VIII

Pouzzoles.

Nous montâmes dans notre corricolo, laissant à notre droite le lac

d'Agnano, sur lequel il y a peu de choses à dire; nous gagnâmes

l'ancienne voie romaine qui menait de Naples à Pouzzoles, et qu'on

appelait la voie Antonina. Il n'y avait pas à s'y tromper, c'est bien

l'ancien pavé en pierres volcaniques, tout bordé de tombeaux ou plutôt

de ruines sépulcrales, deux ou trois tombeaux seulement ayant traversé

les âges comme des jalons séculaires, et étant restés debout sur la

route infinie du temps.

Nous nous arrêtâmes au couvent des Capucins. C'est là qu'a été

transportée la pierre où saint Janvier subit le martyre; cette pierre

est encore aujourd'hui tachée de sang, et, lorsque le miracle de la

liquéfaction s'opère à la chapelle du trésor à Naples, le sang qui

tache cette pierre, fière de celui que renferment ces deux fioles, se

léquifie, dit-on, et bouillonne de même.

Cette église renferme en outre une assez belle statue du saint.

De l'église des Capucins à la Solfatare il n'y a qu'une enjambée. Nous

avions été préparés à la vue de cet ancien volcan par notre voyage

dans l'archipel hipariote. Nous retrouvâmes les mêmes phénomènes: ce

terrain sonnant le creux et qui, à chaque pas, semble prêt à vous

engloutir dans des catacombes de flammes; ces fumeroles par lesquelles

s'échappe une vapeur épaisse et empestée; enfin, dans les endroits où

ces vapeurs sont les plus fortes, ces tuiles et ces briques préparées

pour y recevoir le sel ammoniac qui s'y sublime, et qu'on y récolte

sans autres frais, chaque matin et chaque soir.

La Solfatare est le _Forum Vulcani_ de Strabon.

A quelques pas de la Solfatare sont les restes de l'amphithéâtre

appelé en même temps _Carceri_, nom qui a prévalu sur l'autre et qui

rappelle les persécutions chrétiennes du deuxième et du troisième

siècles. C'est dans cet amphithéâtre que le roi Tiridate, amené

par Néron, qui lui faisait remarquer la force et l'adresse de ses

gladiateurs, voulant montrer quelle était sa force et son adresse à

lui, prit un javelot de la main d'un prétorien, et lançant ce javelot

dans l'arène, tua deux taureaux du même coup.

C'est encore, selon toute probabilité, dans ce cirque que saint

Janvier, échappé à la flamme et aux bêtes, fut décapité, ce que Dieu

permit, comme nous l'avons dit, parce que c'était le cours ordinaire

de la justice. Une des caves qui ont fait donner au monument le nom de

_Carceri_, érigée en chapelle, est celle que la tradition assure avoir

servi de prison au martyr.

Près du _Carceri_ est la maison de Cicéron, ce martyr d'une petite

réaction politique, tandis que saint Janvier fut celui d'une grande

révolution divine.

Cette maison était la villa chérie de l'auteur des _Catilinaires_. Il

la préférait à sa villa de Gaëte, à sa villa de Cumes, à sa villa de

Pompeïa, car Cicéron avait des villa partout. En ce temps-là comme

aujourd'hui, l'état d'avocat et celui d'orateur étaient parfois, à ce

qu'il paraît, d'un excellent rapport.

Il est vrai qu'ils avaient aussi leurs désagrémens, comme, par

exemple, d'avoir, après sa mort, la tête et les mains clouées à la

tribune aux harangues et la langue percée par une aiguille. Mais

enfin, cela n'arrivait pas à tous les avocats, témoin Salluste.

Pourquoi diable aussi Cicéron s'était-il mêlé de ce qui ne le

regardait pas et avait-il tenu des propos sur les faux cheveux de

Livie? En cherchant bien, on finit d'ordinaire par découvrir que dans

les grands malheurs qui nous arrivent il y a toujours un peu de notre

faute.

En attendant, Cicéron passa quelques beaux et paisibles jours dans

cette villa, qui touchait aux jardins de Pouzzoles, et où il composa

ses _Questions académiques_. Il avait de là une vue magnifique que ne

gênait pas à cette époque ce stupide _Monte-Nuovo_, poussé dans une

nuit comme un champignon, pour gâter tout le paysage.

C'est de Pouzzoles qu'Auguste partit pour aller faire la guerre à

Sextus Pompée, avec lequel, deux ou trois ans auparavant, Antoine,

Lépide et lui avaient fait un traité de paix au cap Misène.

Ce fut un instant avant la signature de ce traité que, voyant les

triumvirs réunis sur le vaisseau de son maître, Menas, affranchi et

amiral de Sextus, se pencha à son oreille et lui dit tout bas:

--Veux-tu que je coupe le câble qui retient ton vaisseau au rivage et

que je te fasse maître du monde?

Sextus réfléchit un instant: la proposition en valait bien la peine;

puis, se retournant vers Menas:

--Il fallait le faire sans me consulter, répondit-il. Maintenant il

est trop tard!

Et, se retournant vers les triumvirs le visage souriant et sans qu'ils

se doutassent qu'ils avaient couru un grand danger, il continua de

discuter ce traité qui accordait la terre à Octave, à Antoine et à

Lépide; et à lui, fils de Neptune, qui avait changé son manteau de

pourpre contre la robe verte de Glaucus, les îles et la mer.

Il y aurait un admirable roman à faire sur ce jeune roi de la mer, qui

fut le premier amant de Cléopâtre et le dernier antagoniste d'Auguste,

et qui, tandis que Rome promettait cent mille sesterces (vingt mille

francs) par tête de proscrit, en promettait, lui, deux cent mille par

chaque exilé qu'on amènerait sur ses vaisseaux, le seul lieu du monde

où un banni pût alors être en sûreté.

Malheureusement, que font à nos lecteurs, en l'an de grâce 1842, les

amours de Cléopâtre, les proscriptions d'Octave et les pirateries de

Sextus Pompée, ce galant voleur qui fut à peu près le seul honnête

homme de son temps?

Pouzzoles était le rendez-vous de l'aristocratie romaine. Pouzzoles

avait ses sources comme Plombières, ses thermes comme Aix, ses bains

de mer comme Dieppe. Après avoir été le maître du monde et n'avoir pas

trouvé dans tout son empire un autre lieu qui lui plût, Sylla vint

mourir à Pouzzoles.

Auguste y avait un temple que lui avait élevé le chevalier romain

Calpurnius. C'est aujourd'hui l'église de saint Proclus, compagnon de

saint Janvier.

Tibère y avait une statue portée sur un piédestal de marbre qui

représentait les quatorze villes de l'Asie-Mineure qu'un tremblement

de terre avait renversées et que Tibère avait fait rebâtir. La statue

est disparue sans qu'on ait pu la retrouver. Le piédestal existe

encore.

Caligula y fit bâtir ce fameux pont qui réalisait un rêve aussi

insensé que celui de Xercès; ce pont partait du môle, traversait

le golfe et allait aboutir à Baïa. Sa construction occasionna la

suspension des transports et affama Rome. Vingt-cinq arches le

soutenaient en partant du môle; et comme la mer devenait au delà trop

profonde pour qu'on pût continuer d'établir des piles, on avait réuni

un nombre infini de galères qu'on avait fixées avec des ancres et

des chaînes; puis sur ces galères on avait établi des planches qui,

recouvertes de terre et de pierres, formaient le pont.

L'empereur passa dessus, revêtu de la chlamyde, armé de l'épée

d'Alexandre-le-Grand, et traînant derrière lui, à son char attelé de

quatre chevaux, le jeune Darius, fils d'Arbane, que les Parthes lui

avaient donné en otage.--Et tout cela, savez-vous pourquoi? Parce

qu'un jour Thrasylle, astrologue de Tibère, ayant vu le vieil empereur

regarder Caligula de cet oeil inquiet qu'il connaissait si bien.

--Calicula, avait-il dit, ne sera pas plus empereur qu'il ne

traversera à cheval le golfe de Baïa.

Caligula traversa à cheval le golfe de Baïa, et, pour le malheur

du monde, à qui Tibère eût rendu un grand service en l'étouffant,

Caligula fut quatre ans empereur.

Aujourd'hui, de ces vingt-cinq arches il reste encore treize gros

piliers, dont les uns s'élèvent au dessus de la surface des flots, et

dont les autres sont recouverts par la mer.

Enfin le maître des dieux y avait un temple dans lequel il était adoré

sous le nom de Jupiter Sérapis. Envahi, selon toute probabilité, par

l'eau et enseveli en même temps sous les cendres, lors du tremblement

de terre de 1538, il fut retrouvé en 1750, mais dépouillé aussitôt de

toutes les choses premières qu'il contenait et qui furent envoyées

à Caserte. Il ne lui reste aujourd'hui que trois des colonnes qui

l'entouraient, deux des douze vases qui ornaient le monoptère, et,

scellé dans son pavé de marbre grec, un des deux anneaux de bronze qui

servaient à attacher les victimes au moment de leur sacrifice.

Ce tremblement de terre de 1538 dont nous venons de parler est le

grand événement de Pouzzoles et de ses environs. Un matin, Pouzzoles

s'est réveillée, a regardé autour d'elle et ne s'est pas reconnue. Où

elle avait laissé la veille un lac, elle retrouvait une montagne; où

elle avait laissé une forêt, elle trouvait des cendres; enfin, où elle

avait laissé un village, elle ne trouvait rien du tout.

Une montagne d'une lieue de terre avait poussé dans la nuit, déplacé

le lac Lucrèce, qui est le Styx de Virgile, comblé le port Jules, et

englouti le village de Tripergole.

Aujourd'hui, le Monte-Nuovo (on l'a baptisé de ce nom, qu'il a certes

bien mérité) est couvert d'arbres comme une vraie montagne, et ne

présente pas la moindre différence avec les autres collines qui sont

là depuis le commencement du monde.

Nous avions arrêté que nous irions dîner sur les bords de la mer, pour

manger des huîtres du lac Lucrin et boire du vin de Falerne. Nous nous

acheminâmes donc vers le lieu désigné, où des provisions, prudemment

achetées à Naples et envoyées d'avance, nous attendaient, lorsqu'en

arrivant près des ruines du temple de Vénus, nous aperçûmes un

groupe de promeneurs qui s'apprêtaient à en faire autant. Nous nous

approchâmes et nous reconnûmes, qui? Barbaja, l'illustre impresario;

Duprez, notre célèbre artiste, et la _diva_ Malibran, comme on

l'appelait alors à Naples et comme on l'appelle maintenant par tout le

monde!

C'était une bonne fortune pour nous qu'une pareille rencontre; et

comme on voulut bien répondre à notre compliment par un compliment

semblable, il fut arrêté à l'instant même et par acclamation que les

deux dîners seraient réunis en un seul.

Ce point essentiel arrêté, comme il fallait encore un certain temps

pour apprêter le banquet commun, et que nous n'étions qu'à deux cents

pas des étuves Néron, où le gardien nous offrait de faire cuire nos

oeufs, nous acceptâmes la proposition, nous lui mîmes à la main le

panier qui les contenait, et nous marchâmes derrière lui.

Le pauvre homme ressemblait fort aux chiens de la grotte dont j'ai

parlé dans un précédent chapitre. A mesure que nous approchions des

étuves, son pas se ralentissait. Malheureusement la curiosité est

impitoyable. Nous fûmes donc insensibles aux gémissemens qu'il

poussait, et, la porte des étuves ouverte, nous nous précipitâmes

dedans.

Ces étuves se composent d'abord de deux grandes salles où nous vîmes

une douzaine de baignoires dégradées. Dans les intervalles de ces

baignoires sont des niches vides: ces niches étaient destinées à des

statues qui indiquaient de la main le nom des maladies dont ces eaux

thermales guérissaient. Or, leur efficacité était encore si grande

au moyen-âge qu'une vieille tradition raconte que trois médecins de

Salerne, furieux de voir que les cures opérées par ces eaux nuisaient

à leur clientèle, partirent de cette ville, débarquèrent pendant la

nuit à Baïa, détruisirent l'établissement de fond en comble et se

rembarquèrent; mais soit hasard, soit punition divine, une tempête

s'étant élevée, leur bâtiment fit naufrage près de Capri, et tous

trois périrent dans les flots. Il y avait dans le palais du roi

Ladislas, à ce qu'assure Denis de Sarno, une inscription qui vouait à

l'exécration publique les noms de ces trois médecins.

Depuis ce temps, l'eau ne vient plus dans les baignoires, et c'est

aux voyageurs à l'aller chercher, ce qui n'est pas chose facile, le

corridor par lequel on pénètre jusqu'aux sources donnant juste passage

à un homme, et l'air y étant si chaud et si rare qu'au bout de dix pas

le plus entêté de nous fut forcé de revenir.

Pendant ce temps, le gardien des étuves s'apprêtait, de l'air d'un

homme qui va monter à l'échafaud; puis il prit par l'anse notre panier

d'oeufs, et, nous écartant de l'ouverture du corridor, il s'y lança et

disparut dans ses profondeurs.

Deux ou trois minutes se passèrent, pendant lesquelles nous crûmes que

le pauvre diable était véritablement descendu jusqu'en enfer; puis, au

bout de ces trois minutes, nous commençâmes à entendre des plaintes

lointaines qui, à mesure qu'elles se rapprochaient, se changeaient en

gémissemens; enfin nous vîmes reparaître notre messager des morts, son

panier a la main, ruisselant de sueur, pâle et chancelant. Arrivé à

nous, comme s'il n'avait juste eu de force que pour ce trajet, il

tomba à terre et s'évanouit.

Notre peur fut grande, et si nous n'avions pas vu à la porte le fils

de ce brave homme, qui, sans s'inquiéter autrement de l'évanouissement

paternel, grignotait des noisettes, nous l'aurions cru mort.

Nous demandâmes à l'enfant ce qu'il fallait faire pour donner du

soulagement à l'auteur de ses jours.

--Ah bah! rien du tout, répondit-il. Attendez, il va revenir.

Nous attendîmes, et effectivement le bonhomme reprit ses sens. Il y

avait mis de la conscience, et, comme il avait voulu que nos oeufs

fussent bien cuits, il était resté sept ou huit secondes de plus qu'à

l'ordinaire. Or, sept ou huit secondes sont une grande affaire quand

il s'agit de respirer un air qui n'est pas respirable. Il en était

résulté que, deux secondes de plus, le gardien était cuit lui-même.

Nous demandâmes à ce malheureux ce qu'il pouvait gagner par jour à

l'effroyable métier qu'il faisait. Il nous répondit que, bon an mal

an, il gagnait trois carlins par jour (vingt-six ou vingt-sept sous.)

Son père et son grand-père avaient fait le même métier et étaient

morts avant l'âge de cinquante ans; il en avait trente-huit et en

paraissait soixante, tant il était maigre et décharné par l'effet de

cette sueur perpétuelle qui lui découlait du corps. Le gamin que nous

avions vu si parfaitement insensible à sa syncope était son fils

unique, et il l'élevait au même métier que lui. De temps en temps,

quand cela pouvait être agréable aux voyageurs, il prenait le moutard

par la main et l'emmenait avec lui faire cuire ses oeufs. Madame

Malibran causa un instant en patois napolitain avec ce jeune adepte,

lequel lui demanda entre autres choses quel était l'imbécile qui avait

pu inventer les poules. Le résultat de la conversation fut que le

gamin ne paraissait pas avoir une grande vocation pour l'état si

glorieusement exercé depuis trois générations dans sa famille.

Nous donnâmes à ce pauvre homme deux colonates, c'est-à-dire ce qu'il

gagnait d'ordinaire en une semaine; puis nous voulûmes gratifier son

élève d'une couple d'oeufs, mais il nous répondit dédaigneusement

qu'il ne mangeait pas de pareilles ordures, et que c'était bon pour

des rats d'étrangers comme nous. Ce furent les propres paroles de

l'enfant.

Nous revînmes en les méditant à l'endroit où nous attendait notre

dîner. Je dois dire, à la louange de Barbaja, que si l'ordinaire

qu'il nous servit était celui de ses artistes, il les nourrissait

parfaitement bien. A cet ordinaire on avait ajouté d'abord le nôtre,

dont il ne faut point parler, puis les huîtres du lac Lucrin et le vin

de Falerne tant vanté par Horace.

Les huîtres m'ont paru mériter cette réputation antique qui les a

accompagnées à travers les âges; elles ressemblent beaucoup à celles

de Maremmes; leur seul défaut est d'être trop grasses et trop douces.

Quant au falerne, c'est un vin jaune et épais qui ressemble, pour le

goût, à celui de Montefiascone. Fait par d'habiles manipulateurs, il

serait excellent. Tel qu'il est, il ressemble a de bon cidre doux.

On nous apporta ensuite des fruits de Pouzzoles. Pouzzoles est le

jardin potager de Naples; malheureusement, les jardiniers italiens ne

sont pas plus fort que les vignerons. Il en résulte que, dans un pays

où, grâce à un admirable climat, on pourrait manger les plus beaux

fruits de la terre, il faut se contenter de ceux que la main de

l'homme ne s'est pas encore avisée de gâter, attendu qu'ils poussent

tout seuls, comme les figues, les grenades et les oranges.

Le dîner fini, les opinions se divisèrent: les uns étaient d'avis de

monter à l'instant même dans la barque qui nous attendait, et d'aller

faire un tour dans le golfe; les autres voulaient profiter de ce qui

nous restait de jour pour visiter la grotte de la Sibylle, Cumes, la

Piscine merveilleuse, les Cent-Chambres et le tombeau d'Agrippine. On

alla aux voix, et, le parti archéologique l'ayant emporté sur le parti

nautique, nous nous acheminâmes aussitôt vers le lac d'Averne. Jadin

et moi nous étions naturellement les chefs du parti archéologique.

Le corricolo · 第 38 / 61 题