XI

Un courant d'air à Naples.--Les Églises de Naples.

Malgré la fatigue de la journée, notre excursion sur la terre

classique de Virgile, d'Horace et de Tacite avait eu pour nous un

tel attrait que nous proposâmes, Jadin et moi, pareille excursion à

Pompeïa pour le lendemain; mais à cette proposition Barbaja jeta

les hauts cris. Le lendemain, Duprez et la Malibran chantaient, et

l'impresario ne se souciait pas de perdre six mille francs de recette

pour l'amour de l'antiquité. Il fut donc convenu que la partie serait

remise au surlendemain.

Bien nous en prit, comme on va le voir, de n'avoir fait aucune

opposition contre le pouvoir aristocratique du czar de Saint-Charles.

Nous étions rentrés à minuit dans Naples par le plus beau temps du

monde: pas un nuage au ciel, pas une ride à la mer.

A trois heures du matin, je fus réveillé par le bruit de mes trois

fenêtres qui s'ouvraient en même temps et par leurs dix-huit carreaux

qui passaient de leurs châssis sur le parquet.

Je sautai à bas de mon lit et je crus que j'étais ivre. La maison

chancelait. Je pensai à Pline l'Ancien, et ne me souciant pas d'être

étouffé comme lui, je m'habillai à la hâte, je pris un bougeoir et je

m'élançai sur le palier!

Tous les hôtes de M. Martin Zir en firent autant que moi; chacun était

sur le seuil de son appartement, plus ou moins vêtu. Je vis Jadin qui

entrebâillait sa porte, une allumette chimique à la main et Milord

entre ses jambes.

--Je crois qu'il y a un courant d'air, me dit-il.

Ce courant d'air venait d'enlever le toit du palais du prince de

San-Teodore, avec tous les domestiques qui étaient dans les mansardes.

Tout s'expliqua: nous n'avions pas la joie d'être menacés d'une

éruption: c'était tout bonnement un coup de vent, mais un coup de vent

comme il en fait à Naples, ce qui n'a aucun rapport avec les coups de

vent des autres pays.

Sur soixante-dix fenêtres, il en était resté trois intactes. Sept ou

huit plafonds étaient fendus. Une gerçure s'étendait du haut en bas

de la maison. Huit jalousies avaient été emportées; les domestiques

couraient après dans les rues, comme on court après son chapeau.

On se contenta de balayer les chambres qui étaient pleines de vitres

brisées; car d'envoyer chercher les vitriers, il n'y fallait pas

songer. A Naples, on ne se dérange pas à trois heures du matin.

D'ailleurs, c'eût été de la besogne à recommencer dix minutes après.

Il était donc infiniment plus économique de se borner pour le moment

aux jalousies.

J'étais un des moins malheureux: le vent ne m'en avait arraché qu'une.

Il est vrai qu'en échange il ne me restait pas un carreau. Je me

barricadai du mieux que je pus et j'essayai de me coucher; mais les

éclairs et le tonnerre se mirent de la partie. Je me réfugiai au

rez-de-chaussée, où le vent, ayant eu moins de prise, avait causé

moins de dégât. Alors commença un de ces orages dont nous n'avons

aucune idée, nous autres gens du nord; il était accompagné d'une de

ces pluies comme j'en avais reçu en Calabre seulement; je la reconnus

pour être du même royaume.

En un instant, la villa Réale ne parut plus faire qu'un avec la mer;

l'eau monta à la hauteur des fenêtres du rez-de-chaussée et entra dans

le salon. Aussitôt après on vint prévenir M. Martin que ses caves

étaient pleines et que ses tonneaux dansaient une contredanse dans les

avant-deux de laquelle il y en avait déjà cinq ou six de défoncés.

Au bout d'un instant, un âne chargé de légumes passa, emporté par le

torrent; il s'en allait droit à un égout, suivi de son propriétaire,

emporté comme lui. L'âne s'engouffra dans le cloaque et disparut;

l'homme, plus heureux, s'accrocha à un pied de réverbère et tint bon:

il fut sauvé.

L'eau qui tombe en une heure à Naples mettrait deux mois à tomber à

Paris; encore faudrait-il que l'hiver fût bien pluvieux.

Comme cette histoire d'âne emporté m'ébouriffait singulièrement et que

j'y revenais sans cesse, on me raconta deux aventures du même genre.

Au dernier coup de vent, qui avait eu lieu il y avait six ou huit

mois, un officier, enlevé de la tête de sa compagnie, avait été

emporté par un ruisseau gonflé dans l'égout d'un immense édifice

appelé le Serraglio; on n'en avait jamais entendu reparler.

A l'avant-dernier, qui avait eu lieu deux ans auparavant, une chose

plus terrible et plus incroyable encore était arrivée. Une Française,

madame Conti, revenait de Capoue dans sa voiture. Surprise par un

orage pareil à celui dont nous jouissions dans le moment même, elle

avait voulu continuer son chemin, au lieu d'abriter sa voiture dans

quelque endroit où elle eût pu rester en sûreté. A la descente de Capo

di Chino, elle trouva son chemin coupé par une rue qui descend vers la

mer. Cette rue était devenue, non pas un torrent, mais un fleuve. A

cette vue, le cocher s'effraie et veut rétrograder. Madame Conti lui

ordonne d'aller en avant, le cocher refuse, un débat s'engage, le

cocher saute à bas de son siége et abandonne sa voiture. Pendant ce

temps, le fleuve avait grossi toujours, il déborde a flots dans la rue

transversale où est madame Conti; les chevaux s'effraient, font quatre

pas en avant, sont enveloppés par les vagues qui se précipitent de

Capo di Monte et de Capo di Chino; au bout d'un instant ils perdent

pied et sont emportés, eux et la voiture; au bout de vingt pas la

voiture est en morceaux. Le lendemain on retrouva le cadavre de madame

Conti.

Au reste, à Naples il y a un avantage: c'est que deux heures après ces

sortes de déluges il n'y paraît plus, si ce n'est aux rues qui

sont devenues propres, ce qui ne leur arrive jamais qu'en pareille

circonstance. Il y a cependant un officier chargé du nettoyage des

places; mais cet officier est invisible: on sait qu'il s'appelle

_portulano_, voilà tout.

J'oubliais de dire que, sans doute pour ne point s'exposer aux

accidens que nous venons de raconter, dès qu'il tombe une goutte d'eau

à Naples, tous les fiacres se sauvent, chacun tirant de son côté. Ni

cris, ni prières, ni menaces ne les arrêtent; on dirait d'une volée

d'oiseaux au milieu desquels on aurait jeté une pierre. Mais aussi,

dès qu'il fait beau, c'est-à-dire quand on n'a plus besoin d'eux, ils

reviennent s'épanouir à leur place ordinaire.

Une autre habitude des cochers napolitains est de dételer les chevaux

pour les faire manger; ils leur mettent la botte de foin dans la

voiture et ouvrent les deux portières; chaque cheval tire de son côté

comme à un râtelier. S'il vient une pratique pendant ce temps-là, le

cocher lui fait signe que ses chevaux sont à leur repas, et la renvoie

à son confrère.

Le temps étant rafraîchi et les rues devenues propres, nous voulûmes

profiter de ce double avantage, et nous décidâmes, Jadin et moi, que

nous emploierions la matinée à des courses à pied. Nous avions

fort négligé les églises, qui sont en général d'une fort médiocre

architecture.

Nous commençâmes par la cathédrale: c'était justice. Au dessus de la

grande porte intérieure, suspendu comme celui de Mahomet entre le

ciel et la terre, est le tombeau de Charles d'Anjou. J'ai conté son

histoire dans le _Speronare_. C'est ce prince qui voulut que sa femme

eût un siége pareil à celui des trois reines ses soeurs, et qui, pour

arriver à ce but, fit rouler du haut en bas de l'échafaud la tête de

Conradin. En face de ce roi meurtrier est un roi meurtri, mais dans un

modeste tombeau, comme il convient à un prince hongrois qui se mêle

de venir régner sur les Napolitains. Ce tombeau est celui d'André. Le

cadavre qui y dort était de son vivant un beau et insoucieux jeune

homme qui, un matin, par caprice sans doute, eut la ridicule

prétention de vouloir être roi parce qu'il était le mari de la reine.

Le lendemain du jour où cette billevesée lui était passée par la tête,

il trouva la reine si occupée d'un ouvrage qu'elle exécutait qu'il

s'approcha jusqu'à son fauteuil sans être vu. Elle tressait des fils

de soie de différentes couleurs, et comme André ne pouvait deviner le

but de ce travail:

--Que faites-vous donc là, madame? demanda-t-il.

--Une corde pour vous pendre, mon cher seigneur, répondit Jeanne avec

son plus charmant sourire.

Le corricolo · 第 40 / 61 题