XXI

Saint Janvier et sa Cour.

Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les

différentes pérégrinations qu'elles ont accomplies, et qui les

conduisirent de Pouzzoles à Naples, de Naples à Bénévent, et

les ramenèrent enfin de Bénévent à Naples: cette narration nous

entraînerait à l'histoire du moyen-âge tout entière, et on a tant

abusé de cette intéressante époque qu'elle commence singulièrement à

passer de mode.

C'est depuis le commencement du seizième siècle seulement que saint

Janvier a un domicile fixe et inamovible, dont il ne sort que

deux fois l'an pour aller faire son miracle à la cathédrale de

Sainte-Claire. Deux ou trois fois par hasard on dérange bien encore le

saint, mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent un empire

pour le faire sortir de ses habitudes sédentaires; et chacune de ces

sorties devient un événement dont le souvenir se perpétue et grandit,

par tradition orale, dans la mémoire du peuple napolitain.

C'est à l'archevêché et dans la chapelle du Trésor que, tout le reste

de l'année, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut bâtie par les

nobles et les bourgeois napolitains: c'est le résultat d'un voeu

qu'ils firent simultanément en 1527, épouvantés qu'ils étaient par la

peste qui désola cette année la très fidèle ville de Naples. La peste

cessa, grâce à l'intercession du saint, et la chapelle fut bâtie comme

un signe de la reconnaissance publique.

A l'opposé des votans ordinaires qui, lorsque le danger est passé,

oublient le plus souvent le saint auquel il se sont voués, les

Napolitains mirent une telle conscience à remplir vis-à-vis de leur

patron l'engagement pris, que dona Catherine de Sandoval, femme

du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de

contribuer de son côté pour une somme de trente mille ducats à la

confection de la chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant

qu'ils ne voulaient partager avec aucun étranger, cet étranger fût-il

leur vice-roi ou leur vice-reine, l'honneur de loger dignement leur

saint protecteur.

Or, comme ni l'argent ni le zèle ne manqua, la chapelle fut bientôt

bâtie; il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne

volonté, nobles et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle

existe encore, devant maître Vicenzio di Bossis, notaire public; cette

obligation porte la date du 13 janvier 1527: ceux qui y ont signé

s'engagent à fournir pour les frais du bâtiment la somme de 13,000

ducats; mais il parait qu'à partir de cette époque il fallait déjà

commencer à se défier des devis des architectes: la porte seule couta

135,000 francs, c'est-à-dire une somme triple de celle qui était

allouée pour les frais généraux de la chapelle.

La chapelle terminée, on décida qu'on appellerait, pour l'orner de

fresques représentant les principales actions de la vie du saint, les

premiers peintres du monde. Malheureusement cette décision ne fut pas

approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent à leur tour que

la chapelle ne serait ornée que par des artistes indigènes, et qui

jurèrent que tout rival qui répondrait à l'appel fait à son pinceau

s'en repentirait cruellement.

Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne crussent pas à

son exécution, le Dominiquin, le Guide et le chevalier d'Arpino

accoururent; mais le chevalier d'Arpino fut obligé de fuir avant même

d'avoir mis le pinceau à la main; le Guide, après deux tentatives

d'assassinat, auxquelles il n'échappa que par miracle, quitta Naples

à son tour: le Dominiquin seul, fait aux persécutions par les

persécutions qu'il avait déjà éprouvées, las d'une vie que ses rivaux

lui avaient rendue si triste et si douloureuse, n'écouta ni insultes

ni menaces, et continua de peindre. Il fit successivement la Femme

guérissant une foule de malades avec l'huile de la lampe qui brûle

devant saint Janvier, la Résurrection d'un jeune homme, et la coupole,

lorsqu'un jour il se trouva mal sur son échafaud: on le rapporta chez

lui, il était empoisonné.

Alors les peintres napolitains se crurent délivrés de toute

concurrence; mais il n'en était point ainsi: un matin, ils virent

arriver Gessi, qui venait avec deux de ses élèves pour remplacer le

Guide son maître; huit jours après, les deux élèves, attirés sur une

galère, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendît

reparler d'eux; alors Gessi abandonné perdit courage et se retira

à son tour; et l'Espagnolet, Corenzio, Lafranco et Stanzoni se

trouvèrent maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire et d'avenir, à

la possession duquel ils étaient arrivés par des crimes.

Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son Saint sortant de la

fournaise, composition titanesque; Stanzoni, la Possédée délivrée

par le saint; et enfin Lafranco, la coupole, à laquelle il refusa de

mettre la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin aux

angles des voûtes ne seraient pas entièrement effacées.

Ce fut à cette chapelle, où l'art avait eu ses martyrs, que les

reliques du saint furent confiées.

Ces reliques se conservent dans une niche placée derrière le

maître-autel; cette niche est séparée par un compartiment de marbre,

afin que la tête du saint ne puisse regarder son sang, événement qui

pourrait faire arriver le miracle avant l'époque fixée, puisque c'est

par le contact de la tête et des fioles que le sang figé se liquéfie.

Enfin elle est close par deux portes d'argent massif sculptées aux

armes du roi d'Espagne Charles II.

Ces portes sont fermées elles-mêmes par deux clés dont l'une est

gardée par l'archevêque, et l'autre par une compagnie tirée au sort

parmi les nobles, et qu'on appelle les députés du Trésor. On voit que

saint Janvier jouit tout juste de la liberté accordée aux doges,

qui ne pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville, et qui ne

sortaient de leur palais qu'avec la permission du sénat. Si cette

réclusion a ses inconvéniens, elle a bien aussi ses avantages: saint

Janvier y gagne à n'être pas dérangé à toute heure du jour et de

la nuit comme un médecin de village: aussi ceux qui le gardent

connaissent bien la supériorité de leur position sur leurs confrères

les gardiens des autres saints.

Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que la lave, après avoir

dévoré Torre del Greco, s'acheminait tout doucement vers Naples, il

y eut émeute: les lazzaroni, qui cependant avaient le moins à perdre

dans tout cela se portèrent à l'archevêché, et commencèrent à crier

pour qu'on sortît le buste de saint Janvier et qu'on le portât à

l'encontre de l'inondation de flammes. Mais ce n'était pas chose

facile que de leur accorder ce qu'ils demandaient: saint Janvier était

sous double clé, et une de ces deux clés était entre les mains de

l'archevêque, pour le moment en course dans la Basilicate, tandis que

l'autre était entre les mains des députés, qui, occupés à déménager ce

qu'ils avaient de plus précieux, couraient l'un d'un côté, l'autre de

l'autre.

Heureusement le chanoine de garde était un gaillard qui avait le

sentiment de la position aristocratique que son saint Janvier occupait

au ciel et sur la terre: il monta sur le balcon de l'archevêché qui

dominait toute la place encombrée de monde; il fit signe de la main

qu'il voulait parler, et, balançant la tête de haut en bas, en homme

étonné de l'audace de ceux à qui il avait affaire:

--Vous me paraissez encore de plaisans drôles, dit-il, de venir ici

crier saint Janvier comme vous viendriez crier saint Crépin ou saint

Fiacre. Apprenez que saint Janvier est un monsieur qui ne se dérange

pas ainsi pour le premier venu.

--Tiens, dit une voix dans la foule, Jésus-Christ se dérange bien pour

le premier venu; quand je demande le bon Dieu, est-ce qu'on me le

refuse?

--Voilà justement où je vous attendais, reprit le chanoine: de qui est

fils Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un charpentier et d'une pauvre

fille comme vous et moi pourrions être; tandis que saint Janvier,

c'est bien autre chose. Saint Janvier est fils d'un sénateur et d'une

patricienne; c'est donc, vous le voyez, un bien autre personnage que

Jésus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu si vous voulez; mais

quant à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous

réunir dix fois plus nombreux que vous n'êtes, et crier quatre fois

davantage, il ne se dérangera pas, car il a le droit de ne pas se

déranger.

--C'est juste, dit la foule: allons chercher le bon Dieu.

Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate que saint

Janvier, sortit de l'église de Sainte-Claire, et s'en vint suivi

de son cortége populaire au lieu que réclamait sa miséricordieuse

présence.

En effet, comme le disait le bon chanoine, saint Janvier est un saint

aristocrate: il a un cortége de saints inférieurs qui reconnaissent sa

suprématie, à peu près comme les cliens romains reconnaissaient celle

de leurs maîtres: ces saints le suivent quand il sort, le saluent

quand il passe, l'attendent quand il rentre: ce sont les patrons

secondaires de la ville de Naples.

Voici comment se recrute cette armée de saints courtisans.

Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout

particulier même qui tient à faire déclarer un saint de ses amis

patron de Naples, sous la présidence de saint Janvier bien entendu,

n'a qu'à faire fondre une statue d'argent massif du prix de 6 à 8,000

ducats, et l'offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une fois

admise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle: à partir de

ce moment, elle jouit de toutes les prérogatives de sa présentation

en règle. Comme les saints, qui au ciel glorifient éternellement Dieu

autour duquel ils forment un choeur, eux glorifient éternellement

saint Janvier. En échange de cette béatitude qui leur est accordée,

ils sont condamnés à la même réclusion que saint Janvier; ceux même

qui en ont fait don à la chapelle ne peuvent plus les tirer de leur

sainte prison qu'en déposant entre les mains d'un notaire du saint le

double de la valeur de la statue à laquelle, soit pour son plaisir

particulier, soit dans l'intérêt général, on désire faire voir le

jour. La somme déposée, le saint sort pour un temps plus ou moins

long. Le saint rentré, son identité constatée, le propriétaire, muni

de son reçu, va retirer la somme. De cette façon, on est sûr que les

saints ne s'égareront pas, et que, s'ils s'égarent, ils ne seront

pas du moins perdus, puisque avec l'argent déposé on en pourra faire

fondre deux au lieu d'un.

Cette mesure, qui paraît arbitraire au premier abord, n'a été prise,

il faut le dire, qu'après que le chapitre de saint Janvier eut été

dupe de sa trop grande confiance: la statue de san Gaëtano, sortie

sans dépôt, non seulement ne rentra pas au jour dit, mais encore ne

rentra jamais. On eut beau essayer de charger le saint lui-même, et

prétendre qu'ayant toujours été assez médiocrement affectionné à

saint Janvier, il avait profité de la première occasion qui s'était

présentée pour faire une fugue; les témoignages les plus respectables

vinrent en foule contredire cette calomnieuse assertion, et,

recherches faites, il fut reconnu que c'était un cocher de fiacre

qui avait détourné la précieuse statue. On se mit à la poursuite du

voleur; mais comme il avait eu deux jours devant lui, il avait, selon

toute probabilité, passé la frontière; et, si minutieuses que fussent

les recherches, elles n'amenèrent aucun résultat. Depuis ce malheureux

jour, une tache indélébile s'étendit sur la respectable corporation

des cochers de fiacre, qui jusque-là, à Naples, comme en France,

avaient disputé aux caniches la suprématie de la fidélité, et qui,

à partir de ce moment, n'osèrent plus se faire peindre revenant au

domicile de la pratique une bourse à la main. Il y a plus, si vous

avez discussion avec le cocher de fiacre, et que vous croyiez que la

discussion vaille la peine d'appliquer à votre adversaire une de ces

immortelles injures que le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la

pasque-Dieu, comme jurait Louis XI, ni par ventre-saint-gris, comme

jurait Henri IV: jurez tout bonnement par san Gaëtano, et vous verrez

votre ennemi attéré tomber à vos pieds pour vous demander excuse, s'il

ne se relève pas, au contraire, pour vous donner un coup de couteau.

Comme on le comprend bien, les portes du Trésor sont toujours ouvertes

pour recevoir les statues des saints qui désirent faire partie de la

cour de saint Janvier, et cela sans aucune investigation de date, sans

que le récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de

1426; la seule règle exigée, la seule condition _sine qua non_, c'est

que la statue soit d'argent pur et qu'elle pèse le poids.

Cependant la statue serait d'or et pèserait le double, qu'on ne la

refuserait point pour cela; les seuls jésuites, qui, comme on le sait,

ne négligent aucun moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularité,

ont déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de moins de trois ans.

Ces détails étaient nécessaires pour nous amener au miracle de saint

Janvier, qui depuis plus de mille ans fait tous les six mois tant de

bruit, non seulement dans la ville de Naples, mais encore par tout le

monde.

Le corricolo · 第 26 / 61 题