Saint Janvier, martyr de l'Église.
Saint Janvier n'est pas un saint de création moderne; ce n'est pas un
patron banal et vulgaire, acceptant les offres de tous les cliens,
accordant sa protection au premier venu, et se chargeant des intérêts
de tout le monde; son corps n'a pas été recomposé dans les catacombes
aux dépens d'autres martyrs plus ou moins inconnus, comme celui de
sainte Philomèle; son sang n'a pas jailli d'une image de pierre, comme
celui de la madone de l'Arc; enfin les autres saints ont bien fait
quelques miracles pendant leur vie, miracles qui sont parvenus jusqu'à
nous par la tradition et par l'histoire; tandis que le miracle de
saint Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours, et se renouvelle deux
fois par an, à la grande gloire de la ville de Naples et à la grande
confusion des athées.
Saint Janvier remonte, par son origine, aux premiers siècles de
l'Église. Évêque, il a prêché la parole du Christ et a converti au
véritable culte des milliers de païens; martyr, il a enduré toutes les
tortures inventées par la cruauté de ses bourreaux, et a répandu son
sang pour la foi; élu du ciel, avant de quitter ce monde où il avait
tant souffert, il a adressé à Dieu une prière suprême pour faire
cesser la persécution des empereurs.
Mais là se bornent ses devoirs de chrétien et sa charité de
cosmopolite.
Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement que sa patrie; il
la protége contre tous les dangers, il la venge de tous ses ennemis:
_Civi, patrono, vindici_, comme le dit une vieille tradition
napolitaine. Le monde entier serait menacé d'un second déluge, que
saint Janvier ne lèverait pas le bout du petit doigt pour l'empêcher;
mais que la moindre goutte d'eau puisse nuire aux récoltes de sa bonne
ville, saint Janvier remuera ciel et terre pour ramener le beau temps.
Saint Janvier n'aurait pas existé sans Naples, et Naples ne pourrait
plus exister sans saint Janvier. Il est vrai qu'il n'y a pas de ville
au monde qui ait été plus de fois conquise et dominée par l'étranger;
mais, grâce à l'intervention active et vigilante de son protecteur,
les conquérans ont disparu, et Naples est restée.
Les Normands ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.
Les Souabes ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.
Les Angevins ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.
Les Aragonais ont usurpé le trône à leur tour, mais saint Janvier les
a punis.
Les Espagnols ont tyrannisé Naples, mais saint Janvier les a battus.
Enfin, les Français ont occupé Naples, mais saint Janvier les a
éconduits.
Et qui sait ce que fera saint Janvier pour sa patrie?
Quelle que soit la domination, indigène ou étrangère, légitime ou
usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau pays, il
est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains, croyance
qui les rend patiens jusqu'au stoïcisme: c'est que tous les rois et
tous les gouvernemens passeront, et qu'il ne restera en définitive que
le peuple et saint Janvier.
L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples, et ne
finira, selon toute probabilité, qu'avec elle: toutes deux se côtoient
sans cesse, et, à chaque grand événement heureux ou malheureux, elles
se touchent et se confondent. Au premier abord, on peut bien se
tromper sur les causes et les effets de ces événemens, et les
attribuer, sur la foi d'historiens ignorans ou prévenus, à telle ou
telle circonstance dont ils vont chercher bien loin la source; mais,
en approfondissant le sujet, on verra que, depuis le commencement du
quatrième siècle jusqu'à nos jours, saint Janvier est le principe
ou la fin de toutes choses; si bien qu'aucun changement ne s'y est
accompli que par la permission, par l'ordre ou par l'intervention de
son puissant protecteur.
Aussi cette histoire présente-t-elle trois phases bien distinctes, et
doit-elle être envisagée sous trois aspects bien différens. Dans les
premiers siècles, elle revêt l'allure simple et naïve d'une légende
de Grégoire de Tours; au moyen-âge, elle prend la marche poétique et
pittoresque d'une chronique de Froissard; enfin, de nos jours, elle
offre l'aspect railleur et sceptique d'un conte de Voltaire.
Nous allons commencer par la légende.
Comme de raison, la famille de saint Janvier appartient à la plus
haute noblesse de l'antiquité; le peuple, qui, en 1647, donnait à sa
république le titre de _sérénissime royale république napolitaine_, et
qui, en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierre pour avoir
osé abolir le titre d'excellence, n'aurait jamais consenti à se
choisir un protecteur d'origine plébéienne: le lazzarone est
essentiellement aristocrate.
La famille de saint Janvier descend en droite ligne des _Januari_ de
Rome, dont la généalogie se perd dans la nuit des âges. Les premières
années du saint sont restées ensevelies dans l'obscurité la plus
profonde; il ne paraît en public qu'à la dernière époque de sa vie,
pour prêcher et souffrir, pour confesser sa croyance et mourir pour
elle. Il fut nommé à l'évêché de Bénévent vers l'an de grâce 304,
sous le pontificat de saint Marcelin. Étrange destinée de l'évêché
bénéventin, qui commence à saint Janvier et qui finit à M. de
Talleyrand!
Une des plus terribles persécutions que l'Église ait endurées est,
comme on sait, celle des empereurs Dioclétien et Maximien; les
chrétiens furent poursuivis en 302 avec un tel acharnement, que, dans
l'espace d'un seul mois, dix-sept mille martyrs tombèrent sous le
glaive de ces deux tyrans. Cependant, deux ans après la promulgation
de l'édit qui frappait de mort indistinctement tous les fidèles,
hommes et femmes, enfans et vieillards, l'Église naissante parut
respirer un instant. Aux empereurs Dioclélien et Maximien, qui
venaient d'abdiquer, avaient succédé Constance et Galère; il était
résulté de cette substitution que, par ricochet, un changement pareil
s'était opéré dans les proconsuls de la Campanie, et qu'à Dragontius
avait succédé Timothée.
Au nombre des chrétiens entassés dans les prisons de Cumes par
Dragontius, se trouvaient Sosius, diacre de Misène, et Proculus,
diacre de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait duré la
persécution, saint Janvier n'avait jamais manqué, au risque de sa vie,
de leur apporter des consolations et des secours; et, quittant son
diocèse de Bénévent pour accourir là où il croyait sa présence
nécessaire, il avait bravé mainte et mainte fois les fatigues d'un
long voyage et la colère du proconsul.
A chaque nouveau soleil politique qui se lève, un rayon d'espoir passe
à travers les barreaux des prisonniers de l'autre règne; il en fut
ainsi à l'avènement au trône de Constance et de Galère. Sosius et
Proculus se crurent sauvés. Saint Janvier, qui avait partagé leur
douleur, se hâta de venir partager leur joie. Après avoir récité si
long-temps avec ses chers fidèles les psaumes de la captivité, il
entonna le premier avec eux le cantique de la délivrance.
Les chrétiens, relâchés provisoirement, rendaient grâces au Seigneur
dans une petite église située aux environs de Pouzzoles, et le saint
évêque, assisté par les deux diacres Sosius et Proculus, s'apprêtait à
offrir à Dieu le sacrifice de la messe, lorsque tout à coup il se fit
au dehors un grand bruit, suivi d'un long silence. Les prisonniers,
rendus il y avait peu d'instans à la liberté, prêtèrent l'oreille; les
deux diacres se regardèrent l'un l'autre, et saint Janvier attendit ce
qui allait se passer, immobile et debout devant la première marche
de l'autel qu'il allait franchir, les mains jointes, le sourire aux
lèvres, et le regard fixé sur la croix avec une indicible expression
de confiance.
Le silence fut interrompu par une voix qui lisait lentement le décret
de Dioclétien remis en vigueur par le nouveau proconsul Timothée; et
ces terribles paroles, que nous traduisons textuellement, retentirent
à l'oreille des chrétiens prosternés dans l'église:
«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur éternel, à
tous les préfets et proconsuls du romain empire, salut.
«Un bruit qui ne nous a pas médiocrement déplu étant parvenu à nos
oreilles divines, c'est-à-dire que l'hérésie de ceux qui s'appellent
chrétiens, hérésie de la plus grande impiété (_valde impiam_), reprend
de nouvelles forces; que lesdits chrétiens honorent comme dieu ce
Jésus enfanté par je ne sais quelle femme juive, insultant par des
injures et des malédictions le grand Apollon et Mercure, et Hercule,
et Jupiter lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ, que les
Juifs ont cloué sur une croix comme un sorcier; à cet effet, nous
ordonnons que tous les chrétiens, hommes ou femmes, dans toutes les
villes et contrées, subissent les supplices les plus atroces s'ils
refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur erreur. Si
cependant quelques uns parmi eux se montrent obéissans, nous voulons
bien leur accorder leur pardon; au cas contraire, nous exigeons qu'ils
soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus cruelle
(_morte pessima punire_). Sachez enfin que, si vous négligez nos
divins décrets, nous vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons
les coupables.»
Lorsque le dernier mot de la loi terrible fut prononcé, saint Janvier
adressa à Dieu une muette prière pour le supplier de faire descendre
sur tous les fidèles qui l'entouraient la grâce nécessaire pour braver
les tortures et la mort; puis, sentant que l'heure de son martyre
venait de sonner, il sortit de l'église accompagné par les deux
diacres et suivi de la foule des chrétiens, qui bénissaient à haute
voix le nom du Seigneur. Il traversa une double haie de soldats et de
bourreaux étonnés de tant de courage, et, chantant toujours au milieu
des populations ameutées qui se pressaient pour voir le saint évêque,
il arriva à Nola après une marche qui parut un triomphe.
Timothée l'attendait du haut de son tribunal, élevé, dit la chronique,
comme de coutume, au milieu de la place. Saint Janvier, sans éprouver
le moindre trouble à la vue de son juge, s'avança d'un pas ferme et
sûr dans l'enceinte, ayant toujours à sa droite Sosius, diacre de
Misène, et à sa gauche Proculus, diacre de Pouzzoles. Les autres
chrétiens se rangèrent en cercle et attendirent en silence
l'interrogatoire de leur chef.
Timothée n'était pas sans savoir la grande naissance de saint Janvier.
Aussi, par égard pour le _civis romanus_, poussa-t-il la complaisance
jusqu'à l'interroger, tandis qu'il aurait parfaitement pu, dit le père
Antonio Carracciolo, le condamner sans l'entendre.
Quant à Timothée, tous les écrivains s'accordent à le peindre comme
un païen fort cruel, comme un tyran exécrable, comme un préfet
impie, comme un juge insensé. A ces traits, déjà passablement
caractéristiques, un chroniqueur ajoute qu'il était tellement altéré
de sang que Dieu, pour le punir, couvrait parfois ses yeux d'un voile
sanglant qui le privait momentanément de la vue, et qui, tout le temps
que durait sa cécité, lui causait les plus atroces douleurs.
Tels étaient les deux hommes que la Providence amenait en face l'un de
l'autre pour donner une nouvelle preuve du triomphe de la foi.
--Quel est ton nom? demanda Timothée.
--Janvier, répondit le saint.
--Ton âge?
--Trente-trois ans.
--Ta patrie?
--Naples.
--Ta religion?
--Celle du Christ.
--Et tous ceux qui t'accompagnent sont aussi chrétiens?
--Lorsque tu les interrogeras, j'espère en Dieu qu'ils répondront
comme moi qu'ils sont tous chrétiens.
--Connais-tu les ordres de notre divin empereur?
--Je ne connais que les ordres de Dieu.
--Tu es noble?
--Je suis le plus humble des serviteurs du Christ.
--Et tu ne veux pas renier ton Dieu?
--Je renie et je maudis vos idoles, qui ne sont que du bois fragile ou
de la boue pétrie.
--Tu sais les supplices qui te sont réservés?
--Je les attends avec calme.
--Et tu te crois assez fort pour braver ma puissance?
--Je ne suis qu'un faible instrument que le moindre choc peut briser;
mais mon Dieu tout-puissant peut me défendre de ta fureur et te
réduire en cendres au même instant où tu blasphèmes son nom.
--Nous verrons, lorsque tu seras jeté dans une fournaise ardente, si
ton Dieu viendra t'en tirer.
--Dieu n'a-t-il pas sauvé de la fournaise Ananias, Azarias et Mizaël?
--Je te jetterai aux bêtes dans le cirque.
--Dieu n'a-t-il pas tiré Daniel de la fosse aux lions?
--Je te ferai trancher la tête par l'épée du bourreau.
--Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite.
--Soit. Je verrai jaillir ton sang maudit, ce sang que tu déshonores
en trahissant la religion de tes ancêtres pour un culte d'esclaves.
--O malheureux insensé! s'écria le saint avec un inexprimable accent
de compassion et de douleur, avant que tu jouisses du spectacle que tu
te promets, Dieu te frappera de la cécité la plus affreuse, et la vue
ne te sera rendue qu'à ma prière, afin que tu puisses être témoin du
courage avec lequel savent mourir les martyrs du Christ!
--Eh bien! si c'est un défi, je l'accepte, répondit le proconsul;
nous verrons si, comme tu le dis, ta foi sera plus puissante que la
douleur.
Puis, se tournant vers ses licteurs, il ordonna que le saint fût lié
et jeté dans une fournaise ardente.
Les deux diacres pâlirent à cet ordre, et tous les chrétiens qui
l'entendirent poussèrent un long et douloureux gémissement; car
quoique chacun d'eux fût personnellement prêt à subir le martyre,
cependant le coeur leur manquait à tous du moment qu'il s'agissait
d'assister au supplice de leur saint évêque.
A ce cri de pitié et de douleur qui s'éleva tout à coup dans la foule,
saint Janvier se tourna d'un air grave et sévère, et étendant la main
droite pour imposer silence:
--Eh bien! mes frères, dit-il, que faites-vous? Voulez-vous par
vos plaintes réjouir l'âme des impies? En vérité je vous le dis,
rassurez-vous, car l'heure de ma mort n'est pas venue, et le Seigneur
ne me croit pas encore digne de recevoir la palme du martyre.
Prosternez-vous et priez cependant, non pas pour moi, que la flamme du
brasier ne saurait atteindre, mais pour mon persécuteur, qui est voué
au feu éternel de l'enfer.
Timothée écouta les paroles du saint avec un sourire de mépris, et fit
signe aux bourreaux d'exécuter son arrêt.
Saint Janvier fut jeté dans la fournaise, et aussitôt l'ouverture
par laquelle on l'avait poussé fut murée au dehors aux yeux de la
population entière qui assistait à ce spectacle.
Quelques minutes après, des tourbillons de flammes et de fumée
s'élevant vers le ciel avertirent le proconsul que ses ordres étaient
exécutés; et se croyant vengé à tout jamais de l'homme qui avait osé
le braver, il rentra chez lui plein de l'orgueil du triomphe.
Quant aux autres chrétiens, ils furent ramenés dans leur prison pour
y attendre le jour de leur supplice, et la foule se dissipa sous
l'impression d'une pitié profonde et d'une sombre terreur.
Les soldats, occupés jusque alors à écarter les curieux et à maintenir
le bon ordre, n'ayant plus rien à faire dès que le peuple se fut
écoulé, se rapprochèrent lentement de la fournaise et se mirent à
causer entre eux des événemens du jour et du calme étrange qu'avait
montré le patient au moment de subir une mort si terrible, lorsque
l'un deux, s'arrêtant tout à coup au milieu de sa phrase commencée,
fit signe à son interlocuteur de se taire et d'écouter. Celui-ci
écouta en effet et imposa silence à son tour à son voisin; si bien
que, le geste se répétant de proche en proche, tout le monde
demeura immobile et attentif. Alors des chants célestes, partant de
l'intérieur de la fournaise, frappèrent les oreilles des soldats, et
la chose leur parut si extraordinaire qu'ils se crurent un instant le
jouet d'un rêve.
Cependant les chants devenaient plus distincts, et bientôt ils purent
reconnaître la voix de saint Janvier au milieu d'un choeur angélique.
Cette fois, ce ne fut plus l'étonnement, mais bien la frayeur qui
les saisit; et voyant qu'il devenait urgent de prévenir le préfet de
l'événement inattendu, quoique prédit, qui se passait sur la place,
ils coururent chez lui, pâles et effarés, et lui racontèrent avec
l'éloquence de la peur l'incroyable miracle dont ils venaient d'être
témoins.
Timothée haussa les épaules à cet étrange récit, et menaça ses soldats
de les faire battre de verges s'ils se laissaient dominer par de si
puériles frayeurs. Mais alors ils jurèrent par tous leurs dieux, non
seulement d'avoir reconnu distinctement la voix de saint Janvier et
l'air qu'il chantait dans la fournaise, mais encore d'avoir retenu
les paroles du cantique et les actions de grâces qu'il rendait au
Seigneur.
Le proconsul, irrité, mais non pas convaincu par une telle
obstination, donna l'ordre immédiatement que la fournaise fût ouverte
en sa présence, se réservant de punir avec la dernière rigueur, après
leur avoir mis sous les yeux les restes carbonisés du martyr, ces faux
rapporteurs qui venaient le déranger pour lui faire de pareils récits.
Lorsque le préfet arriva sur la place, il la trouva de nouveau
tellement encombrée par le peuple qu'il eut peine à se frayer un
passage.
Le bruit du miracle ayant rapidement circulé dans la ville, les
habitans de Nola, se pressant en tumulte sur le lieu du supplice,
demandaient à grands cris la démolition de la fournaise, et menaçaient
le proconsul, non point encore par des paroles ou des faits, mais par
ces clameurs sourdes qui précèdent l'émeute comme le roulement du
tonnerre précède l'ouragan.
Timothée demanda la parole, et lorsque le calme fut suffisamment
rétabli pour qu'il pût se faire entendre, il répondit que le désir du
peuple allait être satisfait sur-le-champ, et qu'il venait précisément
donner l'ordre d'ouvrir la fournaise, pour offrir un éclatant démenti
aux bruits absurdes répandus parmi la foule.
A ces mots, les cris cessent, la colère s'apaise et fait place à une
curiosité haletante.
Toutes les respirations sont suspendues, tous les yeux sont fixés sur
un point.
A un signe de Timothée, les soldats s'avancent vers la fournaise,
armés de marteaux et de pioches; mais aux premières briques qui
tombent sous leurs coups, un tourbillon de flammes s'échappe
subitement du foyer et les réduit en cendres.
A l'instant même les murs tombent comme par enchantement, et au milieu
d'une clarté éblouissante le saint évêque apparaît dans toute sa
gloire. Le feu n'avait pas touché un seul cheveu de son front, la
fumée n'avait pas terni la blancheur de ses vêtemens. Un essaim
de petits chérubins soutenaient au dessus de sa tête une auréole
éclatante, et une musique invisible, dont les accords célestes étaient
réglés par la harpe des séraphins, accompagnait son chant.
Alors saint Janvier se mit à marcher de long en large sur les charbons
ardens, afin de bien convaincre les incrédules que le feu de la terre
ne pouvait rien sur les élus du Seigneur; puis, comme on aurait pu
douter encore de la réalité du miracle, voulant prouver que c'était
bien lui, homme de chair et de sang, et non pas un esprit, pas un
fantôme, pas une apparition surhumaine que l'on venait de voir, saint
Janvier rentra lui-même dans sa prison et se remit à la disposition du
préfet.
A la vue de ce qui venait de se passer, Timothée s'était senti pris
d'une telle frayeur que, craignant quelque révolte, il s'était réfugié
dans le temple de Jupiter; ce fut là qu'il apprit que le saint, qui
pouvait, au milieu de l'enthousiasme général dont ce miracle l'avait
fait l'objet, s'éloigner et se soustraire à son pouvoir, était au
contraire rentré dans sa prison, et y attendait le nouveau supplice
qu'il lui plairait de lui infliger.
Cette nouvelle lui rendit toute son assurance, et avec son assurance
toute sa colère.
Il descendit dans la prison du martyr pour acquérir la certitude qu'il
avait bien affaire à l'évêque de Bénévent lui-même, et non point à
quelque spectre que la magie eût fait survivre à son corps.
En conséquence, et pour qu'il ne lui restât aucun doute à ce sujet,
après avoir tâté saint Janvier, pour s'assurer qu'il était bien de
chair et d'os, il le fit dépouiller de ses vêtemens sacerdotaux, le
fit lier à une colonne que la vénération des fidèles a conservée
jusqu'à nos jours comme un nouveau témoin du martyre du saint, et le
fit fouetter par ses licteurs jusqu'à ce que le sang jaillît. Alors il
trempa dans ce sang le coin de sa toge, et s'assura que c'était bien
du sang humain, et non quelque liqueur rouge qui en avait l'apparence;
puis, satisfait de ce premier essai, il ordonna que le patient fût
appliqué à la torture.
La torture fut longue et douloureuse; saint Janvier en sortit les
chairs meurtries et les os disloqués; mais, pendant tout le temps
qu'elle dura, les bourreaux ne purent lui arracher une plainte.
Lorsque les souffrances devenaient insupportables, saint Janvier
louait le Seigneur.
Timothée, voyant que la question n'avait d'autre résultat pour lui que
de le faire souffrir, décida que saint Janvier serait jeté dans le
cirque et exposé aux tigres et aux lions; seulement il hésita quelque
temps pour savoir si l'exécution aurait lieu dans le cirque de
Pouzzoles ou de Nola; enfin il se décida pour celui de Pouzzoles.
Un double calcul présida à cette décision: d'abord le cirque de
Pouzzoles était plus vaste que celui de Nola, et par conséquent
pouvait contenir un plus grand nombre de spectateurs; et puis, une
telle fermentation s'était manifestée à la suite du premier miracle,
qu'il pensait que les bourreaux de saint Janvier auraient tout à
craindre si le martyr sortait triomphant d'une seconde épreuve.
Or, tandis que le proconsul avisait au moyen le plus sûr et le plus
cruel de transporter le saint d'une ville à l'autre, on vint lui dire
que saint Janvier, parfaitement guéri de la torture de la veille,
pouvait faire le voyage à pied.
A cette nouvelle, une idée infernale traversa l'esprit de Timothée:
il avisa que ce serait faire merveille que d'ajouter la honte à la
douleur et imagina de faire traîner son char, de Nola à Pouzzoles,
par le saint évêque et par ses deux compagnons, les diacres Sosius et
Proculus.
Il espérait ainsi, ou que les trois martyrs tomberaient d'épuisement
ou de douleur au milieu de la route, ou qu'ils arriveraient au lieu
de leur supplice tellement humiliés et flétris par les huées de la
populace, que leur sort n'inspirerait plus ni pitié ni regrets.
La chose fut donc exécutée comme l'avait décidé le proconsul.
On attela saint Janvier au char consulaire, entre Sosius et Proculus;
et Timothée, s'y étant assis, intima à ses licteurs l'injonction de
frapper de verges les trois patiens chaque fois qu'ils s'arrêteraient
ou seulement ralentiraient le pas; puis il donna l'ordre du départ en
levant sur eux le fouet dont lui-même était armé.
Mais Dieu ne permit même pas que le fouet levé sur les martyrs
retombât sur eux. Saint Janvier, s'élançant d'un bond, entraîna avec
lui ses deux compagnons, renversant sur son passage soldats, licteurs
et curieux.
Beaucoup dirent alors avoir vu pousser sur les épaules des trois
hommes du Seigneur de ces grandes ailes archangéliques, à l'aide
desquelles les messagers du ciel traversent l'empirée avec la rapidité
de l'éclair; mais la vérité est que le char s'éloigna, emporté par
une telle rapidité qu'il laissa bientôt derrière lui non seulement
la foule des piétons, mais les cavaliers romains, qui lancèrent
inutilement leurs montures à sa poursuite, et le virent bientôt
disparaître au milieu d'un nuage de poussière.
Ce n'était pas à cela que s'était attendu le proconsul; il ne s'était
occupé que des moyens de pousser son saint attelage en avant et non
de le retenir; aussi, se trouvant emporté avec une rapidité dont les
oiseaux de l'air pouvaient à peine donner une idée, il ne songea qu'à
se cramponner aux rebords du char pour ne point être renversé; mais
bientôt un vertige le prit; il lui sembla que le char cessait de
toucher la terre, que tous les objets, emportés d'une course égale à
la sienne, fuyaient en arrière, tandis que lui s'élançait en avant. La
lumière manqua à ses yeux, le souffle à sa bouche, l'équilibre à son
corps; il se laissa tomber à genoux au fond du char, pâle, haletant,
les mains jointes.
Mais les trois saints ne pouvaient le voir, emportés qu'ils semblaient
être eux-mêmes par une puissance surhumaine. Enfin, arrivé à
la colline d'Antignano, à l'endroit même où l'on trouve encore
aujourd'hui une petite chapelle élevée en mémoire de ce miraculeux
événement, le proconsul, rassemblant toutes les forces de son agonie,
poussa un tel cri de détresse et de douleur, que saint Janvier
l'entendit, malgré le bruissement des roues, et que, s'arrêtant avec
ses deux compagnons et se retournant vers son juge, il lui demanda
d'une voix fraîche et reposée qui ne trahissait point la moindre
lassitude:
--Qu'y a-t-il, maître?
Mais Timothée resta quelque temps sans pouvoir articuler une seule
parole, tandis que les deux diacres profitaient de cet instant de
halte pour respirer à pleine poitrine.
Saint Janvier, au bout de quelques secondes, renouvela sa question.
--Il y a que je veux relayer ici, dit le proconsul.
--Relayons, répondit saint Janvier.
Timothée descendit de son char; mais les trois saints restèrent
attachés à leur chaîne, et cependant, à l'émotion du proconsul, à la
sueur qui coulait de son front, au souffle précipité qui sortait de sa
poitrine, on eût pu croire que c'était lui qui avait jusque alors été
attelé à la place des chevaux, et que c'étaient les trois saints qui
avaient tenu la place du maître.
Mais, dès que le proconsul sentit son pied sur la terre, et que,
par conséquent, il se vit hors de danger, sa haine et sa colère le
reprirent, et s'avançant vers saint Janvier, le fouet levé:
--Pourquoi, lui dit-il, m'as-tu conduit de Nola ici avec une si grande
rapidité?
--Ne m'avais-tu pas commandé d'aller le plus vite que je pourrais?
--Oui, mais qui allait se douter que tu irais plus vite que ceux de
mes cavaliers qui étaient les mieux montés et qui n'ont pu te suivre?
--J'ignorais moi-même de quel pas j'irais, quand les anges m'ont prêté
leurs ailes.
--Ainsi, tu crois que l'assistance que tu as reçue vient de ton Dieu?
--Tout vient de lui.
--Et tu persistes dans ton hérésie?
--La religion du Christ est la seule vraie, la seule pure, la seule
digne du Seigneur.
--Tu sais quelle mort t'attend à l'autre bout de la route? reprit le
proconsul.
--Ce n'est pas moi qui ai demandé à m'arrêter, répondit saint Janvier.
--C'est juste, répondit Timothée; aussi allons-nous repartir.
--A tes ordres, maître.
--Ainsi, je vais remonter dans mon char.
--Remonte.
--Mais écoute-moi bien.
--J'écoute.
--C'est à la condition que tu n'iras plus du train que tu as été.
--J'irai du train que tu voudras.
--Le promets-tu?
--Je le promets.
--Sur ta parole de noble?
--Sur ma foi de chrétien.
--C'est bien.
--Es-tu prêt, maître?
--Allons, dit le proconsul.
--Allons, mes frères, dit saint Janvier à ses compagnons, faisons ce
qui nous est ordonné.
Et le char repartit de nouveau; mais le saint, observant
scrupuleusement la promesse qu'il avait faite, ne marcha plus qu'au
pas, ou tout au plus au petit trot; encore se tournait-il de temps en
temps vers Timothée pour lui demander si c'était là l'allure qui lui
convenait.
Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent sur la place de Pouzzoles, où pas une
âme n'attendait le proconsul; car ils avaient marché d'un tel train,
que la nouvelle de leur arrivée n'avait pu les précéder. Aucun ordre
n'était donc donné pour le supplice: aussi force fut à Timothée de
le remettre à un autre moment. Il se fît donc purement et simplement
conduire à son palais, et, appelant ses esclaves, il ordonna que
les trois saints fussent dételés et conduits dans les prisons de
Pouzzoles, tandis que lui se parfumait dans un bain. Après quoi, brisé
de fatigue, il se reposa trois jours et trois nuits.
Le matin du quatrième jour, la foule se pressait sur les gradins
de l'amphithéâtre: elle y était accourue de tous les points de la
Campanie, car cet amphithéâtre était un des plus beaux de la province,
et c'était pour lui qu'on réservait les tigres et les lions les plus
féroces, qui, envoyés d'Afrique à Rome, abordaient et se reposaient un
instant à Naples.
C'était dans ce même amphithéâtre, dont les ruines existent encore
aujourd'hui, que Néron, deux cent trente ans auparavant, avait donné
une fête à Tiridate. Tout avait été préparé pour frapper d'étonnement
le roi d'Arménie: les animaux les plus puissans et les gladiateurs
les plus adroits s'étaient exercés devant lui; mais lui était resté
impassible et froid à ce spectacle, et lorsque Néron lui demanda ce
qu'il pensait de ces hommes dont les efforts surhumains avaient forcé
le cirque d'éclater en tonnerres d'applaudissemens, Tiridate, sans
rien répondre, s'était levé en souriant, et, lançant son javelot dans
le cirque, il avait percé de part en part deux taureaux d'un seul
coup.
A peine le proconsul y eut-il pris place sur son trône, au milieu
de ses licteurs, que les trois saints, amenés par son ordre, furent
placés en face de la porte par laquelle les animaux devaient être
introduits. A un signe du proconsul, la grille s'ouvrit et les animaux
de carnage s'élancèrent dans l'arène. A leur vue, trente mille
spectateurs battirent des mains avec joie; de leur côté, les animaux
étonnés répondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes
les voix et tous les applaudissemens. Puis, excités par les cris de la
multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours leurs
gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur de la chair humaine
dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencèrent à
secouer leurs crinières, les tigres à bondir et les hyènes à lécher
leurs lèvres. Mais l'étonnement du proconsul fut grand lorsqu'il vit
les lions, les tigres et les hyènes se coucher aux pieds des trois
martyrs, pleins de respect et d'obéissance, tandis que saint Janvier
toujours calme, toujours souriant, levait la main droite et bénissait
les spectateurs.
Au même instant, le proconsul sentit descendre sur ses yeux comme un
nuage; l'amphithéâtre se déroba à sa vue, ses paupières se collèrent,
et il fut plongé tout à coup dans les ténèbres. Mais l'aveuglement
n'était rien en comparaison de la souffrance, car à chaque pulsation
de l'artère il semblait au malheureux qu'un fer rouge perçait ses
prunelles. La prédiction de saint Janvier s'accomplissait.
Timothée essaya d'abord de dompter sa douleur et d'étouffer ses
plaintes devant la multitude; mais, oubliant bientôt sa fierté et sa
haine, il tendit les mains vers le saint, et le pria à haute voix de
lui rendre la vue et de le délivrer de ses atroces souffrances.
Saint Janvier s'avança doucement vers lui au milieu de l'attention
générale, et prononça cette courte prière:
«Mon Seigneur Jésus-Christ, pardonnez à cet homme tout le mal qu'il
m'a fait, et rendez-lui la lumière afin que ce dernier miracle que
vous daignerez opérer en sa faveur puisse dessiller les yeux de son
esprit et le retenir encore sur le bord de l'abîme où le malheureux
va tomber sans retour. En même temps, je vous supplie, ô mon Dieu! de
toucher le coeur de tous les hommes de bonne volonté qui se trouvent
dans cette enceinte; que votre grâce descende sur eux et les arrache
aux ténèbres du paganisme.»
Puis élevant la voix et touchant de l'index les paupières du
proconsul, il ajouta:
«Timothée, préfet de la Campanie, ouvre les yeux et sois délivré de
tes souffrances, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.»
--Amen, répondirent les deux diacres.
Et Timothée ouvrit les yeux, et sa guérison s'opéra d'une manière si
prompte et si complète qu'il ne se souvenait même plus d'avoir éprouvé
aucune douleur.
A la vue de ce miracle, cinq mille spectateurs se levèrent, et d'une
seule voix, d'un seul cri, d'un seul élan, demandèrent à recevoir le
baptême.
Quant à Timothée, il rentra au palais, et, voyant que le feu était
impuissant et les animaux indociles, il ordonna que les trois saints
fussent mis à mort par le glaive.
Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre de l'année
305, que saint Janvier, accompagné des deux diacres Proculus et
Sosius, fut conduit au forum de Vulcano, près d'un cratère à moitié
éteint, dans la plaine de la Solfatare, pour y souffrir le dernier
supplice. Près de lui marchait le bourreau, tenant dans ses mains
une large épée à deux tranchans, et deux légions romaines, armées
de fortes pièces, précédaient ou suivaient le cortége, pour ôter au
peuple de Pouzzoles toute velléité de résistance. Pas un cri, pas une
plainte, pas un murmure parmi cette foule avilie et tremblant; un
silence de mort planait sur la ville entière, silence qui n'était
interrompu que par le piétinement des chevaux et par le bruit des
armures.
Saint Janvier n'avait pas fait une cinquantaine de pas dans la
direction du forum, où son exécution devait avoir lieu, lorsque, au
tournant d'une rue, il fut abordé par un pauvre mendiant qui avait eu
toutes les peines du monde à se frayer un passage jusqu'à lui, accablé
qu'il était par le double malheur de la cécité et de la vieillesse.
Le vieillard s'avançait en levant le menton et en étendant les bras
devant lui, se dirigeant vers la personne qu'il cherchait avec cet
instinct des aveugles qui les guide quelquefois avec plus de sûreté
que le regard le plus clairvoyant. Dès qu'il se crut assez près de
saint Janvier pour être entendu, le malheureux, redoublant d'efforts
et de zèle, s'écria d'une voix haute et perçante:
--Mon père! mon père! où êtes-vous, que je puisse me jeter à vos
genoux?
--Par ici, mon fils, répondit saint Janvier en s'arrêtant pour écouter
le vieillard.
--Mon père! mon père! pourrais-je être assez heureux pour baiser la
poussière que vos pieds ont foulée?
--Cet homme est fou, dit le bourreau en haussant les épaules.
--Laissez approcher ce vieillard, dit doucement saint Janvier, car la
grâce de Dieu est avec lui.
Le bourreau s'écarta, et l'aveugle put enfin s'agenouiller devant le
saint.
--Que me veux-tu, mon fils? demanda saint Janvier.
--Mon père, je vous prit de me donner un souvenir de vous; je le
garderai jusqu'à la fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans
cette vie et dans l'autre.
--Cet homme est fou! dit le bourreau avec un sourire de mépris.
Comment! lui dit-il, ne sais-tu pas qu'il n'a plus rien à lui? Tu
demandes l'aumône à un homme qui va mourir!
--Cela n'est pas bien sûr, dit le vieillard en secouant la tête, ce
n'est pas la première fois qu'il vous échappe.
--Sois tranquille, répondit le bourreau, cette fois il aura affaire à
moi.
--Serait-il vrai, mon père? vous qui avez triomphé du feu, de la
torture et des animaux féroces, vous laisserez-vous tuer par cet
homme?
--Mon heure est venue, répondit le martyr avec joie; mon exil est
fini, il est temps que je retourne dans ma patrie. Écoute, mon fils,
interrompit saint Janvier, il ne me reste plus que le linge avec
lequel on doit me bander les yeux à mon dernier moment: je te le
laisserai après ma mort.
--Et comment irai-je le chercher? dit le vieillard, les soldats ne me
laisseront pas approcher de vous.
--Eh bien! répondit saint Janvier, je te l'apporterai moi-même.
--Merci, mon père.
--Adieu, mon fils.
L'aveugle s'éloigna et le cortége reprit sa marche. Arrivé au forum de
Vulcano, les trois saints s'agenouillèrent, et saint Janvier, d'une
voix ferme et sonore, prononça ces paroles:
--Dieu de miséricorde et de justice, puisse enfin le sang que nous
allons verser calmer votre colère et faire cesser les persécutions des
tyrans contre votre sainte Église!
Puis il se leva, et après avoir embrassé tendrement ses deux
compagnons de martyre, il fit signe au bourreau de commencer son
oeuvre de sang. Le bourreau trancha d'abord les têtes de Proculus et
de Sosius, qui moururent courageusement en chantant les louanges du
Seigneur. Mais comme il s'approchait de saint Janvier, un tremblement
convulsif le saisit tout à coup, et l'épée lui tomba des mains sans
qu'il eût la force de se courber pour la ramasser.
Alors saint Janvier se banda lui-même les yeux; puis, portant la main
à son cou:
--Eh bien! dit-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frère?
--Je ne pourrai jamais relever cette épée, dit le bourreau, si tu ne
m'en donnes pas la permission.
--Non seulement je te le permets, frère, mais je t'en prie.
A ces mots, le bourreau sentit que les forces lui revenaient, et
levant l'épée à deux mains il en frappa le saint avec tant de vigueur,
que non seulement la tête, mais un doigt aussi furent emportés du même
coup.
Quant à la prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant de
mourir, elle fut sans doute agréée par le Seigneur, car, la même
année, Constantin, s'échappant de Rome, alla trouver son père et fut
nommé par lui son héritier et son successeur dans l'empire. Si donc
tout effet doit se reporter à sa cause, c'est de la mort de saint
Janvier et de ses deux diacres Proculus et Sosius que date le triomphe
de l'Église.
Après l'exécution, comme les soldats et le bourreau s'acheminaient
vers la maison de Timothée pour lui rendre compte de la mort de son
ennemi et de ses deux compagnons, ils rencontrèrent le mendiant à la
même place où ils l'avaient laissé. Les soldats s'arrêtèrent pour
s'amuser un peu aux dépens du vieillard, et le bourreau lui demanda en
ricanant:
--Eh bien! l'aveugle, as-tu reçu le souvenir qu'on t'avait promis?
--O impie que vous êtes! s'écria le vieillard en ouvrant les yeux
brusquement et fixant sur tous ceux qui l'entouraient un regard clair
et limpide, non seulement j'ai reçu le bandeau des mains du saint
lui-même, qui vient de m'apparaître tout à l'heure, mais en appliquant
ce bandeau sur mes yeux j'ai recouvré la vue, moi qui étais aveugle de
naissance. Et maintenant, malheur à toi qui as osé porter la main sur
le martyr du Christ! malheur à celui qui a ordonné sa mort! malheur à
tous ceux qui s'en sont rendus complices! malheur à vous, malheur!
Les soldats se hâtèrent de quitter le vieillard, et le bourreau les
devançait pour avoir la gloire de faire le premier son rapport au
tyran. Mais la maison du proconsul était vide et déserte, les esclaves
l'avaient pillée, les femmes l'avaient abandonnée avec horreur. Tout
le monde s'éloignait de ce lieu de désolation, comme si la main de
Dieu l'eût marqué d'un signe maudit. Le bourreau et son escorte, ne
comprenant rien à ce qui se passait, résolurent d'avancer hardiment;
mais au premier pas qu'ils firent dans l'intérieur de la maison, ils
tombèrent raides morts. Timothée n'était plus qu'un cadavre informe
et pourri, et les émanations pestilentielles qui s'exhalaient de son
corps avaient suffi pour asphyxier d'un seul coup les misérables
complices de ses iniquités.
Cependant, dès que la nuit fut venue, le mendiant s'en alla au forum
de Vulcano pour recueillir les restes sacrés du saint évêque. La lune,
qui venait de se lever, répandit sa lumière argentée sur la plaine
jaunâtre de la Solfatare, de telle sorte qu'on pouvait distinguer le
moindre objet dans tous ses détails.
Comme le vieillard marchait lentement et regardait autour de lui pour
voir s'il n'était pas suivi par quelque espion, il aperçut à l'autre
bout du forum une vieille femme à peu près de son âge qui s'avançait
avec les mêmes précautions.
--Bonjour, mon frère, dit la femme.
--Bonjour, ma soeur, répondit le vieillard.
--Qui êtes-vous, mon frère?
--Je suis un ami de saint Janvier. Et vous, ma soeur?
--Moi, je suis sa parente.
--De quel pays êtes-vous?
--De Naples. Et vous?
--De Pouzzoles.
--Puis-je savoir quel motif vous amène ici à cette heure?
--Je vous le dirai quand vous m'aurez expliqué le but de votre voyage
nocturne.
--Je viens pour recueillir le sang de saint Janvier.
--Et moi je viens pour enterrer son corps.
--Et qui vous a chargé de remplir ce devoir, qui n'appartient
d'ordinaire qu'aux parens du défunt?
--C'est saint Janvier lui-même, qui m'est apparu peu d'instans après
sa mort.
--Quelle heure pouvait-il être lorsque le saint vous est apparu?
--A peu près la troisième heure du jour.
--Cela m'étonne, mon frère, car à la même heure il est venu me voir,
et m'a ordonné de me rendre ici à la nuit tombante.
--Il y a miracle, ma soeur, il y a miracle. Écoutez-moi, et je vous
raconterai ce que le saint a fait en ma faveur.
--Je vous écoute, puis je vous raconterai à mon tour ce qu'il a fait
en la mienne; car, ainsi que vous le dites, il y a miracle, mon frère,
il y a miracle.
--Sachez d'abord que j'étais aveugle.
--Et moi percluse.
--Il a commencé par me rendre la vue.
--Il m'a rendu l'usage des jambes.
--J'étais mendiant.
--J'étais mendiante.
--Il m'a assuré que je ne manquerai de rien jusqu'à la fin de mes
jours.
--Il m'a promis que je ne souffrirai plus ici bas.
--J'ai osé lui demander un souvenir de son affection.
--Je l'ai prié de me donner un gage de son amitié.
--Voici le même linge qui a servi à bander ses yeux au moment de sa
mort.
--Voici les deux fioles qui ont servi à célébrer sa dernière messe.
--Soyez bénie, ma soeur, car je vois bien maintenant que vous êtes sa
parente.
--Soyez béni, mon frère, car je ne doute plus que vous étiez son ami.
--A propos, j'oubliais une chose.
--Laquelle, mon frère?
--Il m'a recommandé de chercher un doigt qui a dû lui être coupé en
même temps que sa tête, et de le réunir à ses saintes reliques.
--Il m'a bien dit de même que je trouverai dans son sang un petit fétu
de paille, et m'a ordonné de le garder avec soin dans la plus petite
des deux fioles.
--Cherchons.
--Cela ne doit pas être bien loin.
--Heureusement la lune nous éclaire.
--C'est encore un bienfait du saint, car depuis un mois le ciel était
couvert de nuages.
--Voici le doigt que je cherchais.
--Voici le fétu dont il m'a parlé.
Et tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait dans un coffre le
corps et la tête du martyr, la vieille femme napolitaine, agenouillée
pieusement, recueillait avec une éponge jusqu'à la dernière goutte de
son sang précieux, et en remplissait les deux fioles que le saint lui
avait données lui-même à cet effet.
C'est ce même sang qui, depuis quinze siècles, se met en ébullition
toutes les fois qu'on le rapproche de la tête du saint, et c'est dans
cette ébullition prodigieuse et inexplicable que consiste le miracle
de saint Janvier.
Voilà ce que Dieu fit de saint Janvier; maintenant voyons ce qu'en
firent les hommes.