IX

Le Tartare et les Champs-Élysées.

Tout au contraire des choses de ce monde, l'Averne s'est fort embelli

en vieillissant. S'il faut en croire Virgile, c'était du temps d'Énée

un lac noir, entouré de sombres bois, au dessus duquel les oiseaux,

si rapide que fût leur vol, ne pouvaient passer sans être frappés de

mort. Aujourd'hui c'est un charmant lac comme le lac de Némi, comme

le lac des Quatre-Cantons, comme le lac de Loch-Leven, qui fait à

merveille dans le paysage, et qui semble un beau miroir mis là tout

exprès pour réfléchir un beau ciel.

Notre cicerone (en Italie il n'y a pas moyen d'éviter le cicerone)

nous conduisit, Barbaja, Duprez, madame Malibran, Jadin et moi, aux

ruines d'un temple qu'il nous donna pour un temple d'Apollon. Comme,

grâce à nos études préliminaires, nous savions à quoi nous en tenir,

nous le laissâmes tranquillement barboter dans ses définitions; et

nous en revînmes à Pluton, le véritable patron de la localité.

Ce temple, au reste, était fort ancien et fort célèbre. Annibal,

arrêté devant Pouzzoles, où les Romains avaient envoyé une colonie

sous le commandement de Quintus Fabius, alla visiter ce même temple,

et, pour se rendre les habitans des environs favorables, y fit, dit

Tile-Live, un sacrifice au roi des enfers.

Nous longeâmes les bords du lac en marchant de l'orient à l'occident,

et bientôt nous traversâmes une tranchée antique que nous ne

franchîmes qu'en sautant de pierres en pierres: c'était le lit du

canal que Néron, ce désireur de l'impossible, comme dit Tacite, fit

creuser en allant de Baïa à Ostie, et qui devait avoir vingt lieues de

long et être assez large pour que deux galères à cinq rangs de rames

pussent y passer de front. Ce canal était destiné, dit Suétone, à

remplacer la navigation des côtes qui alors, comme aujourd'hui, était

fort mauvaise. Néron fut un des empereurs les plus prudens qu'il y ait

eu: un coup de tonnerre lui fit un jour remettre un voyage de Grèce

pour lequel tout était préparé. Malheureusement, il ne put jouir de la

voie qu'il avait ouverte à force de bras et d'argent. La révolution de

Galba arriva, et comme le dit Néron lui-même au moment de se couper la

gorge, le monde eut le malheur de perdre ce grand artiste.

Cependant nous venions de mettre le pied sur le sol que couvrait

autrefois la ville de Cumes. Une seule porte est restée debout, et on

l'appelle, je ne sais pourquoi, l'_Arco-Felice_. C'est à deux pas de

cette porte qu'était le tombeau de Tarquin-le-Superbe, qui, banni de

Rome, vint mourir à Cumes. Pétrarque vit ce tombeau dans son voyage à

Naples, et en parle dans son itinéraire. On assure qu'il a été depuis

transporté au musée. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a au musée un

tombeau qu'on montre pour celui-là.

C'est aussi à Cumes que Pétrone se fit ouvrir les veines, mais en

véritable sybarite qu'il était, dans un bain parfumé, en causant avec

ses amis. Il se refermait les veines quand la conversation devenait

plus intéressante, il les rouvrait quand elle languissait. Enfin,

il fit apporter les vases Murrhins, qu'il brisa pour que Néron n'en

héritât point; puis il changea de lieu, car il fallait que cette mort

violente eût l'apparence d'une mort volontaire; puis il glissa, au

moment de mourir, à un ami le manuscrit de _Trimalcion_, cet immortel

monument des débauches impériales, dont il avait été le complice avant

d'en être l'historien.

C'était une époque curieuse que celle-là! Le pouvoir suprême s'était

tellement perfectionné que le bourreau était devenu un personnage

inutile. Un signe suffisait, un geste disait tout. Le condamné

comprenait la sentence, rentrait chez lui, faisait un testament où il

léguait la moitié de son bien à César, pour que sa famille put hériter

de l'autre moitié; remerciait l'empereur de sa clémence, faisait

chauffer un bain, se couchait dedans et s'ouvrait les veines. S'ouvrir

les veines était la mort à la mode; un homme comme il faut ne se

servait plus de l'épée ni du poignard: c'était bon pour des stoïciens

comme Caton, ou pour des soldats comme Brutus et Cassius; mais à des

Romains du temps de Néron il fallait une mort voluptueuse comme la

vie, une mort sans douleur, quelque chose de pareil à l'ivresse et

au sommeil. Quand on appelait son barbier, il demandait avec la

plus grande simplicité du monde: Faut-il prendre mes rasoirs ou ma

lancette? et il était arrivé un temps où ces vénérables fraters

pratiquaient plus de saignées qu'ils ne faisaient de barbes.

Puis, comme ceux à qui on ne pouvait pas faire signe de se tuer, comme

à Pétrone, qui n'était qu'un riche dandy; comme à Lucain, qui n'était

qu'un pauvre poète; comme à Sénèque, qui n'était qu'un beau parleur;

comme à Burrhus, qui n'était qu'un vieux soldat; comme à Pallas, qui

n'était qu'un misérable affranchi; pour un père qui vivait trop vieux,

par exemple; pour une mère, pour un oncle, on avait Locuste, la Voisin

du temps. Il y avait chez elle un assortiment de poisons comme peu de

chimistes modernes en possèdent. Chez elle, on achetait de confiance.

D'ailleurs, ceux qui avaient peur d'être volés essayaient sur des

enfans et ne payaient que s'ils étaient contens.

Peut-on se faire une idée de ce qu'un pareil monde serait devenu si la

religion chrétienne n'était pas arrivée pour le purifier!

Cependant, comme Énée, nous nous avancions vers l'antre de la Sibylle.

A cinquante pas de la porte, nous trouvâmes le concierge qui vint à

nous la clé à la main, tandis que des porteurs, restés en arrière,

nous attendaient sur le seuil avec des torches allumées. L'appareil

nous paraissait peu agréable. D'ailleurs, nous avions déjà vu tant

de souterrains, de grottes et d'antres, que nous commencions à avoir

assez de ces sortes de plaisanteries. Nous échangeâmes un signe qui

voulait dire: Sauve qui peut! Mais il était trop tard; nous étions

entourés, nous étions captifs, nous étions la chose des _ciceroni_;

nous étions venus pour voir, nous ne devions pas nous en aller sans

avoir vu. En un instant, la porte s'ouvrit, nous fûmes enveloppés,

pris, poussés, et nous nous trouvâmes dedans. Il n'y avait plus moyen

de s'en dédire.

Nous fîmes à peu près cent pas, non dans cette haute caverne que

nous nous attendions à trouver sur la foi de Virgile: _Spelunca alta

fecit_, mais dans un corridor assez bas et assez étroit. Ces cent

pas faits, nous crûmes que nous en étions quittes, et nous voulûmes

retourner en arrière. Bast! nous n'avions vu encore que le vestibule.

En ce moment, Jadin, qui marchait le premier, jeta des cris de paon;

il n'avait pas écouté ce que lui disait son guide, et il était tombé

dans l'eau jusqu'au genou. Cette fois, nous crûmes que c'était fini

et que nous avions eu assez de plaisirs; nous nous trompions encore.

Comme chacun de nous était entre deux guides, l'un qui portait une

torche, et l'autre qui, comme le page de M. Marlborough, ne portait

rien du tout, une manoeuvre à laquelle nous ne pouvions nous attendre

s'exécuta. Le guide qui était devant nous se baissa, le guide qui

était derrière nous se haussa, de sorte que, par un mouvement rapide

comme la pensée, chacun de nous, madame Malibran comme les autres, se

trouva sur le dos d'un cicerone. Dès lors il n'y eut plus de défense

possible, et nous nous trouvâmes à la merci de l'ennemi.

Hélas! ce que l'on nous fit faire de tours et de détours dans cette

affreuse caverne, ce qu'on nous conta de bourdes abominables à

l'endroit de cette bonne sibylle qui n'en pouvait mais, la quantité

innombrable de coups qu'on nous donna à la tête contre le plafond, et

aux genoux contre la muraille, Dieu seul le sait! Mais ce que je sais,

moi, c'est qu'en sortant de ce guêpier j'avais une envie démesurée de

rendre à qui de droit les horions que j'avais reçus. Cependant nous

comprîmes que, comme on n'irait pas dans de pareils lieux de son plein

gré, et qu'il est convenu qu'on doit les avoir vus, il faut bien

qu'il y ait des gens qui vous y portent de force. Le résultat de ce

raisonnement fut que nos porteurs se partagèrent deux piastres de

pour-boire; moyennant quoi ils nous reconduisirent, les torches à la

main et en nous appelant altesses, jusqu'aux bords du lac Achéron.

L'Achéron est encore une déception pour les amateurs du terrible. Les

eaux en sont toujours bleu-foncé. Mais ce n'est plus ce marais de

douleur qui lui a fait donner son nom; c'est, au contraire, un joli

lac qui partage avec son ami, le lac Agnano, le monopole de rouir le

chanvre, et avec son voisin, le lac Lucrin, le privilége d'engraisser

d'excellentes huîtres que l'on va pêcher soi-même à l'aide d'une

barque que manoeuvre le successeur de Caron. La seule chose qui lui

soit restée de son véritable aïeul, c'est son exactitude à vous

demander l'obole.

Au bord du lac est une espèce de casino (lisez guinguette) où les

_lions_ de Naples viennent faire de petits soupers dans le genre de

ceux de la régence.

Des bords de l'Achéron on nous montra le Cocyte, qui nous parut

moins changé que son terrible voisin. C'est toujours une mare d'eau

stagnante. Je crois même qu'elle a conservé l'avantage qu'elle avait

dans l'antiquité, de sentir fort mauvais.

L'antre de Cerbère est à l'extrémité du canal qui communique de

l'Achéron à la mer. L'antre de Cerbère a son cicerone à lui, comme le

moindre trou de cet heureux coin de la terre. Seulement on a pensé que

l'antre de Cerbère n'avait pas assez d'importance pour lui donner un

homme tout entier: on lui a donné un bossu auquel il manque une jambe,

mais à qui heureusement il reste une langue et les deux mains. Il

fit de ces deux mains et de cette langue tout ce qu'il put pour nous

entraîner vers la localité qu'il exploite; mais, comme il n'osa pas

nous répondre positivement que nous trouverions Cerbère chez lui, la

vue de l'antre, dénué de son locataire, nous parut par trop ressembler

à celle de la carpe et du lapin, père et mère de ce fameux monstre que

l'on montrerait en province si M. Lacépède ne l'avait fait demander

pour le Musée de Paris.

Nous offrîmes à Milord la survivance de Cerbère, mais Milord n'avait

pas assez de confiance dans les grottes depuis qu'il avait vu celle du

Chien, pour accepter la position, si avantageuse qu'elle fût.

Il est inutile d'ajouter que le bossu eut son carlin, comme si nous

avions visité l'antre de son dogue.

Des bords du Cocyte nous fûmes en un instant aux ruines du palais de

Néron.

Ce palais s'élevait sur le point le plus ravissant du golfe de Baïa,

qui, au dire d'Horace, l'emportait sur les plus doux rivages de

l'univers, et où l'air, comme a Poestum, portait avec lui un tel

parfum, un tel enivrement, que Properce prétendait qu'une femme était

compromise rien qu'en y restant une semaine. Malgré cela, et peut-être

à cause de cela, tout ce qu'il y avait de riches Romains à Rome avait

sa maison à Baïa. Marius, Pompée, César, y venaient passer leur été.

C'est dans la maison de ce dernier que mourut le jeune Marcellus, très

probablement empoisonné par Livie, et dont la mort devait fournir

à Virgile un des hémistiches à la fois les plus beaux et les plus

lucratifs de son sixième chant. Byron se vantait de vendre ses poèmes

une guinée le vers. Demandez à Virgile ce que lui rapporta le _Tu

Marcellus eris_!

Mais revenons au palais de Néron, aujourd'hui á moitié écroulé dans

les flots, et dont la vague emporte chaque jour quelque sanglante

parcelle. C'est dans ce palais qu'il avait appelé sa mère Agrippine;

c'est là qu'il voulait célébrer avec elle les fêtes de réconciliation.

Voyez, en face l'un de l'autre, la lionne et lionceau: la lionne,

habituée depuis long-temps au carnage; le lionceau, qui n'a encore

goûté qu'une fois le sang: il est vrai que c'est le sang de son frère.

Un coup d'oeil en passant sur ce tableau: nous promettons au lecteur

que nous allons mettre sous ses yeux une des plus terribles pages qui

aient été écrites sur le livre de l'histoire universelle.

D'abord faisons le tour de nos personnages: voyons ce que c'était

qu'Agrippine, car le crime du fils nous a fait oublier les crimes de

la mère; et, comme elle nous est apparue dans son linceul ensanglanté,

nous n'avons pas pu distinguer le sang qui était à elle du sang qui

appartenait aux autres.

Elle est la fille de Germanicus; sa mère est cette Agrippine, noble

veuve et féconde matrone, qui abordait à Brindes, portant dans ses

bras l'urne funéraire de son mari, et suivie de ses six enfans, dont

quatre devaient aller promptement rejoindre leur père. Les premiers

qui disparurent furent les deux aînés, Néron et Drusus (ne pas

confondre ce Néron-là, dernier espoir des républicains, avec le fils

de Domitius, dont nous allons parler tout à l'heure). Néron fut exilé

à Pontia, où il mourut. Comment? on ne le sait pas, probablement comme

on mourait alors. Quant à Drusus, il n'y a pas de doute sur lui, et

la chose est des plus claires: on l'enferma un beau matin dans les

souterrains du palais, et pendant neuf jours on oublia de lui porter

à manger; le dixième jour, on descendit ostensiblement dans sa prison

avec un plateau couvert de viande, de vins et de fruits; on le trouva

expirant: il avait vécu huit jours en dévorant la bourre de son

matelas.

Quant à la mère, elle fut punie pour un crime énorme: elle avait

pleuré ses enfans. On l'exila _ob lacrymas_; elle se tua dans l'exil.

Bref, il ne restait plus de toute la race de Germanicus que notre

Agrippine et Caïus Caligula, ce serpent que Tibère élevait, disait-il,

pour dévorer le monde.

Tibère, qui, comme on l'a vu, s'intéressait fort à toute sa race,

avait marié Agrippine à un certain Eneus Domitius, dont le vol et

l'homicide étaient les moindres crimes. Comme préteur, il avait volé

les jeux des courses. Un jour, en plein Forum, il avait crevé l'oeil

d'un chevalier. Un autre jour, il avait écrasé sous les pieds de ses

chevaux un enfant qui ne se rangeait pas assez vite. Un autre jour,

enfin, il avait tué un affranchi à qui il avait donné un verre plein

de vin à vider d'un seul coup, et qui, manquant de respiration, avait

commis la faute de s'y reprendre à deux fois. Lors de l'agonie de

Tibère, il était accusé de lèse-majesté. Tibère mourut étouffé par

Macron, et Eneus Domitius fut absous.

Caligula était mort. Des six enfans de Germanicus, Agrippine restait

seule. Claude régnait. Claude venait de faire tuer Messaline, sa

troisième femme, qui avait eu le caprice d'épouser publiquement,

toute femme de l'empereur qu'elle était, son amant Silius. Dégoûté du

mariage, l'empereur avait juré à ses prétoriens de vivre désormais

sans femme. Mais les affranchis de Claude avaient décidé que Claude se

remarierait.

Ils étaient trois: Caliste, Narcisse et Pallas, les premiers

personnages de l'État, les véritables ministres de l'empereur.

Voulez-vous connaître la fortune de ces trois anciens esclaves? Pallas

avait trois cents millions de sesterces (soixante millions de francs);

Narcisse était plus riche du quart: il avait quatre cents millions de

sesterces (quatre-vingts millions de francs); quant à Caliste, c'était

le plus pauvre: le malheureux n'avait que quarante millions à peu

près. Au reste, c'était l'époque des fortunes insensées. Un esclave

qui avait été _dispensator_, titre qui répond à celui de munitionnaire

général, avait, au dire de Pline, achevé sa liberté pour la bagatelle

de treize millions. Vous vous rappelez le gourmand Apicius, lequel,

après avoir dépensé vingt millions pour sa table, est averti par son

intendant qu'il ne lui reste plus que deux millions cinq cent mille

francs. Or, que croyez-vous que fera Apicius? Qu'il placera son

argent à dix pour cent, taux légal de Rome, et que, des bribes de son

patrimoine, il se fera deux cent cinquante mille livres de rente, ce

qui est encore un fort joli denier? Point. Apicius s'empoisonne: il

n'a plus assez pour vivre. Il est vrai qu'Apicius avait donné jusqu'à

mille deux cents francs d'un surmulet de quatre livres et demie que

faisait vendre Tibère, trouvant ce poisson trop beau pour sa table. On

a de la peine à croire à de pareilles folies. Lisez pourtant Sénèque,

épître 95. Mais revenons encore à nos affranchis.

Chacun d'eux avait une femme qu'il protégeait, une impératrice de sa

main qu'il voulait donner à Claude, l'empereur imbécile, qui dormait à

table, à qui on laçait ses sandales aux mains, à qui on chatouillait

le nez avec une plume, et qui alors, à la grande joie des convives, se

frottait le nez avec ses sandales. Caliste présentait Lollia Paulina,

qui avait autrefois été la femme de Caligula. Narcisse présentait Elia

Petina, qui avait été déjà la femme de Claude, ce qui épargnait la

dépense de nouvelles noces. Enfin Pallas présentait Agrippine, dont

il était l'amant, et qui apportait en dot à César un petit-fils

de Germanicus. On lâcha les trois femmes après Claude. Agrippine

l'emporta et fut impératrice.

Agrippine était donc enfin arrivée à une position digne d'elle.

Voyons-la à l'oeuvre.

Silanus est le fiancé d'Octavie, fille de Claude; mais Octavie est

devenue un parti sortable pour le fils d'Agrippine. Silanus est

dépouillé de la préture, accusé du premier crime qu'on imagine, et

invité à se donner la mort; Silanus se tue.

Sa rivale Lollia Paulina, cette veuve de son frère qui avait failli

l'emporter sur elle, était belle comme elle, violente comme elle,

débauchée comme elle, capable de tout comme elle, mais plus riche

qu'elle, ce qui lui donnait un grand avantage. Un jour, elle était

venue à un souper avec une parure d'émeraudes qui valait quarante

millions de sesterces (huit millions de notre monnaie). Le fortune de

Lollia Paulina fut confisquée, Lollia Paulina fut envoyée en exil,

et six mois après un centurion vint dans son exil annoncer à Lollia

Paulina qu'il fallait mourir. Lollia Paulina mourut.

Après Lollia Paulina vint Calpurnie, dont Claude avait vanté

imprudemment la beauté; après Calpurnie, Lepida, tante de Néron.

Pourquoi moururent-elles toutes deux? Demandez à Pline: _Mulieribus ex

causis_, pour des raisons de femmes; il ne vous dira pas autre chose.

En effet, ces trois mots disent tout.

Nous ne parlons pas d'un Taurus qui avait une villa qu'Agrippine

voulait acheter, qu'il refusa de vendre, et qui, trois mois après,

mourut en la lui léguant.

Cependant Claude, qui était devenu méfiant depuis la mort de

Messaline, s'apercevait de tout cela et secouait la tête. Puis,

dans ses momens d'abandon, quand il réformait la langue avec ses

grammairiens, ou le monde avec ses affranchis, il disait: «J'ai eu

tort de me remarier, mais qu'on y prenne garde! Je suis destiné à être

trompé, c'est vrai, mais je suis destiné aussi à punir celles qui me

trompent!»

Claude n'avait pas tort de penser cela, mais Claude avait grand tort

de le dire. Ces menaces conjugales revinrent aux oreilles d'Agrippine:

le tribun qui avait tué Messaline vivait encore; il ne fallait qu'un

signe de Claude, un mot de Narcisse, pour qu'il en fût de la quatrième

femme de Claude comme il en avait été de la troisième. Agrippine prit

les devants.

Un soir, elle jeta un voile sur sa tête, sortit du Palatin par une

porte de derrière et s'en alla trouver Locuste.

Il s'agissait, cette fois, de trouver le chef-d'oeuvre des poisons,

quelque chose d'agréable au goût, qui ne tuât ni trop vite ni trop

lentement, qui fît mourir, voilà tout, mais sans laisser de traces.

Agrippine ne regardait pas au prix.

X

Le Golfe de Baïa.

Agrippine emporta ce qu'elle était venue demander à l'empoisonneuse

Locuste: c'était une espèce de pâte qu'on pouvait parfaitement délayer

dans une sauce. Le lendemain, on servit à l'empereur Claude des

champignons farcis; Claude adorait les champignons; il dévora le

plat tout entier. Il n'y avait rien d'étonnant que Claude mourût

d'indigestion, après avoir avalé à lui seul un plat de champignons qui

eût pu suffire à six personnes. Mais Claude ne mourait pas; Claude

sentait une grande pesanteur à l'estomac. Il fit venir son médecin,

un médecin grec fort habile, ma foi, nommé Xénophon. Ce médecin lui

ordonna d'ouvrir la bouche et lui frotta la gorge avec les barbes

d'une plume empoisonnée. Claude mourut.

On annonça à Rome que Claude allait mieux.

Après avoir fait de Claude un dieu, il fallait faire de Néron un

empereur. Voici ce que c'était que Néron: c'était, à cette époque, un

enfant de quinze ans, né, au dire de Pline, les pieds en avant, ce qui

était un signe de malheur; mais, signe de malheur plus certain encore,

né de Domitius et d'Agrippine: c'était l'avis de son père lui-même.

Comme on le félicitait de la naissance du jeune Lucius et que les

courtisans voyaient d'avance en lui d'heureuses destinées pour le

monde: «Vous êtes bien aimables, dit Domitius, mais je doute fort

qu'il puisse naître quelque chose de bon d'Agrippine et de moi.»

Domitius ne s'était pas trompé: c'était un terrible enfant que ce

jeune Néron. L'éducation ne lui avait pas manqué: au contraire, il

avait près de lui Sénèque, qui lui avait appris le grec et le latin;

Burrhus, qui lui avait appris la tactique militaire et l'escrime.

Il chantait comme l'histrion Diodore, dansait comme le mime Pâris,

conduisait un char comme Apollon. Aussi avait-il, avant toute chose,

la prétention d'être artiste. Néron chanteur, Néron danseur, Néron

cocher d'abord, Néron empereur ensuite.

Cela n'empêcha pas qu'il n'accueillit avec une grande joie la mort de

Claude et qu'il ne fit tout ce qu'il fallait pour souffler le monde

à son cousin Britannicus. Il est vrai que pour cela il n'avait pas

grand'chose à faire, il n'avait qu'à laisser agir Agrippine; il se

contenta, quand il apprit que le dernier plat qu'avait mangé Claude

était un plat de champignons, de dire que les champignons étaient le

mets des dieux. Le mot n'était pas tendre pour son père adoptif, mais

il était joli: il fit fortune.

Cependant Néron était pas monté sur le trône pour faire des mots; il

avait près de lui Narcisse et Tigelius, qui le poussaient a faire

autre chose. Puis les passions commençaient à fermenter dans cette

jeune tête, car pour son coeur elles n'en approchèrent jamais. Il

avait des amours cachés, pour lesquelles Sénèque, son précepteur, lui

prêtait le nom d'un de ses beaux-frères. Agrippine le sut, et cela lui

donna fort à penser. Elle commençait à comprendre que la lutte serait

plus opiniâtre qu'elle ne s'y était attendue d'abord; elle voulut

effrayer Néron par un jeu de bascule, elle se retourna vers

Britannicus.

Alors, ce fut Néron qui sortit un soir du Palatin. Avec qui? on ne

sait pas; avec son ami Othon peut-être, ce futur empereur de Rome,

avec lequel, dans ses orgies nocturnes, Néron allait frapper aux

portes et battre les passans. Et, à son tour, il se rendit chez

Locuste. Il trouva la pauvre femme toute tremblante: l'avis lui avait

été donné qu'elle devait être arrêtée le lendemain. On commençait à la

soupçonner de vendre du poison; et à qui ce soupçon était-il venu? A

Agrippine!

Néron la rassura et lui promit sa protection; mais à condition qu'elle

lui donnerait une eau qui tuerait à l'instant même.

La nuit se passa à faire bouillir des herbes; le matin, on eut deux

petites fioles d'eau claire et limpide comme de l'eau de roche.

Locuste proposa d'en faire l'essai sur un esclave, mais Néron fit

observer qu'un homme n'avait pas la vie assez dure, et qu'il fallait

chercher quelque animal de résistance. Un sanglier barbotait dans la

cour: Locuste le montra à Néron. On versa une des deux fioles dans

une assiette pleine de son, et l'on fit manger ce son au sanglier qui

mourut comme s'il était frappé de la foudre.

Néron rentra au palais. Il mangeait ordinairement dans la même chambre

que Britannicus, mais non à la même table. Chacun des deux jeunes gens

avait un dégustateur qui buvait avant eux de chaque liqueur qu'on leur

offrait, qui mangeait avant eux de chaque plat qui leur était servi.

Britannicus buvait tiède; il était un peu souffrant. Son dégustateur,

après en avoir bu le tiers à peu près, lui présenta à dessein une

boisson que le jeune homme trouva trop chaude. «Remettez-moi de l'eau

froide là-dedans,» dit Britannicus en tendant son verre. On lui

versa l'eau préparée par Locuste. Britannicus but sans défiance.

Son dégustateur ne venait-il pas de boire devant lui? Mais à peine

avait-il bu qu'il poussa un cri et tomba à la renverse.

Agrippine jeta un coup d'oeil rapide sur Néron, en même temps que

Néron, de son côté, jetait un coup d'oeil sur elle: ces deux regards

se croisèrent comme deux glaives. La mère et le fils n'avaient plus

rien à s'apprendre, la mère et le fils n'avaient plus rien à se

reprocher; la mère et le fils étaient dignes l'un de l'autre.

Maintenant tout était dans cette question: Serait-ce la mère qui

oserait tuer le fils? Serait-ce le fils qui oserait tuer la mère? Ni

l'un ni l'autre ne l'eût osé peut-être si une troisième femme ne fût

venue se mêler à cette haine.

Cette femme, c'était Sabina Poppea, la plus belle femme de Rome depuis

qu'Agrippine avait fait tuer Lollia Paulina; et avec cela coquette

comme si elle eût eu besoin de coquetterie; ne sortant jamais sans

voile, ne levant jamais son voile qu'à demi, et, lorsqu'elle quittait

Rome pour aller à Tivoli ou Baïa, se faisant suivre par un troupeau de

quatre cents ânesses, lesquelles lui fournissaient les trois bains de

lait qu'elle prenait chaque jour.

Sabina Poppea avait eu ce que nous appellerions, nous autres, une

jeunesse orageuse. Othon la trouva momentanément mariée, dit Tacite, à

un chevalier romain nommé Rufius Crispinius; Othon l'enleva à ce mari

provisoire, la fit divorcer et l'épousa. Othon, nous l'avons dit,

était le camarade de Néron. Celui-ci, en allant chez Othon, vit sa

femme; alors il envoya Othon en Espagne. Othon partit sans regimber:

il connaissait son ami Néron.

Mais ce n'était pas tout que d'éloigner Othon pour devenir l'amant

de Poppée. Poppée savait être sage quand son profit y était. Lorsque

Othon l'avait aimée, Othon l'avait épousée. César l'aimait, eh bien!

que César en fit autant. César était marié avec Octavie: il fallait

donc éloigner Octavie. Agrippine s'opposerait à cette nouvelle union:

il fallait donc aussi se débarrasser d'Agrippine. D'ailleurs, Poppée

ne comprenait pas comment César pouvait garder Octavie, cette

pleureuse éternelle, qui ne faisait que gémir sur la mort de Claude

et de Britannicus. Poppée ne comprenait pas non plus comment César

supportait la domination de sa mère, qui écoutait les délibérations du

sénat derrière un rideau, et continuait de régner comme si César était

encore un enfant. Cela ne pouvait durer ainsi.

Agrippine était à Antium, elle reçut une lettre de son fils qui

l'invitait à venir le rejoindre à Baïa.--«Il ne pouvait, disait-il,

rester plus longtemps loin d'une si bonne mère: il avait des torts

envers elle, il voulait les lui faire oublier.»

Un devin avait prédit à Agrippine que, si son fils devenait empereur,

son fils la tuerait. Agrippine avait méprisé la prophétie du devin, et

Néron régnait. Elle méprisa de même les conseils de Pallas, qui lui

disait de ne pas aller à Baïa: elle y vint. Elle y trouva Néron plus

tendre, plus respectueux, plus soumis que jamais. Elle se reprit à

cette idée qu'elle pourrait peut-être l'emporter sur Poppée. C'était

chez elle une idée fixe. Agrippine soupa avec Néron. Tous deux

avaient bien pensé au poison, mais tous deux aussi avaient pensé au

contre-poison.

Le souper fini, Néron dit à Agrippine qu'il ne voulait pas qu'elle

retournât à Antium. Elle avait une villa à trois milles de là, près

de Bauli; c'était là que Néron voulait qu'elle allât pour n'être plus

éloignée de lui. Ce point était si bien arrêté dans son esprit qu'il

avait fait préparer une galère pour l'y transporter. Agrippine

accepta.

A dix heures, le fils et la mère se séparèrent; Néron conduisit

Agrippine jusqu'au bord de la mer; des esclaves portaient des torches;

les musiciens qui avaient joué pendant le souper venaient derrière

eux. Arrivé sur le rivage, Néron embrassa sa mère sur les mains et

sur les yeux; puis il resta non seulement jusqu'à ce qu'il l'eût vue

descendre dans l'intérieur de la galère, mais encore jusqu'à ce que la

galère eût levé l'ancre et fût déjà loin.

Agrippine était assise dans la cabine; Crépéréius, son serviteur

favori, était debout devant elle; Aurronie, son affranchie, était à

ses pieds. Le ciel était tout scintillant d'étoiles, la mer était

calme comme un miroir. Tout à coup le pont s'écroule: Crépéréius est

écrasé, mais une poutre soutient les débris au dessus de la tête

d'Agrippine et d'Aurronie; au même moment, Agrippine sent que le

plancher manque sous ses pieds, elle saute à la mer suivie d'Aurronie,

criant pour qu'on la sauve: «Je suis Agrippine! Sauvez la mère de

César!» A peine a-t-elle dit, qu'une rame se lève et en retombant lui

fend la tête. Agrippine a tout deviné: elle plonge sans prononcer une

parole, ne réparait à la surface que pour respirer, replonge encore,

et, tandis que les assassins la cherchent, vivante pour l'achever,

morte pour reporter son cadavre à Néron, elle nage vigoureusement vers

la terre, aborde le rivage, gagne à pied sa villa, se fait reconnaître

à ses esclaves et se jette sur son lit.

Pendant ce temps, on la cherche, on l'appelle de la galère; les gens

qui habitent le rivage apprennent qu'Agrippine est tombée à la mer et

n'est point reparue; bientôt toute la population est sur la côte avec

des flambeaux; des barques sont poussées dans le golfe pour aller

au secours de la mère de César; des hommes se jettent à la nage en

l'appelant; d'autres, qui ne savent pas nager, descendent dans l'eau

jusqu'à la poitrine; ils jettent des cordes, ils tendent les mains.

Dans ce moment de danger, on s'est souvenu qu'Agrippine est la fille

de Germanicus.

Agrippine voit ces témoignages d'amour; elle se rassure en se sentant

au milieu d une population dévouée: elle comprend qu'elle ne pourra

long-temps cacher sa présence, elle fait dire qu'elle est sauvée;

la foule entoure alors la villa avec des cris de joie; Agrippine se

montre, le peuple rend grâces aux dieux.

Néron a tout su presque à l'instant même; un messager d'Agrippine

est venu lui dire de la part de sa maîtresse qu'elle était sauvée.

Agrippine a voulu, aux yeux de son fils, avoir l'air de croire que

tout cela n'était qu'un accident, auquel la volonté de Néron n'avait

eu aucune part.

Que fera Néron? Néron conçoit et dirige assez bien un crime; mais

si, par une circonstance quelconque, le crime avorte, Néron perd

facilement la tête et il ne sait pas faire face au danger. Agrippine,

les vêtemens ruisselans, les cheveux collés au visage, Agrippine

racontant le meurtre auquel elle n'est échappée que par miracle, peut

soulever le peuple, entraîner les prétoriens, marcher contre Néron.

Au moindre bruit, Néron tremble. Seul, il ne prendra aucune décision,

il ne saura qu'attendre et trembler. Il envoie chercher Sénèque et

Burrhus. A eux deux, le guerrier et le philosophe lui donneront

peut-être un bon conseil.

--Qui a conseillé le crime? demandent-ils après s'être consultés.

--Anicetus, le commandant de la flotte de Misène, répond Néron.

--Qu'Anicetus achève donc ce qu'il a commencé, disent Sénèque et

Burrhus.

Anicetus ne se le fait pas redire deux fois; il part avec une douzaine

de soldats.

Que vous semble de ces deux braves pédagogues? Tels que vous les voyez

pourtant, c'étaient, après Thraséas, les deux plus honnêtes gens de

l'époque. Comment donc! on avait voulu faire Sénèque empereur--à cause

de ses hautes vertus! Voyez Tacite et Juvénal.

Cependant Agrippine s'est recouchée; elle a une seule esclave près

d'elle. Tout à coup les cris de la foule cessent, le bruit des armes

retentit dans les escaliers, l'esclave qui est près d'Agrippine se

sauve par une petite porte dérobée; Agrippine va la suivre, quand

la porte de la chambre s'ouvre. Agrippine se retourne et aperçoit

Anicetus.

A sa vue et à la manière dont il entre dans la chambre de son

impératrice, Agrippine a tout deviné. Toutefois elle feint de ne rien

craindre.

--Si tu viens pour savoir de mes nouvelles de la part de mon fils,

retourne vers lui et dis-lui que je suis sauvée.

Un des soldats s'avance alors, et, tandis qu'Agrippine parle encore,

la frappe d'un coup de bâton à la tête.

--Oh! dit Agrippine en levant les mains au ciel, oh! je ne croirai

jamais que Néron soit un parricide.

Pour toute réponse Anicetus tire son épée.

Alors Agrippine, d'un geste sublime d'impudeur, jette loin d'elle sa

couverture, et montrant ses flancs nus, ces flancs qu'elle veut punir

d'avoir porté Néron:

--_Feri ventrem_! Frappe au ventre! dit-elle.

Et elle reçoit aussitôt quatre ou cinq coups d'épée dont elle meurt

sans pousser un cri.

N'est-ce pas bien jusqu'au bout la femme que je vous ai dite, et

n'est-elle pas morte comme elle a vécu?

Quant à Néron, attendez un moment encore. Néron est incomplet: il n'a

encore tué que Britannicus et Agrippine; il faut qu'il tue Octavie.

Mais Octavie était difficile à tuer à cause de sa faiblesse même.

Agrippine luttait contre Néron; pendant la lutte, son pied a glissé

dans le sang de Claude, et elle est tombée, c'est bien. Mais Octavie!

comment égorgera-t-on cette douce brebis? comment étouffera-t-on cette

blanche colombe? C'est la seule femme de Rome dont la calomnie n'ait

jamais pu approcher.

On mit ses esclaves à la torture pour savoir si elle n'aurait pas

commis quelque crime inconnu dont on pût la punir. Ses esclaves

moururent sans oser l'accuser. Il fallut encore recourir à Anicetus.

Au milieu d'un dîner, comme Néron, couronné de roses, marquait de la

tête la mesure aux musiciens qui chantaient, Anicetus entra, se jeta

aux pieds de Néron et s'écria que, vaincu par ses remords, il venait

avouer à l'empereur qu'il était l'amant d'Octavie.

Octavie, cette chaste créature, la maîtresse d'un Anicetus!

Personne ne crut à cette monstrueuse accusation; mais qu'importait

à César? il voulait un prétexte, voilà tout. Anicetus fut exilé en

Sardaigne, et Octavie à Pandataria.

Puis, quelques jours après, on fit dire à Octavie qu'il fallait

mourir.

La pauvre enfant, qui avait eu si peu de jours heureux dans la vie,

s'effrayait cependant de la mort; elle se prit à pleurer, tendant les

mains aux soldats, implorant Néron, non plus comme sa femme, mais

comme sa soeur, adjurant sa clémence au nom de Germanicus. Mais les

ordres étaient positifs: ni prières ni larmes ne pouvaient la sauver

de ce crime énorme d'être coupable de trop de vertu. On lui prit les

bras, on les lui raidit de force, on lui ouvrit les veines avec une

lancette; puis, comme le sang, figé par la peur, ne voulait pas

couler, on les lui trancha avec un rasoir. Enfin, comme le sang ne

coulait pas encore, on l'étouffa dans la vapeur d'un bain bouillant.

Poppée, de son côté, avait donné ses ordres aux meurtriers; elle

voulait être sûre qu'Octavie était bien morte: on lui apporta sa tête.

Alors elle épousa tranquillement Néron.

Néron, dans un moment d'humeur, la tuera quelque jour d'un coup de

pied.

Nous étions sur le lieu même où le drame terrible que nous venons de

raconter s'était accompli. Ces ruines, c'étaient celles qui avaient vu

Agrippine assise à la même table que Néron; ce rivage, c'était celui

jusqu'où César avait reconduit sa mère. Nous montâmes dans la barque:

nous étions sur le golfe où Agrippine avait été précipitée, et nous

suivions la route qu'elle avait suivie à la nage pour aborder à Bauli.

On montre un prétendu tombeau qui passe pour le tombeau d'Agrippine.

N'en croyez rien: ce n'était pas de ce côté-ci de Bauli qu'était situé

le tombeau d'Agrippine; c'était sur le chemin de Misène, près de

la villa de César. Puis le tombeau d'Agrippine n'avait pas cette

dimension. Ses affranchis l'enterrèrent en secret, et, après la mort

de Néron, lui élevèrent un monument. Or, ce monument de tardive piété

était un tout petit tombeau, _levem tumulum_, dit Tacite.

Le golfe de Baïa devait être une miraculeuse chose quand ses rives

étaient couvertes de maisons; ses collines, d'arbres; ses eaux, de

navires; puisque, aujourd'hui que ces maisons ne sont plus, que des

ruines, que ses collines, bouleversées par des tremblemens de terre,

sont arides et brûlées, que ses eaux sont silencieuses et désertes,

Baïa est encore un des plus délicieux points du monde.

La soirée était splendide. Nous nous fîmes descendre à l'endroit

même où était la villa d'Agrippine. La mer l'a recouverte; on en

chercherait donc inutilement les ruines. Puis, à la lueur de la lune

qui se levait derrière Sorrente, située en face de nous, de l'autre

coté du golfe de Naples, nous nous engageâmes dans le chemin bordé

de tombeaux qui conduit des bords de la mer au village de Boccola,

l'ancienne Bauli. C'était fête, et tout ce pauvre village était en

joie; on chantait, on dansait, et tout cela au milieu des ruines, au

milieu des monumens funéraires d'un peuple disparu, sur cette même

terre qu'avaient foulés Manlius, César, Agrippine, Néron, sur ce sol

où était venu mourir Tibère.

Oui, le vieux Tibère était sorti de son île; il visitait Baïa, où

peut-être il était venu prendre les eaux, lorsque le bruit lui revint

que des accusés dénoncés par lui-même, avaient été renvoyés sans même

avoir été entendus. Cela sentait effroyablement la révolte. Aussi

Tibère se hâta-t-il de regagner Misène, d'où il comptait s'embarquer

pour Caprée, sa chère île, sa fidèle retraite, son imprenable

forteresse. Mais à Misène les forces lui manquèrent, et il ne put

aller plus loin. L'agonie fut longue et terrible. Le moribond se

cramponnait à la vie, le vieil empereur ne voulait absolument point

passer dieu. Un instant Caligula le crut mort; il lui avait déjà

tiré son anneau du doigt. Tibère se redresse et demande son anneau.

Caligula se sauve effaré, tremblant. Tibère descend de son lit, veut

le poursuivre, chancelle, appelle, et, comme personne ne répond, tombe

sur le pavé. Alors Macron entre, le regarde; et comme Caligula demande

à travers la porte ce qu'il faut faire:

--C'est bien simple, répondit-il, jetez-moi un matelas sur cette

vieille carcasse, et que tout soit dit.

Ce fut l'oraison funèbre de Tibère.

Comme nous l'avons dit, c'était dans le port de Misène qu'était la

flotte romaine. Pline commandait cette flotte lors du tremblement

de terre de 79. Ce fut de Misène qu'il partit pour aller étudier le

phénomène arrivé à Stabie; il y mourut étouffé.

Le corricolo · 第 39 / 61 题