée. Par un

hasard étrange, c'est une des plus complètes: cette maison était celle

de l'affranchi Arrius Diomède.

Que notre lecteur se tranquillise, nous ne comptons pas l'entraîner

dans une excursion domiciliaire. Nous visiterons trois ou quatre

des maisons les plus importantes, nous entrerons dans une ou deux

boutiques, nous passerons devant un temple, nous traverserons le

Forum, nous ferons le tour d'un théâtre, nous lirons quelques

inscriptions, et ce sera tout.

Le corricolo · 第 42 / 61 题