Un courant d'air à Naples.--Les Églises de Naples.
Malgré la fatigue de la journée, notre excursion sur la terre
classique de Virgile, d'Horace et de Tacite avait eu pour nous un
tel attrait que nous proposâmes, Jadin et moi, pareille excursion à
Pompeïa pour le lendemain; mais à cette proposition Barbaja jeta
les hauts cris. Le lendemain, Duprez et la Malibran chantaient, et
l'impresario ne se souciait pas de perdre six mille francs de recette
pour l'amour de l'antiquité. Il fut donc convenu que la partie serait
remise au surlendemain.
Bien nous en prit, comme on va le voir, de n'avoir fait aucune
opposition contre le pouvoir aristocratique du czar de Saint-Charles.
Nous étions rentrés à minuit dans Naples par le plus beau temps du
monde: pas un nuage au ciel, pas une ride à la mer.
A trois heures du matin, je fus réveillé par le bruit de mes trois
fenêtres qui s'ouvraient en même temps et par leurs dix-huit carreaux
qui passaient de leurs châssis sur le parquet.
Je sautai à bas de mon lit et je crus que j'étais ivre. La maison
chancelait. Je pensai à Pline l'Ancien, et ne me souciant pas d'être
étouffé comme lui, je m'habillai à la hâte, je pris un bougeoir et je
m'élançai sur le palier!
Tous les hôtes de M. Martin Zir en firent autant que moi; chacun était
sur le seuil de son appartement, plus ou moins vêtu. Je vis Jadin qui
entrebâillait sa porte, une allumette chimique à la main et Milord
entre ses jambes.
--Je crois qu'il y a un courant d'air, me dit-il.
Ce courant d'air venait d'enlever le toit du palais du prince de
San-Teodore, avec tous les domestiques qui étaient dans les mansardes.
Tout s'expliqua: nous n'avions pas la joie d'être menacés d'une
éruption: c'était tout bonnement un coup de vent, mais un coup de vent
comme il en fait à Naples, ce qui n'a aucun rapport avec les coups de
vent des autres pays.
Sur soixante-dix fenêtres, il en était resté trois intactes. Sept ou
huit plafonds étaient fendus. Une gerçure s'étendait du haut en bas
de la maison. Huit jalousies avaient été emportées; les domestiques
couraient après dans les rues, comme on court après son chapeau.
On se contenta de balayer les chambres qui étaient pleines de vitres
brisées; car d'envoyer chercher les vitriers, il n'y fallait pas
songer. A Naples, on ne se dérange pas à trois heures du matin.
D'ailleurs, c'eût été de la besogne à recommencer dix minutes après.
Il était donc infiniment plus économique de se borner pour le moment
aux jalousies.
J'étais un des moins malheureux: le vent ne m'en avait arraché qu'une.
Il est vrai qu'en échange il ne me restait pas un carreau. Je me
barricadai du mieux que je pus et j'essayai de me coucher; mais les
éclairs et le tonnerre se mirent de la partie. Je me réfugiai au
rez-de-chaussée, où le vent, ayant eu moins de prise, avait causé
moins de dégât. Alors commença un de ces orages dont nous n'avons
aucune idée, nous autres gens du nord; il était accompagné d'une de
ces pluies comme j'en avais reçu en Calabre seulement; je la reconnus
pour être du même royaume.
En un instant, la villa Réale ne parut plus faire qu'un avec la mer;
l'eau monta à la hauteur des fenêtres du rez-de-chaussée et entra dans
le salon. Aussitôt après on vint prévenir M. Martin que ses caves
étaient pleines et que ses tonneaux dansaient une contredanse dans les
avant-deux de laquelle il y en avait déjà cinq ou six de défoncés.
Au bout d'un instant, un âne chargé de légumes passa, emporté par le
torrent; il s'en allait droit à un égout, suivi de son propriétaire,
emporté comme lui. L'âne s'engouffra dans le cloaque et disparut;
l'homme, plus heureux, s'accrocha à un pied de réverbère et tint bon:
il fut sauvé.
L'eau qui tombe en une heure à Naples mettrait deux mois à tomber à
Paris; encore faudrait-il que l'hiver fût bien pluvieux.
Comme cette histoire d'âne emporté m'ébouriffait singulièrement et que
j'y revenais sans cesse, on me raconta deux aventures du même genre.
Au dernier coup de vent, qui avait eu lieu il y avait six ou huit
mois, un officier, enlevé de la tête de sa compagnie, avait été
emporté par un ruisseau gonflé dans l'égout d'un immense édifice
appelé le Serraglio; on n'en avait jamais entendu reparler.
A l'avant-dernier, qui avait eu lieu deux ans auparavant, une chose
plus terrible et plus incroyable encore était arrivée. Une Française,
madame Conti, revenait de Capoue dans sa voiture. Surprise par un
orage pareil à celui dont nous jouissions dans le moment même, elle
avait voulu continuer son chemin, au lieu d'abriter sa voiture dans
quelque endroit où elle eût pu rester en sûreté. A la descente de Capo
di Chino, elle trouva son chemin coupé par une rue qui descend vers la
mer. Cette rue était devenue, non pas un torrent, mais un fleuve. A
cette vue, le cocher s'effraie et veut rétrograder. Madame Conti lui
ordonne d'aller en avant, le cocher refuse, un débat s'engage, le
cocher saute à bas de son siége et abandonne sa voiture. Pendant ce
temps, le fleuve avait grossi toujours, il déborde a flots dans la rue
transversale où est madame Conti; les chevaux s'effraient, font quatre
pas en avant, sont enveloppés par les vagues qui se précipitent de
Capo di Monte et de Capo di Chino; au bout d'un instant ils perdent
pied et sont emportés, eux et la voiture; au bout de vingt pas la
voiture est en morceaux. Le lendemain on retrouva le cadavre de madame
Conti.
Au reste, à Naples il y a un avantage: c'est que deux heures après ces
sortes de déluges il n'y paraît plus, si ce n'est aux rues qui
sont devenues propres, ce qui ne leur arrive jamais qu'en pareille
circonstance. Il y a cependant un officier chargé du nettoyage des
places; mais cet officier est invisible: on sait qu'il s'appelle
_portulano_, voilà tout.
J'oubliais de dire que, sans doute pour ne point s'exposer aux
accidens que nous venons de raconter, dès qu'il tombe une goutte d'eau
à Naples, tous les fiacres se sauvent, chacun tirant de son côté. Ni
cris, ni prières, ni menaces ne les arrêtent; on dirait d'une volée
d'oiseaux au milieu desquels on aurait jeté une pierre. Mais aussi,
dès qu'il fait beau, c'est-à-dire quand on n'a plus besoin d'eux, ils
reviennent s'épanouir à leur place ordinaire.
Une autre habitude des cochers napolitains est de dételer les chevaux
pour les faire manger; ils leur mettent la botte de foin dans la
voiture et ouvrent les deux portières; chaque cheval tire de son côté
comme à un râtelier. S'il vient une pratique pendant ce temps-là, le
cocher lui fait signe que ses chevaux sont à leur repas, et la renvoie
à son confrère.
Le temps étant rafraîchi et les rues devenues propres, nous voulûmes
profiter de ce double avantage, et nous décidâmes, Jadin et moi, que
nous emploierions la matinée à des courses à pied. Nous avions
fort négligé les églises, qui sont en général d'une fort médiocre
architecture.
Nous commençâmes par la cathédrale: c'était justice. Au dessus de la
grande porte intérieure, suspendu comme celui de Mahomet entre le
ciel et la terre, est le tombeau de Charles d'Anjou. J'ai conté son
histoire dans le _Speronare_. C'est ce prince qui voulut que sa femme
eût un siége pareil à celui des trois reines ses soeurs, et qui, pour
arriver à ce but, fit rouler du haut en bas de l'échafaud la tête de
Conradin. En face de ce roi meurtrier est un roi meurtri, mais dans un
modeste tombeau, comme il convient à un prince hongrois qui se mêle
de venir régner sur les Napolitains. Ce tombeau est celui d'André. Le
cadavre qui y dort était de son vivant un beau et insoucieux jeune
homme qui, un matin, par caprice sans doute, eut la ridicule
prétention de vouloir être roi parce qu'il était le mari de la reine.
Le lendemain du jour où cette billevesée lui était passée par la tête,
il trouva la reine si occupée d'un ouvrage qu'elle exécutait qu'il
s'approcha jusqu'à son fauteuil sans être vu. Elle tressait des fils
de soie de différentes couleurs, et comme André ne pouvait deviner le
but de ce travail:
--Que faites-vous donc là, madame? demanda-t-il.
--Une corde pour vous pendre, mon cher seigneur, répondit Jeanne avec
son plus charmant sourire.