De là vient sans doute le proverbe: «Dire la vérité en riant.»

Trois jours après, André était étranglé avec cette charmante petite

cordelette de soie que sa femme, comme elle le lui avait dit, avait

pris la peine de tresser elle-même à cette intention.

De la cathédrale nous passâmes à l'église Saint-Dominique. Là, du

moins, c'est plaisir: on se retrouve en plein gothique, on sent que le

monument est consacré au fondateur de l'inquisition: il est triste,

solide et sombre.

C'est dans cette église qu'est le fameux crucifix qui parla à saint

Thomas. L'image miraculeuse est de Masuccio Ier. Le saint craignait

d'avoir fait quelque erreur dans sa _Somme_ théologique, et il était

venu au pied du crucifix, tourmenté de cette crainte, quand le Christ,

voyant les inquiétudes de son serviteur, voulut le rassurer et lui

dit: «_Bene scripsisti de me, Thoma; quam ergo mercedem recipies_. Tu

as bien écrit sur moi, Thomas, et je te promets que tu en recevras la

récompense.»

Quoique le cas fût nouveau et étrange, le saint ne se démonta point.

--_Non aliam nisi te_, répondit-il, «je n'en veux pas d'autre que

toi-même, mon Seigneur.» Et le saint se sentit soulever de terre, en

présage que bientôt il devait monter au ciel.

Ce qui m'attirait surtout dans l'église Saint-Dominique, c'est sa

sacristie avec ses douze tombeaux renfermant les douze princes de la

maison d'Aragon. Quand je dis ses douze tombeaux, je devrais dire ses

douze cercueils: les cadavres sont couchés à visage découvert aussi

bien embaumés que possible par les Gannals de l'époque. Le dernier roi

de la dynastie manque à la collection: il est venu, comme on sait,

mourir en France.

Au milieu de ces tombeaux, il s'en trouve deux autres qui, pour ne pas

être des tombeaux de roi, n'en sont pas moins fort curieux. L'un est

celui de Pescaire, qui assiégea Marseille de compte à demi avec le

connétable de Bourbon, et qui, chassé par les Marseillais, prit une

si sanglante revanche à Pavie. Au dessus de sa bière est son portrait

ainsi que sa bannière déchirée, et une courte et simple épée de fer,

qu'on dit être celle que François Ier lui rendit deux heures avant

d'écrire à sa mère le fameux: _Tout est perdu, fors l'honneur_.

L'autre tombeau, qui est tout bonnement une énorme malle dont le

sacristain a la clé dans sa poche, renferme, à ce qu'on assure, le

corps d'Antonello Petrucci, pendu dans la conspiration des barons. Que

ce soit véritablement Antonio Petrucci, c'est ce que le moindre petit

savant, c'est ce que le plus infime _topo litterato_, comme on

appelle généralement cette race à Naples, peut nier; mais, ce qui est

incontestable, c'est que c'est un pendu, témoin son cou disloqué, sa

bouche de travers et tous les muscles de sa figure encore crispés.

Quoique mis avec une certaine recherche, le cadavre porte encore

l'habit avec lequel il a été exécuté. Je suis forcé de dire que le

seigneur Antonello Petrucci m'a paru fort laid. Il est vrai que de son

vivant il était probablement mieux. La potence n'embellit pas.

De Saint-Dominique nous passâmes à Sainte-Claire. Sainte-Claire a

aussi sa collection de morts illustres. L'église tout entière avait

été peinte par Giotto Guitto, qui faisait avec le roi Robert de si

bonnes plaisanteries et qui lui représentait son peuple, non pas comme

le cheval sans frein qu'il a choisi pour emblème, mais sous la forme

d'un âne qui cherche un bât. Eh bien! cette église peinte par Giotto,

il s'est trouvé un autre âne bâté qui l'a fait badigeonner tout

entière, afin de lui donner du jour; tout entière, je me trompe:

une belle Vierge, une sainte madone, une de ces figures tristes et

candides comme les faisait Giotto, a échappé au vandalisme.

C'est à Sainte-Claire que dorment les Angevins: ce bon vieux roi

Robert, qui couronna Pétrarque, le pendant de notre roi René, dort là,

une fois en chair et en os, deux fois en marbre: assis et avec son

costume royal; couché et dans son habit de franciscain.

Jeanne est à quelques pas de lui: cette belle Jeanne qui fila la

fameuse corde conjugale que vous savez. Elle est là avec une grande

robe bien montante, toute parsemée des fleurs de lis de France. Au

fait, n'était-elle pas du sang de cette chaste mère de saint Louis,

que les indiscrétions poétiques de Thibaut ne purent parvenir à

compromettre, tant sa vertu était une croyance publique, populaire et

presque religieuse? Seulement le sang s'était tant soit peu corrompu

en passant des veines de l'aïeule dans celles de la petite-fille.

Malheureusement pour la mémoire de Jeanne, de laquelle on n'est déjà

que trop porté à médire, on a eu l'imprudence d'enterrer à quelques

pas d'elle le fameux Raymond Cabane, le mari de sa nourrice, ce

misérable esclave sarrasin devenu grand-sénéchal, et qui payait les

honneurs dont l'accablait sa maîtresse en faisant des noeuds coulans

aux cordes qu'elle tressait.

Maintenant, si l'on veut continuer de passer cette royale et funèbre

revue, il faut aller de Sainte-Claire à Saint-Jean-Carbonara. C'est

une jolie petite église de Masuccio II, qui, à part ses souvenirs

historiques, mériterait encore d'être visitée. Là est le mausolée de

Ladislas et de sa soeur Jeanne II. Vous savez comment l'un est mort

et comment l'autre a vécu. Pourquoi diable aussi un conquérant, un

ambitieux, un homme qui veut être roi d'Italie, s'avise-t-il de

devenir amoureux de la fille d'un médecin de Pérouse!

Florence avait peur d'être conquise comme Rome venait de l'être; elle

eut l'idée de s'entendre avec le médecin. Un jour la fille, tout

éplorée, vint se plaindre à son père de ce que son royal amant

commençait à l'aimer moins. C'était une singulière confidence entre un

père et une fille. Mais il paraît que cela se passait ainsi en l'an de

grâce 1314.

La fille suivit ponctuellement les instructions paternelles: huit

jours après, l'amant et la maîtresse mouraient empoisonnés: c'était

alors une belle chose que la médecine.

Près de lui, comme nous l'avons dit, est sa soeur Jeanne II. A Naples,

selon toute apparence, ce nom portait malheur, aux maris d'abord, aux

femmes ensuite, puis, par-ci par-là, aux amans. Demandez à Gianni

Carracciolo, qui est enterré à dix pas de sa maîtresse.

Celui-là, il faut lui rendre justice, fit tout ce qu'il put pour ne

pas s'apercevoir que sa souveraine l'aimait, et pour ne pas se trouver

seul en présence de Jeanne, dans la crainte d'être amené à lui

déclarer ses sentimens. La chose en était devenue impertinente pour

la pauvre femme. Aussi n'en voulut-elle pas avoir le démenti. Ce que

femme veut, Dieu le veut, dit le proverbe. Or, Jeanne voulait être

aimée et voulait entendre l'aveu de cet amour. Seulement elle s'y prit

singulièrement pour que le proverbe ne mentit pas.

Un soir qu'on parlait au cercle de la reine de ces antipathies

instinctives que les hommes les plus braves ont pour certains animaux,

et que chacun disait la sienne: celui-ci l'araignée, celui-là le

lézard, un autre le chat, Carracciolo, interrogé, répondit que

l'animal qui lui était le plus antipathique dans la création était le

rat. Un rat, il l'avouait, l'eût fait sauver à l'autre bout du monde.

Jeanne ne dit rien, mais elle tint compte de la chose.

Le surlendemain, comme Carracciolo se rendait au conseil, et que, pour

s'y rendre, il traversait un long corridor du palais habité par les

dames de la reine, un domestique parut tout à coup à l'extrémité de ce

corridor avec une cage pleine de rats. Carracciolo ne fit attention ni

à la cage ni aux hôtes qu'elle contenait, et continua de s'avancer;

mais lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas du valet, celui-ci posa

sa cage à terre, ouvrit la porte, et tous les rats en sortirent,

courant à droite et à gauche, avec la vélocité que l'on connaît à ce

charmant animal.

Carracciolo avait dit vrai: il avait une haine, ou plutôt une terreur

profonde pour les rats. Aussi, à peine les vit-il faire irruption

hors de leur domicile, qu'il perdit la tête et se sauva comme un fou,

frappant à toutes les portes. Mais toutes les portes étaient fermées à

l'exception d'une seule qui s'ouvrit. Carracciolo se précipita dans

la chambre et s'y trouva en présence de sa souveraine. Le pauvre

courtisan en fuyant un danger imaginaire était tombé dans un danger

réel.

Il n'eut pas lieu de regretter sa fortune. La reine le fit tour à tour

grand-sénéchal, duc d'Avellino et seigneur de Capoue. Il avait bien

demandé a être prince de cette dernière ville; mais comme c'était le

titre réservé aux héritiers présomptifs de la couronne, la reine

avait refusé. Il s'était alors rabattu sur le duché d'Amalfi et la

principauté de Salerne; mais cette dernière concession souffrait

aussi, à ce qu'il paraît, quelque petite difficulté, car un jour que

cette éternelle demande avait amené une discussion plus vive que

d'habitude entre Jeanne et Carracciolo, l'amant oublia la distance que

Jeanne avait franchie pour arriver jusqu'à lui, et appliqua sur la

joue de sa royale maîtresse un soufflet de crocheteur.

Il en est des soufflets de crocheteur comme des baisers de nourrice:

on les entend de loin. Une certaine duchesse de Suessa, ennemie jurée

de Carracciolo, entendit le bruit de cet insolent soufflet; elle entra

chez Jeanne comme Carracciolo en sortait, et trouva la reine pleurant

de honte et de douleur.

Les deux femmes restèrent enfermées ensemble une partie de la journée.

Quand les femmes veulent se mettre à la besogne, elles vont plus vite

que nous autres; aussi en deux heures tout fut-il résolu, principal et

accessoires, faits et détails.

Le lendemain matin, comme Carracciolo était encore au lit, il entendit

frapper à sa porte. Carracciolo, comme on le comprend, n'était pas

sans défiance: c'était la première fois qu'il levait la main sur

la reine, et ce malheureux soufflet qui lui était échappé l'avait

tracassé toute la nuit. Aussi, avant d'ouvrir commença-t-il par

demander qui frappait.

--Hélas! répondit un page dont la voix était bien connue de

Carracciolo, car c'était le page favori de Jeanne, c'est la reine qui

vient d'être atteinte d'apoplexie, et Son Altesse ne veut pas mourir

sans vous voir.

Carracciolo calcula à l'instant même qu'au moment de la mort de la

reine il pouvait arracher d'elle ce qu'il n'avait jamais pu obtenir de

son vivant, et il ouvrit la porte.

Au même instant, cinq ou six hommes armés se précipitèrent sur lui,

et, sans qu'il eût le temps de se mettre en défense, le renversèrent

sur son lit et le massacrèrent à coups de hache et d'épée; et après

s'être assurés qu'il était bien mort, ils sortirent sans que personne

fût venu les déranger dans leur sanglante exécution.

Trois heures après, quand on entra chez le grand-sénéchal, on le

trouva couché à terre, à moitié vêtu, une seule jambe chaussée, les

assassins l'ayant laissé juste dans l'état où la mort l'avait saisi.

Prenez l'un après l'autre tous ces rois, toutes ces reines et tous ces

courtisans, et vous n'en trouverez pas un sur quatre qui soit mort de

la façon dont Dieu a destiné l'homme à mourir.

Le corricolo · 第 41 / 61 题